CHAPITRE XXIII
Le cœur de la Mère Emilie.
Les événements extraordinaires sont rares dans la vie humaine. Tout passe par le grand chemin vulgaire et battu. Les mêmes circonstances se présentent sans cesse ; les cœurs s'agitent, s'affligent et se délectent des mêmes sentiments. A plus forte raison, la vie d'une religieuse doit-elle être uniforme. Ce n'est pas au fond des cloîtres qu'on s'attend à rencontrer cette variété de sensations et de péripéties, désirée par les esprits faibles et les cœurs frivoles. Cependant comme les âmes consacrées à Dieu possèdent la vie, leurs jours sont loin ^e s'écouler dans cette monotonie et ce dégoût où se traînent tant de gens du monde, qui cherchent leur satisfaction dans les plaisirs. La mort est affreuse : la vie seule a des charmes. Vivre c'est aimer. Plus les âmes s'attachent étroitement à leur créateur, plus la vie s'augmente au dedans d'elles,
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plus aussi leur amour se développe : il les consume en les faisant atteindre à leur perfection. Les âmes qui s'engagent dans les cloîtres aspirent à ce noble but. Le couvent, est loin d'être un lieu de tristesse. Il abrite des êtres placés dans les vraies conditions de la vie, nourris et abreuvés de tout ce qui peut entretenir et développer les forces d'une nature généreuse et ne pouvant avoir aucune ressemblance avec les faibles et languissantes créatures dont le monde se joue, et qui touchent à peine aux sources qui jaillissent jusqu'à la vie éternelle.
Les cœurs plongés dans ces eaux salutaires gardent, au milieu de leurs peines et de leurs afflictions, un sentiment de paix qu'ils ne peuvent s'empêcher de savourer en toutes circonstances : « Je ne me suis ennuyée qu'une fois dans ma vie, disait la Mère Emilie, et alors je ne m'étais pas donnée à Dieu ; depuis que je lui ai fait hommage de mon cœur, j'ai changé d'habitation, de pays, de société plusieurs fois et je n'ai plus su ce que c'était que s'ennuyer. » Pour faire connaître quelle placidité cette offrande de soi-même à Dieu peut procurer au milieu de tant de travaux et d'angoisses, il ne suffît pas de raconter les diverses fondations faites par la Mère Emilie ; il faudrait pénétrer dans l'intérieur de son cœ-ur, en expliquer les sentiments et les habitudes, et peut-être revenir sur des points que nous avons déjà touchés.
Nous n'avons plus à énumérer les vertus de la
Vénérable Mère, nous voudrions au moins entrevoir à quel degré elle les a possédées. Nous réunirons ici, sans ordre de date et un peu au hasard, un certain nombre de faits propres à montrer les sentiments de son âme.
Le premier et le plus grand des commandements, a dit Notre-Seigneur, est celui qui nous ordonne d'aimer Dieu ; et le second, aussi important que le premier, nous ordonne d'aimer le prochain. Ces deux commandements contiennent toute la loi. La Mère Emilie l'a accomplie toute entière. L'amour de Dieu et l'amour du prochain ont occupé toute sa vie. Ces deux amours se confondent : l'un naît de l'autre. C'est par amour de Dieu que la Mère Emilie se dévouait au prochain. Elle voulait travailler au salut des âmes : elle connaissait cette soif mystérieuse qui tourmentait Jésus-Christ attaché sur la croix ; elle eût voulu l'étancher, et rien ne lui semblait rebutant ou impossible lorsque la gloire de son Maître était intéressée.
Un jour, un jeune garçon de dix à douze ans se présente au parloir de la Sainte-Famille, en demandant un morceau de pain. La portière l'interroge : il s'était égaré, disait-il, en voulant aller chez des parents ; il était seul, sans ressources, ne savait où aller. C'était, en réalité, une manière de vagabond; mais c'était aussi une âme rachetée par Jésus- Christ, et qui n'avait aucune connaissance de la vérité. Le signe de la croix même lui était inconnu.
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Après avoir interrogé cet enfant, la Sœur de la porte va instruire la Mère Emilie du triste état de cette âme, et la Servante de Dieu aussitôt de compatir à cette misère. On donne à manger à l'enfant ; et comme on ne pouvait le recueillir dans l'intérieur du couvent, ainsi qu'on avait fait de Christine, la Vénérable fait chercher un asile au dehors. Elle obtient aussi une place à l'école des Frères ; dans l'intervalle des classes, l'enfant venait au parloir de la Sainte-Famille ; la Mère le nourrit et lui fit enseigner le catéchisme. Bientôt, comme tous les vagabonds, l'enfant s'ennuya de ce genre de vie régulière : il voulait partir, disait-il, retourner chez lui. La Mère Emilie redouble de soins ; elle suscite autour de ce malheureux une surveillance charitable ; elle a des attentions et des égards ; elle désire qu'il continue à fréquenter l'Ecole des Frères. Elle l'exhorte, elle lui promet et lui fait donner tout ce qu'il désire pour ses repas. Après toutes ces attentions, l'enfant quitta Yillefrancho et se mit à la suite d'un régiment.
Ces mécomptes no refroidissaient en rien le zèle de la Vénérable Mère : c'est pour Dieu qu'elle travaillait: elle savait bien qu'elle réjouissait le cœur du divin Sauveur en cherchant à soulager les plus abandonnés d'entre ses frères! 11 n'y a rien à ajouter à ce qui a été dit de la tendresse de la Mère Emilie pour les pauvres ; sans cesse son imagination et son esprit étaient en travail pour trouver de nouveaux
moyens de les secourir. Ses industries étaient inépuisables; elles venaient toutes du cœur. Elle fabriquait des couvre-pieds, des langes, des jupes, avec toutes sortes de vieux chifïons : « Ici, écrivait-elle à une supérieure, avec toutes sortes de vieilleries nous préparons des jupes pour l'hiver; je vous en envoie une pour modèle, au cas où vous auriez de quoi en faire. Je vous assure que le premier jour où j'en parlai à nos Sœurs, elles ne savaient comment s'y prendre; je les fis bien rire, elles ne pouvaient concevoir que je voulusse faire une jupe avec les chiffons que je tenais à la main; cependant, en cherchant bien dans toutes les armoires, je compte en faire plus de trente. Nous ferons aussi des couvre-pieds, mais pas en si grand nombre ; les plus petites pièces et les plus mauvaises serviront de laine. Hier au soir, M"^^ *** en firent un dans deux heures; je les fis travailler à dessein de leur inspirer Famour des pauvres ; elles s'y portent avec plaisir. Jeudi, nous les inviterons toutes : les unes travailleront à des bonnets, les autres à des camisoles. » C'était là, en effet, l'unique pensée de la Mère : faire la charité et la faire exercer. La faire d'abord, la faire avec humilité à l'aide de toutes sortes de ressources exiguës qu'on ne saurait énumérer. On ne peut exprimer sa joie, lorsqu'elle parvenait à découvrir un nouveau procédé d'allier la pauvreté avp-c la charité. Quand l'œuvre de la Sainte-Enfance commença à être
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prêchée, la Mère Emilie l'embrassa et la répandit avec une ardeur inconcevable. Son cœur était ouvert à toutes les dévotions et à toutes les bonnes œuvres qui se présentaient. La chapelle des SœAirs de la Sainte-Famille a été la première, à Yillefranclie, où fut établi l'office de l'archiconfrérie pour la conversion des pécheurs. C'était bien là, en effet, une dévotion faite pour la Mère Emilie. La Sainte-Enfance était aussi une imagination de charité où son esprit se complaisait : ce fut la dernière des bonnes œuvres qu'elle essaya de propager ; ce fut aussi comme le triomphe des chiffons et des loques. Elle ne se contenta pas de ramasser ce qui se trouvait dans les armoires du couvent ; elle en fit demander par la ville. Tout lui était bon : avec des rognures d'étoffes, elle faisait de petits couvre-pieds et toutes sortes de langes. « Quand je pense, disait-elle, que cela servira à un petit Chinois, mon âme est inondée de délices! » Cette joie était si vive que la Vénérable craignit qu'il ne s'y mêlât quelque sensualité. Ses coopératrices, pour cette œuvre si agréable à Dieu et si féconde en bénédictions, étaient naturellement les enfants de la Sainte-Famille ; c'était par leur intermédiaire (ju'elle tâchait de faire apprécier cette charité. Elle groupait ces enfants, selon l'organisation de l'œuvre, en petites sections de douze associés ; la zélatrice était surtout chargée d'exciter
la piété envers le saint enfant Jésus, qui aime tant,
disait la Mère Emilie, qu'on aille au secours des petits Chinois. Les Sœurs de la Sainte-Famille devaient tâcher d'être partout les apôtres de cette excellente association. « Soyez fidèles, leur disait la Mère, à aimer cette œuvre et à la faire aimer de vos élèves ; vous leur attirerez par là beaucoup de grâces ainsi qu'à leurs parents. »
Le zèle de la Mère embrassait toutes les bonnes œuvres; elle aimait celles qu'elle établissait; elle pratiquait toutes celles qui lui étaient indiquées; elle aimait et elle voyait avec plaisir celles où elle ne pouvait concourir. Elle tenait à ce que les Sœurs de la Sainte-Famille estimassent leur institut: nous avons rapporté les sentiments qu'elle suggérait à ses filles sur leur bonheur d'être vouées à Jésus, à Marie et à Joseph. Néanmoins elle voulait que, dans leur humilité, elles regardassent avec amour et respect tous les autres ordres religi(3ux. On sait quelle vénération elle portait aux CarméUtes, et combien elle avait désiré les voir établies à Yillefranche. Quand elle entendait parler de quelque ordre religieux bien fervent : « Et mon âme, disait-elle, par un retour sur elie-mème, et mon âme est encore attachée à la terre ! » Pour les établissements religieux qui pratiquaient à peu près les mêmes œuvres de charité que ses filles, elle avait toutes sortes de condescendances, d'estime et de déférence. « Je tiens autant à la prospérité des autres maisons rehgieuses qu'au succès de la
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nôtre, » disait-elle. Dans les villes où elle faisait des fondations, elle gardait toutes sortes d'égards aux congrégations qui l'y avaient précédée. Pour elle, elle n'en demandait pas. A Figeac, elle avait recommandé à ses filles de ne pas admettre à leurs écoles les enfants admises déjà dans les classes ouvertes par d'autres communautés ; et elle eut de la peine à lever cette défense. Elle trouvait qu'il y avait de l'ouvrage pour toutes les vocations religieuses. Elle désirait que le bien se fît; elle ne tenait pas à conserver l'espérance de le faire un jour, lorsque d'autres pouvaient le réaliser tout de suite. Comment aurait-elle eu d'ailleurs une pensée de rivalité ? Elle ne craignait pas de voir diminuer ses ressources; elle comptait uniquement sur la Providence. Elle portait le désintéressement à l'extrême. Elle voulait que tous ceux qui traitaient avec la communauté fussent satisfaits, et elle haïssait pardessus tout d'avoir des difficultés d'intérêt. « Il me paraît, écrivait-elle à une de ses filles, que vous n'aviez pas agi assez cordialement avec Mannou. Pourquoi ne pas vouloir lui payer ses châtaignes? Non seulement je les lui payerais ce qu'elles valent, mais au double si elle le désirait. Je vous en prie, je vous en prie, arrangez toujours les choses dans vos affaires, de manière que s'il y a un préjudice, il soit à notre détriment plutôt qu'à celui des autres. Je prie toutes nos Sœurs de pen.ser ainsi, » ajoutaitelle.
Elle ne quittait pas dans les circonstances importantes cette règle qu'elle recommandait dans le détail des petites choses. Le couvent de la Sainte- Famille se trouva un jour menacé de perdre une somme de plus de trente mille francs. « Dieu m'a fait la grâce, écrivait la Mère à ce sujet, de me laisser dans l'état l'indifférence pour la perte ou pour le succès. Mon désir était que la sainte volonté de Dieu s'accomplît, et que la chose tournât à sa plus grande gloire, la perte d'une trentaine de mille francs me paraissant bien peu de chose à côté du plus petit péché. Toutes nos affaires sont entre les mains de la Providence. » En s'examinant ellemême à cette occasion, elle disait : « Quoique Dieu m'ait préservée de toute préoccupation, de sorte que je n'ai pas été plus tracassée que s'il s'agissait d'une autre personne, j'ai néanmoins à me reprocher d'avoir, en causant de cette affaire pour l'éclairer, dit bien des choses superflues, en quoi je reconnais être d'autant plus coupable que Dieu me reproche les paroles inutiles. Elles AÎennent en moi d'un esprit de suffisance qui est mon défaut capital. J'ai encore manqué à l'attrait que Dieu me donne d'espérer en lui seul, et de ne m'appuyer que sur une humble prière et sur des actes de charité. » On voit comment Ii Mère Emilie prenait les affaires d'argent. Elle disait encore dans une circonstnnce, où elle avait à supporter quelque chose de l'injustice humaine : « On me parle quelquefois
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de procès. J'aimerais mieux tout perdre que de conserver quelque chose par ce moyen. Dieu s'est servi de cette mallieureuse affaire pour me donner de bonnes pensées. J'ai dit en moi-même: Si l'injustice des hommes a quelque chose de si criant à l'égard de leurs semblables, que doit être la mienne à l'égard de Dieu ? Je suis bien plus coupable envers lui qu'on ne peut l'être envers moi ; l'ingratitude envers Dieu est un si grand crime ! » Voilà le profit que la Mère Emilie voulait tirer de toutes les affaires d'argent. « Ce qui me rend souvent indifférente aux choses de ce monde, disait-elle, c'est de les regarder comme si j'étais sur le bord de la tombe. Cette pensée de la mort, que tout me rappelle, sert à me détacher des choses d'ici-bas; j'en sens les avantages; mais j'aimerais mieux que ce fût le saint amour qui fît en moi cet effet. »
Un jour, elle envoyait à ses Sœurs de Montauban une assez forte somme d'argent. Le commissionnaire ne pouvait aller jusqu'au couvent, et la Mère Emilie le pria de charger un tiers de remplir ce devoir. A quelque temps de là, les Sœurs de Montauban écrivirent, et ne dirent pas un mot do la somme qu'on devait leur avoir remise. Le commissionnaire s'inquiétait et s'affligeait. « Il faudrait être plus fâché de l'infidélité du dépositaire que de la perte de l'argent, » disait la Vénérable. Dans cette indifférence pour les biens du monde, où elle voulait maintenir ses filles, elle leur rappelait
souvent que Celui qui nourrit les oiseaux du ciel, ne laisserait pas manquer ses épouses renfermées pour son amour clans le cloître, et que leurs méfiances seules (si jamais elles en avaient) pourraient les faire manquer.
Avec cette vue continuelle de la Providence, les difficultés des temps, la pénurie des ressources, la disette des vivres n'étaient pas des raisons de restreindre les aumônes; c'était l'instant de les multiplier. La Mère faisait alors remise de partie ou de totalité des pensions dont on était convenu avec elle. C'était le moment de recueillir les enfants, de dispenser les novices de toute pension, et d'engager les Sœurs du Chapitre à ne pas exiger de dot de celles qui ne pouvaient en apporter d'autre qu'une profonde humilité. Dans les détresses des familles, la Servante de Dieu agissait encore comme dans les temps de calamités publiques : elle remettait les pensions arriérées, soulageait la misère des parents, et gardait gratuitement les enfants. Sa tendresse s'étendait sur les élèves de toutes les maisons de la Sainte-Famille. Quand ces maisons étaient trop obérées, la Mère Emilie faisait venir les enfants à Yillefranche. Le nombre des enfants ne l'effrayait jamais ; elle en prenait volontiers à sa charge deux ou trois de la même famille. Pourquoi n'en prendre qu'une , lorsque plusieurs étaient dans le besoin et peut-être dans le danger ?
Si les petites ressources sur lesquelles elle avait
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droit de compter venaient ;i lui manquer, elle ne s'alarmait pas. Un conseil municipal retrancha une fois la moitié de l'allocation accordée jusque-là à une classe gratuite. La Mère Emilie no s'émut pas : a La Providence est bien plus riche que le conseil municipal, » dit-elle.
On connaît ses moyens d'obtenir les grâces dont on avait besoin à la Sainte-Famille. En prenant les orphelines, on obviait à tout. On en élevait gratuitement à Villefranche et dans toutes les maisons de l'institut; elles étaient toujours la première pierre des fondations nouvelles; elles étaient aussi la ressource à toutes les difficultés, et le moyen d'éviter les dangers menaçants. On bâtissait: « Il faut prendre deux orpheHnes, dit la Mère Emilie : une pour qu'il n'arrive aucun accident aux ouvriers, l'autre pour obtenir les fonds nécessaires aux constructions. » Elle agissait ainsi en toutes choses, et son cœur, animé d'une foi incomparable, ne mettait jamais en doute la parole du Sauveur. Elle méconnaissait les lois de la prudence purement humaine ; elle les rejetait, elle les détestait, si on peut s'exprimer ainsi ; elle trouvait qu'elles faisaient obstacle à cette promesse du Sauveur : « Tout ce que vous ferez au plus petit d'entre mes « frères, c'est à moi que vous le ferez. » C'étaient, en efl'et, les plus [iclils d'entre les frères de Jésus qu'elle aimait par-dessus les autres. Nous avons parlé de son affection pour les enfants pauvres, et
nous avons dit combien les demoiselles étaient placées à un moindre degré dans son cœur. C'était pour le service des enfants pauvres qu'elle avait fondé sa congrégation. Elle avait, dès le commencement de l'institut, admis au nombre des élèves les filles en état de payer une modique pension. Plus tard, elle avait eu une classe destinée aux enfants des meilleures familles; lors des maladies des Sœurs, en 1819, cette classe fut supprimée; depuis ce temps les travaux des Sœurs avaient été uniquement dépensés en faveur des filles de petite condition. Cependant les familles les plus distinguées de Villefrancbe étaient dépourvues de moyens d'instruction, et se seraient estimées heureuses de trouver à la Sainte-Famille, avec l'instruction conforme à leur rang, les leçons de vertus nécessaires dans tous les rangs. La Mère Emilie eut de la peine à se plier à une pareille exigence, et en cédant, en ouvrant enfin les portes de son cloître, elle laissa son cœur, tout entier aux pauvres. Aussi embrassa-t-elle avec joie une autre œuvre qui intéressait ses chers amis.
Un riche négociant de Villefrancbe, personnage influent, honoré de hautes fonctions, grand ami de la Mère Emilie et bienfaiteur signalé de la Sainte-Famille, voulait établir une salle d'asile à Villefrancbe. On sait toutes les objections que soulève cette œuvre de charité, rendue nécessaire par l'abaissement d'un peuple où beaucoup de mères
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n'ont plus la fêicililé de donner à leurs enfants la première éducation. En présence de cette infirmité notoire de la famille de nos jours, il faut bien avoir recours à la charité; elle seule peut suppléer à l'incapacité de la mère du xix" siècle. Pour être utile, l'asile doit être entre les mains des religieuses; il faut la pensée de Dieu pour plier un esprit et un cœur à tous les soins qu'entraîne le service des petits enfants: elle seule fait connaître les besoins de ces âmes tendres, souvent déjà assez inclinées vers le mal pour que l'asile puisse devenir un lieu de corruption précoce. 11 serait alors plus funeste que tous les dangers auxquels il est chargé d'obvier. Dans le commerce avec les petits enfants, on ne doit donc admettre que les âmes consacrées à Dieu et pleines de vigilance pour son service. Quelle plus noble vocation, d'ailleurs, que d'ouvrir aux célestes vérités ces jeunes intelligences, où le saint bapicme a fait vivre Jésus-Christ en dépit de la corruption originelle! Malgré le mouvement de son cœur, qui la portait si facilement vers les petits enfants, la Vénérable n'eût rien voulu entreprendre sans l'agrément de ses supérieurs; mais aussitôt que l'évoque de Rodez eut donné son assentiment, l'asile fut ouvert, et la Mère Emilie y réunit bientôt près de deux cent cinquante enfants. Elle avait pour eux les attentions et les tendresses qu'elle avait pour les enfants de la Sainte-Famille; elle s'informait de leurs jeux; et c'était pour elle
une joie de préparer le petit régal que le fondateur leur faisait donner au jour de sa fête. Durant tout riiivcr, il fournissait en outre des aliments aux enfants les plus pauvres. La Mère Emilie en surveillait la préparation et la distribution ; elle rendait compte au bienfaiteur et entrait dans les détails. « Je le fais, écrivait-elle, d'autant plus volontiers, que je trouve une vraie consolation à vous entretenir de l'œuvre si éminemment bonne, qui s'est élevée et se soutient par votre généreuse bienfaisance. La distribution du riz s'est faite régulièrement tous les jours depuis le 27 octobre ; cent enfants de l'un et de l'autre sexe ont reçu une portion entière, et quatre-vingt-dix n'en ont reçu que la moitié. Nous n'assaisonnons pas toujours le riz de la même manière, les enfants s'en dégoûteraient. » Elle disait aux Sœurs de l'asile: « Ayez beaucoup de zèle pour votre emploi; aimez bien tous ces petits enfants, soignez-les avec des tendresses de mères : voyez l'enfant Jésus dans chacun d'eux ; invoquez très souvent leurs saints anges gardiens ; ne vous arrêtez pas à ceux qui ont le plus d'agréments extérieurs ; considérez leur àmc à tous, qui est si belle et si agréable à Dieu. »
Cet amour do préférence de la Mère Emilie pour les petits et les humbles se faisait remarquer jusque dans ses relations avec les Sœurs. Elle les aimait toutes, et sa joie à les revoir après une courte absence était si vive, que pour en réprimer
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l'expression elle eut toute sa vie un douloureux combat à soutenir. Pour se punir en eiïet, disaitelle, des défauts et des imperfections qui s'étaient glissés dans sa vocation religieuse et pour se refuser à tout sentiment naturel, elle s'interdisait sévèrement le moindre épanouissement de cette joie. Dtans l'austérité de la vie religieuse qu'elle pratiquait, elle ne voulait connaître aucun rafraîchissement, pas même ceux qui sont en usage dans la plupart des communautés; elle ne voulait pas que la fête de la Mère ou celle des principales dignitaires donnât lieu à la moindre démonstration d'affection de la part des flUes. Elle ne pouvait supporter qu'on eût des attentions particulières [)Our celles qui avaient les charges importantes de la congrégation ; elle appelait des mignardises les prévenances des inférieures pour les supérieures, et trouvait que des égards excessifs paraissaient avoir pour but de capter la bienveillance de ces dernières ou de complaire aux affections natu relies, plutôt que de satisfaire à l'obéissance religieuse. Elle redoutait surtout ces intentions lorsqu'elle en était Tobjct, et les réprimait sévèrement. Un jour, après avoir quitté Villefranche , elle écrivit à son assistante : « Je suis persuadée que vous prendrez en bonne part un avis que j'ai à vous donner, relativement à ce ([uo vous me fîtes prendre pour mon voyage : c'étaient des raisins secs et des raisins frais, un gâteau, une orange, du
sucre et des prunes. Je vous assure, ma chère Sœur, que ce n'est pas l'esprit surnaturel qui vous a conduite en cela. Regardez si, en faisant ainsi, vous avez obéi aux Constitutions qui disent qu'il ne faut pas faire à la supérieure plus qu'à une autre, et que l'on ne doit avoir égard qu'au besoin. Vous me direz que je mange peu; mais si je mange si peu, pourquoi me donner tant de choses ? Vous me direz : C'est pour que notre Mère choisisse ! Mais notre Mère est religieuse. Permettriez-vous qu'on donnât à une simple religieuse du sucre à manger sans savoir pourquoi ni comment ? Trouveriez-vous plus à propos qu'elle se passât une prune par la bouche ? Ne diriez-vous pas qu'elle a fait vœu de pauvreté, et que par conséquent elle doit se contenter du nécessaire?. . . Je m'arrête, et vous prie de lire cette lettre en conseil. Mais comme d'après votre manière d'agir avec moi, je puis supposer que maintenant que vous êtes à ma place, il vous faut des choses particulières, puisqu'il en faut aux supérieures, vous irez à la table des incommodées; je recommande à ma Sœur *** de vous faire de la soupe de purée, de vous servir du rôti et des cervelles, qu'elle achète une paire de poulets, et on les mettra en compote... Dans tout ceci je ne plaisante pas... Je vous salue affectueusement, ainsi que toutes nos chères Sœurs, spécialement les Sœurs du conseil, que je prie de s'éloigner avec soin de l'esprit naturel. »
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A cette sévérité qu'elle voulait conserver dans toutes les allures de la congrégation, la Mère Emilie joignait des tendresses et des complaisances incroyables pour ses Sœurs. Elle couvrait les défauts de chacune, et entrait dans leurs faiblesses. Un jour on avait demandé à la communauté un ouvrage assez délicat à exécuter. Une Sœur déjà âgée voulut s'en charger. On représenta à la Mère que cette Sœur était incapable et que son travail ne pourrait servir. « Je le sais bien, dit la Mère; on. Je mettra au feu, s'il le faut, et on achètera de quoi le remplacer; mais laissons à cette pauvre ancienne la joie de se croire encore utile. »
Au sein de cette nombreuse famille que la Providence lui avait donnée* si la Vénérable avait ure préférence, c'était pour les Sœurs converses ; elle aimait leur simplicité et se complaisait dans leur compagnie. Il est vrai que c'étaient elles qui avaient le soin des pauvres. C'était avec elles que la Mère Emilie complotait ses charités , avec leur aide qu'elle dévalisait les diverses provisions du couvent pour les répandre en aumônes. Sa tendresse maternelle s'attachait aussi avec prédilection aux Sœurs qui, par la bizarrerie de leur humeur ou de leur caractère, donnaient de l'exercice à sa i)atience. Un jour, la supérieure d'une des maisons secondaires demandait à la Mère Emilie l'éloigiiemcnt d'une Sœur dont le caractère était effectivement très difficile. La bonne Mère répondait à ce
désir: « Si vous vous déchargez de cette croix, vous en trouverez une autre. Il est comme impossible qu"il ne se rencontre pas de tels caractères dans toutes les communautés. Ils procurent les bénédictions de Dieu, car ils sont pour les autres une occasion de mérite. En méditant sur la vie publique de Notre-Seigneur, on apprend à les apprécier. Jésus, notre maître et notre modèle, a eu à souffrir des peines bien plus grandes pendant sa vie publique, étant entouré et suivi de personnes qui contredisaient sans cesse sa doctrine. Néanmoins il ne les a pas éloignées. » Elle insistait ainsi sur ce support des défauts que toutes se doivent dans rintérieur d'une communauté, mais qui est surtout une obligation indéclinable de la supériorité. Dans ses lettres aux diverses Supérieures, elle revenait souvent sur cette obligation de leur charge : « Les Sœurs qui ont le caractère difficile sont justement celles qui peuvent orner votre couronne, leur disait-elle. Elles vous feront gagner le cœur de l'Epoux : ne perdez pas de si bonnes occasions. » Pour elle, elle en profitait avec zèle. Jamais on ne Tentendit murmurer contre les défauts dont elle pouvait avoir à souffrir.
Les malades aussi avaient droit à des soins particuliers. Elles attirent directement les bénédictions de Dieu et sont encore un objet précieux dans l'intérieur d'une communauté. La Mère Emihe ne voulait pas que rien, à la Sainte-Famille , put
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sentir le luxe; les médicaments mêmes dcvaicni èlre choisis par l'esprit de pauvreté. Mais la Mère désirait y joindre toutes les douceurs compatibles avec cet esprit; elle voulait voir ses filles entourées des soins les plus tendres et les plus minutieux, tout à fait éloignés de ce qu'elle appelait des mignardises, et tout remplis d'une affeclion cordiale, bienveillante, charitable, divine. « Vous serez bien contente, disait-elle à une Sœur, je veux vous donner l'emploi d'infirmière : vous aimez tant les malades, vous les soignerez bien, n'est-ce pas? Voici comment il faudra faire: d'abord tous les matins, vous aurez soin d'aller les voir avant de faire autre chose. Vous veillerez à ce que ma Sœur ***, dont l'état demande de la distraction, ait toujours quelqu'un pour l'entretenir. De temps en temps, vous lui chanterez un couplet de cantique... Enfin, ma bonne Sœur, il faut être une mère tendre pour toutes les malades. »
Tout se résume dans ce mot. La bonne Mère Emilie avait véritablement les sollicitudes d'une mère. Elle veillait à la nourriture de ses chères malades. Elle allait souvent les visiter. Sa visile était une fête. Malgré la réserve de la Mère et le respect qu'on lui portait, malgré cette sorte de crainte qui pi'nétrait les âmes lorsqu'elle fi.xait ses grands yeux noirs sur les Sœurs, la présence de la Vénérable excitait toujours, dans les âmes de ses filles, comme un épanouissement de joie. Nous
avons déjà dit combien elle apportait de gaieté et d'entrain aux récréations. A l'inûrmerie, elle était comme un rafraîchissement à toutes les douleurs. Cet épanouissement des âmes venait de l'affection vive que les Sœurs portaient à leur Mère. Celle-ci avait une véritable tendresse maternelle. Elle voulait avoir la confiance de ses filles. Les Constitutions lui faisaient un devoir de l'acquérir; sa charité lui en faisait un besoin. Elle ne pouvait supporter la pensée de savoir ses filles dans les afflictions, dans les afflictions spirituelles surtout dont elle connaissait si bien les cruelles angoisses. « Venez à moi, disait-elle souvent aux âmes combattues, venez à moi à toute heure, à tout moment, pendant la nuit, quand vous voudrez, mais ne demeurez pas dans la peine. » Elle savaitcomment une parole du supérieur ou un acte d'obéissance accompli généreusement peut suffire à déjouer les efforts de l'ennemi. Les jeunes religieuses, celles surtout qui paraissaient faibles dans le combat spirituel, étaient l'objet de sa sollicitude. Elle voulait avant tout les former à rhumilité ; elle recommandait sans cesse à la maîtresse des novices de leur imposer les pratiques les plus humiliantes : « Inculquez-leur fortement qu'elles sont venues dans la maison de Dieu pour s'abaisser et faire pénitence tous les jours de leur vie ; faites-leur connaître que la répugnance qu'elles éprouvent au travail qui paraît bas, procède de l'amour-propre. Dites-leur qu'il ne faut pas se con-
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tenter de vaincre cette répugnance; il faut profondément s'humilier de la ressentir. On ne fait pas assez cela , on croit qu'il suffit de ne pas la suivre. Ce n'est pas assez. Si on ne la détruit pas, jamais on ne parviendra à une entière obéissance et au véritable détachement de soi-même. » Pour elle, il y avait longtemps qu'elle mettait en pratique ces conseils ; apppartenant encore au monde et étant chez M"^ Saint-Gyr, il lui arrivait souvent d'aller, à la dérobée, nettoyer les latrines des enfants. Supérieure de la Sainte-Famille, elle donnait en tout l'exemple de l'humihté ; elle ne craignait pas, comme il a été dit, de demander pardon aux Sœurs ou aux enfants qu'elle croyait avoir blessées ; elle n'hésitait pas à revenir sur une détermination prise et déjà annoncée à toute la congrégation. On lui représentait quelquefois que cela l'exposait aux critiques. « Je suis trop heureuse, répondait-elle, de reconnaître mon erreur et do pouvoir la réparer; la vérité et la justice avant tout! »
Pour ne pas oublier, dans l'exercice du commandement, ces pratiques d'humilité auxquelles elle était cependant si attentive, pendant plusieurs années, un jour par semaine, elle ne faisait rien sans la permission de son assistante. Quelijuefois elle demandait à M. Marty de prolonger cette déférence pendant un laps de temps assez long. Il arriva une fois que l'assistante éprouva une tentation extraordinaire; tous les actes do la supérieure lui paraissaient
mauvais; elle la reprenait sur tout, contrariait ses désirs, s'opposait à ses pensées. La Mère Emilie se garda bien de prévenir son directeur de ce qui se passait; elle s'appliqua, sans pouvoir y parvenir, à obtenir l'approbation de la supérieure qu'on lui avait donnée; elle était heureuse de se former à la patience et de pratiquer l'humilité !
Cette humilité et cette charité tendre la portaient à rendre au prochain les services les plus répugnants.
Elle avait un grand respect pour la vocation religieuse, et trouvait que c'était une grande charge pour les supérieurs de refuser celles qui se présentaient. Elle ajoutait, il est vrai, qu'il ne fallait pas les recevoir sans avoir bien consulté l'Esprit-Saint. Elle estimait une des plus précieuses grâces que Dieu lui ait jamais faites, le départ de cinq filles qui s'étaient présentées la première année de l'institut, que l'on avait crues propres au service de Dieu, qu'on avait reçues et qui s'étaient trouvées manquer de vocation. Elle disait que cela devait servir de leçon à la supérieure et à son conseil, qu'il ne fallait pas se presser de prendre des sujets, mais consulter avant tout l'Esprit-Saint. Elle ne s'arrêtait jamais aux vues humaines ; et les considérations de fortune ne la touchaient point. La compassion l'empêchait quelquefois de voir les motifs qu'on aurait pu avoir de repousser des âmes humbles et dévouées à Dieu. Aussi lui reprochait-on parfois trop de facilité à admettre les postulantes. Du moinSj
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s'efforçait-elle de supporter toute seule leurs incoaimodités. Elle [)ansa pendant longtemps, deux fois par jour, sans que personne le sût, deux postulantes qui avaient à la tête des plaies hideuses. Une autre fois, elle rendit le même service à une novice ; on s'aperçut enfin de ce manège, et on gronda cette dernière d'avoir laissé la Mère prendre un pareil soin ; elle répondit que la Vénérable lui avait bien recommandé de ne confier à personne le secret de cette infirmité.
Elle faisait un devoir étroit à ses filles de lui faire connaître leurs indispositions ; mais combien, avonsnous dit, toute cette charité ne s'augmentait-elle pas quand elle touchait aux peines spirituelles ! La Mère avait bien raison d'inviter ses filles à lui confier leurs angoisses. Elle y apportait toujours la consolation. M. Marty ne se trompait pas en lui disant qu'au milieu des ténèbres qui l'accablaient, l'intelligence des vérités surnaturelles lui était demeurée dans l'esprit, et que si elle ne savait pas s'en servir pour se diriger elle-même, elle en usait cependant pour la conduite des autres. Elle résolvait les difficultés avec une facilité extrême; elle faisait entrer la lumière et la paix dans les cœurs. Les avis que la Mère adressait à quelques-unes de ses filles, livrées comme elle au combat spirituel, auraient pu lui être appliqués, et, en dépeignant leur état, elle reproduisait quelques-uns des traits que M. Marty tirait d'elle-même.
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Elle leur parlait dans un langage brûlant, avec des expressions si énergiques, que les moins ferventes étaient touchées. Elle avait vraiment le don de la parole. Elle s'exprimait avec une éloquence naturelle et uoe grâce parfaite; tous ses discours sortaient du cœur et trouvaient aussi le chemin du cœur. Elle ne préparait jamais les conférences qu'elle adressait fréquemment à ses Sœurs. La charité y revenait sans cesse, et aussi Tamour de la croix. « La charité supporte tout et excuse tout, » répétait-elle d'après saint Paul. Elle résumait la vocation d'une religieuse et sa perfection, en ces trois mois : « Une rehgieuse doit toujours être prête à se confesser, à communier et à mourir. — Qu'est-ce qu'une rehgieuse, sans esprit intérieur? disait-elle encore. Un fantôme de rehgieuse, un bâton habillé ! »
« Être attachées à la croix, se plaisait-elle à répéter aux Sœ.urs qui lui faisaient part de leurs peines, être attachées à la croix de notre divin Maître, et y mourir, doit être notre devise. Il faut porter la croix tous les jours do notre vie, comme il l'a portée par amour pour nous. Que son exemple nous encourage; efforçons-nous de suivre le modèle qui nous a été tracé sur la montagne du Calvaire. La croix a été l'apanage des saints ; n'y renonçons jamais; faisons par notre patience qu'elle nous devienne une source de salut. » Un jour, une Sœur demandait à ne pas faire la sainte communion, à cause de la grande
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désolation intérieure où elle était plongée : « Ma Sœur, lui dit la Mère, vous êtes bien peu généreuse! Est-ce que Notre- Seigneur n'a pas plus souffert au jardin des Oliviers? » Et, saisissant la croix que la Sœur portait suspendue à son cou, la bonne Mère ajouta, avec une vivacité extraordinaire : « Après tout, ma Sœur, si vous ne voulez pas porter la croix, il faut la quitter! » La Sœur fit de vives instances pour la garder, et la Mère reprit aussitôt : « Allez donc demander pardon au bon Dieu de votre peu de générosité, etfailcs la communion.» — «Vous ne consulterez jamais le goût ni le dégoût, mais bien l'obéissance, et vous avancerez toujours, » disaitelle à une autre qui lui faisait part de ses sécheresses; et comme une troisième, à cause des fautes qui lui échappaient chaque jour, n'osait non plus s'approcher de la sainte table, la Mère lui donnait cette règle : « Laissez vos péchés, vos imperfections ; mais ne laissez jamais les communions qui vous sont permises. » Une autre fois, il s'agissait d'un emploi dont une Sœur aurait voulu être déchargée, parce qu'elle y trouvait trop de peines. « Gomment, dit la Mère, vous demandez à être déchargée, parce que vous éprouvez des contradictions! vous connaissez bien peu vos véritables intérêts. C'est dans la souffrance et les contradictions que nous trouverons notre salut! Je vous déchargerai de votre emploi, quand vous n'y aurez plus rien à souffrir ! »
Dans ses conférences, quand elle en venait à parler de l'amour des croix, de Tamour de Dieu ou de la grâce de la vocation religieuse, elle était sublime, et il était impossible de ne pas se sentir électrisé par ses paroles. Le feu divin brillait sur son visage, se reflétait dans l'éclair de ses yeux; toute sa personne semblait inspirée; elle s'exprimait souvent par des exclamations ardentes, passionnées qu'elle répétait plusieurs fois le visage enflammé, et déjà toute transportée du bonheur céleste. « Mon Dieu, disait-elle un jour avec saint Liguori, vous m'aimez, je vous aime, nous nous aimerons toujours ! » Une autre fois, elle termina une conférence en répétant avee une énergie et une expression singulières qui touchèrent profondément tous les cœurs, ces simples paroles : « Croyez-moi, mes Sœurs, aimons le bon Dieu, tout est là! « Ces mots Jésus notre père^ Jésus notre frère, Jésus notre époux^ la jetaient dans un saint transport. « Ah! s'écriaitelle en les prononçant, que notre religion est belle! Ah! si nous pouvions connaître Jésus! » Un jour elle disait, sentant sans doute quelque redoublement de tentation : « Il est impossible de comprendre ce qu'on souS"re, quand on n'aime pas Dieu. » C'était là, on le sait, toute sa crainte. Elle disait souvent aux Sœurs : « liriez le bon Dieu de me donner un cœur tout brûlant d'amour. »
Dans les conseils adressés aux Sœurs en proie aux tentations, la Mère apportait cet esprit de discerne-
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ment qui distingue le remède propre à chacune;, et les paroles convenables à chaque douleur. Une Sœur qui devait aller dans une des maisons secondaires de l'institut, avait une peine très vive à quitter Yillefrancho; elle demanda à parler àla Mère Émihe. Contre son habitude, la Mère ne la fit pas appeler tout aussitôt. La pauvre Sœur désolée répandait des larmes devant le crucifix ; plusieurs fois la Mère la vit ainsi dans le chœur, et ne lui donna aucun signe d'attention. Le troisième jour, la Mère fit enfin appeler sa fille : « Ma Mère, dit celle-ci d'une voix entrecoupée de sanglots, vous m'aviez oubhée I — Non, ma bonne Sœur, répondit la Mère, et mon cœur a beaucoup souffert de vous laisser dans la peine ; mais je n'ai pas voulu vous ravir le mérite qu'on acquiert dans les soufi'rances dont Dieu seul est le témoin. » Elle parla ensuite avec tant de force et d'onction de l'amour des croix et des sacrifices, que la Sœur trouva le sien assez léger.
C'était à l'égard des novices, dont la vocation était troublée ou paraissait douteuse, que le Saint-Esprit inspirait à la Mère Emilie des paroles décisives et justement appropriées au caractère et à l'état des âmes. Une novice lassait la patience de la maîtresse, qui envoya un jour cette indisciphnée vers la Mère avec charge de dire qu'on ne savait plus que faire d'elle. La novice obéit et s'acquitta modestement de sa mission. « Ah ! dit la Mère, ma Sœur *** ne sait
plus que faire de vous ! eh ! j'en veux faire une grande sain le! » S'appliquant désormais d'une façon particulière au soin de cette âme, elle l'eut bientôt mise dans la voie d'une régularité exemplaire. Une autre novice avait une tentation sur sa vocation ; l'esprit des ténèbres soulevait des orages, et elle en vint à renoncer à son noble dessein. C'était, d'ailleurs, un cœur capable d'aimer beaucoup le bon Dieu. Elle était dans une des maisons secondaires, et elle écrivit à la Mère, à Yillefranche, pour l'informer de cette résolution. La bonne Mère chargea la secrétaire de préparer une lettre qu'elle devait signer, et exprima en quelques mots ce qu'il fallait dire. La Sœur crut bien faire en ajoutant à ce thème : elle détailla les raisons particuhères que cette personne avait d'embrasser l'état rehgieux, fit valoir les avantages de la sainte vocation, et mêla au tout les termes d'une vive affection et les encouragements d'une tendresse maternelle. Elle porta sa lettre à la Mère : « C'est trop, long, dit celle-ci, il n'est pas nécessaire de dire tant de paroles. » La Sœur dut recommencer et abrégea beaucoup ; mais elle ne se borna pas encore aux simples termes indiqués parla Mère. « Je ne signerai point cela, dit encore la Mère en lisant cette seconde lettre. Il faut se contenter de dire : « Mettez-vous en la présence de Dieu et voyez « ce que vous voudriez avoir fait à l'heure de la « mort! » On obéit. Ces simples paroles produisirent le plus grand effet. Quand la novice troublée reçut
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cette lettre, elle fondit en larmes. Rentrant en ellemême et regardant la croix, elle trouva la force nécessaire pour repousser les suggestions de l'ennemi et reprendre avec générosité le projet surnaturel qu'elle avait nourri.
Cette puissance de la parole de la Vénérable Mère Emilie se faisait sentir en tout. Quelquefois les Sœurs auraient été disposées à trouver que leur Mère excédait quelque peu dans sa confiance en Dieu, et qu'elle avait trop de mépris pour les règles de la prudence; une parole de la Servante de Dieu sur la confiance avait bientôt dissipé ces nuages, et répandu dans tout le couvent Tivresse de l'abandon en la divine Providence, où se complaisait la Mère. Elle allait, n'ayant jamais que Dieu devant les yeux et ne connaissant aucun des ménagements humains. Dans ses relations avec les personnes du dehors, elle gardait la simplicité qu'elle avait avec ses Sœurs : « Les religieuses, disait-elle, n'ont pas besoin d'une grande instruction sur les devoirs de bienséance; pourvu qu'elles connaissent bien les devoirs de charité, c'est l'essentiel. »
La charité quelquefois engage à faire des choses qui, pour être salutaires, peuvent néanmoins être désagréables au prochain. La Mère Emilie, lorsque sa conscience lui en faisait un devoir, ne craignait pas de faire des observations à des personnes dont elle aurait pu avoir intérêt à ménager la bienveillance. Dans quelques circonstances, pour main-
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tenir la régularité, elle fit éprouver des pertes assez considérables à la maison. « Notre Père, écrivaitelle à une de ses Sœurs, notre Père dit que le monde est un vieux radoteur; ainsi nous le laisserons parler tout à son aise, et nous tâcherons de diriger notre intention et de faire tout pour notre bon Maître. » Elle ne voulait en rien se plier aux usages et aux fantaisies de ce vieux radoteur. Quand elle écrivait, elle n'eût jamais employé aucune de ces expressions de politesse et de ces protestations d'amitié ou de dévouement dont les hommes sont prodigues, et qu'ils échangent comme une monnaie banale et sans valeur. La Mère Emilie prenait toutes ses paroles au sérieux. Elle a pu, quelques jours avant sa mort, se rendre ce témoignage devant son confesseur qu'elle ne se rappelait pas avoir menti une seule fois dans sa vie. Elle avait toujours en horreur ce qui sentait la ruse ou le détour. Elle n'eût jamais consenti à rien dire qui ne fût exactement conforme à sa pensée. Elle n'aurait pas voulu paraître manifester un sentiment de charité ou de compassion qui n'eût pas été dans son cœur. Il lui est arrivé de faire recommencer trois ou quatre fois la même lettre quand les Sœurs qui lui servaient de secrétaires avaient employé des termes où elle croyait reconnaître quelque exagération d'affection ou de déférence. Les Constitutions indiquent les qualités que doit avoir rhonnêteté des religieuses. « Elle doit
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être cordiale, franche, aisée, et avoir sa source dans la charité ; c'est ce qui la distingue de l'honnêteté des gens du monde, qui souvent ne consiste que dans des cérémonies et des dehors. Les religieuses doivent penser et sentir au dedans ce qu'elles expriment par la parole, par l'air, par le geste. » La Vénérable Mère avait pris ces prescriptions à la lettre. Elle s'y conformait scrupuleusement. Elle voulait mettre une mesure même dans l'expression des sentiments vrais. Elle conservait une discrétion admirable envers les bienfaiteurs de la communauté, recevant leurs aumônes avec reconnaissance, mais se gardant bien de rien faire ou dire qui eût pu sembler un appel à des sentiments humains. On lui représenta un jour qu'il était à propos de faire un cadeau à une personne qui avait rendu et pouvait encore rendre de grands services à la Sainte-Famille; la bonne Mère consentit ; mais au bout de quelque temps, elle fit appeler la Sœur qui l'avait entretenue de cette proposition : « Réflexion faite, ma Sœur, lui dit-elle, voici comment il faut agir : nous distribuerons aux pauvres la valeur du cadeau que vous m'avez conseillé de faire. Par ce moyen, le bon Dieu sera beaucoup plus content, et je vous assure que *** n'en aimera pas moins la communauté. » Elle persista toujours dans cette manière d'agir. Les religieuses s'acquittent de leurs devoirs de reconnaissance par des prières ferventes. Elle ne voulait pas qu'on fît de
cadeaux aux aumôniers ou aux supérieurs des diverses maisons, pas même de broderie, de confiture ou d'autres objets sans valeur.
Au milieu de ces allures simples, rondes, franches, qu'elle voulait garder toujours, partout et avec toutes personnes, il n'y avait que dans l'humiliation et l'abaissement où elle ne tenait à mettre aucune réserve. Supérieure d'une Congrégation vouée à l'enseignement des pauvres et répandue dans diverses contrées, en relation avec toutes sortes de personnes, il lui est arrivé quelquefois de recevoir des lettres impertinentes où il y avait plus d'injures que de raisons. Les Sœurs qui servaient de secrétaires étaient parfois indignées et auraient voulu répondre avec vivacité ; la Mère les grondait doucement d'avoir si peu l'esprit de miséricorde, et elle indiquait dans quels termes il fallait s'exprimer ; jamais elle n'a voulu, en pareille circonstance, laisser employer un seul mot qui ne portât l'empreinte de l'humilité et de la charité qui étaient dans son cœur. Elle s'abaissait d'autant plus qu'on l'insultait plus grièvement. Un jour, elle dictait une réponse à une lettre que la Sœur chargée de tenir la plume n'avait point vue ; la Mère employait des termes si humbles et si respectueux, que la Sœur ne put s'empêcher de lui dire : « Ma Mère, vous ne me donnez pas la lettre, elle doit être bien violente, je le comprends au ton de votre réponse. — C'est ainsi qu'il faut faire, ma
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Sœur, répondit la Servante de Dieu ; ne savez-vous pas que nous sommes les balayures du monde, et que chacun peut impunément mettre le pied sur nous ? »
C'était la véritable expression de ses sentiments, et elle les manifestait dans toute sa conduite. Elle aimait tous ceux qui avaient pu lui causer du dommage. Elle était toujours disposée à prendre la défense de ceux qui se montraient opposés à l'institut de la Sainte-Famille : elle les excusait quand on en témoignait devant elle le moindre ressentiment à leur égard. Au milieu des difficultés qu'elle a rencontrées dans ses diverses fondations, elle n'a jamais vu que la main de Dieu lui fournissant l'occasion de faire pénitence, d'acquérir des mérites et de consolider ses œuvres ; car, disait-elle, une communauté religieuse est comme l'Église, les persécutions lui sont nécessaires pour s'établir et se consolider. Elle tremblait lorsque ses fondations ne rencontraient pas d'obstacles. Elle disait que ceux qui l'avaient persécutée lui avaient fait beaucoup de bien, et qu'elle les aimait beaucoup.
Le respect et les honneurs dont on l'entourait, les comphments qu'on pouvait lui adresser, luj étaient plus pénibles à supporter que les injures. La vénération que les Sceurs lui portaient s'était cependant étendue au delà du couvent. Les petites
filles des diverses classes ne se contentaient pas do
se réfugier auprès de la Mère Emilie, lorsque les Sœurs voulaient les punir ; quand la Mère paraissait au milieu de ces enfants, elles s'empressaient autour d'elle et étaient heureuses de toucher ses vêtements. Elles faisaient parfois de petits larcins, et coupaient le bas de sa robe ou de sa ceinture ; elles emportaient dans leurs maisons ces petits morceaux d'étoffe que les familles conservaient précieusement. Des dames pieuses auraient voulu se mettre sous la direction de la Yénérable ; elle s'y est constamment refusée, disant qu'elle n'avait de grâces que pour sa congrégation. Elle voulait, au fond de son cloître, être oubliée et inconnue des hommes. La moindre allusion à un éloge la blessait et la faisait souffrir. Une personne bienfaisante, amie du couvent, et remplie de vénération pour la Mère, avait obtenu de faire faire son portrait. Le peintre occupé à ce travail l'engageait à éclaircir sa physionomie : « Vous n'avez, lui dit-il, Madame, qu'à penser à toutes les bonnes œuvres que vous avez faites. » A cette seule parole, la Servante de Dieu se trouva si blessée et si confuse, que les larmes jaillirent de ses yeux. Gomme, au sujet de ce tableau, on avait craint quelque résistance de sa part, on s'était adressé à l'évêque de liodez : le prélat, connaissant l'humilité delà Mère et pour faire taire toute répugnance, lui ordonna de se prêter à ce qu'on désirait d'elle : « Ah ! dit la Mère en recevant cet ordre, un désir de Sa Grandeur
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eût bien suffi (1). » Elle mettait, en effet, rhumilité dans la soumission. Cette soumission était absolue. Elle voyait la volonté de Dieu dans la volonté de ses supérieurs. Quand on lui disait de faire la visilo des maisons, elle ne connaissait pas d'obstacles, et sa santé était le moindre. Elle partait, quelque temps qu'il fît. On assure que c'est en exécutant avec cette promptitude immédiate un ordre de son supérieur, qu'elle contracta la surdité dont elle souffrit de longues années. Malgré tout son amour de la vie cachée, si son confesseur ou son supérieur lui avait dit de se produire en public, elle n'eût pas hésité à le faire. Durant ses dernières années, le confesseur lui avait ordonné de réunir tous ses souvenirs et de lui raconter tout ce qui pourrait le mettre à même plus tard de faire connaître son histoire. La Mère Emilie obéit en soupirant! Quelque-
(I) Les Sœurs de la Sainte-Famille doivent ce beau portrait au talent de M. Vauchelet et à la générosité de M. Cibiel. Ou a remarqué que pendant tout le temps du travail du peintre, la ])laie que la Mère Emilie avait au nez avait disparu et la narine avait repris à peu près sa forme naturelle. La Mère avait un air de santé qu'on ne lui connaissait pas depuis longtemps, ses joues étaient pleines. Ce portrait, d'une ressemblance frai)j)ante, resta dans la salle commune du couvcnl. Jamais la Mère Emilie n'a voulu le regarder ; et comme une Sœur l'invitait un jour à y jeter les yeux : «Quelle différence, répondit la Mère, faites-vous enlrc me regarder au miroir ou regarder une toile où mes traits sont reproduits ? » Après la mort de la Vénérable Mère Kinilio, M. CibicI lit tirer do ce jjortrait une lithographie dont les exiMupiaircs ornent un grand nombre de maisons à Villcfranche et dans le diocèse.
fois le confesseur écrivait sous la dictée de la Vénérable : « Mon Dieu, disait-elle de temps en temps, vous me faites faire une chose bien pénible!... Moi qui ai toujours été attirée à mener une vie bien cachée, vous me forcez à me produire ! » Le confesseur n'avait qu'à dire : « C'est la volonté de Dieu ! » elle se soumettait et se remettait à raconter les circonstances de sa vie et les diverses phases par où avait passé son âme.
Le sentiment de son indignité dominait toutes ses pensées ; elle voyait toutes les grâces qu'elle avait reçues, et elle s'affligeait de ne pas avoir su y répondre généreusement ; elle était remplie de douleur en énumérant ses fautes. « La frayeur me pénètre jusqu'à la moelle des os, écrivait-elle ; elle est motivée par le souvenir des grâces de Dieu dont j'ai abusé dans tous les temps et par le grand nombre de mes péchés. J'en vois de toutes sortes et dans toutes mes actions, soit comme religieuse, soit comme supérieure. Les plus grands sont ceux que j'ai commis dans le monde, et à la fondation de notre maison d'Aubin, dont le nom est pour moi le chant du coq. Mais outre ceux-là, j'en ai commis et j'en commets encore tous les jours un nombre qui va, pour ainsi dire, à l'infini. Les œuvres qui paraissent bonnes sont encore si entachées, si indignes d'êtres offertes à Dieu, qu'elles me donnent une grande confusion.
(( Si ma pensée se reporte sur mon entendement.
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je vois que j'en ai fait un mauvais usage par une suffisance provenant de mon orgueil, qui a toujours été mon péché dominant, et que j'ai toujours très mal combattu. J'ai employé ma mémoire à tant et tant de choses vaines, que Dieu ne peut être que mécontent de moi. J'étais attirée à lui consacrer ma volonté, il la voulait tout entière, et je ne lui ai pas obéi. L'amour de mon corps m'a accompagnée comme l'ombre, et j'ai suivi ses impressions, quoique je susse que Dieu me voulait sa victime.
« D'après tout cela, je vois dans tout moi-même une ingratitude soutenue, et rien ne me paraît plus horrible que ce péché. Je vois que j'ai passé tant de temps à faire si mal, et qu'il m'en reste si peu pour réparer le mal que j'ai fait! Encore tout cela pourrait-il, dans un cœur embrasé d'amour, être consumé par ce feu divin ! Mais sans générosité, je ne sais que devenir, sinon me jeter à l'aveugle dans le sein de la divine miséricorde. Notre vénéré Vère{M. Marty) m'avait promis qu'il viendrait un temps où tout en moi serait perdu dans l'amour sacré; j'attends toujours, et jamais cela ne vient !
« Gomme supérieure, que de fautes n'ai-je pas commises par mon défaut de prudence et en n'allant pas consulter Dieu dans la prière ! Combien de fois ai-je manqué à l'esprit de miséricorde en manquant do douceur, de cette complaisance qui se prête à tout, de cette douce charité qui supporte
les esprits les plus difficiles. J'ai donné mauvais exemple ; ce qui aurait fait un bien mauvais effet, si Dieu n'avait pas mis dans le cœur de nos Sœurs une très grande indulgence à mon égard. J'ai fait des fautes sur tous les points du gouvernement. J'espère que Dieu, dans son extrême bonté, suscitera quelqu'un pour les réparer, et que malgré mes péchés, qui sont sans nombre, il m'accordera l'esprit de pénitence. Dans cet espoir, quand je vais me confesser, je me jette aux pieds de Jésus- Christ, je fais un acte d'abandon, mais avec beaucoup de peine. Pour la sainte communion, je fais la même chose ; mais souvent je suis si désolée, que je suis obligée de faire des efforts pour ne pas éclater et laisser paraître ma douleur. »
Ce cœur fidèle persévérait dans ses gémissements ; mais ce manque de générosité dont la Mère Emilie s'accusait avec tant de douleur et avec tant de raison (si on veut considérer la grandeur et la perfection de Dieu en face de l'infirmité humaine), ce manque de générosité n'empêchait pas la Mère de tourner, à favancement de son âme et à la gloire de son divin Maître, toutes les peines et toutes les souffrances qu'elle ressentait. Dans la maladie, elle était héroïque ; les infirmités dont elle fut toujours accablée, les traitements douloureux auxquels elle fut soumise pendant sept ans, les opérations horribles qu'elle subit n'altérèrent jamais son calme. « 11 n'arrivera jamais que ce que
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Dieu voudra ! » c'était sa devise. Pour se guérir d'une frayeur qu'elle avait éprouvée à la vue d'une épileptique, elle se représentait les maladies les [)lus aifreuses, et elle les acceptait toutes en esprit. Elle savait profiter de celles qu'elle ressentait, et écrivait à ce sujet : « Dès le commencement de mon rhume, j'ai eu l'idée qu'il dégénérerait en maladie de poitrine : cela m'a beaucoup effrayée, à cause de l'état intérieur où je suis, et du grand nombre de fautes que me fait commettre mon tendre amour de mon corps. D'un autre côté, une longue maladie de langueur me paraissait bien utile pour acquérir Tesprit d'abnégation. Je ne reconnais pas m'être arrêtée à aucune de ces pensées. Je me suis dit en moi-même que je ne voulais songer qu'au jour présent, ne faire aucun cas de mes prévisions et me livrer à Dieu absolument dans la maladie et à la mort. La crainte de mon dernier moment ne me donne aucun désir des remèdes ni des ménagements. Le peu de douleur que j'ai au côté me ferait plaisir, si, parla, j'avais un moyen de connaître le sacré Cœur de Jésus. Le dégoût de la nourriture m'en fait davantage ; je le regarde comme une véritable faveur, dans l'espoir d'obtenir l'esprit de mortification et de réparer les fautes sans nombre de gourmandise dont je me suis rendue coupable dans tous les temps.
« Dans d'autres temps de maladie, j'ai manqué
de coiiflance en Dieu. Lorsque l'on me disait de laisser tout travail, je ni'inij[uiétais et je me disais : Que devenir, livrée à moi-même, et à celte troupe d'ennemis qui me suit partout ? A présent, je veux m'abandonner tout à fait, peu importe la souffrance ! je suis d'ailleurs si attirée à me livrer à Dieu et à embrasser la croix, sous quelque l'orme et en quelque manière qu'elle me soit présentée, que je manquerais si je ne faisais pas ainsi. »
Elle écrivait encore sur le même sujet, et sans doute dans sa grande humilité, en se calomniant quelque peu à son insu : « A l'âge de quinze ans, j'avais un très grand attrait pour la mortification, je l'ai perdu par ma faute ; il a été remplacé par un tendre amour de mon corps, qui m'a beaucoup occupée de lui, surtout à propos de la nourriture, dont le souvenir m'a bien souvent dérangée pendant la prière. J'ai favorisé cette tentation par des actes fréquents d'amour de moi-même, allant jusqu'à l'intempérance, mangeant en quantité et m'excusant à cause des grandes chaleurs que j'avais dans la poitrine. J'en avais une sorte de confusion, et je n'aurais pas voulu être vue, car je pensais bien que c'eût été un mauvais exemple pour nos Sœurs.
« Cet amour de moi-même a été cause que pendant longtemps on ne pouvait me contenter, surtout lorsque j'étais plus malade. Quand on me donnait du lait, je désirais qu'il lut très frais ; et
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pour les autres alimeuts, j'étais mécontente quand ils n'étaient pas comme je les désirais. Ce même amour de mon corps me faisait désirer que l'on me gardât ce qu'il y avait de mieux. Je trouvais mauvais que l'on m'oubliât dans mes besoins, et que l'on ne fût pas ponctuel à me rendre service. Un jour, je donnai bien de la peine à une Sœur qui me trouva au lit, en venant pour me le bassiner ; il me semble même que je m'étais hâtée avec le désir de lui faire comprendre sa négligence. D'autres fois j'ai su faire sentir d'une manière indirecte le défaut de service ou d'attention. Souvent j'ai agi par caprice ; je refusais des soulagements, et ensuite je les prenais moi-même. L'occasion m'en a fait prendre quelquefois. Si je trouvais des pastilles ou du sucre, j'en prenais en me disant que j'étais fatiguée. Aux repas, j'ai perdu beaucoup de temps, plutôt que de me résigner à la nécessité, où me mettait la faiblesse de mon estomac, de prendre très peu de nourriture. Je succombais, ou, pour mieux dire, je ne combattais pas généreusement ; je prenais un peu, et puis un autre peu ; je mâchais sans avaler, afin d'avoir le suc des viandes, me persuadant que cela me fortifiait. Je tenais surtout à manger du pain ; je me persuadais que c'était pour faire comme les autres.
« Je me suis souvent donné trop de liberté en me prévalant de ma qualité de supérieure, et j'ai résisté à l'attrait qui me portait à une entière abné-
gation de moi-même. Enfin, je suis coubable de tant et de tant de retours sur moi-même et de souvenirs d'amour-propre qu'il m'est impossible de le dire. J'en suis d'autant plus coupable que la lumière ne m'a pas manqué. Je reconnais que le défaut de force où j'ai toujours été pour me vaincre, est venu de mon orgueil. Je ne doute pas que Dieu n'eût entendu tant de soupirs que j'ai poussés vers lui, s'ils fussent sortis d'un cœur simple. Combien de fois, sentant la pesanteur de mes chaînes, l'ai-je prié de les rompre ! Elles me pesaient d'autant plus que je sentais vivement le prix de la liberté des vrais enfants de Dieu !
(( Une autre chose que je me reproche, c'est la confiance que j'ai eue dans les secours de la médecine ; je voulais faire exactement ce qui était prescrit par le médecin, non par un esprit surnaturel, mais par l'espoir d'être soulagée. Il y a bien d'autres choses sur ce malheureux amour de moimême ; mais je ne m'en souviens pas.
« Je m'aperçois que tout ce que je viens de dire, je le mets au passé comme si j'en étais guérie. Bien au contraire, je suis encore esclave, quoiqu'il me paraisse qu'il y ait un peu d'améhoration. »
Elle se reprochait encore amèrement d'avoir quelquefois goûté un fruit ; afin d'expier cette imperfection, elle ne prenait jamais que des fruits déjà gâtés. Pour lui en faire accepter qui fussent à point, les Sœurs étaient obligées de les meurtrir
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OU de les entamer. Au réfectoire, elle prenait ce qu'on lui présentait ; son état de maladie et ses défaillances fréquentes Tempêchaient de suivre les règles communes. Quelquefois, bien rarement, dans les dernières années de sa vie, elle a mangé, dans sa chambre, une pomme cuite dans la saison, ou une grappe de raisin.
Dans cette chambre de la supérieure d'une nombreuse congrégation, il n'y avait point de table. La Mère se tenait presque toujours assise par terre ou accroupie sur ses talons. Elle écrivait sur ses genoux et avait pour portefeuille un mauvais carton, où elle mettait les débris de papier qu'elle employait pour ses écritures. Quand un appui lui était nécessaire, une vieille chaise lui servait de bureau (1). Son aiguière était de terre brune, et le
(l) Il parait que la Vénérable avait deux chaises dans sa chambre ; elle écrivait un jour à M. Marty, lui énumérant le luxe privilégié dont elle se voyait entourée : « Nos Sœurs n'ont qu'une chaise à leur usage, j'en ai deux ; j'ai une écritoire, un bénitier, un pot pour mettre des feuilles de lierre : les autres ont cela en commun, de sorte que plusieurs se servent du même. Trouvez-vous bon que je l'aie pour moi seule, ainsi qu'un crayon ? J'ai toujours de l'eau dans ma chambre ; je puis m'en passer en me gênant un peu pour l'aller chercher quand j'en aurai besoin. Que trouvez-vous à propos ? »
Ou avait accoutumé de déposer sa petite lampe à un certain endroit, alin qu'elle l'eût plus à sa portée. Elle demanda à M. Marty si elle pouvait le permettre, et s'il ne serait pas mieux que la lampe à son usage fut mise "a l'endroit où l'on mettait celles des autres Sœurs : elle avait peur de la moindre prérogutive.
vernis en était enlevé en grande partie. En guise de verre à boire, elle employait, dans sa chambre, un pot de faïence ; au réfectoire, elle se servait, ainsi que ses Sœurs, d'une petite écuelle on terre brune. Son couteau ressemblait sans doute beaucoup à celui que, dans sa jeunesse, elle avait payé six liards. Deux feuilles de papier collées au bout d'un roseau lui servaient d'écran pendant l'hiver pour garantir sa tête du feu, dont l'ardeur la faisait beaucoup souffrir. Son lit, du bois le plus commun, était garni d'une paillasse, d'un matelas et d'un traversin en paille de maïs. Il n'est pas besoin de dire qu'il était dépourvu de rideaux. Cette chambre était enfumée ; les murs, blanchis à la chaux, étaient devenus noirs. Pendant une des absences de la Mère, l'économe s'avisa de faire plâtrer et enduire les murs ; la Mère, lorsqu'elle s'en aperçut, prit une pierre et fit tomber le plâtre. Me'' l'évèque de Rodez, dans une de ses visites à Yillefranche, voyant cette chambre dans cet état, donna l'ordre de la réparer. Hormis un petit coffre renfermant l'argent de la Sainte-Enfance, la Mère Emilie n'avait à son usage aucun meuble fermant à clef. Les chiffons destinés à la Sainte-Enfance étaient réunis dans une caisse ouverte ; deux ou trois autres, ne fermant pas davantage, contenaient des bardes ou des comestibles pour les pauvres. Elle serrait dans des boîtes les fruits qu'on lui donnait, quand ils étaient sains et entiers et qu'elle les réservait pour
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les pauvres. Sur deux planches placées en guise d'étagère, étaient disposés des pots de graisse et de confiture, des corbeilles de vieilles hardes destinées aussi aux aumônes. La pauvreté reluisant dans tout cet ameublement, se retrouvait même dans les objets de piété : un pot de grès servait de bénitier ; une toile décolorée, représentant la sainte Vierge, et une vieille gravure de Notre-Dame des Sept-Douleurs étaient attachées au mur, La cheminée était ornée de deux images de la bienheureuse Germaine Cousin et du vénérable Benoît Labre, ramassées par la Mère après avoir été jetées par les Sœurs comme hors d'état de servir. Elle avait encore une Imilalion de Jésus-Christ dont la couverture était rattachée par une ficelle pour ne pas laisser perdre les feuillets ; un fil retenait au bois de la croix le corps de son crucifix, dont les bras étaient absents depuis longtemps. Pendant la nuit, la Mère tenait toujours ce pauvre crucifix entre ses mains, elle le pressait sur son cœur; car pendant son sommeil, elle ne cessait, pour ainsi dire, pas de prier.
C'était là l'occupation de toute sa vie. On peut dire que sa méditation était continuelle. Les cantiques qu'elle avait appris par cœur dans sa jeunesse (elle en savait plus de cent et avait toujours un grand goût à se les rappeler), les psaumes CXVIII, XLl, XXI, les psaumes graduels, qu'elle savait aussi par cœur, lui servaient de texte. Avant ses épreuves,
Dieu, comme elle s'exprime elle-même, faisait en elle la méditation : elle se livrait à cet exercice de piété avec une incroyable facilité ; elle n'avait besoin d'aucun livre : la passion de Notre-Seigneur, son amour pour les hommes dans FEucharistie, la sainte Vierge et siint Joseph, étaient les textes intarissables de ses contemplations. Les pieuses prières des Sept Allégresses ahmentaient aussi ses réflexions. Elle s'y livrait avec amour, elle recherchait l'obscurité et le silence, et savourait surtout la présence de Dieu et son entretien lorsqu'aucun bruit ne pouvait parvenir jusqu'à elle. Au milieu de ses épreuves, rien ne pouvait la distraire ; et les objets mêmes de sa tentation relevaient vers Dieu.
Dès quatre heures élu malin, elle commençait la méditation dans son lit ; elle se rendait au chœur à cinq heures un quart en été et vers six heures en hiver, et continuait son entretien avec Dieu jusqu'après sa communion. Comme, depuis plusieurs années, elle soupait dans sa chambre, elle éteignait sa lumière le soir à huit heures et restait ainsi une heure à prier dans l'obscurité. Elle rallumait la lampe pour se coucher à l'heure ordinaire do la communauté. Dans l'après-midi, elle passait régulièrement deux heures dans un petit réduit obscur, où elle pouvait donner un li])re cours à ses larmes. Elle en répandait volontiers, et quelquefois si abondamment que ses mains et ses habits en étaient
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inondés. Une de ses Sœurs assure être entrée un jour dans sa chambre et l'avoir trouvée, selon son usage, accroupie sur les talons ; les larmes ruisselaient de son visage et inondaient le plancher. Immobile, sans regard, sans sentiment, elle ne vit pas, elle n'entendit pas la Sœur, et celle-ci se retira stupéfaite et troublée de ce qu'elle venait de voir. D'autres fois, on fit du bruit à côté d'elle sans pouvoir la retirer de sa contemplation. Ordinairement le bruit des pas du confesseur suffisait à rappeler la Mère à elle-même.
Dans ce petit réduit, attenant à la sacristie, la Vénérable Mère Emilie s'est confessée et a l'eçu l'absolution tous les jours durant les dix dernières années de sa vie. En cela, comme en autre chose, elle n'avait rien demandé ; elle usait do ce privilège par obéissance. Le confesseur avait remarqué que l'absolution fortifiait cette pauvre âme dans ses angoisses ; pour jouir de ce bien, la Mère Emilie avait besoin de se vaincre; tous les remèdes qui lui étaient appliqués devaient ajouter à ses tourments. Non seulement sa douleur, dont tous ses efforts avaient peine à contenir la manifestation, était des plus vives, mais sa répugnance à s'humilier et à s'accuser était toujours extrême, ses tentations contre la foi étaient toujours ardentes; tout acte de religion l'obligeait à une certaine violence, et l'habilude de la confession ne diminuait en rien l'effort qu'elle avait h faire. Elle
suivait les règles que M. Marty lui avaient indiquées ; ses confessions restaient courtes ; si, dans la direction, elle se permettait plus de paroles, jamais cependant elle ne se fût ouverte de ses peines intérieures si le confesseur ne l'eût interrogée.
Au milieu de ses tourments, le désir de se rapprocher de son Epoux, de s'unir plus intimement encore à ce Dieu qui lui voilait ses grâces et ne lui faisait connaître aucune douceur, ce désir transportait la Mère Emilie : elle voulait se lier tous les jours plus étroitement au service du divin Maître. Les quatre vœux d'obéissance, de chasteté, de pauvreté et de clôture ne suffisaient pas à son amour. Elle désirait s'engager d'une manière plus singulière encore. Dans son ardeur à suivre son bien-aimé, elle ne pouvait rien supporter de tiède. Elle se sentait intérieurement pressée à ne pas s'appliquer uniquement à éviter le mal, et, sans condescendance aucune pour la faiblesse humaine, elle voulait en tout faire ce qui était le plus parfait. Les âmes généreuses ne se contentent pas de se donner à Dieu jour par jour, pour ainsi dire, elles aiment à engager à l'avance toutes leurs actions et leurs paroles. La Mère Emilie exprima à M. Marty le désir de se soumettre par un vœu à l'obligation, formidable à la nature humaine, de faire en tout ce qu'il y a de plus parfait. C'est là un engagement asse^ rare dans l'histoire des saints,
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et que quelques créatures (rélite seules ont pu prendre et remplir. M. Marty trouvait les quatre vœux suffisants à la sanctification d'une âme ; il recommanda à la Mère de s'appliquer à en remplir avec exactitude les obligalions et à ne pas laisser courir son esprit et ses désirs au-devant de nouveaux engagements. Toujours docile, la Vénérable acquiesça à cette recommandation ; mnis le désir ne cessa d'agiter son cœur; elle se sentait chaque jour pressée de donner à Dien une autre marque d'amour ; elle éloignait en vain cette pensée comme une tentation ; le désir persistait, et il se manifestait au milieu des plus profondes ténèbres et des tourments intérieurs les plus aigus. Après la mort de M. Marty, la Mère s'ouvrit sur ce point avec le confesseur qui l'a dirigée pendant les treize dernières années de sa vie. Celui-ci fut effrayé d'une pareille pensée. La vertu de la Mère Emilie lui était connue ; mais dans l'état violent de tentation où se trouvait cette âme, un pareil engagement paraissait devoir être un nouveau supplice. Au milieu des obscurités qui enveloppaient cet esprit et des désolations qui torturaient ce cœur, comment dans toute pensée, tout désir, toute parole, toute action, toute démarche, embrasser avec une fermeté inébranlable ce qu'il y a de plus parfait ? Cela est impossible à la nature ; il faut la lumière de Dieu soutenant et conduisant une âme remplie de l'héroïsme de la
vertu. « N'est-ce pas une folie, disait la Vénérable en manifestant un désir qu'elle ne pouvait renfermer en elle-même; n'est-ce pas une folie à moi, misérable, de vouloir imiter les plus grands saints? » C'était une folie, en effet, la folie qui enivre les grandes âmes, la folie de la croix dont parle saint Paul, et à laquelle rien ne peut résister. Le confesseur sonda de nouveau ce cœur qu'il connaissait déjà ; il l'étudia avec toutes les lumières que Dieu voulut lui communiquer, et, à son tour, il se sentit pressé d'accorder à sa pénitente ce qu'elle demandait. Il en reparla le premier, il s'informa si ce désir subsistait et s'il était accompagné de cette paix de Tàme qui indique toujours l'action de Dieu. Après avoir reçu une réponse affirmative, il recommanda à la Mère d'unir ses prières aux siennes ; et quittant aussitôt Je confessionnal, il alla se placer devant le saint Sacrement, conjurant Dieu de toutes ses forces de lui venir en en aide, reconnaissant sa faiblesse, son peu d'expérience, le danger où une imprudence pouvait le jeter, lui et l'àme confiée à sa direction. Au bout de dix minutes d'humbles et ardentes prières, se sentant sollicité encore plus vivement d'accéder au désir de sa chère brebis, il l'autorisa à faire ce vœu redoutable auquel elle n'osait arrêter sa pensée. Ce vœu fut prononcé aussitôt au milieu des gémissements, des soupirs, des larmes et de la joie. Aujourd'hui le confesseur atteste que pendant les
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onze années que la Vénérable Mère Emilie a encore vécu depuis cet engagement, sans le moindre embarras de conscience, sans la moindre gêne, sans la moindre contention d'esprit, au milieu de tentations continuelles les plus horribles, elle a accompli ce vœu dans toute sa perfection et sans la moindre infidélité volontaire.
Pour se soutenir dans la rigide observance de cette promesse, la Mère Emilie n'avait pas seulement l'absolution qu'elle recevait tous les jours tous les jours aussi elle recevait la sainte Eucharistie. Dès son enfance, elle avait un attrait particulier pour adorer ce pain des anges, et, après sa première communion, elle s'approchait de la sainte table tous les quinze jours. Au temps de ses égarements, durant un an et demi, comme nous l'avons expliqué, elle ne s'en approcha que quatre ou cinq fois. Quand elle parlait de cette époque de sa vie, les larmes lui venaient aux yeux : elle eût voulu des pleurs de sang pour effacer de pareils jours. Après sa conversion, M. Marty, pour briser sa volonté, tantôt lui refusait la communion et tantôt lui disait de la faire sans qu'elle en eût demandé la permission. Il était cependant assez difficile de la prévenir : elle avait un si grand désir de cet aliment des enfants de Dieu, qu'à l;i moindre fête elle courait demander l'autorisation à son confesseur ; lorsque cette autorisation lui était refusée, elle se résignait, mais non, dit-elle,
sans en ressentir une grande amertume. C'était encore le temps des joies. Lorsque vinrent les tentations, cet attrait pour la sainte table fut cliaogé en une répugnance extrême ; malgré la violence qu'elle avait à se faire, malgré ses maladies, ses peines intérieures, sa faiblesse qui était telle que quelquefois elle se laissa tomber dans le chœur et que les Sœurs étaient obligées de la relever et de la soutenir, malgré l'épuisement de son estomac qui l'empêchait d'attendre pour prendre des aliments (c'est ce qui l'obligeait à se lever plus tard que ses Sœurs), elle n'a jamais omis une seule des communions qui lui ont été permises.
Outre ce secours puissant contre la faiblesse humaine, la Mère Emilie ne négligeait aucun des moyens en usage parmi les âmes pieuses. Elle ne se contentait pas de s'unir à son Dieu par la communion, elle l'adorait dans le sacrement de son amour: en présence du tabernacle, elle était comme abîmée devant la majesté divine et les larmes coulaient de ses yeux en abondance. Dans sa jeunesse, chezM""^ Saint-Gyr, elle avait obtenu une chambre voisine de la chapelle. Ce fut pour elle une peine extrême quand il fallut quitter ce bienheureux voisinage. Nous avons déjà parlé do son respect pour la sainte messe ; elle croyait fermement à son efficace. « Oh ! disait-elle à ses filles, si nous entendions la sainte messe une seule fois comme il faut, nous aurions l'esprit de sacrifice ! » Sa
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dévotion favorite était le chemin de la croix ; elle ne passait aucun jour sans faire ce saint exercice. Dans l'état de misère où elle voyait son âme, elle ne se contentait pas de s'adresser directement à Dieu, elle n'oubliait aucun des intercesseurs du salut des hommes. Elle avait une grande dévotion pour son ange gardien. On sait quel lien intime et charmant celte dévotion avait formé entre saint François de Sales et la pauvre tourière du premier couvent de la Visitation, la bonne Sœur Anne-JacqueUne Coste. La Mère Emilie était du goût du saint évoque de Genève : elle recommandait à ses iîlle? la dévotion à leur saint ange gardien ; elle leur disait de l'inspirer à leurs élèves; elle eût aimé à voir ces enfants faire quelquefois, comme Madeleine Morice (1), la révérence à leur bon ange et le prier, comme la petite Bretonne, avec beaucoup de poli-
(i) Madeleine Morice est née le 31 juillet 1736, dans la paroisse de Néant, ancien diocèse de Saint-Malo, d'une humble famille de métayers; privilégiée de toutes sortes de grâces, elle passa sa vie dans les plus basses conditions; tour à tour bergère, servante lie cuisine, couturière à Plocrrael et maîtresse d'école dans la paroisse de Guer; elle y mourut, au château de Porcaro, lo 17 mars 1769, après une vie pleine de merveilles. Elle api)arten lit au tiers ordre du Mont-Carmel. Sa mémoire est en vénération dans toute la contrée. Plusieurs pr(!'diclions qu'elle avait faites se sont accomplies ; diverses grâces sont attribuées à son intercession. Sa vie a été écrite plusieurs fois, entre autres sous le titre de l'Extatique de Bretagne, Madeleine Morice (in-18, 1830), par la Mère Jérôme, du couvent des Oiseaux, à Paris, moite récemment, auteur du Mois du Sacr^-Cœur.
tesse et de respect, de passer devant elles quand elles se trouvaient dans un passage étroit. Après les anges, la Mère Emilie n'oubliait pas les saints. Elle avait surtout en vénération ceux dont la vie avait été pauvre, obscure et cachée : saint Alexis et saint Jean Calybite, par exemple; et, s'attachant à des héros d'une date plus récente, elle avait une particulière affection au vénérable aujourd'hui bienheureux Benoît Labre et à sainte Germaine Cousin. Elle relisait souvent la vie du saint mendiant, et aimait à en repasser les faits dans son esprit. Elle avait une grande confiance en son intercession, ainsi que dans celle de l'humble bergère de Pibrac. C'était entre cette dernière ville et Villefranche un échange continuel de communications. Les recommandations, les neuvaines, les images, les divers objets bénits au tombeau de la sainte bergère allaient grand train. Dans toute inquiétude, la Mère Emilie avait volontiers recours à cette petite bergère restée ignorée sur la terre et dont, disait-elle, la puissance devait être d'autant plus grande dans le Ciel. Les Sœurs de la Sainte-Famille imitaient leur Supérieure, et quand celle-ci était plus malade, elles invoquaient avec confiance la bienheureuse Germaine. M"^ Lamourous (1) était aussi une des
(1) Marie-Thérèse-Charlotte de Lamourous, née le l^" novembre 1754, à Barsac, au diocèse de Bordeaux, a été une des âmes les plus actives et aussi les plus étonnantes et les mieux douées, dont la Providence se soit aidée pour reconstituer les bonnes
grandes amies de raulrc monde avec qui la Mère Emilie entretenait un commerce fréquent. Il était naturel que la fondatrice de la Sainte-Famille et du Refuge de Villefranche eût quelque vénération pour la mémoire de la fondatrice de la Miséricorde. La Mère Emilie ne se contentait pas d'avoir ces affections particulières, si on peut s'exprimer de la sorte, avec ces amis du bon Dieu : entre ceux qui reçoivent les honneurs d'un culte public, elle honorait spécialement sainte Elisabeth de Hongrie, sainte Madeleine et sainte Thérèse. Par-dessus tout, elle avait une tendre confiance en la sainte Vierge. Elle l'honorait sous tous les vocables et dans toutes les positions, singulièrement au pied de la croix et sous le nom de la divine bergère. Elle avait une image la représentant sous ce dernier titre. Elle lui faisait de fréquentes visites pendant la journée,
œuvres et la foi en France après la Révolution. A force d'esprit, de bon sens et de courage, M''^ de Lamourous avait échappé à toutes les violences révolutionnaires. Aussitôt qu'un peu do paix fut rendue à TÉglise, elle s'attacha, à Bordeaux, à l'icuvre de la Miséricorde, qui avait pour but de retirer les âmes du di'sordre. Malgré toutes les répugnances de sa délicatesse, M"* de Lamourous se donna sans réserve à cette entreprise ; elle la développa au milieu de diflicultés inouïes, lui procurant au jour le jour des ressources infinios, puisées uniquement dans sa charité et sa confiauce en Dieu. La Donne Mère, comme on l'ajipclait à ta Miséi'icord'!, mourut dans sa quatre-vingt-deuxième année, !•: jour de l'Exaltation de la SuiTite-Croix 183G. La Vie de .)/"'• de Lamourous a été écrite par le P. Pougot, de la Compagnie do Jésus. In-8 ; 1843.
r)?0 LA VÉNÉRABLE MERE
et engageait les Sœurs à faire de même et à avoir toujours quelque acte de vertu à apporter eu hommage à la sainte Yierge. Elle leur recommandait toujours de se préparer attentivement à célébrer toutes les fêtes de Marie, et elle prenait soin de leur indiquer certaines petites pratiques à cette intention. Quand par hasard elle avait oublié de faire ces recommandations, elle demandait pardon à la sainte Vierge et s'accusait de cet oubli à la conférence qu'elle tenait le jour de la fête. Pendant le mois de mai, elle voulait redoubler de dévotion et de confiance. Il fallait que les divers oratoires élevés à la sainte Yierge dans l'intérieur du couvent, fussent décorés et honorés d'une façon particulière. Pour faire plaisir aux religieuses, la Mère Emilie leur permettait de garnir ces autels de fleurs; pour faire plaisir à un plus grand nombre, elle faisait renouveler ces fleurs deux ou trois fois par jour. Dans cet amour et cette confiance, la Vénérable se réjouissait avec expansion de toutes les faveurs extraordinaires que la divine Mère répandait miséricordieusement sur les honunes. Il y avait dans le jardin du couvent une statue de la suinte Vierge honorée sous le titre de Notre-Dame de Bon-Secours. La dernière année de sa vie, la Mère Emilie changea ce vocable pour invoquer désormais Maries ous le nom de Notre-Dame de la Salette. Elle affectionnait ce titre ; elle voyait dans ce grand fait un gage de miséricorde et de compas-
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sion pour les hommes. Elle allait tous les jours prier auprès de la statue de Notre-Dame de la Salette, en union, disait-elle, avec les nombreux pèlerins qui gravissaient la sainte montagne. Souvent elle envoyait les Sœurs prier à la même intention, et elle leur disait de ne pas se lasser de faire en esprit cet admirable pèlerinage.
Les saints qui avaient été dévots à Marie, avaient encore part aux respects particuliers de la Vénérable ; elle distinguait surtout parmi ces protégés de la Mère de Dieu saint Alphonse de Liguori. Il n'y avait aucune marque de dévotion, d'ailleurs, qu'elle n'affectionnât ; elle les faisait toutes avec goût et ferveur, et elle eut la force de ne pas s'en abstenir lorsque les tentations et les sécheresses furent venues. Elle avait une foi vive au signe de la croix, et une grande confiance à l'eau bénite ; elle en usait en sortant de sa chambre ou en y entrant : elle quittait son travail ou interrompait sa conversation pour en prendre. Elle avait une dévotion singulière à recevoir l'absolution le jour du vendredi saint. Elle s'y préparait avec une grande attention et demandait ce jour-là à Notre- Seigneur de lui faire l'application de son sang. Avant d'être cloîtrée, étant allée un jour de vendredi saint, recevoir l'absolution dans une église auprès de Yillcfranche, elle y avait reçu, disait elle, des grâces extraordinaires, et s'é(ait trouvée plus d'une heure dans un état qu'elle no pouvait
définir. Elle restait ainsi fidèle à toutes les grâces que le bon Dieu lui avait accordées ; elle en célébrait la mémoire et en sollicitait sans cesse de nouvelles avec une confiance et une hardiesse, pour ainsi dire, que le bon Dieu se plaisait à couronner de succès.
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