CHAPITRE XXIV
Comment le bon Dieu vient en aide à ceux qui le servent.
Dans le dépouillement crellc-méine, Fabjection et le renoncement à sa propre volonté où elle persévérait, la Mère Emilie n'était pas abandonnée de la Providence. Le bon Dieu aime à répondre à la générosité des cœurs, et tout le succès des diverses entreprises de la Mère Emilie attestait hautemenl de singulières bénédictions. 11 y avait aussi des gages particuliers et secrets, connus seulement de la Mère et à peine de quelques-unes des Sœurs. Nous ne parlerons pas des consolations spirituelles que le bon Dieu répandit en certaines circonstances sur la fondatrice de la Sainte-Famille. Elles furent rares : c'était dans une voie d'amertume que le Seigneur avait décidé de la conduire ; mais' s'il refusait ses douceurs aux recherches ardentes de son épouse, il ne lui refusait jamais son aide. La Mère Emilie comptait toujours, et jamais elle
ne compta en vain sur la coopération du bon Dieu. Elle ne s'inquiétait pas, il est vrai, des procédés dont il voulait se servir, elle ne l'importunait pas pour hâtor les résultats qu'elle attendait, et elle mettait même une certaine discrétion à arrêter son esprit sur ce travail divin. Elle savait bien que l'argent, le blé et toutes les provisions se multipliaient à la Sainte-Famille comme nous en avons rapporté plusieurs exemples ; les Sœurs en avaient quelquefois parlé à leur Mère ; mais la Mère, en examinant de trop près les choses, aurait craint de faire mal et de manifes'er de la défiance. Elle fermait les yeux et laissait Dieu agir à sa guise. Jamais elle ne voulait qu'on comptât l'argent de la caisse. Quand il manquait, elle envoyait ses Sœurs emprunter. Elle fixait scrupuleusement l'époque du remboursement, et il ne lui venait pas à la pensée qu'elle pût être embarrassée h remplir ses obligations. Tous ceux qui ont prêté à la Mère Emilie, attestent son exactitude à rembourser aux termes convenus.
Quand les Sœurs allaient par la ville pour emprunter de l'argent, la Mère Emilie leur recommandait de prier le long du chemin les anges gardiens des personnes auxquelles elles allaient s'adresser. Un jour, il s'agissait du remboursement d'une somme de 4,000 fr., et on avait en caisse 1,300 fr. Les Sœurs, après avoir fait bien des démai-ches, apportèrent 1,700 fr. L'argent est
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compté en leur présence, et la supérieure les envoie prendre un tiroir, où il y avait quelques pièces de 1 et 2 fr. avec de la monnaie de cuivre, devant former une somme insignifiante que l'économe avait négligé d'apporter. Au rapport de la Sœur qui alla chercher l'argent., il pouvait y avoir 8 ou 10 francs. La Mère demanda si on avait fait le signe de la croix avant de compter; sur la réponse négative qui lui fut faite : « Il faut recompter cet argent, » dit-elle aux Sœurs. Restée seule dans sa chamhre avec cette menue monnaie, on l'entendit compter elle-même ; un instant après, rappelant les Sœurs, elle leur montra 1,150 fr. « Vous ne savez pas compter, vous autres, » ditelle en riant. c( Ces faits ne sont rien ! » disait la Vénérable à son confesseur, lorsque ce dernier l'interrogait sur ces événements extraordinaires. Jamais, dans les petites comme dans les grandes circonstances, le bon Dieu ne laissa sa servante dans l'embarras. En 1843, les pluies trop abondantes de l'été et de l'automne avaient compromis les récoltes ; le prix des denrées était devenu excessif et la misère fort grande. C'étaient là, selon la Mère Emilie, on le sait, des raisons de redoubler de charité ; en considérant les besoins des pauvres, elle ne pouvait résister à aucune des œuvres {{ui se présentaient. Elle augmenta le nombre des orphelines ; les postulantes au noviciat des écoles et à celui des Sœurs cloîtrées furent, pour la plu-
part, reçues sans dot et sans pension. Dans les diverses classes, beaucoup d'enfants furent instruiles gratuitement ; au pensionnat, on en garda plusieurs dans les mêmes conditions : les dépenses s'étaient donc beaucoup accrues, et en même temps les recettes avaient diminué. A la fin de l'année, lorsque l'économe releva les comptes, elle trouva, en effet, que les dépenses excédaient les recettes de 12,302 fr. 10 c. Cependant la maison n'avait point de dettes. En racontant ce fait à son confesseur, la Mère Emilie, sur son lit de mort, attestait l'exactitude scrupuleuse de l'économe à inscrire les recettes les plus minimes. Jamais une multiplication aussi considérable n'avait eu lieu à la Sainte- Famille ; mais jamais aussi la Sainte-Famille n'avait eu une aussi grande charité.
Dans les jours ordinaires, Fintervention de la Providence se manifestait par une multiplication incessante. La Mère Emilie se taisait sur cette merveille, et elle s'appliquait même à la dissimuler. Elle a détruit tous les comptes des premières années de la communauté, au temps où elle tenait ellemême l'économat. Mais depuis le mois de septembre 1828 jusqu'en septembre 1851, les livres tenus avec soin étiblissent que la dépense a été de 562,939 fr. 33 c, tandis que les recettes ne se sont élevées qu'à 523,506 fr. 84 c. La communauté, après ces vingt-trois années, devait donc se trouver grevée d'un déficit de 39,432 fr, 49 c. ; or, en
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1851, elle avait 1,500 fr. de dettes. En faisant connaître ces faits, d'après les livres de comptes de la Sainte-Famille et les dépositions des religieuses de cette communauté, nous n'ignorons pas qu'il est facile de contester de pareilles assertions ; mais les âmes pieuses, à qui nous nous adressons principalement, trouveront dans ces détails, avec des motifs de louer et de bénir le bon Dieu, des encouragements aux saintes entreprises de la charité. La Providence, d'ailleurs, manifestait son action dans les affaires de la Vénérable Mère d'une manière évidente aux yeux mêmes de ceux qui seraient disposés à nier ou à méconuaître cette intervention. Il ne faut pas parler des diverses preuves où la piété des Sœurs de la Sainte-Famille se complaisait : lorsqu'elles voyaient, par exemple, la fertilité de leurs vergers et de leurs jardins éclater aux temps de disette, et leurs arbres plier sous le poids des fruits, les années surtout où la contrée en était généralement privée. Il se passait dans l'intérieur du couvent de la Sainte-Famille des choses sinon plus singulières dans l'ordre de la puissance, du moins plus extraordinaires aux yeux des hommes.
La Mère EmiUe avait remarqué qu'après les repas il restait beaucoup de morceaux de pain. Elle avertit la dépensière, et lui recommanda d'en couper moins à l'avenir. La Sœur promit de se conformer à cet avis ; mais le lendemain, après le
repas, la Mère trouva des restes de pain à peu prts en même quantité. Elle fit appeler la dépensière, la reprit de son défaut d'obéissance, et lui recommanda de nouveau de couper les morceaux petits et en petit nombre, et de ne pas remplir les corbeilles servant à la distribution. Malgré ses recommandations, la Mère trouva qu'après les repas des Sœurs et des enfants, les restes étaient toujours aussi abondants. Elle parle sévèrement à la dépensière, et la menace de lui imposer une pénitence. La Sœur, affligée, assure qu'elle s'est en tout conformée aux intentions de la Mère, mais qu'elle va encore diminuer les rations de pain. La Mère veut s'assurer de l'exécution de ses ordres : elle voit le pain préparé avant le dîner , après le repas elle se fait présenter la corbeille des restes : elle était comble. Il y avait, reconnaît dans sa déposition la Sœur dépensière, plus de pain qu'on n'en avait préparé pour le repas, a. Mon premier mouvement, dit la Mère Emilie, fut de demander pardon à. la Sœur de l'avoir grondée injustement ; mais je m'arrêtai, de crainte de trop attirer son attention sur ce prodige ; je me contentai de lui dire qu'il n'y avait point de sa faute, que c'était une action de la Providence, qu'il n'en fallait point parler. »
La Servante de Dieu s'était accoutumée à rester calme devant ces manifestations de la Providence. Lors de l'établissement des Sœurs non cloîtrées, lorsqu'elles n'étaient encore qu'au nombre de
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douze ou treize au noviciat, une Sœur chargée du service du réfectoire s'aperçut bientôt qu'elle relevait après les repas autant de pain qu'elle en avait apporté ; un jour, entre autres, elle en trouva beaucoup plus qu'elle n'en avait servi. Elle alla prévenir la Mère de ce qui se passait, et la Mère se prit à rire en répondant tranquillement : « C'est une preuve que Dieu bénit l'œuvre de nos Sœurs non cloîtrées. Remercions-le. Je craignais d'abord, en voyant l'approbation générale accueillir cette entreprise, qu'elle ne fût pas selon la volonté de Dieu. Je puis être rassurée aujourd'hui; je vois que Dieu bénit cette œuvre. »
L'usage à la Sainte-Famille est que la dépensière place devant chacune des religieuses la portion d'aliments qui lui est attribuée. Quand cette portion est trop copieuse, les Sœurs prélèvent ce qu'elles veulent manger et laissent le restant au milieu de la table. Quand un certain nombre de portions manquent au repas, la dépensière passe le long des tables, relève les excédents et les porte aux Sœurs qui n'ont pas encore été servies. Quelquefois, après avoir fait plusieurs fois le tour des tables, la dépensière venait dire à la Mère Emilie : « Ma Mère, il y a dix ou douze Sœurs qui ne sont pas servies, je ne sais que leur donner. — Faites le tour des tables, disait la Mère. — Je l'ai déjà fait, reprenait la Sœur, il n'y a plus rien. — Vous n'avez pas bien regardé, disait la Mère ; retournez,
VOUS trouverez. » Effectivement, la Sœur trouvait. Il lui est arrivé de passer ainsi trois ou quatre fois de suite par ordre delà Mère, et toujours elle relevait des portions qu'elle n'avait point vues d'abord, et elle en relevait tant qu'à la fin il y en avait trop. Gela était si fréquent que la pauvre dépensière, toute confuse, n'osait plus se présenter devant la Mère.
Malgré cette confusion de la dépensière, la naïveté des Sœurs ne les empêchait pas de savoir d'où provenait tout ce bien. Quand les mets préparés pour la communauté n'étaient pas assez copieux, on allait chercher la Mère et on la priait de faire elle-même les portions : « Vous êtes toujours embarrassées, vous autres, disait-elle aux dépensières, réfectorières, cuisinières et autres Sœurs en charge, vous ne savez point faire : vous n'avez point de confiance en Dieu. » Elle servait, et il y avait toujours assez ; souvent même il y avait des restes. Ainsi ce n'était pas seulement le pain, c'étaient les fruits, les légumes, la viande, toutes les diverses sortes d'ahments et de denrées qui abondaient entre les mains de la Vénérable.
Malgré l'habitude des Sœurs à voir ces admirables industries de la Providence et ses condescendances pour sa servante, les préparatifs des repas étaient quelquefois si exigus que la dépensière, au moment de servir, ne pouvait s'empêcher de se récrier. Un jour, on donnait de la viande
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à la communauté, et il y en avait à peine le tiers de ce qui eût été raisonnablement nécessaire. La dépensière, ne sachant comment s'y prendre pour faire les portions, y renonce tout d'abord, s'assied auprès de ce qu'on a préparé et attend la Mère. Celle-ci entre et s'informe pourquoi le dîner n'est pas servi. « Ma Mère, dit la Sœur, je vous attendais pour vous montrer ce qu'on m'a donné pour toute la communauté. — Eh bien ! dit la Mère, commencez donc à servir, il y en a bien assez. — Avec cela, ma Mère, et pour toutes les Sœurs ? — Oui, oui, dit la Mère, il y en a assez : servez. » En parlant, la Mère Emilie s'était approchée de la table, et avait pris une fourchette et retourné la viande. Elle sortit aussitôt. A peine était-elle hors du réfectoire, que la viande grossit prodigieusement : « On eût dit un chevreau qu'on souffle, » dit la dépensière dans sa déposition. Hors d'ellemême à cette vue, la Sœur se précipite sur les pas de la Mère, claquant dans les mains et appelant : « Ma Mère, ma Mère ! » La Mère se retourne, va au-devant de la Sœur en riant et, sans s'informer de la cause de ses cris, lui dit : « Taisez-vous, c'est le bon Dieu ! Servez, et ne dites rien à personne. »
Une autre fois, il s'agissait do fromages : la même Sœur était encore chargée de l'office do dépensière ; elle va à l'heure du dmer chercher ce qu'on avait préparé pour la communauté. « Je
n'ai rien préparé, dit la cuisinière ; notre Mère a dit qu'il y avait des fromages ; ils sont dans l'armoire : prenez-les. » Quel n'est pas l'étonnement de la dépensière, lorsqu'elle voit dans Farmoire, posés sur une même assiette, six petits fromages (de ceux qu'on vend deux sous à Villefranche) et quelques morceaux. La dépensière n'était pas encore revenue de sa première stupéfaction, lorsqu'une Sœur vient lui demander les portions destinées au noviciat des Sœurs non cloîtrées. Elles étaient environ vingt-cinq novices. La dépensière ne put contenir son humeur, et répondit avec un certain dépit en montrant ces six fromages : « A^'oyez ce qu'on me donne ! » Sur ces entrefaites entre la Mère : « Ma Mère, lui dit la dépensière avec émotion, comment ferons-nous ? nous n'avons que cela, et ma Sœur attend le repas des Sœurs de Saint-Jean de Dieu ! ^) La Mère, sans sortir de son calme, répond doucement : « Commencez par donner à ma Sœur ce qu'il lui faut : servez ensuite le restant à la communauté. » La dépensière donne quatre de ses fromages : il n'y en avait pas trop pour vingt- cinq personnes. Elle garde pour les quarante à quarante-cinq Sœurs qu'elle avait à servir, deux fromages en tiers et les petits morceaux. Elle sert tout le monde, et après le repas elle recueille une pleine assiette de morceaux.
On était embarrassé pour le dessert des pensionnaires. On avait fait cuire des châtaignes pour la
communauté ; mais il y en avait très-peu, à peine le quart (le ce qu'il eût fallu pour tout le monde. La dépensière va s'adresser à la Mère : « Ma Mère, quel dessert donner aux pensionnaires ? » La Mère réfléchit un instant. «. Donnez des châtaignes, vous servirez le reste à la communauté. — Mais, ma Mère, il y en a déjà si peu. — N'importe, il y en aura assez. » La dépensière envoie le dessert aux pensionnaires. Quand la Sœur qui l'avait porté et qui avait vu le peu qui restait pour la communauté, fut à table et vit devant elle la petite corbeille où l'on avait mis sa portion de dessert, remplie et débordant de châtaignes, elle crut qu'on les avait toutes placées devant son couvert ; elle regarda et vit ses compagnes servies aussi copieusement. Après le repas, elle alla demander à la dépensière où elle avait pris tous ces fruits. « Lorsqu'elle sut qu'on n'en avait pas eu d'autres que ceux qu'elle avait vus, elle demeura comme moi, dit la dépensière, convaincue que notre Mère les avait multipliés. »
Des ouvriers faisaient des réparations au couvent de la Sainte-Famille ; on mit des planches à leur disposition ; ils les mesurèrent, et les trouvèrent trop courtes pour leurs travaux. On prévint la Mère : elle vint vérifier les choses, et lorsqu'elle eut touché les planches, elles se trouvèrent de la longueur nécessaire.
Au carême de 1814, la Mère Emilie conduisit
une Sœur à la dépense, et, lui montrant un petit monceau de châtaignes, lui dit : « Vous viendrez tous les jours remplir cette mesure de châtaignes, et vous les porterez à la cuisine. Mais faites bien attention, il faut que la provision dure jusqu'à Pâques. » La Sœur se prit à rire, tant il était évident que la provision n'était pas pour dix jours. La Mère 'reprit la Sœur fortement de son peu de confiance ; elle lui recommanda de ne rien dire à personne, mais d'avoir soin de faire le signe de la croix toutes les fois qu'elle puiserait à la provision ; et elle l'assura de nouveau qu'il 3' en aurait pour tout le carême. Il y en eut jusqu'à la troisième semaine après Pâques.
Dans toutes ces histoires, on ne sait ce qu'il faut admirer davantage de ce calme et de cette confiance de la Servante de Dieu, ou de cette tendresse ineffable de la Providence ne refusant rien, entrant dans tous les détails, répondant à toutes les demandes et les prévenant quelquefois pour subvenir aux besoins des amis du bon Jésus.
La maîtresse des orphelines avait une grande quantité de bas pour l'usage des enfants ; ils étaient en mauvais état comme sont souvent les vêtements des pauvres, et il fallait bien, en tout ou en partie, des pieds ou des jambes à la plupart de ces bas avant d'en faire usage. Pour accomphr ce travail, la Sœur aurait désiré des laines assorties aux diverses couleurs ; mais les bas venus de tous
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les points de Tliorizon rappelaient assez volontiers toutes les teintes de l'arc-en-ciel flétries et fanées par un long usage. Un matin, entrant dans la classe, la Sœur trouve une petite corbeille remplie de pelotons de laine parfaitement appropriés à la diversité de nuances des bas. Tout en se réjouissant d'une si heureuse rencontre, la maîtresse des orphelines pensa que c'était de l'ouvrage préparé pour elle, et demanda à qui elle en était redevable. Les orphelines n'avaient vu personne dans la classe et ne pouvaient dire comment cette laine y était arrivée. La Sœur s'informe auprès de la maîtresse des ouvrages, de l'économe et de toutes les autres religieuses qu'elle suppose avoir pu préparer cette laine, personne ne sait de quoi elle veut parler. Elle va trouver la Mère Emilie et lui demande si elle a envoyé de la laine à la classe des orphelines- « Non ! dit la Mère. — Que faut-il faire de cette laine ? » dit la Sœur étonnée, et expUquant à la Mère ce qui lui était arrivé. La Mère la regarde en riant : « Soyez tranquille. Servez-vous-en pour les enfants, et ne dites rien. »
Eh ! pourquoi le bon Jésus aurait-il refus(' do donner à son humble servante la joie de voir les enfants qu'elle avait adoptées, non seulement chaudement, mais proprement vêtues ? Ne connait-il pas les faiblesses des mères, et ne peut-il pas y compatir ? En rapportant ces faits, nous voulons nous conformer aux décisions de la sainte Eglise :
il ne nous appartient pas de qualifier ces divers événements. Nous sommes historien et non pas juge ; il est bien vrai que rien ne nous paraît plus doux et plus facile à croire que des témoignages de condescendance du Sauveur envers sa faible créature. Rien n'est plus fréquent non plus dans l'histoire des âmes dévouées, et ce n'est pas en vain que Notre-Seigneur s'appelle le bon Dieu. Il se complaît à soutenir les œuvres de charité entreprises pour sa gloire ; il aime aussi à contenter les désirs des cœurs qui sont à lui. On sait que la Mère Emilie avait une grande confiance à Thumble bergère de Pibrac, que l'Église vient de placer sur ses autels ; elle gardait dans sa chambre de Thuile bénite sur le tombeau de la bienheureuse Germaine Cousin. Elle attribuait à cette huile une vertu particulière, et elle la distribuait volontiers aux malades. Un soir, elle regardait avec tristesse sur sa cheminée sa fiole presque vide ; le lendemain matin l'huile remphssait le vase : la Mère interroge, sans leur rien confier, celles des Sœurs qui avaient pu entrer dans sa chambre, et elle est bientôt convaincue qu'aucune d'elles n'a louché à la fiole ; elle pensa qu'il y avait là une nouvelle et aimable attention du bon Dieu. Ces rapports du Seigneur Jésus avec ses amis, ces prévenances délicates, pour ainsi dire, d'un ami qui cherche à plaire à son ami, sont bien faits pour pénétrer l'âme, pour la faire fondre, pour ainsi dire, de joie et de
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reconnaissance. L'humilité de la Mère Emilie Tempêchait néanmoins de fixer son attention sur ces merveilles ; ce n'était pas la vertu miraculeuse qu'elle aimaitet qu'elle recherchait dans Jésus-Christ, c'était Jésus-Christ lui-même qu'elle voulait aimer, goûter et servir. Bien qu'il manifestât sa présence dans les faits extérieurs, il laissait l'âme de sa fidèle servante plongée dans la désolation, les amertumes et les ténèbres. Il y avait cependant des instants où tout h coup ce cœur noyé de douleur était inondé de lumière et de paix : la servante de Dieu a indiqué quelques-uns de ces instants de sa vie, sans jamais s'en expliquer clairement, et nous en avons pirlé à leur ordre. Une nuit, la religieuse qui couchait dans la chambre de la Mère fut réveillée en sursaut : elle entendait la Mère pousser vers le ciel des élans enflammés d'amour ; la chambre était éclairée comme si le soleil y eût dardé ses rayons, le lit sur lequel reposait la mère paraissait tout en feu. Le lendemain, la Vénérable interrogeait discrètement la Sœur pour savoir si elle avait vu quelque chose la nuit. La Sœur se prit à sourire. La Mère comprit ce sourire, et lui défendit de parler de rien à personne. « Si je sais que vous ayez dit un mot, ajouta-t-elle, vous ne coucherez plus dans ma chambre. »
Pour savoir que le bon Dieu accordait de grandes faveurs à leur Mère, les Sœurs, il est vrai, n'avaient pas besoin de grandes affirmations. Elles étaient
elles-mêmes quelquefois les témoins et les sujets de ces miséricordes. Une des religieuses avait le bras et la main extrêmement enflés ; elle souffrait beaucoup, le mal se prolongeait et empirait depuis déjà trois jours ; la Sœur craignait de ne pouvoir plus jamais se servir de son bras. Elle va trouver la Mère, tout en pensant au dedans d'elle-même que si la Mère vient à toucher son mal il disparaîtra entièrement. « Ma Mère, lui dit-elle, mon bras me donne beaucoup de soucis. » La Mère demande à le voir, enlève les bandes et les compresses : l'enflure était considérable, la main et tout le bras étaient violets. La Mère touche l'enflure, considère le mal, rétablit les linges : « Soyez tranquille, ditelle à la Sœur, cela ne sera rien. » Au même instant la douleur cesse : le lendemain la Sœur trouve son bras et sa main parfaitement sains et dans leur état naturel. Elle rencontre la Mère, et lui montrant son bras libre de toute enveloppe : « J'ai cru, ma Mère, et je suis guérie, dit-elle joyeusement. — Taisez-vous, taisez-vous, » dit la Mère s'éloignant avec rapidité.
Une autre religieuse, après deux années de vives souffrances, était depuis six mois tombée dans un état complet de cécité. Un jour, on l'avait conduite dans une cour ; la Mère passe, s'arrête, et demande à la pauvre infirme de ses nouvelles. « Hélas ! ma Mère, cela va très mal, dit la malade, je ne pourrai plus me servir de mes yeux ; j'en ai fait le sacri-
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fîce à Dieu ; mais il m'est bien pénible de penser que je ne suis plus qu'un membre inutile au milieu de mes Sœurs. — Allons, dit la Mère, ayez confiance. » En même temps elle demande à voir les yeux de l'infortunée, les touche, et les recouvre ensuite du bandeau. A peine la Mère est-elle partie, que l'aveugle se sent pressée d'essayer encore sa vue : elle ôte son bandeau, elle voit ; elle saisit un livre, elle peut lire ! L'infirmière est confondue de trouver ces pauvres yeux, qu'elle avait soignés si longtemps, sains, clairs et vifs. Toutefois la Mère ordonna d'y replacer le bandeau et ne permit de l'enlever qu'au bout d'un certain temps. Le mal ne reparut pas, et la bonne Sœur put encore rendre des services à la communauté.
La même Sœur fut plus tard affligée d'autres maux qui l'empêchaient de marcher autrement qu'à l'aide d'une béquille ; elle ne pouvait poser le pied à terre sans éprouver de vives souffrances. Un jour elle était au jardin, la Mère Émihe passe : « Ma Sœur, lui dit-elle, vous voulez donc marcher toujours avec une béquille ? — Ma Mère, je ne puis pas même effleurer le sol. — Vous n'avez pas assez de confiance ; laissez là votre béquille, et prenez mon bras. » La Mère conduit l'infirme vers un oratoire de la sainte Vierge. Après avoir prié un instant, la Mère abandonne la malade, lui disant: « C'est à la sainte Vierge maintenant de vous donner une jambe ! » La Sœur se lève péniblement,
se traîne comme elle peut, gagne le chemin de l'infirmerie, y arrive la jambe enflée et extrêmement douloureuse. Le lendemain, la Mère passe à l'infirmerie et demande à la malade ce qu'elle a pensé quand elle a reçu l'ordre de quitter sa béquille. « Hélas ! ma Mère, je voulais bien vous obéir ; mais la jambe me faisait tant de mal ! il me paraissait impossible de marcher. — Vous n'avez pas de confiance en Dieu, vous êtes indigne de ses dons ! dit la Mère d'un ton sévère ; reprenez votre béquille, vous la garderez jusqu'à nouvel ordre ! » La pauvre Sœur était désolée. Trois jours après, la Mère ordonne de nouveau à la Sœur de quitter sa béquille. La Sœur obéit tout aussitôt sans faire de raisonnement, et depuis ce temps elle marcha sans avoir besoin de secours.
Une des Sœurs employées à la visite des malades avait une loupe au genou ; un jour, elle fit une chute, et la loupe se fendit. La Sœur, toutefois, ne s'arrêta pas : elle vaqua à ses diverses occup:i lions dans l'intérieur do la maison ; elle parcourut la ville, monta les escaliers, visita ses malades et ses pauvres, et le soir rentra au couvent, soulTrant de vives douleurs et ne marchant qu'avec peine. Une enflure considérable s'étendait sur toute la jambe et avait même gagné la hanche. La jambe entière -était devenue violette. La Sœur va voir la Mère, qui, au heu de songer à la soulager, la gronde ,§évèrement d'être sortie après son accident et
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d'avoir eu si peu de ménagements pour ellemême. « Pour pénitence, dit la Mère, vous garderez la chambre toute la semaine, vous n'en sortirez que pour vous coucher! » De remède, pas un mot. La pauvre Sœur était bien chagrine. Tous les soirs, elle se traînait jusqu'à son lit : elle ressentait des souffrances aiguës, et était assez disposée à murmurer contre la Mère, si bonne et si compatissante d'ordinaire pour les malades, et qui paraissait délaisser entièrement celle-ci. Au septième jour, la Sœur était dans le même état que le premier, et, à son grand regret, n'avait fait aucun remède. Le huitième, en se levant elle se trouva parfaitement guérie : elle put vaquer à ses occupations habituelles et reprendre la visite des malades.
Si la Mère Emilie pouvait ainsi soulager les maux, quelquefois elle les prévenait ; à Figeac, une Sœur était montée sur l'ancien rempart de la ville, qui forme le mur de clôture du couvent. Un grand vent s'élève tout à coup avec furie et fait courir à la Sœur le risque d'être renversée. La Mère, effrayée, prie aussitôt l'ange gardien de cette Sœur de lui suggérer la pensée de se coucher sur le mur. Dans le même instant^ cette pensée se présente, en effet, à l'esprit de la Sœur, qui ne savait déjà plus comment résister à Teffort du vent ; elle se couche, et elle est restée convaincue qu'elle devait la vie dans cette circonstance à la prière de la Mère Emilie. Cette digne Mère, on le sait, avait une grande dévo-
lion aux anges gardiens ; elle voulait l'inspirer au cœur des enfants; elle assurait avoir reçu ellemême, dans sa jeunesse, une grande marque de protection de la part de son bon ange. Elle allait un jour à la cave, dans les premiers temps qu'elle habitait la maison de M™' Saint-Cyr. Elle tenait des bouteilles dans chaque main. L'entrée de la cave fermait par une trappe, il était nuit. La Servante de Dieu croyait la trappe fermée et allait vite. La trappe était ouverte cependant ; et au moment où le terrain se dérobait sous ses pas et où elle allait se lancer dans Tespace, la Vénérable sentit comme deux mains appuyées sur sa poitrine qui la retinrent avec force. Au même moment, des personnes de la maison apprenant que la trappe était levée, et ayant vu avec quel empressement Emilie était partie, ne doutèrent pas qu'elle ne se fût précipitée danslacave, et poussèrent de grands cris, la croyant déjà morte. Emihe les rassura, leur disant que les bouteilles n'étaient pas même cassées. Elle n'en dit pas davantage ; mais au fond du cœur elle ne douta point que son bon ange ne fut venu à son aide, et elle le remerciait intérieurement.
Il n'y avait pas que les anges ainsi au service de la bonne Mère. Une personne à laquelle elle portait un vif intérêt néghgeait depuis longtemps ses devoirs religieux. La Mère appelle un jour une Sœur, lui recommande d'aller faire visite à cette personne, et de faire tout ce qu'elle pourra pour l'engager à
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se confesser, ft Pendant ce temps, dit la Mère, je demeurerai devant la divhie Bergère. » La Sœur s'acquitte de sa commission, et, à sa grande joie, trouve les difficultés aplanies ; depuis ce jour, cette âme, pour laquelle la Mère Emilie avait prié, fut exacte à fréquenter les sacrements.
N'avons-nous pas besoin de dire ce qui rendait la prière de la Mère Emilie efficace? C'était la confiance ; elle ne craignait pas d'être refusée : le bon Dieu est si bon ! Une des Sœurs occupées à la visite des malades, voyait un jeune homme en grand danger de mort qui refusait absolument de se confesser. La Sœur avait employé en vain tous les moyens ; elle redoutait de voir son pauvre malade mourir sans sacrement. Dans sa désolation, elle alla entretenir la Mère Emilie du triste état de cet Infortuné. « Soyez tranquille, dit la Mère ; ne pleurez pas, ne vous découragez pas ; il se confessera. » Le lendemain, en effet, ce jeune homme demanda un prêtre, se confessa, reçut le saint viatique et mourut quelques instants après.
Bien des fois, elle déclara à ses Sœurs leurs plus intimes pensées, les peines qu elles n'avaient confiées à personne, les sentiments les plus secrets de leur cœur. « Ma Mère, lui disaient-elles, comment savez-vous cela ? Je n'en ai parlé à personne. » La Mère souriait et ne s'expliquait pas.
Un jour, elle annonça à une Sœur une tempête intérieure que rien ne pouvait faire pressentir. Cette
Sœur était dans la paix, comblée de consolations, pleine de confiance en Dieu ; et aussitôt qu'elle eut reçu l'avis de la Mère, elle se trouva plongée dans des ténèbres épaisses, et comme enveloppée dans un filet, d'où il lui était impossible de donner l'essor à son esprit ; elle perdit la joie et la tranquillité : des pensées de blasphème, de défiance et de désespoir l'obsédèrent ; elle devint comme hébétée et comme sans défense : elle avait presque pôrdu le sommeil, l'appétit, et n'avait plus qu'une santé délabrée et chancelante. Ce douloureux état de tentation et d'épreuve dura un an.
Nous avons, sur tous ces événements, suivi les dépositions faites par les Sœurs lors de Tenquète dressée aprèi? le décès de la Mère Émihe par l'ordre de Ms"" l'évêque de Rodez. Mais ce qui, bien mieux que les faits les plus extraordinaires et la plus grande perspicacité de l'esprit, fait comprendre le précieux état de grâce où était cette âme et son étroite union avec Dieu, ce sont les détails suivants écrits et attestés d'une manière toute particulière par son confesseur :
« Jamais la Mère Emilie n'a compris le mal : supérieure, elle a su juste tout ce qui était nécessaire pour le faire éviter à ses Sœurs et aux élèves de la maison. Jamais elle n'a eu une pensée contre la pureté ; jamais une révolte dans son corps. Elle est morte dans la pureté d'un enfant de deux ans. Si ses Sœurs venaient lui déclarer quelque immo-
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(Icstie commise par les élèves, elle les }iriait de ne pas lui en parler, mais de renvoyer le tout au confesseur. Elle estimait les prêtres bien malheureux d'avoir à s'occuper de pareilles matières. » Interrogée à son lit de mort sur l'état i!e son âme et les grâces singulières qu'elle avait reçues, la Mère Emilie déclarait devoir cette exquise pureté à la grâce de Dieu d'abord, et ensuite aux soins admirables que sa grand'mère avait pris de son enfance.