CHAPITRE XXV
Le Refuge (1845).
Cette sainte ignorance n'empêchait pas la Servante de Dieu de ressentir une vive compassion pour les tristes victimes du mal. L'horreur qu'elle éprouvait pour certains désordres n'arrêtait pas son zèle pour la gloire de Dieu. Elle était touchée d'une grande pitié pour toutes les âmes exposées à leur perte. Elle recommandait aux Sœurs chargées de visiter les malades de ne pas craindre de pénétrer dans les maisons mal famées. La charité affronte tout. Elle a aussi son éloquence. La Mère Emilie croyait cette éloquence capable de toucher les cœurs les plus endurcis. Si une Sœur, pour avoir parlé de confession, avait été rabrouée ou injuriée par <]uelques-uns de ses protégés, la Vénérable lui disait : « Vous ne savez pas ce qu'il faut faire ? portez-leur des confitures. »
Elle était toujours disposée à répondre par une
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caresse aux opprobres qu'on voulait lui adresser. Elle était surtout, et en toute circonstance, prête à s'imposer les plus durs sacrifices pour soulager les créatures les plus abjectes. En biver, plus d'une fois, n'ayant plus rien à donner, sans rien dire et sans craindre de s'exposer au froid, elle a quitté sa jupe pour la faire porter à quelqu'une de ces misérables qui, par leur vie scandaleuse, avaient éloigné les bienfaits des honnêtes gens. Elle s'apitoyait sur le sort des enfants de ces malheureuses : X Hélas ! disait-elle, les pauvres enfants ne sont pas coupables, » Elle gémissait des dangers où leur naissance les exposait encore plus que de l'opprobre et de la misère où elle les avait plongés.
Un jour, une jeune fille se présente au parloir de la Sainte-Famille, et demande à parler à la Mère. C'était une enfant âgée environ de quinze ans. Elle s'élait échappée, disait-elle, de la maison paternelle, et elle racontait qu'elle était venue de Tulle à Villefranche en chantant dans les cafés pour gagner de quoi subvenir à sa subsistance. Elle avait recueilli 300 francs de la sorte et n'avait plus un centime. La Mère Emilie frissonne à ce récit, et voit tout de suite une enfant que la Providence lui adresse. Elle envoie aussitôt cette malheureuse à son supérieur général, qui l'interroge et qui s'assure que par une miséricorde particulière la pauvre créature n'est encore que dans le danger de se perdre. La Mère Emilie n'hésite pas alors à la rece-
voir dans la maison. Elle l'installe aussitôt, la met à la première table au réfectoire et recommande aux religieuses d'avoir pour elle toutes sortes d'égards, d'attentions et de prévenances. Cette enfant était sans chaussures, sans linge, mal vêtue. La Mère lui fait donner du linge fin, la chausse, l'habille, fait choisir sa nourriture. Cette ûlle commence par exercer la patience des religieuses. Elle met le désordre dans la maison. On va se plaindre à la Mère. (( Accordez-lui tout ce qu'elle vous demandera, répond-elle, ne la contrariez pas ; c'est une âme à sauver, pour laquelle Jésus-Christ a versé tout son sang. Songez-y ; ne négligez aucun moyen de la ramener à Dieu. »
On exécute les ordres de la Mère. Les Sœurs prodiguent à l'infortunée les soins les plus tendres et les plus affectueux ; mais on ne peut rien obtenir de cet esprit rebelle. LaMèreÉmihe ne se rebute point; elle ne craint pas de faire entrer cette brebis vagabonde au noviciat : elle espère que l'exemple des novices, leur piété et leur paix pourront faire une salutaire impression sur son cœur et être plus efficaces que les conseils. Il en fut, hélas ! comme de Christine. Si le bon Dieu refusa le succès aux efforts de la Mère, du moins voulut-il consoler et édifier les Sœurs par les spectacles de la charité et de la condescendance de cette vénérable femme pour une enfant gâtée. Quelquefois la malheureuse se couchait par terre, poussant des hurlements
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effroyables, lançant des coups de pied aux Sœurs qui s'approchaient d'elle. La Mère Emilie venait alors, la relevait, lui prodiguait les témoignages d'affection ; mais rien n'était capable d'amollir ce cœur farouche. La nuil, elle se levait, parcourait le dortoir criant comme une enragée, disant qu'elle voulait se tuer, qu'elle voyait le diable, etc. La Mère priait les Sœurs de passer la nuit à la veiller ; elle la prit elle-même dans sa chambre ; souvent elle lui parlait sans pouvoir obtenir do réponse. Tous les caprices traversaient cette imagination désordonnée. Quelquefois elle ne voulait pas manger ; elle resta tout un jour sans rien prendre, ne répondant pas un mot à toutes les soUicitations et à toutes les caresses qu'on put lui faire : la Mère alla chercher un œuf frais, et lui fît manger comme on ferait à un enfant de deux ans. Un autre jour elle ne voulait pas mettre une robe qu'ion lui donnait pour remplacer ses haillons : elle ne la trouvait pas assez jolie, et toutes les exhortations de la Mère ne purent tirer d'elle ni une parole ni un acte de soumission, (les entêtements, ces violences, toutes les marques de la perversité de cette nature eussent été bien capables de rebuter le zèle d'un autre , ils ne faisaient qu'enflammer celui de la Vénérable. Elle ne doutait pas ({ue cette malheureuse ne fût perdue si on la laissait sortir du couvent : cette seule pensée faisait frémir son cœur, et elle eût tout supporté pour éviter un pareil mal-
heur et épargner un outrage au Seigneur Jésus. Aussi, quand cette indigne enfant se fut échappée du couvent, la Mère envoya à sa recherche, lui fît toutes les promesses capables de l'attirer de nouveau au bercail. L'enfant consentit, puis s'échappa de nouveau ; rentra et s'échappa encore une troisième fois. La charité de la Mère Emilie n'était pas à bout : elle pensa que cette fille, qui ne pouvait s'habituer au couvent, s'accoutumerait peut-être davantage dans une maison particulière. Elle paya sa pension : l'infortunée, attirée par le démon, ne se plaisait pas où elle était placée. La Mère Emilie ne l'abandonna pas ; elle parvint à émouvoir encore des cœurs compatissants, à la faire changer deux fois de maison. Les attraits du mal restèrent néanmoins les plus forts. Cette fille quitta le pays et reprit sa vie vagabonde.
Si la Mère Emilie mettait tant de zèle à prévenir le désordre, on devine quelle pouvait être sa charité à encourager les malheureuses qui voulaient sincèrement travailler à le réparer. Le Père Debussy, de la compagnie de Jésus, mort au Puy en odeur de sainteté (l), prêchait en 1843 une retraite à
(I) Maxime Debussy, né à Rouvray, au diocèse d'Amiens, le 28 mars 1791, termina ses éludes au collège de Montdidier, fondé et dirigé par le Père Sellier, alors des Pères de la Foi : il entra dans la Compagnie de Jésus aussitôt après son rétablissement, et lit ses premiers vœux le 8 décembre 1815. Il était préfet des éludes à Saint-Aeheul, lors du renvoi des élèves en 1828. Lorsque les Pères de la compagnie de Jésus purent organiser en France, à
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Villefranche ; la Mère Emilie, selon son usage, engagea le prédicateur à m pas oublier les prisons ; le bon Père dont le zèle était facilement enflammé, ne demanda pas mieux que d'y exercer son ministère. Les prisonniers le reçurent avec une grande édification.
11 y avait alors à la prison une fille pour cause d'inconduite ; les Sœurs l'engagèrent à ne pas négliger la grâce de ces heureux jours : elle refusa d'y prendre part, alléguant qu'en retrouvant sa liberté, elle n'aurait pas d'autres moyens
Vais, près du Puy, un scolastiat, le Père Debussy en fut le <lirccteur spirituel. Il commença à cette époque à s'adonner au ministère des retraites pastorales avec un fruit extraordinaire. Plus tard il s'acquit un renom bien plus grand encore comme missionnaire. Il évangélisa presque tout le midi de la France: sa puissance sur les âmes était immense, et on le tenait partout en grande vénération. Au Puy, tout auprès de sa résidence habituelle, ses œuvres parlaient si haut que la ville tout entière se souleva à sa mort, arrivée le 7 avril 1852. On lui fit de magnili(iues funérailles, et les Pères de la maison de Vais durent céder à l'enthousiasme, disons mieux, à la dévotion populaire. Le corps du Père Debussy fut porté à la cathédrale et promené comme en triomphe par toute la ville du Puy, avant d'être déposé dans le cimetière de Vais. Il n'y resta pas définitivement : la volonté pojjulaire fut si énergique, qu'il fallut lui céder encore et rendre le corps du Père Debussy à la ville du Puy. Un an environ ajjros sa mort, le 3 février 1853, eut lieu la translation. On avait voulu tenir cette cérémonie secrète : elle eut lieu la nuit ; mais qui'!(iue chose avait transpiré dans le public, et toute la ville se trouva illuminée pour recevoir le corps de son apôtre. Il repose aujourd'hui dans la chapelle Sainl-Valèrc, qu'il avait fait construire pour l'usage de la congrégation dos hommes qu'il avait établie.
cVexistence que le désordre. Les Sœurs avertirent la Mère Emilie du malheureux état de cette âme, et la recommandèrent à ses prières. La Servante de Dieu s'anime tout aussitôt à la pensée d'une pauvre créature vouée ainsi au mal et si fortement enlacée dans les filets du diable. « Comment faire pour sauver cette infortunée ? » dit-elle à la Sœur. Il y avait dans la prison une autre fille dans les mêmes conditions, et sur le point d'être rendue à la liberté. On ne pouvait songer à recueillir ces malheureuses au couvent. « Si nous pouvions louer une chambre? » dit la Sœur. La Mère Emilie embrassant tout de suite cet avis, comptant sur le dévouement de ses Sœurs pour visiter, instruire et soigner ces créatures dégradées, et habiter même avec elles, s'il était nécessaire, la Mère Emilie interrompit tout aussitôt la bonne Sœur en lui disant : « Courez vite, et ne revenez pas que vous n'ayez trouvé un asile ! »
Cependant, comme les épreuves ne manquent pas à l'œuvre du Bon Dieu, les démarches de la Sœur furent d'abord infructeuses ; la Mère Emilie ne la laissait pas se décourager. « J'ai couru quinze jours pour trouver une maison, et il ne nous faut aujourd'hui qu'une chambre ; je me trompe, reprenaitelle, il en faut au moins deux : les Mères ont besoin d'un petit coin pour pouvoir pleurer seules. »
Le bon Dieu désirait autre chose. Outre le petit coin destiné aux larmes de la supérieure, il voulait une maison assez vaste pour recueilUr un grand
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nombre de malheureuses auxquelles il allait préparer un asile. Les recherches restant sans résultats, 1 1 Vénérable engagea la Sœur à visiter quelques-uns des amis de la Sainte-Famille pour leur faire part du projet qu'elle nourrissait, et les prier de s'y intéresser. Lorsqu'on connut les intentions de la bonne Mère, on ne voulut pas se borner à donner un abri à deux infortunées : on voulut essayer de doter Yillefranche d'un Refuge. Le diocèse de llodez était, en effet, privé de cette sorte d'étabhssement charitable, que la corruption des mœurs modernes rend partout si nécessaire. Un comité se forma : les magistrats de Yillefranche entrèrent dans cotte pensée ; la Mère Emilie était heureuse de donne:des Sœurs pour diriger la maison qu'il s'agissait de fonder ; mais puisqu'il était question d'autre chose désormais que d'une œuvre de charité passagère, elle ne voulait rien entreprendre sans l'agrément de levêque de Rodez [i].
Le prélat hésitait à autoriser une congrégation rhargée de l'éducation de la jeunesse à entreprendre l'œuvre à laquelle on songeait. La More
(1) Eq 1845, lévèque de Rodez était Mgr Jean-François Croizier, no à Billoin (Puy-de-Dôme), le 2 novembre 1787. Vicaire pméral de Moulins, il fut nommé évoque de Rodez le 2 février 1842, ]iréconiséle 13 mai suivant, sacré le 25 juillet de la même année. Ce prélat succédait à Mgr Giraud, dont il était l'ami et dont il avait été le condisciple dans ses études et le compagnon dans ses premiers travaux du ministère sacerdotal. Mgr Croizier est mort à Rodez, le 2 avril 1855.
Emilie attendit patiemment qu'il lui fût permis de suivre l'attrait de son zèle ; elle ne songea pas à faire la moindre démarche pour hâter ce moment, ne voulant se réserver que le privilège d'ohéir. Après avoir réfléchi et consulté Dieu, révêque de Rodez acquiesça au désir des autorités de Yillefranche, à condition que le Refuge serait établi dans des bâtiments tout à fait séparés du pensionnat et du couvent de la Sainte-Famille, et formerait une maison distincte.
Ou reprit aussitôt les démarches, non plus pour trouver une ou deux chambres, mais une maison entière. La Mère Emilie alla en visiter une, régla tout de suite les conditions d'achat, et, avant de se retirer, cueillit dans le jardin un bouquet de perce-neige qu'elle déposa aux pieds de la divine Bergère, en lui recommandant la réussite de l'entreprise. Le jour de TAnnonciation 1845, la Mère envoya trois Sœurs habiter la nouvelle maison, et le soir même elles admirent quatre pénitentes. Grande adminatrice de W^^ de Lamourous, on le sait, la Mère Emilie voulut s'inspirer de son esprit pour la conduite des malheureuses à qui elle ouvrait un asile. Elle ne voulut d'autres liens entre les Sœurs et les pénitentes, que celui de la charité et de Taffection. Les traditions de la Miséricorde réussirent à Yillefranchecomme elles avaient réussi à Bordeaux : les mêmes merveilles les accompagnèrent. Il faudrait répéter ici tout ce que nous
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avons dit des premiers ëtablissemenls de la Mère Emilie. Nulle part peut-être sa charité ne fut plus audacieuse ni la générosité du bon Dieu plus grande. La maison du Refuge à Villefranche fut, dit-on, la maison des miracles. Les multiplications de toutes sortes y abondèrent. La congrégation de la Sainte- Famille était devenue une œuvre trop considérable pour que la Mère Emilie y eût toute sa liberté. On respectait son gouvernement ; mais trop dr regards étaient fixés sur elle pour qu'on ne lui imposât pas quelquefois des règles do prudence dont elle se serait volontiers affranchie. On lui disait que le bon Dien avait fait bien des merveilles pour fonder la congrégation, mais qu'il n'y avait pas de raison, puisqu'elle était établie, de la gouverner comme aux premiers jours ; en quittant les voies de la prudence, en effet, on pouvait courir risque de tenter Dieu. La Mère Emilie se soumoltait : si on l'eût laissée à elle-même, elle eût encore compté sur des miracles.
Au Refuge, il paraît qu'elle se donna libre carrière. Aucune ressource n'était assurée à l'établissement : la Mère Emilie ne voulait pas seulement imiter M"* de Lamourous dans le gouvernement des pénitentes, elle imitait aussi sa confiance ; elle aurait regretté de refuser une seule des malheureuses créatures qui se présentaient. Rien ne lui coûtait pour facihter leur salut. Une d'entre elles désirait entrer à l'asile, sa position y mettait obs-
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taclc. La Vénérable la place chez une sage-femme, acquitte sa pension, et lui fait même porter soir et matin sa nourriture, choisissant toujours ce qu'il y avait de meilleur au couvent. Une autre avait une enfant de deux ans : pour faciliter à la mère l'entrée du Hcfuge, la Mère Emilie se chargea d'élever, do nourrir et d'entretenir la petite fille. La Mère Emihe prenait plaisir à préparer elle-même ce qui était nécessaire à cette enfant, et à son lit de mortelle exprima le désir qu'on put un jour l'admettre au nombre des orpheHnes de la Sainte-Famille. Le llefuge de Yillefranche recueillit jusij[u'à cinquante pénitentes à la fois ; comme à la Miséricorde de Bordeaux, leur travail aidé des aumônes suffit à leurs dépenses. Ces aumônes n'ont pas besoin d'être soUicitées ; on avait essayé de quêter ; mais ce moyen ne réussit pas. Le bon Dieu, à ce qu'il paraît, veut donner au jour le jour et sans que les Sœurs s'embarrassent de demander. Tout succède, d'ailleurs, à la maison du Refuge ; non seulement les ressources venues, on ne sait d'où la plupart du temps, ne manquent pas, mais les âmes se purifient et se relèvent dans cet asile du repentir dirigé par l'innocence.
L'innocence avait bien eu quelques répulsions à vaincre. Elle avait besoin de toute sa charité rien que pour envisager les désastres qu'il s'agissait de réparer. La Vénérable sut lui rappeler le prix des âmes et le commerce que Notre-Seigneur avait voulu
avoir avec les pécheurs. « C'est pour les pécheurs qu'il est mort! disait-elle; c'est eux qu'il est venu chercher. Quand il est parvenu à saisir la brebis égarée, il la charge sur ses épaules en invitant les Anges à se réjouir. Et où la conduit-il en allégresse, cette brebis malade ? à qui la conûe-t-il ? Il la conduit au Refuge ; il la confie à la supérieure du Refuge. Que celle-ci doit être heureuse de recevoir ainsi ces brebis blessées de la main du bon Pasteur et que son emploi est digne d'envie ! »
En exaltant ainsi le travail de la supérieure et des Sœurs du Refuge, la bonne Mère donnait tout son concours à leur pénible et grande entreprise : elle appelait toutes ses filles à y participer, efficacement. Elles ne devaient pas en détourner leurs regards, et toute l'horreur que la vie passée des pénitentes pouvait susciter dans des âmes pures, tombait devant cette seule pensée que le plus grand pécheur de l'univers peut devenir un saint par la grâce de Dieu. Il y avait là des considérations d'humilité qui, selon la Mère Emilie, aidaient grandement il la charité et devaient suffire à exciter toutes les Sœurs à prier du fond de leur cloître, et à travailler pour les pénitentes. La Servante de Dieu donnait l'exemple. Elle n'a jamais reculé devant les petites charités. Y a-t-il à vrai dire des petites charités? Les actes les plus infimes de cette grande vertu ont toujours été les plus précieux pour la Mère Emilie. Elle les indiquait à ses filles :
elle les associait aux diverses et modestes besognes dont elle s'acquittait en vue des pénitentes, à ses constantes et actives préoccupations de leur bienêtre, de leur nourriture et même de celle de leurs brebis. La charité ne veille-t-elle pas à tout ? La Vénérable Mère mettait en pratique et recommandait toutes sortes de petites industries à exercer au réfectoire et au jardin : c'était l'herbe à ramasser et la verdure des radis à recueillir : que sais-je ? La charité est ingénieuse et d'autant plus généreuse qu'elle s'humilie davantage. Le brin d'herbe dans ses mains peut, comaie le verre d'eau, prendre un prix infini.
Cette tendresse active pour les pénitentes n'empêchait pas la Mère Emilie de comprendre toute la difficulté de l'œuvre et de sentir les peines des Sœurs chargées du Refuge. Le bon Pasleur, pour trouver et conquérir la brebis, a passé par Tagonie, la passion et la croix. Les duretés et les affres de la croix ne manquaientpasà sescoadjutrices, selon l'expression de la Vénérable Mère, que le divin Pasteur avait invitées à son œuvre de salut. Le démon n'est pas enfermé dans le puits de l'abîme. Le méchant Satan qui a souffleté Jésus à la passion, qui l'a couvert de crachats et d'opprobres et l'a mis à mort, le méchant Satan rôdait et grondait autour du petit Refuge de Villefranche. La Mère Emilie ne l'ignorait pas; pensant à ses filles exposées à ces odieuses obsessions, tentées et parfois découragées : « Ah !
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les Pauvres, disait-elle, selon l'expression compatissante du pays, les Pauvres ! elles ont bien des peines. Le démon visite souvent le troupeau que le bon Dieu leur a confié. Parfois, en effet, ce voleur emportait quelque brebis. La Vénérable faisait courir après la malheureuse créature arrachée ainsi au bercail et parvenait souvent à la reconquérir. Elle exphquait à ses Sœurs la cause de ces catastrophes, et leur disait de ne pas s'en étonner. Elle leur montrait, dans tous les Refuges, Satan faisant rage contre les pauvres filles, qui y cherchent un abri. « Elles sont tentées de mille manières, disait-elle, elles s'ennuient, .l'ai bien recommandé à nos Sœurs d'avoir des entrailles de charité et de miséricorde, des cœurs de mères; elles ne négligent rien, je le sais; et nonobstant ces infortunées souffrent beaucoup; elles sont cruellement exposées et tentées. 11 faut prier, ajoutait la Mère, et les recommander à la divine bergère. — Mais, objectait parfois une Sœur; si ces malheureuses étaient bien converties, elles souffriraient moins. » Et la Vénérable qui, dans les illuminations de sa charité, avait sondé des abîmes que devrait seul connaître le pécheur, et avait entrevu fhorrible plaie que le démon fait aux âmes et les gages qu'il croit toujours voir même dans les cicatrices des blessures qu'il a une fois portées; la Mère en appelait aux exemples des saints. « Sainte Marie Egyptienne, di.^ait-clle, était convertie et se sentait tentée de retourner dans le monde ; elle se
voyait même comme séduite par l'attrait des tristes plaisirs qu'elle y avait goûtés autrefois et dont le souvenir l'obsédait. Oh ! que ces âmes sont dignes de compassion, répétnit-elle, et qu'il est bien vrai que nos pauvres pénitentes peuvent être parfaitement converties, et souffrir encore, et être encore exposées! Il faut prier pour elles ! » Il fallait aussi prier pour les Sœurs mêmes du Refuge. Le loup qui en veut au troupeau ne laisse pas en paix les bergers chargés de protéger et de défendre les brebis. Dans la lutte, les contradictions, les dégoûts et les mécomptes, les Sœurs avaient besoin d'être encouragées ; dans les commencements surtout, lorsqu'elles étaient inexpérimentées devant une tâche toute nouvelle, il fallait toujours relever leur courage et leurs yeux vers le but qu'elles s'étaient proposé. « Ma Sœur Marie Raymond se désole d'être supérieure, disait la mère; les autres (1) ont beaucoup de travail, les filles sont tentées. Oh ! le démon est furieux !»
« On ne doit jamais plus espérer le succès d'une bonne œuvre, leur écrivait-elle alors, que lorsqu'elle est le plus traversée par les contradictions de tous genres. Plus vous aurez de peines et de travaux, plus les pénitentes seront tentées et plus vous devez espérer que Dieu bénit votre étabhssement. » Elle leur exposait alors sa théologie du bon pasteur
(1) Marie-Stéphanie et Marie-Eudoxie.
apportant lui-même et plaçant dans leur bercail les brebis qu'il est allé chercher au loin. Avec quelle allégresse ne devaient-elles pas le décharger de son fardeau? et quels soins à en prendre! » Aimez ses brebis. Il ne vous les apporte pas bien portantes : il vous les confie le plus souvent très malades et dangereusement blessées. Il veut que vous l'aidiez à travailler à leur guérison. Secondez-le, mes chères Sœurs ; versez sur les plaies des âmes de vos pénitentes rhuile et le baume de la charité chrétienne que vous puiserez au cœur même de Jésus.
« Votre sujet de méditation le plus habituel doit être Jésus convertissant les pécheurs : Contemplezle assis au puits de Jacob et attendant la Samaritaine, à qui il communique les trésors de ses grâces. Voyez-le chez Simon le lépreux, ayant Madeleine à ses pieds, ou bien encore dans la maison de Béthanic où il remplit l'âme de cette pénitente des plus douces et des plus suaves consolations. Il ne dédaigne pas, ce bon maître, de prendre Madeleine, cette femme si coupable, pour son amie la plus intime. Vous le savez, elle est appelée l'amante du Sauveur. Après cela qui oserait mépriser une de ces personnes pour si coupable qu'elle soit? Vous savez aussi la conduite ({u'il tint à l'égard de cette femme do mauvaise vie que les Juifs voulaient qu'il condamnât. Le bon Sauveur la regarde avec compassion et lui dit: « Ils ne vous ont pas condamnée; ce ni moi non plus, je ne vous condamnerai. Allez en
(( paix et ne péchez plus. » 0 charité! 0 tendresse de notre Dieu que vous êtes grande !
« Ces trois pécheresses converties vous les avez chez vous : le hon Pasteur les a commises à votre garde afin qu'elles ne s'éloignent plus de lui. Vous êtes, meschères Sœurs, les bergères du bon Pasteur. Aimez bien, soignez bien les brebis de votre maître qui a une abondante récompense a vuus donner. Je voudrais qu'il me fût permis d'aller partager un peu votre tendre sollicitude pour cet établissement naissant; mais d'ici je vous aiderai do mon mieux, je vous recommanderai à la divine bergère sous la protection de laquelle vous avez placé votre troupeau.
« Allons, du courage, ma chère Mère Marie Raymond, le joug du Seigneur, le fardeau de la supériorité ne sera pas si pesant lorsque vous serez bien résolue de le porter jusqu'àla fin de votre vie, si le bon Dieu le veut. Ne craignez pas. Le bon Dieu sera votre soutien ; sa Providence ne vous fera pas défaut, »
Cette première mère du Refuge, cette Sœur Marie Raymond qui se désolait d'être supérieure, nous l'avons déjà nommée : elle avait été la première des élèves de la Sainte-Famille. C'était une àme d'élite conduite dans les voies douloureuses. « J'aime bien la Mère Marie Raymond, disait une Sœur, elle est si sainte et si fervente; mais presque toujours elle pleure, d'où vient cela? — Dieu le sait, « répondait la Vénérable.
Avait-elle déjà jeté les yeux sur la Sœur Marie
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Raymond lorsqu'elle voulait, au Refuge, un petit recoin pour que la Mère puisse pleurer. La Mère Marie Raymond travailla dans les larmes, mais fidèlement et fructueusement. Elle était de celles qui, comme la grande Jacqueline Favre de la Visitation, savent au milieu des plus grandes tribulations garder la paix extérieure, l'activité et l'énergie du travail, qui dans leurs mains est particulièrement fécond. La Mère Marie Raymond a vu d'admirables merveilles de la miséricorde de Dieu : elle y répondit de tout ses forces. Elle était sage, prudente, et sous son gouvernement les fruits de bénédiction produits par la maison du Refuge brillèrent aux yeux de tous. Elle est morte en véritable odeur de sainteté le 24 juin 1852, trois mois à peine avant la Mère Emilie qui, mourante elle-même, put encore rendre témoignage à cette précieuse et courageuse religieuse.
« Mes bien chères Sœurs, écrivait-elle, notre maison du Refuge et toute notre congrégation viennent de faire une bien grande perte par la mort de notre très chère Sœur Marie Raymond, que le Seigneur à rappelée à lui. Cette chère Sœur a été notre première élève. Lors du commencement de notre congrégation, elle se présenta pour fréquenter notre école. Sa bonne conduite, la douceur, la piété (|ui la caractérisaient la firent chérir de ses maîtresses, qui la proposaient pour modèle à ses compagnes.
« Plus lot qu'elle ne l'eût voulu, elle fut obligée de quitter l'établissement pour aller donner ses soins à une de ses tantes infirmes. Cette tante, quoique vertueuse, la fit beaucoup souffrir par les inégalités de son humeur. Notre chère Sœur montrait en toute occasion une patience adrairable. Pour subvenir aux dépenses qu'occasionnait la maladie de sa tante, elle dut s'imposer de dures privations ; mais rien n'ébranla sa constance ; fatigues, travail, santé tout fut sacrifié pour le soin de cette tante. Après la mort de celle-ci, elle vint à Villefranche pour calmer les scrupules qui la tourmentaient. Dès sa plus tendre enfance, Dieu l'avait éprouvée par des peines de tout genre, dont elle était si torturée que ses joues étaient souvent baignées de larmes; elle se croyait si loin de Lui qu'elle n'osait plus s'en approcher dans le sacrement de son amour. Le voyage de Villefranche, loin d'apporter quelque adoucissement à ses maux, ne fit d'abord que les aigrir. Elle voyait en Dieu un juge terrible toujours prêt à sévir contre elle. M. notre Aumônier avait cependant découvert le riche trésor que la divine Providence mettait à sa disposition. A peine l'eut-il écoutée une ou deux fois qu'il comprit que Dieu avait de grands desseins sur cette âme qu'il se plaisait à crucifier. Peu à peu, il prit un tel ascendant sur son esprit, qu'il la fit approcher fréquemment des sacrements, quoique cela lui coûtât extrêmement.
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« Ce premier pas une fois fait, son confesseur lui déclara que Dieu la voulait religieuse de la Sainte- Famille. Malgré ses répugnances qui étaient extrêmes par la crainte excessive de ne pas remplir les devoirs de l'état religieux, quoiqu'elle fût d'ailleurs d une exactitude exemplaire, elle se revêtit du saint habit. Ses peines continuèrent; elle n'en fut délivrée que deux jours avant sa mort ; le noviciat terminé, elle n'avait osé se résoudre à prononcer les saints vœux, elle les fit quelques années plus tard.
« Cette chère Sœur a porté la générosité et l'esprit de sacrifice à un haut degré; sa ferveur, sa fidélilé aux moindres observances de la règle ne s'est jamais démentie. Son attrait particulier était de vivre cachée, inconnue aux hommes. Aussi, lorsqu'elle fut nommée supérieure du Refuge, elle en éprouva un si vif chagrin qu'elle tomba malade et fut obligée de s'aliter. Lorsqu'on lui eut fait connaître le prix de l'Œuvre des Repenties, le bien qu'elle pourrait faire au[)rôs de ces âmes, objet de la sollicitude et des recherches du bon Pasteur, elle se résigna à la volonté do Dieu et prit le gouvernement de la maison. Ses filles adoptives trouvèrent en elle une mère tendre et dévouée ; tous ses moments leur étaient consacrés, elle ne vivait et ne respirait que pour elles. Elle établit sa maison dans un ordre parfait. Elle sut se concilier l'estime et Taffection de toutes les personnes qui eurent le
bonheur de vivre sous sa conduite. Les vifs regrets que sa mort fît éclater parmi les pénitentes sont une preuve non équivoque de rattachement qu'elles lui avaient voué. La maladie qui l'a ravie à leur affection a été longue et douloureuse ; pendant son agonie, elle ne cessait de répéter : « Bon Pasteur, prenez pitié du troupeau que vous m'avez confié! » Quelques instants avant d'expirer, elle les fit appeler auprès de son lit, mais ne put leur dire que ces mots : « La pénitence vous ouvrira le Ciel. » Après avoir invoqué avec amour et confiance les saints noms de Jésus, de Marie et de Joseph, elle s'endormit dans la paix du Seigneur.
« Quoique la sainteté de sa vie nous fasse espérer que Dieu l'aura reçue dans ses saints tabernacles, je réclame néanmoins pour sa sainte âme les suffrages de la congrégation. »
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