‹ Vie de la vénérable Mère Émilie de RodatChapitre 33 sur 36 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Esprit de la Sainte-Famille. — Changement dans les Constitutions.

Ainsi qu'il a été marqué dans cette histoire, l'arôme des vertus de la Mère Emilie n'était pas contenu par les murs des divers couvents de la Sainte-Famille. Quelque chose s'en était répandu même au delà des lieux où Tinslitut était établi. Partout la voix publique saluait la fondatrice du nom de sainte. On avait confiance dans ses prières; constamment on recommandait à sa charité des malades ou des pécheurs. Beaucoup lui attribuaient leur conversion, le recouvrement de leur santé, et avaient ainsi de puissants motifs de tenir la bonne Mère dans une grande vénération. Les contradictions cependant n'avaient jamais manqué à ses entreprises, et en certaines circonstances, on s'était irrité contre elle jusqu'à la blâmer et la dénigrer; toutefois une sorte de respect public l'entourait, un respect constant, unanime, profond. On lui recon-

naissait volontiers des lumières particulières, on avait recours à ses conseils, on savait qu'elle avait avec le bon Dieu un commerce intime et extraordinaire dont on racontait toutes sortes de merveilles. On s'entretenait avec admiration de cette existence qui se soutenait presque sans nourriture; si sur ce point on ne pouvait rien dire de précis, s'il fallait se contenter des bruits publics sans qu'il y eût moyen d'en constater le fondement, on avait sous les yeux une autre existence plus merveilleuse encore, plus dénuée de secours humain peut-être, et dont les développements annonçaient néanmoins la vigueur. C'était celle de cette congrégatiou unique, peut-on dire, au monde, unissant aux austérités fécondes du Carmel toute l'activité des entreprises de la charité, vouée à l'éducation de la jeunesse des classes aisées et des classes pauvres, donnant à la fois des soins aux asiles pour l'enfance et au Refuge pour le vice repentant, aux malades, aux pauvres, aux prisonniers, à toutes les misères enfin du corps et de l'âme, sans aucunes ressources naturelles d'ailleurs, ne recevant rien de l'État, ni des administrations de bienfaisance, ne possédant aucun bien en dehors des murs des divers monastères, et subvenant à tout par les seules forces de la grâce sans cesse fécondant une vie de sacrifices, de pauvreté, de labeurs sans relâche et de mortifications continuelles. Le dessein de cette œuvre étonnante ne s'était pas tout d'abord présenté à l'esprit de la Vénérable

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Mère. Ainsi que nous Ta vous vu, c'est par degrés et à diverses époques que l'œuvre s'est complétée. La Mère Emilie a travaillé au jour le jour, sans préméditer d'autre plan que celui de se dévouer absolument et chaque jour davantage au service de Dieu. Elle a travaillé avec patience et avec calme, sans rien précipiler, sans jamais se rebuter, et attendant avec une constance infatigable l'heure et l'instant de la bénédiction que Dieu devait donner à son zèle. Elle a réalisé de la sorte une œuvre merveilleuse, et dont le projet eût paru tout d'abord chimérique. Elle a trouvé des vocations pour la vie surnaturelle qu'elle s'était proposée; elle a suscité dans ses filles des forces pour accomplir les plus rudes travaux au milieu des plus grandes austérités. Elle a communiqué à toute une congrégation le mouvement de son cœur ; elle Ta faite à l'image de son àme, pour ainsi dire, de sorte que chacune des vertus qui excellait chez la Mère se retrouve et se multiplie dans l'institut de \\ Sainte-Famille. Partout reluit cet amour de la pauvreté, cet oubli des ressources humaines, cet abandon à la Providence, (|ui ont été comme les traits caractéristiques de la iMère Emilie. Elle s'appli(iuait à former les religieuses selon le type dont elle se croyait si loin, et dont elle poursuivait avec tant d'ardeur la réalisation au dedans d'elle-même.

Pour fondement de toute vie religieuse, elle voulait l'humUilé. Une postulante devait être humble.

une novice devait être humble, humbles les Sœurs converses et humbles les Sœurs de voile, cloîtrées ou non cloîtrées : Thumilité est leur première vertu à toutes. La Mère voulait en outre d'autres quaUlés spéciales à chacun de ces divers états de la vie du couvent. Il fallait à une postulante, avec l'humilité, beaucoup de bonne volonté ; si elle avait ces deux vertus, quels que fussent ses défauts, on pouvait faire d'elle une bonne rehgieuse, au dire de la Mère. Elle demandait des novices une grande ouverture de cœur, beaucoup d'obéissance et une grande fîdéhté dans les petites choses. Dans toute congrégation, le noviciat est la grande affaire : tel est le noviciat, telle sera la congrégation; et on peut dire que les fonctions de maîtresse des novices sont les plus importantes de toutes : c'est la maîtresse des novices qui fait l'avenir, il sort de ses mains. Si elle se conforme aux traditions de l'institut, si elle forme les religieuses sur le modèle qu'on lui a proposé, la congrégation prospérera : elle décline, au contraire, si la maîtresse des novices remplit sa mission avec faiblesse. Les constitutions insistent sur l'importance de cette charge; la Mère Emilie savait que la confiance des novices envers leur maîtresse a besoin d'être entière, l'éloignement pour elle étant la plus forte tentation que le démon pût leur envoyer. Cette confiance des novices pour leur maîtresse devait se retrouver dans les Sœurs envers leur Mère. Comme au cou-

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vent, toutes les relations doivent être spirituelles; cette confiance, due aux supérieures, n'est pas fondée sur le goût ni sur les sympathies de la nature : c'est Dieu qu'on voit dans les supérieures ; en les consultant, en leur ouvrant son cœur, on no cherche aucune satisfaction, on ne suit aucun attrait particulier, c'est la volonté de Dieu qu'on consulte, afin de s'y conformer : et Dieu, on le sait, la vie et les exemples de la Mère EmiHe le prouvent surabondamment, Dieu, par la bouche des supérieures, parle toujours aux cœurs humbles et bien préparés. « Prenez garde, disait la bonne Mère aux Sœurs et aux novices qui ressentaient de l'éloignement pour leurs supérieures, prenez garde, le démon veut vos âmes, il les veut absolument; c'est pour cela qu'il vous donne de la répugnance pour votre supérieure : allez contre toutes ces ré[)ugnances, et vous trouverez la paix ! » La paix consiste toujours à se vaincre. Il faut combattre pour la conquérir : on l'acquiert et on la conserve dans la lutte. Le combat ne cesse qu'à la mort, et la Mère Emilie voulait le soutenir avec ses filles dans toutes les directions sans faiblir d'aucun côté, sans jamais avoir besoin de relâche, sans demander de trêves! « Mauvaises religieuses, disaitelle, celles qui aiment le parloir, qui aiment le bien-être corporel, (|ui aiment à faire leur propre volonté ; celles qui craignent le travail, la pénitente, la mortification des sens, les privations de la pau-

vreté; celles enfin qui font la plus légère concession aux désirs delà nature! » Une bonne religieuse doit avoir beaucoup de charité, et observer exactement tous les points de la règle et les moindres usages de rinstitut : « Toute vertu, disait la Mère, qui ne repose pas sur ce fondement est illusoire. Il y a beaucoup de religieuses qui demandent des moyens de perfection ; qu'elles observent la règle! tout est là. Lorsque vous aurez à paraître devant Dieu, ajoutait-elle en parlant à ses filles, il ne vous demandera pas si vous avez fait des œuvres de surérogation, il vous demandera compte de la manière dont vous aurez observé la règle : N'oubliez pas que celui qui vit de la règle vit de Dieu. » Ainsi tout se résume toujours dans la mortification spirituelle et matérielle, disait encore la Mère Emilie dans une de ses conférences adressées à ses filles; le chrétien doit être mortifié; ce n'est qu'à cette condition qu'il est le disciple de Jésus-Christ. Si cette obUgation est étroite pour le chrétien, elle l'est bleu plus pour une religieuse qui a fait vœu de viser à la perfection de la morale de l'Évangile et d'embrasser la croix de Jésus-Christ. Et, développant cette pensée, la Mère ajoutait :

« Une religieuse doit vivre dans la mortification comme le poisson dans l'eau. Si le poisson sort de l'eau, il meurt, il ne peut pas vivre; il en est de même d'une rehgieuse quand elle n'est pas mortifiée. L'application sérieuse à tous les devoirs amène

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nécessairement Fexercice crune mortiiïcalion continuelle de tous les instants. Si l'on ne se mortifie l)as, Ton manque à ses devoirs. D'où viennent les infractions à la règle et aux vœux? D'où vient le relâchement de quelques communautés? De ce que l'exercice de la mortification n'a pas été mis en vigueur ou ne s'est pas maintenu. Faut-il donc nous mortifier en prenant la discipline, en jeûnant, en portant le cilice? Non, mes Sœurs, ce n'est point en cela que je fais consister pour nous l'exercice de la mortification ; je ne désapprouve pas que des Sœurs qui le peuvent sans nuire à leur santé, se donnent la discipline, ou se privent un peu dans la nourriture. Oh! non, je ne condamne pas ces pratiques; j'engage, au contraire, toutes celles à qui le bon Dieu inspire ces mortifications, de les faire avec ferveur en union avec tant de saints qui les ont pratiquées. Gela fait du hien à l'âme et ([uelquefois au corps. Mais toutes les mortifications extérieures, si elles ne sont jointes aux intérieures, produisent peu de fruit dans les âmes ; ({uelquefois môme elles ne servent qu'à donner de l'orgueil, parce qu'on croit faire plus que les autres. Pour nous, mes Sœurs, religieuses de la Sainte-Famille, la mortification que Dieu demande de nous, c'est Tobservation exacte de notre règle, des usages, des coutumes et des recommandations faites par les supérieurs. Une Sœur bien fidèle à tout cela, [)rati(pie éminemment la mortification et sans aucun danger

de vanité. A mon avis, elle pourrait entrer dans le Ciel sans passer par les flammes du Purgatoire. Il y a beaucoup de mortifications quotidiennes qu'une âme recueillie et attentive ne laisse pas perdre. Celle de se lever pendant Thiver à l'heure fixée et sans retard, sans se tourner et se retourner dans son lit, est bien agréable à Dieu. La garde de nos sens, si bien recommandée par nos régies, n'est pas une petite mortification. Ne laissez rien voir à vos yeux de ce qui ne vous concerne pas dans ce que vous pouvez même regarder sans faire le moindre mal ; à plus forte raison, mortiflez-vous dans ce qui serait dangereux et pourrait vous nuire; mortifiezvous dans Texamen que vous voudriez faire de la conduite de vos Sœurs. Ne regardez ni à droite ni à gauche ce que les autres font; ne songez qu'à vous-même. Ne regardez personne fixement, cela ne convient pas. Quand vous rencontrez une petite fille caressante, tout à fait aimable, mortifiez vos yeux, ou bien voyez en elle l'Enfant Jésus. Je ne vous parlerai pas de regarder au dehors de vos cloîtres, vous savez assez ce que nous disent nos constitutions là-dessus. Mortifiez-vous dans la curiosité; les femmes sont si curieuses! elles ne veulent rien ignorer, même quelquefois de ce qui peut leur faire mal. La curiosité non réprimée est un obstacle à Foraison. Si quelqu'un entre dans la maison, ne regardez pas, ne demandez pas qui c'est. Vous entendez battre le tambour, sonner les cloches, faire

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du bruit dans la ville, ne vous informez pas pourquoi et comment tout cela se fait; que celles qui ne sont pas occupées des classes ne cherchent pas à connaître les élèves ni à leur parler! Que celles qui en sont chargées, ne s'informent pas de ce que fait celle-ci dans sa classe et celle-là dans telle autre. Ainsi du reste; je ne puis pas tout vous dire. Quant au sens du goût, il y a une infinité de mortifications qu'on peut faire sans que personne s'en aperçoive. Une religieuse ne devrait jamais faire connaître son goût ou son dégoût pour tel ou tel aliment. Il ne faudrait jamais entendre des religieuses parler de la nourriture; cela annonceriùt bien peu d'esprit intérieur. Il faut, lorsqu'on va prendre son repas, s'humilier d'être obligé de faire une action qui nous est commune avec la brute, puis se rappeler ce qu'ont fait les saints. Une religieuse qui accorde à son corps tout ce qu'il désire dans le boire et le manger, ne deviendra jamais intérieure. La mortification est l'A B G de la perfection. La nature nous porte toujours à rechercher ce qui peut flatter notre goût. Mais, plus nous accorderons à notre corps, plus il nous demandera; plus nous lui refuserons, moins il aura d'exigence. Ne laissons pas perdre l'esprit de mortification, que nos premières Sœurs ont porté si loin. Elles en étaient avides. Il me fallait les modérer, parce qu'enfin je veux bien que vous soyez mortifiées, mais non pas que vous nuisiez à votre santé. Ne

faites aucune mortification extraordinaire sans mon assentiment. Quand vous pratiquerez toutes les mortifications prescrites par nos règles, je vous en accorderai peut-être quelqu'une de surérogation; mais ce ne sera qu'à cette condition. Il y a de si grandes délices dans la pratique de la mortification, qu'une âme qui les a éprouvées ne peut se rassasier de souffrances et de croix. La mortification a pour cette âme un attrait si puissant qu'elle n'en trouve jamais assez. »

Après avoir ainsi rappelé fexcellence de la mortification, en avoir indi({ué quelques pratiques, la bonne Mère terminait en encourageant ses Sœurs : « Essayez, mes Sœurs, pendant ce carême de suivre l'esprit de Dieu sur ce point. « On essaya, ou plutôt on continua d'essayer avec une nouvelle ardeur. Il paraît que les prescriptions de la règle étaient scrupuleusement accomplies, car la Mère permettait quelques-unes de ces mortifications qu'elle appelait de surérogation. Les Sœurs de la Sainte-Famille profitaient de ces permissions : elles connaissaient le prix des souffrances : elles en faisaient leurs délices; elles refusaient le moindre allégement. Une entre autres, glacée de froid, restait au milieu d'une cour, enivrée, pour ainsi dire, des senteurs de Dieu : « Oh ! que cela fait aimer le bon Dieu ! » disait-elle.

La Mère Emilie excitait, entretenait, dirigeait tout cet enthousiasme; elle le renouvelait sans cesse;

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elle mettait toujours sous les yeux de ses filles leur indignité, leur oubli de Dieu, leur tiédeur, la négligence de leur salut. Les conférences qu'elle leur donnait sont toutes pour raffermir leur ferveur, pour leur rappeler le degré de jjerfection auquel il faut atteindre, le degré de perfection où Dieu veut chaque âme et où elle est coupable de ne pas parvenir. « Je vous prie, mes Sœurs, leur disait-elle dans un temps d'Epiphanie, je vous prie de donner une grande attention à ces paroles des litanies du saint Nom de Jésus : Dio mépris de vos divines inspirations, délivrez-nous, Seigneur. Que d'âmes se sont perdues pour avoir méprisé l'inspiration divine ! Si nous le savions, jamais, non, jamais nous ne résisterions volontairement à la grâce. Résister à la grâce, c'est repousser Dieu qui nous parle intérieurement; c'estluidire: Je ne veux point vous obéir! Parce qu'on ne le dit pas de bouche, qu'on ne le dirait même pas, on se rassure ; cependant notre conduite est une parole, elle dit : Je ne veux pas ! Voici mes Sœurs, ce qui arrive quand on méprise les inspiralions qui portent à la ferveur, qui pressent de se détacher d'une créature, d'un objet dont le cœur s'est affecté, qui solhcitent enfin sérieusement à la perfection. Quand les âmes font la sourde oreille. Dieu revient à la charge, deux, trois, quatre, cent fois, si vous voulez. Voyant qu'on le méprise toujours, il se tait. L'âme alors se tranquillise; elle croit, parce qu'elle n'a pas de remords et qu'elle ne

se sent plus pressée de faire des sacrifices, elle croit que tout va bien, et elle ne se met pas en peine. Funeste sécurité ! Que fait l'Esprit-Saint, quand il voit qu'on le traite de la sorte ? Il va trouver des âmes plus fidèles, et leur donne les grâces que la première a refusées; il va quelquefois chercher une jeune personne du monde, afin qu'elle vienne dans la religion occuper la place de cette religieuse infidèle. Celle-ci sera ou emportée par la mort, ou bien, ce qui est plus dangereux encore, elle retournera au monde. Les religieuses qui sont malheureuses dans leur état, le sont parce qu'elles ne sont pas fidèles à Dieu; les peines paraîtront toujours bien petites à une religieuse fervente, et elle s'estime heureuse de les souffrir, parce qu'elles lui font mériter le Ciel. Mais les tièdes souffrent! qui le comprendra?... celles seulement qui l'ont éprouvé... Dieu nous préserve d'en faire la triste expérience ! Quant à celles qui quittent leur état, qu'on ne dise pas qu'elles n'avaient point de vocation à la vie religieuse : la plupart l'ont perdue, cela est certain, et cette perte est souvent le fruit d'une première infidéUté. Terrible punition que nous devrions plus craindre que la mort! Aussi, quand on ne craint pas les petites fautes, je tremble. Et pourquoi? Parce que, dit l'Esprit-Saint, œlioi qui méprise les petites fautes tombera peu à peu dans les grandes. On commence par une légère désobéissance, et puis on en vient peu à peu jusqu'à une résistance

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formelle qui constitue quelquefois une faute grave ! On se laisse aller à de petites critiques, et on arrive jusqu'à la médisanco, à la calomnie même quelquefois! On ne réprime pas, dès qu'on s'en aperçoit, quelques sentiments trop naturels pour une de ses Sœurs ; cela ne paraît rien. On se fait de petites confidences, on s'écrit de petits billets, et par ces infidélités on arrive à des attachements qui nuisent à l'âme et qu'on ne peut guère rompre. On se donne un peu trop de liberté pour manquera quelques points de la règle, puis on passe à d'autres; on s'accoutume à tous ces petits manquements; on passe ensuite à de plus graves, et on en envient jusqu'à ne presque plus observer la règle. On la méprise : ce qui est très grave et que quelques théologiens portent presque au péché mortel, suivant la connaissance de la personne et les lumières qu'elle a reçues. Disons donc chaque jour, à notre prière, et disons-le de cœur : Du mépris de vos divines inspirations, délivrez-nous, Seigneur. Prenons pour modèles dans notre fidéhté à correspondre aux desseins de Dieu sur nous, les rois Mages. Voyez comme à la vue de l'étoile envoyée par le ciel, ils partent, (juittent tout, absolument tout. Nous avons vu Vétoile, partons, disentils; et ils partent sans délai! Nous aussi, mes Sœurs, nous avons vu! Et si, comme les Mages, nous sommes fidèles à sacrifier tout ce que Dieu nous demande, nous voyons souvent l'étoile de

l'inspiration, cette boussole qui doit nous conduire à la perfection et à Dieu. 11 ne faut rien lui refuser; quoi que ce soit qu'il nous demande;, il faut lui tout donner et se résoudre à n'avoir vis-à-vis de Dieu la plus petite réserve. Les Mages, dans leur voyage, ne savent pas où les conduira l'étoile; ils marchent toujours jusqu'à ce qu'ils aient trouvé l' Enfant- Dieu. L'âme non plus, ne sait pas à quel degré de perfection la conduira la fidélité à la grâce; il faut qu'elle marche toujours jusqu'à la mort : à la lueur de ce flambeau, elle arrivera sûrement à Dieu, et elle le trouvera comme les Mages, et elle en sera bien reçue à l'heure de la mort.

« Remarquez, mes Sœurs, que lorsque les Mages furent à Jérusalem, ils perdirent de vue l'étoile. Dans cette ville, il y avait des hommes vains et orgueilleux. Dieu n'était donc pas là pour se communiquer; l'étoile, qui se cache, semble le dire aux Mages. Cela nous apprend que lorsque dans le chemin de la vertu on se livre à la dissipation, qu'on se répand trop au dehors, qu'on cède à l'orgueil, l'inspiration ne se fait plus entendre; elle parle si bas, en effet, que le moindre bruit trouble l'harmonie de ce langage du Saint-Esprit : il veut une âme attentive et docile.

« Il y a quelquefois des religieuses qui disent : Dieu ne me parle pas, il ne me demandera pas compte de ce qu'il ne m'inspire pas de faire; si je ne comprends pas les choses de Dieu, si je n'ai pas

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cVattraiL pour le silence, le recueillement, l'oraison, que faire? Il faut me contenter de ce que Dieu me donne et vivre tranquille. Ce n'est pas ainsi qu'elles devraient parler; il faut se dire : Si Dieu ne me parle pas, c'est parce que je ne le mérite pas ; s'il ne m'inspire aucun sacrifice, c'est parce que je suis trop infidèle, que je ne suis pas assez recueillie pour entendre sa voix. Mes Sœurs, Dieu n'appelle pas tout le monde au même degré de vertu, il faut l'avouer. Mais qu'il est grand le nombre de religieuses qui ne tendent pas à la perfection où Dieu les appelle! A celles qui disent que Dieu ne leur parle pas, je répondrai : Bannissez de votre cœur et de votre esprit tout ce qui est inutile, gardez le silence, mettez une garde à vos sens, afin qu'ils ne se portent pas vers tout ce qui les contente; et puis dites à Dieu avec humilité : Parlez, Seigneur, votre servante vous ('coûte! elle est prête à faire votre volonté! La religieuse qui fera ainsi, connaîtra bienlôt qu'elle s'était trompée en pensant que Dieu ne l'appelait pas à la vie intérieure. Dans quelque temps, elle dira : Je ne vois plus les choses comme je les voyais : d'où me viennent ces lumières et ces touches secrètes? Que j'ai été insensée de perdre tant de temps!

(( Ah ! mes Sœurs, si vous pouvez bien comprendre ce que je vous dis aujourd'hui, il ne vous arrivera pas ce qui arrive à beaucoup de religieuses, qui vivent et qui meurent sans savoir ce que c'est (|ue r union avec Dieu ! »

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Les saints sont rudes parfois. Durus est hic sermo. Ce n'était pas seulement dans ses conférences que la Mère Emilie tenait un pareil langage : dans ses avis particuliers, elle s'élevait aussi contre tout ce qui était capable d'éloigner de la perfection. Elle craignait tout ce qui pouvait faire naître la tiédeur. A son avis, rien n'est plus propre à ôter aux âmes le ressort de la vie spirituelle que de les laisser fixer elle-mêmes le degré de perfection où elle doit atteindre. Comme la Mère l'exprimait dans sa conférence sur les Mages, elle voulait qu'on se mît en marche sans savoir jusqu'où Dieu conduirait, et avec une résolution énergique d'aller partout où il voudrait. Un jour elle montrait à une jeune religieuse cette voie de la mortification, qui mène les âmes où Dieu les appelle, et la Sœur lui disait : « Ma Mère, j'ai entendu dire que les Sœurs de la Sainte-Famille ne doivent pas aspirer si haut, qu'elles peuvent vivre tranquilles, qu'une attention continuelle à mortifier la nature est pour les grands saints et pas pour nous! — C'est le démon qui a inspiré la personne qui vous a parlé ainsi, s'écria la Vénérable : à la Sainte-Famille, comme ailleurs, il y a des âmes que Dieu appelle à une grande sainteté. Travaillez sans relâche à soumettre la chair à l'esprit, n'écoutez rien de ce qui pourrait vous porter au relâchement. »

Le relâchement était toujours la crainte de la Mère; c'était l'objet de sa surveillance; elle ne

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voulait pas le laisser introduire dans le régime des maisons, elle ne voulait pas le laisser se glisser dans le cœur de ses filles. « Il faut toujours aller à ce qui coûte, disait-elle, à ce qui contrarie la nature ; sans cela, on fait peu de progrès dans la vertu. » Malgré les résolutions des Sœurs de la Sainte-Famille, dans cette voie ardue et surnaturelle où la Servante de Dieu les conduisait, quelques-unes se laissaient aller à un peu de langueur ou de fatigue, et cessaient un instant d'être animées de ce zèle ardent que la Vénérable excitait dans les cœurs. Aussitôt la Mère alarmée accourait au secours de leur faiblesse : « Ma pauvre enfant, disait-elle un jour à une Sœur, j'ai examiné devant le bon Dieu, j'ai consulté votre préposée pour savoir si je me trompais, je vois avec douleur que non ! Vous vous êtes relâchée ? que vous a fait le bon Dieu pour que vous vous éloigniez de lui?... A qui irez-vous si vous l'abandonnez?... il vous a comblée de grâces, il vous a conduite comme par la main, et vous vous livrez à la tiédeur, vous recherchez les créatures! Ce n'est pas la route du bonheur que vous prenez; ne continuez pas, vous ne seriez pas heureuse, vous vous perdriez. » Ce n'est pas tout de citer les paroles, il faudrait pouvoir y mettre l'accent, rappeler le ton pénétré, et toute cette douleur qui se manifestait dans les traits et les gestes de cette digne Mère, à la seule pensée de la moindre négligence au service de Dieu. Rare-

ment cette éloquence manquait son effet; et, après avoir fait envisager les maux de la tiédeur, quand elle montrait le remède, il n'était pas nécessaire qu'elle y revînt à deux fois : les Sœurs l'employaient tout aussitôt, redoublant de ferveur dans leurs prières pour obtenir la force de pratiquer les vertus que Dieu demandait d'elles. Le plus léger symptôme suffisait pour éveiller ces sollicitudes de la Mère. Une Sœur, pendant la récréation, n'éprouvait plus le goût qu'elle trouvait autrefois à s'entretenir des choses de Dieu : « C'est mauvais signe que ce dégoût, dit la Vénérable ; une religieuse connaît qu'elle se relâche dans la ferveur lorsqu'elle n'a plus le goût de parler des choses de Dieu pendant la récréation, et qu'elle ne surmonte pas ce dégoût. De quoi peuvent s'entretenir des religieuses, si ee n'est de ce qui regarde leur Époux et ses intérêts? »

Dans cette vigilance à éclairer ses filles sur leurs faiblesses, la Mère n'attendait pas toujours que les Sœurs les lui eussent avouées ; elle les pénétrait et les devinait parfois. Un jour, elle était assise dans l'embrasure d'une croisée, et paraissait plongée dans une profonde méditation, lorsqu'une des religieuses entra pour lui parler : « Ma Sœur, lui dit la Mère en la voyant, qu'on est heureux de se reposer dans le mépris! qu'on est heureux!... » Et elle répéta plusieurs fois les mêmes paroles comme pour les savourer. « Comprenez-vous ce que je

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VOUS dis? ajou[;i-t-elle avec insistance. — Ma Mère, répond la religieuse, je crois le comprendre, mais c'est bien difficile; et, pour moi, j'ai besoin de prier le bon Dieu de me fortifier sur ce point. » La Mère reprend : « La paix parfaite n'est que dans ce repos. Tant que nous ne voulons pas être mises sous les pieds de tout le monde, nous souffrons et nous souffrirons; que ce soit au moins pour arriver à cet heureux état de paix! De quoi se troublera une âme qui n'a aucune envie de l'estime des créatures, ni de rien qui puisse l'élever aux yeux des hommes? qui, au contraire, se complaît dans sa faiblesse, dans son abjection, qui s'y repose comme dans son centre? le bonheur est là. Oui, on est heureux, on est heureux de se reposer dans le mépris!... On est heureux; croyez-moi, embrassez l'humilialion, vous y trouverez le bonheur. Ne tergiversez pas. Il faut en venir à ne pas faire plus de cas du mépris que de l'estime des hommes; il faudrait aller même jusqu'à mépriser celte estime, dont le désir tourmente tant d'âmes; à désirer, autant que la gloire de Dieu peut le permettre, de passer à leurs yeux pour fou. Voyez le Père Surin (1) : il avait de l'orgueil; pour s'en délivrer, il demanda à Dieu quelque grande humiliation cpii le fît mépriser, et Dieu exau(;a cette prière : belle

(1) Joan-Joseph Surin, do la Coni]iaguie de Jésus, né en 1600, mort en 1665. Son histoire esl connue ; ses ouvrages l'ont rendu célèbre.

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preuve qu'elle lui avait été agréable! » La Mère lermiiia, comme elle faisait tous ses avis particuliers^ en engageant la Sœur à aller prier devant le saint Sacrement, pour demander à Dieu d'être fortifiée dans l'amour des humiliations.

Il y avait une religieuse en qui la Mère ne trouvait pas une assez grande pureté d'intention ; cette bonne Sœur s'embarrassait des choses naturelles et agissait trop souvent par des vues imparfaites : « Préparez-vous aux jours mauvais, lui dit la Mère ; il y a des moments dans la vie où on a besoin de s'être fait un ami du bon Dieu. Si vous deveniez infirme , que vous fussiez obligée de demeurer toute la journée dans une infirmerie, vous voudriez bien avoir travaillé pour Dieu, n'avoir cherché que lui. Pensez-y, ma pauvre enfant ! vous ne savez pas ce que le bon Dieu vous réserve. » La religieuse fut un peu effrayée de ces paroles ; mais sa plus grande cra.inte fut de devenir malade et de ne pouvoir plus travailler. Un an environ après avoir reçu cet avis, cette religieuse devient malade en effet; elle va trouver la Mère Emilie, et lui dit : « Ma Mère, je crains d'être poitrinaire et de mourir. » La Mère lui répond : « Ce n'est rien d'être poitrinaire, c'est la maladie des prédestinés; et si le bon Dieu veut vous prendre jeune, ce sera une grâce. Quand une âme est en péril de s'éloigner de lui, il la prend quelquefois pour l'empêcher de se perdre. Abandonnez-vous ! ma Sœur. — Ma Mère,

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reprend la religieuse, je comprends maintenant que je n'ai pas travaillé pour Dieu ; je me vois vide de toute bonne œuvre. Qu-i deviendrai-je?... Quand vous m'avertissiez d'agir avec pureté d'intention, je ne comprenais pas pour qui je travaillais; à présent, je vois que je me suis trompée. — Ma Sœur, abandonnez-vous répéta la Mère : l'abandon parfait entre les mains de Dieu suppose l'amour parfait, et l'amour parfait remet toutes les fautes. Abandonnezvous, ne craignez pas ; récitez tous les jours la prière de saint Ignace: Recevez, Seigneur. » Cependant la maladie traînait en longueur ; la Sœur était toujours souffrante, les remèdes ne produisaient aucun effet. Elle va trouver la Mère : « Ma Mère, je voudrais bien guérir! Si je laisse enraciner mon mal, que deviendrai-je?... Me voir toujours sans rien faire!... manger, boire, dormir! Gela me serait trop pénible. Faites-moi, je vous prie, consulter le médecin? peut-être connaîtra-t-il quelque chose à mon mal. — Je veux bien, répond la Vénérable, que vous consultiez le médecin; mais je dois vous dire qu'il y a des maladies divines auxquelles la science des hommes ne comprend rien. La vôtre doit être de ce nombre J'espère qu'à la mort vous remercierez le bon Dieu, comme sainte Thérèse, de vous avoir tenue près de lui par la maladie et par l'infirmité. La peine que vous éprouvez de ne jiouvoir travailler ne vient pas de Dieu, mais de l'amourpropre. Si le bon Dieu veut que vous vous reposiez,

n'est-il pas le maître ? — Il faut travailler pour manger, lui dit la Sœur... — Allons, allons, ne pensez pas à l'avenir. C'est Dieu qui donne le pain et tout ce qui est nécessaire, il en donnera assez pour vous. La souffrance est un travail. Vous craignez d'être à charge. Cela ne vaut rien. Une religieuse malade n'est jamais à charge dans une communauté, surtout si elle est bonne malade. Au contraire, elle attire les grâces de Dieu sur la maison où elle se trouve. Croyez- vous que ma Sœur Colombe (1) soit inutile? Oh! vous vous trompe-

(1) La Sœur Colombe Chresteil, née le 13 décembre 1812, à Perveillergues (Aveyron), novice de la Sainte-Famille le 15 ocobre 1837, professe le 15 octobre 1839, avait été une enfant de bénédiction. Ses premières années se passèrent dans l'innocence; avant d'être au couvent elle préludait à l'obéissance parfaite. La Mère Emilie, qui connaissait tout ce qu'il y avait de plus intime dans cette âme, tenait la Sœur Colombe pour une religieuse accomplie. Elle est restée célèbre à la Sainte-Famille pour la résignation et la douceur dont elle ne se départit jamais durant huit années consécutives des souffrances les plus atroces. Les tentations cruelles contre la foi et l'espérance qu'elle avait à supporter en même temps, n'altérèrent pas sa patience.EUe s'était offerte pour victime en expiation de ses fautes et de celles de la congrégation. Elle renouvelait son offrande, et trouvait dans son sacrilice des forces et des grâces inépuisables. Elle s'endormit dans le Seigneur le 5 janvier 1851.

V Esprit de la Mère Emilie (2 volumes in- 18, Sarlit, éditeur) contient plusieurs entretiens de la Mère Emilie et de la Sœur Colombe. Rien n'est délicieux comme la conversation de deux âmes célestes. Au témoignage de M. l'abbé Barthe, les compagnes de la Sœur Colombe estimaient qu'elle n'avait point perdu l'innocence baptismale.

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riez ! Très-souvent ce sont des religieuses faibles, infirmes, qui soutiennent les congrégations par leurs vertus, leurs bons exemples et qui obtiennent les progrès des élèves. Il ne faut pas s'affliger d'être malade, ni demander de guérir. Moi, j'ai toujours souffert; jamais M. Marty n'a voulu me permettre de demander ma guérison. Ne priez pas non plus pour être délivrée de vos souffrances. Faites le peu d'ouvrage que vous pourrez ; Dieu fera le reste. Même dans votre emploi, il vous aidera. Est-ce qu'il ne peut pas faire avancer vos élèves sans tant de travail de votre part? Ne vous tourmentez pas pour prier; vous ne pouvez le faire avec toute l'ardeur d'une personne qui se porte bien. Asseyezvous pendant la méditation; et puis tout doucement, dites au bon Dieu ce que le cœur vous dictera, sans trouble, sans effort. Allez à lui comme à un père. Apprenez par cœur des cantiques, des psaumes, des prières, afin que quand, vous ne pourrez pas méditer, vous en récitiez quelques versets. Allez et abandonnez-vous. «

Tout, à la Sainte-Famille, était ainsi regardé du côté surnaturel; la Mère Emilie excellait à montrer à ses fdles le doigt do la Providence et à leur dévoiler ses secrets. La maîtresse d'instruction lui rendait compte un jour des travaux des novices qui se préparaient à l'enseignement : « Ma Mère, lui ditelle, nous avons deux ou trois novices qui sont d'un tempérament si faible qu'elles ue font presque rien.

Elles pourront à peine être secondes maîtresses dans une classe ; je crains même qu'elles ne puissent se rendre bien utiles à la congrégation. — Cela est vrai, ma Sœur, répondit la Mère, ces enfants sont bien faibles ; mais que ferait *** si elle rentrait dans le monde ? elle risquerait de se perdre, tandis qu'ici son salut est presque assuré. Elle fera peu d'ouvrage, mais ne sera pas tout à fait inutile. Elle est d'ailleurs novice ! il ne faut pas aller trop vite. Celui qui sauve Fâme de son frère sauve la sienne. Cette considération doit bien nous toucher. Jésus- Clirist aurait versé tout son sang pour le salut d'une seule âme. Nous pouvons bien, nous aussi, faire quelque chose. Quant aux deux autres, elles ont de la piété, elles ont vraiment l'esprit religieux. Quoiqu'un peu faibles de tempérament, elles se rendront utiles, croyez-le ; et ne feraient-elles pas beaucoup d'ouvrage, leurs bons exemples ne seront pas stériles. J'espère tout d'une jeune personne, quand elle a l'esprit de piété, quand elle aime et comprend les choses de Dieu. Voyez-vous, ces âmes pieuses reçoivent des lumières particulières ; elles sont fortifiées et pourraient dire comme saint Paul : « Je me réjouis dans ma faiblesse; » plus elles sont faibles quant au corps, plus leur esprit est fort et les porte à faire des choses qu'on ne croirait pas, qu'on n'attendrait pas d'elles. Des personnes de bonne santé et de grands talents sont souvent moins utiles, et donnent quelquefois bien moins de

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consolation, parce que, se confiant clans leur force et clans leur science, elles ont plus de difficulté pour obéir. Dieu ne les bénit pas. Les autres, au contraire, se confiant en Dieu et guidées par l'obéissance, obtiennent du Ciel la force de remplir parfaitement l'emploi cfu'on leur confie. Les personnes qui ne comprennent pas, croient que les religieuses qui travaillent beaucoup, qui s'attirent de l'estime et de la considération au dehors, qui ne se donnent aucun repos, sont nécessaires ou au moins les plus utiles dans une congrégation. Cela n'est pas. Les plus utiles, celles qui soutiennent les congrégations sont les religieuses profondément humbles, adonnées aux exercices de la mortification et de la prière, c|ui aiment et pratiquent le mieux les règles et les usages, qui respectent et maintiennent l'autorité. Qu'une religieuse qui ne fait pas ce que je viens de vous dire, ne prétende pas cpi'elle aimo l'institut ! se consumàt-elle d'ailleurs de travaux et de fatigues, je ne le croirais pas. Elle travaille pour elle et n'est pas d'une grande utilité ; elle peut nuire par les mauvais exemples qu'elle donne, et travailler à la ruine de sa congrégation. On ne croit pas faire cela ; il n'est pas moins vrai qu'on le fait ! »

C'est dans ce renversement de tous les principes de la sagesse humaine que la Mère Emilie avait édifié la Sainte-Famille. Les Sceurs suivaient ardemment leur Vénérable Mère dans cette voie ; elles étaient pénétrées de son esprit, de sa doc-

trine et de son zèle. Elles travaillaient évidemment avec le concours do la Providence, et leurs succès dépassaient les simples prévisions humaines. Il ne faut pas s'en étonner : l'aide de Dieu est d'un grand efficace. C'est une vérité qu'on proclame volontiers en paroles, mais qu'on oublie facilement dans la pratique de la vie. « Cherchez premièrement le royaume des cieux, le reste vous sera donné par surcroît, » disait Notre-Seigneur à ses disciples. La Mère Emilie se guidait selon ce précepte, et cette promesse ne lui faisait pas défaut. Ce reste, d'ailleurs, que la Sainte-Famille recevait par surcroît et comme en récompense de sa recherche active du royaume des cieux, ce n'était ni l'abondance des biens du monde, ni l'estime des hommes, c'était la profusion des œuvres de charité. Elles affluaient entre les mains des Sœurs : leurs maisons se multiphaient dans les quatre diocèses de Rodez, de Montauban, d'Albi et de Gahors. Sous la protection des évoques, la Sainte-Famille acquérait tous les jours de nouveaux titres à la reconnaissance des peuples. Toutes les maisons cloîtrées de la congrégation ont été nommées dans ce récit; il serait peut-être fastidieux d'y raconter les fondations de toutes les maisons non cloîtrées. Elles étaient déjà au nombre de vingt-quatre en 1845. La bénédiction de Dieu s'élendait partout sur le travail des Sœurs ; elles desservaient des bureaux de bienfaisance, tenaient des salles d'asile, faisaient des classes : les

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premiers succès de Marie Viallard ne s'étaient pas démentis ; le dévouement de Sœur Thaïs n'était pas inutile.

Cependant les progrès mêmes de cette seconde branche de l'institut étaient comme un danger pour la congrégation de la Sainte-Famille. Plus nombreuses désormais que leurs aînées, les Sœurs non cloîtrées avaient des règlements particuliers. M. Marty était mort avant qu'ont pût soupçonner les grâces de diffusion que la Providence destinait à la petite entreprise de Vialarels. Il avait fallu pourvoir aux nécessités d'un si grand développement. La Vénérable y avait travaillé de son mieux. D'après le vœu de M. Marty, avec l'approbation et le conseil des deux prélats qui s'étaient succédé sur le siège de Rodez, la bonne Mère avait modifié, augmenté, complété, autant que possible, les règlements donnés par M. Marty. Toutefois rien de définitif n'avait été établi. Les Sœurs non cloîtrées n'avaient point de Constitutions particulières, et elles n'étaient pas môme nommées dans les constitutions de la Sainte-Famille. Rion n'était réglé sur leur situation vis-à-vis des Sœurs cloîtrées, ni sur la part de gouvernement général de la Congrégation devant appartenir à l'une ou à l'autre des deux branches de l'institut. Les évoques de Rodez devaient porter leur sollicitude pastorale sur des Sœurs qui rendaient de si grands services dans le diocèse, et qui n'avaient pris leur accroissement que

depuis la mort de leur fondateur. La Mère Emilie aussi était jalouse de pourvoir à l'établissement définitif de ses fdles. Le problème présentait des difficultés. La Congrégation de la Sainte-Famille formait un seul institut dont les membres pouvaient opter entre deux genres de vie différents. Les obligations des Sœurs cloîtrées n'étaient pas les mêmes que celles des autres Sœurs. Tant que la fondatrice vivait, on pouvait espérer que sa présence suppléerait à peu près à tout ; mais au moins devait-on s'inquiéter de l'avenir. Gemment le régler et le fonder ? Quelles relations établir entre des filles qui n'avaient pas les mêmes vœux ? Gomment maintenir entre elles l'unité ? Ges questions préoccupaient la Mère Emilie : elle s'en était ouverte plusieurs fois à ses filles ; elle avait confié ses craintes à Me"" Giraud ; elle les communiqua à M^"" Groizier, suppliant le prélat d'aviser dans sa sagesse aux moyens de prévenir la dissolution, ou du moins les affaiblissements qu'on pouvait redouter après la mort de la fondatrice.

Les Constitutions données par M. Marty à la Sainte-Famille, malgré leur rare perfection, l'esprit intérieur et sanctifiant qui les avait dictées, et l'inspiration féconde où elles avaient été puisées, présentaient aussi un défaut capital. Les prescriptions n'y étaient pas formulées dans un code simple et précis. Le pieux fondateur avait souvent épanché son âme dans des considérations pleines de tendresse et

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d'élévation sur les vertus (ju'il recommandait; mais ce qu'on appelle au couvent le Directoire et le Coutumier se trouvait mêlé aux Constitutions, et cet inconvénient ne laissait pas de se faire sentir. La Mère Emilie pria M^' l'évêque de Rodez de vouloir bien refondre les Constitutions, et en même temps d'y faire toutes les modifications que la présence des Sœurs non cloîtrées aurait pu dicter au fondateur. M?"" Tévêque de Rodez tenait surtout à conserver à la Congrégation Tesprit que lui avait inspiré M. Marty, cet esprit d'humilité, de mortification et de pauvreté qui avait fait ses preuves désormais, on peut le dire. 11 s'agissait seulement d'en accommoder les prescriptions aux conditions nouvelles oij était entré l'institut. Ce n'était pas moins une grosse affaire; elle allait remettre en question le mode de vie auquel on était accoutumé à la Sainte-Famille, et que les Sœurs avaient cru embrasser pour toujours au jour de leur profession. Ce ne fut peut-être pas sans une certaine angoisse qu'elles attendirent le résultat des réflexions du prélat; la Mère Emilie aurait pu partager les perplexités de ses filles ; mais elle voulait toujours que tout fût dominé par la confiance et la soumission. « Ayons une intention pure, disait-elle, et tout s'arrangera pour le mieux. Mettons notre confiance en Dieu, et apprenons à ne vouloir en tout que son bon plaisir. » Elle cherchait à contenir les imaginations, à ne pas les laisser s'exalter dans

l'attente, à les retenir dans la prière, l'humiliLé et les mortifications. Elle ne s'était pas réservé d'antres manières de faire valoir sa pensée dans le^ décisions qa'on allait prendre. Lorsque le délégaé de l'évêque lui demandait son avis, elle le donnait et en déduisait les raisons ; ensuite elle retournait à sa prière, demandant à Dieu de maintenir l'œuvre qu'il avait créée, d'en perpétuer l'esprit, d'en renouveler la force.

Dieu entendit ses prières. Tous les problèmes qui avaient paru mettre en question l'avenir de la Sainte-Famille, furent heureusement résolus. L'union des Sœurs cloîtrées et non cloîtrées fut confirmée, Marthe et. Marie ne vivaient-elles pas ensemble? Si Marie aux pieds du Seigneur avait la meilleure part que personne ne pouvait lui ôter, ne soutenait-elle pas Marthe dans toutes les entreprises où cette dernière dépensait son activité ? Toutes deux, d'ailleurs, étaient au service du Seigneur Jésus, et dans la maison de Lazare, elles étaient sur un pied d'égalité. Les Sœurs cloîtrées et non cloîtrées de la Sainte-Famille eurent les mêmes Constitutions, le même genre de vie, le même costume. Le vœu de clôture seul mit quelque différence entre elles. Les unes et les autres purent entrer dans le conseil qui aide la supérieure; toutes concoururent à la nomination de ce conseil et à celle de la supérieure générale. L'égalité entre elles fut parfaite, et l'union aussi fut profonde. La Mère Emilie

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remercia Dieu de ce succès. Elle avait toujours pensé que les sacrifices des filles du cloître profitaient aux travaux des Sœurs occupées aux œuvres extérieures de miséricorde, et aidaient même ces dernières au milieu des dangers où les appelait leur vocation. Les écoles étaient sorties naturellement, pour ainsi dire, du cloître de la Sainte-Famille, elles étaient comme l'épanouissement de la sève que la clôture avait amassée dans l'institut. En conservant la racine, on devait espérer que les rameaux seraient toujours vivaces et féconds.

Avec la clôture, on maintint aussi dans l'institut toutes les autres pratiques si précieuses à la Vénérable Mère. La pauvreté et la mortification restèrent rigoureuses ; peut-être, cependant, reçurentelles l'une et l'autre un peu d'adoucissement. La santé des Sœurs, les travaux auxquels elles sont soumises, les fatigues des classes demandaient ce ménagement. La Mère Emilie l'avait reconnu. L'abandon à la diviue Providence fut toujours le môme; toutefois on fixa quelques règles réclamées par la prudence. Les maisons secondaires qui ne pouvaient se suffire à elles-mêmes , durent être fermées; les fondations nouvelles devaient présenter aux Sœurs les ressources nécessaires pour le logement, la nourriture et le vêtement. C'est ce que demandait saint Paul.

On peut remarquer dans l'histoire des œuvres de charité et de piélé comme deux phases bien dis-

tinctes. Dans les premiers temps, une œu^Te bénie du bon Dieu cbercbe sa voie, pour ainsi dire, triomphe avec effort des obstacles, s'épanouit dans une explosion de zèle qui soulève les courages et les emporte au delà des lois communes : c'est le temps des prodiges, temps où la protection divine répond à toutes les hardiesses de ses enfants. On sait combien de merveilles la Providence a déployées dans les origines des diverses congrégations religieuses. Ces merveilles ne doivent pas durer toujours; elles sont plus tard remplacées par des grâces aussi précieuses et moins singulières aux yeux des hommes. L'esprit d'enthousiasme fait place à un esprit de perpétuité accessible désormais aux règles de la prudence que les premières inspirations étaient moins disposées à considérer. Le bon Dieu ne travaille plus les cœurs de la même façon ; il ne les solhcite plus à sortir des voies connues; il ne les éprouve plus en leur proposant des entreprises et en laissant s'amasser devant le but qu'il leur fait entrevoir, tous les obstacles dont rhomme et les démons peuvent disposer ; il n'excite plus les courages à tout renverser par un effort violent et transporté. Les choses désormais ont leur voie. Les obstacles sont renversés; le canal par où les grâces doivent se répandre au miheu des hommes est ouvert, les eaux qui descendent du Ciel ont désormais leur ht sur la terre ; elles le remplissent, y circulent librement, doucement.

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sua-vement, portant la fraîcheur ei la fécondité dans tous les endroits que la Providence a désignés, et se répandant chaque jour davantage par une force d'impulsion, qui paraît naturelle parce qu'elle est calme, qui n'en est pas moins toujours divine et surhumaine. C'est la même inspiration qu'aux premiers jours; ce sont les mêmes eaux aussi salutaires, aussi rafraîchissantes, aussi pures ; elles ne bouillonnent plus sous l'effort de la Providence, elles s'écoulent par une pente désormais connue et marquée.

11 semble qu'avec les Constitutions nouvelles, la Sainte-Famille entra dans cette seconde phase de la vie des congrégations. Elle assura son avenir. La Mère EmiHe le comprit. Elle reçut ces nouvelles Constitutions avec reconnaissance. Elle y retrouvait son inspiration, l'esprit même de M. Marty. La pratique des vertus qu'elle aimait particulièrement y était réglée conformément à la sagesse. L'expérience lui avait appris, et les communications qu'elle avait avec Dieu lui avaient fait comprendre depuis longtemps qu'on ne pouvait pas faire entrer dans une règle destinée à être praticjuéo par plusieurs et surtout à se perpétuer, des inspirations particulières que la Vénérable avait pu mettre à exécution ellemême, ou que peut-être, dans les commencements, elle aurait voulu introduire dans le régime de la congrégation. L'austérité do la vie, la pratique des œuvres de miséricorde, une exacte pauvreté, une

sévérité extrême dans les relations extérieures, restèrent les caractères disLinctifs de la Sainte-Famille. Les traditions de la Mère Emilie furent maintenues ; elles persévérèrent. La Sainte-Famille, entre tous les instituts religieux, se distingue par une profession spéciale de la pauvreté, par un amour particulier de la clôture. Si toutes les Sœurs ne font pas ce vœU;, toutes au moins doivent en avoir Fesprit. Les Sœurs non cloîtrées ne sortent pas sans l'autorisation de leur supérieure. Elles ne se répandent pas en visites inutiles ou en devoirs mondains ; elles sortent uniquement pour les besoins des malades et des pauvres, ou pour visiter Notre-Seigneur Jésus-Christ. Avant de sortir, elles ont besoin de se recueillir, d'offrir à Dieu les démarches qu'elles vont faire et de lui demander de les bénir. Elles doivent encore se recueillir en rentrant, s'examiner sur les fautes qu'elles auraient commises au dehors et en demander pardon à Dieu. Ce sont, on s'en souvient, les pratiques de la Mère Emihe quand elle-même se rendait au parloir. En plaçant sur un pied d'égalité parfaite les Sœurs cloîtrées et non cloîtrées, tandis que ces dernières, d'après leur origine et les coutumes de l'institut, avaient jusque-là été laissés dans une sorte d'infériorité, les nouvelles Constitutions achevaient Fœuvre de la Mère Emilie.

Cette sainte femme, par la seule force de son inspiration et avec le secours de la grâce divine,

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par un chemin d'obéissance et de douleurs, était parvenue à créer un institut jusqu'alors inouï, qu'on voit vivre, agir, se répandre et prospérer aujourd'hui, mais dont le dessein est trop parfait pour être une conception humaine. Il semble que la Mère Emilie ait pris ce qu'il y avait d'excessif et de pénible dans chacun des ordres qui l'ont précédée pour en faire le devoir de ses filles : la pauvreté et la clôture des Carméhtes, le dévouement aux pauvres et aux malades des Sœurs de Saint- Vincent-de- Paul, la vocation à l'enseignement des dames du Sacré-Cœur; elle combina les fatigues des unes avec les mortifications des autres pour en former une seule obligation. Il faut bien répondre à Tamour du luxe, à la soif de l'or, à l'égoïsme prodigieux de nos jours, à l'attache inconcevable de tous les esprits aux biens de la terre ; il ne faut pas s'étonner que la Providence suscite les exemples que la Sainte-Famille et quelques autres instituts de ces derniers temps, comme les Petites-Sœurs des pauvres, par exemple, donnent au monde. Ces pratiques excessives, si on peut parler de la sorte, de pauvreté et de charité, sont nécessaires pour panser les plaies que la prétendue civilisation moderne a apportées au monde en relâchant les liens de la famille; elles sont encore nécessaires pour rappeler aux esprits qui n'en veulent plus, les déhces divines et ineffables de l'abnégation et du sacrifice.

Le l^"" septembre 1846, les nouvelles Constitu. tions de la Sainte-Famille furent promulguées. 11 serait inutile de les analyser. Nous en avons dit assez en disant qu'elles confirmèrent et sanctionnèrent les règles de vie que la Mère Emilie avait données à ses filles. D'abondantes bénédictions se répandirent sur cet ouvrage. L'esprit de charité, qui relia les deux catégories de Sœurs, cimenta l'union de la Congrégation, Une nouvelle effusion de grâces renouvela et ranima son zèle. La Mère Emilie reçut sa part personnelle des faveurs célestes. Elle ressentit les consolations dont elle avait toujours joui dans le travail des fondations : « et, dit-elle dans les documents qu'elle remit à son confesseur, lorsque les nouvelles règles furent promulguées, Dieu me fit la grâce de me donner une entière paix. » Du sein de cette paix, elle vit ses filles marcher hardiment vers la perfection dans la voie qu'elle-même leur avait tracée.

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