‹ Vie de la vénérable Mère Émilie de RodatChapitre 34 sur 36 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Comraeat savent mourir les amis du bon Seigneur Jésus.

La Vénérable Mère Emilie avait toujours eu une santé chétive, et depuis longues années déjà elle avait des infirmités considérables : le délabrement de son estomac et son dégoût de toute nourriture augmentaient à mesure qu'elle avançait en âge; mais rien n'était capable d'arrêter ses travaux. La Congrégation prospérait par ses soins. Elle comptait cinq maisons cloîtrées, trente-deux maisons d'écoles et d'œuvres extérieures de miséricorde (1);

(I) Il n'esf pas inutile de donner ici la liste des fondations de la Sainte-Famille.

1816. Villefranche de Rouergue, maison mère. 1822. Aubin (Aveyron), maison cloîtrée.

\832. Livinhac (Aveyron), maison cloîtrée. 1834. Vialarels (Aveyron), maison non cloîtrée, transportée

ensuite à Decazevillc.

— Lassouts (Aveyron), maison non cloîtrée.

elle instruisait environ cinq mille enfants; près de dix-huit cents recevaient rinsiruction gratuite; cent vingt orphelines étaient adoptées. Les Sœurs

1835. Figeac (Lot), maison cloîtrée.

— Saint-Beauzély (Aveyron), maison non cloîtrée.

— Firmy (Aveyron), maison non cloîtrée.

1836. Lugan (Aveyron), maison non cloîtrée.

1837. Montbazens (Aveyron), maison non cloîtrée.

1840. Cadour (Aveyron), maison non cloîtrée.

— Rieupeyroux (Aveyron), maison cloîtrée, convertie deux

ans après en maison non cloîtrée.

— f ons (Loi), maison non cloîtrée.

— Laguépie (Tarn), maison non cloîtrée.

— Lanuéjouls (Aveyron), maison non cloîtrée.

1841. Parisot (Tarn-et-Garonne), maison non cloîtrée.

— Saiflt-Salvadou (Aveyron), maison non cloîtrée.

— Montauban, faubourg Sapiac (Tarn-et-Garonne), maison

cloîtrée.

— Orlhaguet (Aveyron), maison non cloîtrée.

— Caylus (Tarn-et-Garonne), maison non cloîtrée.

1842. Montauban, faubourg Yillebourbon, maison non cloîtrée,

convertie en maison cloîtrée, 1866.

— Caussade (Tarn-et-Garonne), maison non cloîtrée.

— Verfeil (Tarn-et-Garonne), maison non cloîtrée.

1843. Elbes (Aveyron), maison non cloîtrée.

— Asprières (Aveyron), maison non cloîtrée.

1844. L'Hospitalet (Aveyron), maison non cloîtrée.

— La Bastide-Saint-Pierre (Tarn-et-Garonne), maison non

cloîtrée.

1845. Senouillac (Tarn), maison non cloîtrée.

— Maison du Refuge à Villefranche.

1846. Paulhe (Aveyron), maison non cloîtrée.

— Najac (Aveyron), maison non cloîtrée.

1847. Camai'ès (Aveyron), maison non cloîtrée.

1848. Saint-Amans-des-Gots (Aveyron), maison non cloîtrée.

1849. Finhan (Tarn-et-Garonne), maison non cloîtrée.

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de la Sainte-Famille se portaient, en outre, avec allégresse à toutes les œuvres de charité qui se se présentaient ; elles gouvernaient huit salles

1851. Besonnei'Aveyron), maison non cloîlrée.

1852. Valence d'Agen (Tarn-eL-Garoune), maison non cloîlrée.

Des salles d'asile ont été ouvertes à "Villefranche C1841); à Montauban, faubourg Sapiac (1843); à Caylus (1843); à Montauban, faubourg Villebourbon (1849) ; à Camarés (185!) ; à Decazeville (1851); à Valence d'Agen (185-2) ; à l'Ilospilalet (!852).

Les Sœurs de la Sainte-Famille desservent en outre les trois bureaux de bienfaisance de Fous, de Caylus et Valence d'Agen.

Depuis la mort de la Mère Emilie, la Sainte-Famille a fondé des maisons non cloîtrées dans les paroisses suivantes :

1853. Faudoas (Tarn-et-Garonne).

— Viviez (Aveyron).

1854. Verlhac-Tescou (Tarn-ct-Garonne).

— Le Gua (Aveyron).

— Mansonville (Tarn-et-Garonne).

— Larrazet (Tarn-et-Garonne).

— La Chapelle (Tarn-et-Garonne).

— Cazals (Tarn-et-Garonne).

— Puylaroque (Tarn-et-Garonne).

Des salles d'asile ont été ouvertes dans les deu.x paroisses de Laguépie (Tarn) et Le Gua (Aveyron).

Nous complétons cette liste des fondations par celles des mai sons établies depuis l'impression de la première édition de la Vie de la Révérende Mère Emilie.

Maisons non cloitrées dans les paroisses suivantes :

1855. Fayel (Aveyron).

— Espalais (Tarn-et-Garonne).

— Molières (Tarn-et-Garonnc).

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d'asile; elles faisaient la visite des pauvres et des prisonniers; dans quelques paroisses elles étaient chargées de distribuer les secours des bureaux de

1856. Aucamville (Tarn-et-Garonne).

— Reyniès (Tarn-et-Garonne).

1857. Sadirac (Gironde).

— Villefranche (Saint-Claire) : préservation et maison de re-

traite pour les Sœurs invalides : maison cloîtrée en 1877 . Le noviciat y a en outre été installé au mois de septembre 1876.

— Villebrumier (Tarn-et-Garonne).

— Moissac (Tarn-et-Garonne), convertie quatre ans après en

maison cloîtrée.

1858. Cahusac-sur-Vère (Tarn).

— Couthures-sur-Garonne (Lot-et-Garonne).

— Bournazel (Aveyron).

1859. Jegun(Gers).

— Cornus (Aveyron).

— Gages (Aveyron).

— Lacanau-du-Médoc (Gironde).

1860. Septfons (Tarn-et-Garonne).

— Montfort (Gers).

— Saint-Projet (Tarn-et-Garonne).

186). Saint-Roch (Aveyron).

— Donzac (Tarn-et-Garonne).

— Duras (Lot-et-Garonne).

— Siorac-de-Belvès (Dordogne).

— Auch (Gers).

1862. Rodez : maison du Bon-Pasteur, Refuge.

— Lanouaille (Dordogne).

— Yines (Aveyron).

— Tournecoupe (Gers).

1862. Cocumont (Lot-et-Garonne).

1863. Laatte (Haute-Garonne).

— Brasc (Aveyron). Â

— Saint-Porquier (Tarn-et-Garonne). ' ^

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bienfaisance; à Villefranche, elles tenaient la maison du Refuge. Partout norer la Sainte-Famille.

son du Refuge. Partout elles faisaient aimer et lio-

1863. Golfech (Tarn-et-Garoane).

1865. Moncrabeau (Lot-et-Garonne).

— Hourtin (Gironde).

— Marliel (Aveyron).

1866. Gastanet (Aveyron).

— Gastelsagrat (Tarn-el-Garonne).

— Camblanes (Gironde).

— Lacroix-Barrez (Aveyron).

— Montézic (Aveyron).

1867. Sainte-Geneviève (Aveyron).

— Lacapelle-Balaguier (Aveyron).

— Montlaur (Aveyron).

1868. Saint-Hippolyte (Aveyron).

— Coupiac (Aveyron).

1869. Vaiihourles (Aveyron).

— Tocane-Saint-Apre (Dordogne).

1869. Toulouse (Haute-Garonne), maison cloitréo en 1877.

— Sauveterre (Lot-et-Garonne).

— Béduer (Lot).

— Boisse-Penchol (Aveyron).

— Marmont (Aveyron).

1870. Fabas (Haute-Garonne).

— Brusque (Aveyron).

1871. Le Fousseret (Haufo-Garonne).

— Lamagistère (Tarn-et-Garonne).

1872. Saint-Grat (Aveyron).

1873. Sainte-Gemme (Gers).

1874. Wissous (Seine-et-Oise).

— Pradinas (Aveyron).

— Dunes (Tarn-el-Garonne).

— Mirabel (Tarn-et-Garonne)*

— Lunac (Aveyron).

Mais au milieu du succès de ces diverses œuvres et à travers les rayons de cette sorte de gloire charitable qui l'entourait, la Méi'e Emilie restait cette femme misérable que nous avons cherché à faire connaître, tourmentée de toutes manières, en proie aux perplexités et aux angoisses effrayantes où nous avons essayé de pénétrer.

Vers le mois d'avril 1852, une petite ulcération à Fœil gauche s'ajouta à toutes ses autres incommodités. Il ne semblait pas qu'il y eût là aucune gravité, et on eut beaucoup de peine à décider la Mère à consulter le médecin. Elle s'y résigna par condescendance; et, par obéissance, elle appliqua

1875. Cantoin (Aveyron).

— Pouslhomy (Aveyron).

— Anglars-dti-Rignac (Aveyron).

1876. Lacapelle-Bleys (Aveyron).

— Buzet (Haute-Garonne).

ISiK Taussac (Aveyron).

1878. Prévinquières de Rieupeyroux (Aveyron).

Des salles d'asile ont été ouvertes à Saint-Beauzély, à Caussade, à Espalais, à Moissac, à Saint-Amans-des-Cols, à Viviez, à Jegun, à Siorac-de-Belvès, à Golfech, à Montézic, à Montlaur, à Lanouaille, à Bezonne, à Sainte-Geneviève, à Gages, à Duras, à Wisous, à Saint-Salvadou, à Buzet, à Najac et à Firmy.

Orphelinats : à Villefranche maison mère, à Villefranche Sainte-Glaire, à Aubin, à Figeac, à Livinhac, à Montauban (faubourg Sapiac et faubourg Viliebourbon), à Moissac, à Catelsagrat, à Decazeville et à Toulouse.

Ce qui donne aujourd'hui (1878) un total de neuf maisons cloîtrées, et de cent vingt-neuf maisons d'école ou d'œuvres.

les remèdes prescrits. Les souffrances augmentèrent : la maladie empira. Les Sœurs alarmées auraient désiré une consultation de médecins ; la Vénérable s'y refusa. Comme on insistait, elle déclara cpie si on la tourmentait encore à ce propos, elle demanderait à -son supérieur la permission de quitter Villefranche et d'aller finir tranquillement ses jours dans une maison secondaire. Entièrement abandonnée à Dieu, elle voulait rester étrangère à tout; soumise à la volonté divine, elle se contentait d'embrasser ses décrets sur elle-même sans chercher même à les connaître. Quand on lui demandait des nouvelles de son œil : « Demandez à l'assistante, disait-elle, c'est elle qui sait cela et non pas moi. » Dès les premiers temps de la maladie, on crut cet œil entièrement perdu; la Vénérable Mère n'a jamais voulu s'en assurer; une fois seulement, par curiosité involontaire, elle essaya de l'ouvrir et de constater si elle voyait ou non; elle réprima aussitôt ce mouvement, se le reprocha et s'en accusa à son confesseur : « J'ai donné cet œil à mon Jésus, disait-elle, et j'ai eu Tair de vouloir le lui reprendre. »

Les forces delà Mère diminuaient; sa maigreur était excessive, le dégoût qu'elle éprouvait pour toute espèce de nourriture s'augmentait. Elle était heureuse de ses souffrances; elle y voyait une occasion de faire pénitence : « Personne, disait-elle à ses Sœurs, ne songe à me féliciter de mon grand

dégoût, qui me procure cependant la facilité d'expier mes péchés de sensualité. » Elle restait en tout attentive à se mortifier. Une de ses plus grandes afflictions était de ne pouvoir plus faire elle-même ses lectures habituelles. On les lui faisait, et elle choisissait de préférence les Sœurs dont la manière de hre était moins agréable.

Cependant la communauté tout entière s'alarmait de voir cet état de souffrance de la Mère; pour obtenir son soulagement, les Sœurs ne cessaient d'adresser à Dieu de ferventes prières. Elles eurent recours à Notre-Dame des Sept-Douleurs, suppliant son cœur maternel et transpercé d'intercéder pour des filles si cruellement menacées. Leurs larmes parurent exaucées un instant; quelque améhoration se fit remarquer dans l'état de la Mère Emilie : ses douleurs se calmèrent un peu; les filles se réjouirent et reprirent espérance. La Servante de Dieu toutefois ne voulut pas se remettre aux fonctions de sa charge de supérieure générale. Dès les premiers jours de sa maladie, elle avait remis tout le fardeau de la communauté et de l'institut entre les mains de l'assistante, ne se réservant pas d'autre occupation que le travail pour les pauvres et la propagation de l'œuvre de la Sainte-Enfance. Ce fut, dans ses derniers temps, sa pensée de prédilection. Les Sœurs qui ne la quittèrent pas déclarent qu'il est au-dessus de leurs forces de décrire tout ce que la Vénérable a fait dans ses derniers jours pour la

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Sainte-Enfance. « Je ne voudrais pas, disait-elle, qu'il y eût quelqu'un au monde qui aimât la Sainte- Enfance plus que je l'aime moi-même. Depuis que je connais cette œuvre, disait-elle encore, je comprends ce qu'éprouvent les avares à la vue de l'or. » La moindre aumône qu'on lui donnait à cette intention l'enivrait de bonheur; une image, un chiffon la rendaient heureuse tout un jour. Elle déployait tout son zèle pour faire connaître et aimer cette chère œuvre ; elle eût volontiers, disait-elle, donné sa vie pour en assurer le succès. La pensée qu'à sa mort les âmes des petits Chinois régénérés par les saintes industries de la Sainte-Enfance, viendraient accueillir son âme au seuil de l'éternité, la faisait tressaillir d'allégresse. Dès le commencement de sa maladie, toute conversation un peu sérieuse la fatiguait; mais quand il s'agissait de la Sainte-Enfance, elle ne tarissait plus en paroles, elle ne sentait pas la fatigue.

Vers le commencement de juillet, la Mère Emilie se trouva débarrassée de ses tentations, et son âme entra dans un état de paix. Dès lors, elle eut un pressentiment de sa fin prochaine, et sentit s'augmenter son attrait pour la retraite. Son confesseur pensa que tout en usant de la liberté que les Constitutions laissaient à la Supérieure générale de se reposer sur son assistante, la bonne Mère se tenait un peu trop à l'écart, 11 lui fit quelques observations; la Mère répondit qu'elle était disposée

;i faire tout ce qu'il voudrait, mais qu elle se sentait un attrait tout particulier pour se préparer à la mort. Le confesseur n'insista pas ; il lui recommanda seulement de se faire rendre un compte exact de l'administration. La Vénérable olDéit. Mais quelque temps après, dans une visite que le supérieur de la congrégation faisait à Villefranche, elle lui demanda d'être déchargée entièrement du gouvernement. Le supérieur aquiesça à sa demande dans l'espoir que le repos pourrait rétablir sa santé. 11 lui recommanda de se bien soigner, d'éviter les moindres occasions de fatigue; et il ajouta que dans l'intérêt de la congrégation, elle devait désirer de vivre encore et demander à Dieu de lui rendre la santé. « Je ne me sens pas d'attrait pour faire cette demande, répondit la Mère; je me sens, au contraire, attirée à m'abandonner entièrement à la volonté du bon Dieu. » Le supérieur respecta cet attrait. « Aban donnez-vous, lui dit-il; vos filles et moi, nous prierons pour la prolongation de votre vie ; vous ma Mère, offrez vos souffrances pour la prospérité de la congrégation. )> La mère fut très heureuse de la nouvelle charge qui lui était confiée. « Voyez, disait-elle gaiement à ses filles, voyez combien je suis heureuse! je n'ai plus d'autre emploi que celui de souffrir. » Quand l'assistante venait quelquefois lui demander des conseils, lui proposer des afiaires, la Mère suppliait : « Laissez-moi avec le bon Dieu, disait-elle, je suis si bien avec lui! »

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Le 3 septembre, comme la Mère était au confessionnal, le confesseur trouva en elle quelque chose d'extraordinaire : sa voix, son maintien, toute sa personne le frappèrent. Il ne s'expliquait pas ce que ce pouvait être; et, avant do donner l'absolution, il resta quelques instants absorbé dans ses propres pensées, réfléchissant sur les causes de l'état singulier où il voyait sa pénitente. Il ne se doutait pas que c'était la dernière fois qu'elle venait se confesser à cette place, oîi elle se présentait tous les jours depuis déjà treize ans. Le lendemain, au moment de la messe, on vint lui dire que durant la nuit la Mère Emilie, sur les instances de son assistante, avait consenti à prendre quelque chose, et qu'elle ne descendrait pas pour faire la sainte communion. Le soir du même jour, la Mère exprima le désir de recevoir les derniers sacrements. Elle disait que cela ne la ferait pas mourir et lui procurerait la joie de s'unir à son .Sauveur. Le 5, après avoir entendu sa confession, le confesseur lui demanda si elle désirait être administrée. « Oui bien, répondit-elle, ne me laissez pas mourir sans me donner l'extrême-onction. » Elle voulait demander pardon à toutes ses Sœurs des scandales qu'elle leur avait donnés, des peines et des chagrins dont elle avait été la cause. « J'ai été si orgueilleuse ! vous le savez, mon Père, » disait-elle. Le confesseur lui représenta qu'elle était fatiguée, et se chargea de dcm uidcr pardon aux Sx'urs en

son nom. C'était rendre service à la malade de de lui ôter toute préoccupation dans un instant où elle serait si aise d'être entièrement à son Epoux. D'ailleurs elle n'aurait ])U se faire entendre de toutes les Sœurs qui assistèrent à l'administration des derniers sacrements. Elles étaient en très grand nombre, en effet, à Villefranche. Les deux tiers de la congrégation s'y trouvaient réunis à l'occasion de la retraite annuelle, dont on faisait les exercices en ce moment. La Mère avait encore un scrupule : il lui semblait qu'elle ne devait pas rester couchée pour recevoir son Sauveur. » Est-ce assez respectueux? disait-elle; au moins j'aurai la force de me tenir assise dans mon lit. » Le confesseur, qui l,i voyait très faible, s'opposa à ce qu'elle fit aucun mouvement. « Comme vous voudrez! » réponditelle. Elle demanda pardon d'avoir refusé la visit ■ des médecins; elle était persuadée de l'inutilité des remèdes : « Néanmoins, disait-elle, je suis prête à faire tout ce qu'on voudra. » Le confesseur apporta le s:iint viatique, et il présenta d'abord le crucifix; la Mère voulut en baiser toutes les plaies, et le lit avec une telle afiection, qu'elle tira les larmes des yeux de tous les assistants. Lorsque le prêtre s'approcha du lit tenant entre ses mains la sainte Hostie, la pauvre malade fit un mouvement pour se soulever; elle se recoucha tout aussitôt à la prière de l'assistante. La communion faite, le confesseur lui demanda sa bénédiction pour toutes ses filles

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présentes, absentes et à venir. Elle leva la main, et les bénit avec une bonté et un bonlieur inexprimables. Elle chargea ensuite son assistante d'assurer tous les amis et bienfaiteurs de la congrégaiion qu'elle les avait tous présentés à Notre-Seigneur à sa communion. En recevant le saint viatique, la Vénérable Mère Emilie avait demandé une grâce qui avait été accordée à une de ses filles, la supérieure du Refuge morte trois mois auparavant. Cette grâce infiniment précieuse était de faire la sainte communion sans être à jeun. M^' Févêque de Rodez autorisa le confesseur à donner à la Mère Emilie la sainte Eucbaristie tous les deux jours.

Tous les jours de la maladie, d'ailleurs, le confesseur entrait dans la chambre de la Mère pour entendre sa confession et lui donner l'absolution. Le 6 au matin, elle demanda qu'on lui appliquât l'indulgence plénière. «Pensez-vous mourir bientôt, ma Mère, lui dit son confesseur ; avez-vous jamais demandé à Dieu de mourir un jour plutôt qu'un autre? — Non, dit-elle; mais mon estomac refuse tout, et il m'annonce que je dois bientôt mourir. » Elle parla ensuite du gouvernement de la maison, recommandant au confesseur d'aider celle qui la remplacerait dans sa charge. Comme le confesseur lui demandait si elle n'avait pas encore quelque désir à exprimer : « J'en ai un, dit-elle; mais vous savez combien je dois me méfier de mes propres lumières. Je désirerais, si Monseigneur et mon su-

périeur général le jugent à propos, que les Gonstif 11 Lions de la Sainte-Famille fussent approuvées à Rome. »

Le 6 au soir, on lui appliqua l'indulgence in articulo mortis; ensuite le confesseur lui demanda si elle avait confiance en Dieu. « Vous m'avez dit que le bon Dieu me prendrait, je le crois fermement. — Vous faites bien à Dieu le sacrifice de votre vie? — Oh! oui certainement, je ne désire que l'aimer et m'abandonner à lui. — Comment vous trouvezvous? — Je suis bien faible; mais j'ai la confiance qu'à mesure que le corps s'affaiblira, l'âme se fortifiera. » Elle répondit ainsi à tout, avec un calme, un désir de la mort et une patience inefi'ables. Sa confiance aussi était inébranlable. « Je ne crains rien, disait-elle à ses sœurs, mon confesseur m'a dit que j'irais au ciel; je le crois. » Le 7 au matin, après avoir entendu sa confession, le confesseur, qui, comme nous l'avons dit, lui avait, depuis cinq ans environ, ordonné, d'après l'avis des supérieurs ecclésiastiques, de donner tous les renseignements nécessaires à faire connaître sa vie, et avait déjà obtenu d'elle des récits de sa jeunesse et de son intérieur, le confesseur lui demanda si elle était certaine de n'avoir plus rien à révéler. La Mère répondit qu'elle aurait encore bien des choses à dire, et qu'elle désirait surtout faire connaître sa jeunesse et les divers écueils où elle avait failli faire naufrage, afin que son exemple put servir d'enseigne-

ment aux jeunes personnes. Le confesseur écrivit alors sous sa dictée plusieurs pages. Il lui demanda ensuite la permission de révéler tout ce qu'il savait d'elle par la confession, qui pourrait être utile à la gloire de Dieu et propre à l'édification des religieuses et des fidèles. « Vous savez, mon Père, répondit-elle, combien j'ai été éloignée d'attirer l'attention sur moi; cependant, si vous le voulez, je me soumets. Je lève le sceau de la confession, ajouta-t-elle; mais à condition que vous direz tous mes péchés, »

Elle avait aussi manifesté le désir d'être enterrée comme une simple Sœur : « Si Dieu voulait qu'il en fût autrement ? lui dit le confesseur. — Que sa sainte volonté se fasse, » répondit la malade avec résignation.

Le 7 au soir, après avoir fait la sainte communion, elle pria le confesseur de lui faire la recommandation do l'âme. Elle se sentait sifaiblë, qu'elle se crut au point d'expirer. Les Sœurs craignaient qu'elle ne passât pas la nuit. Cependant, au milieu de cette extrême faiblesse, toutes les pensées de la Mère étaient aux choses divines, et l'anéantissement de la nature ne pouvait la séparer de cette contemplation. Elle s'endormit en considérant la sainte Vierge à son berceau. Dans la nuit elle se réveille, demande l'heure : on lui dit qu'il est minuit, et, reprenant tout de suite sa contemplation : « Oh ! qu'elle est petite, dit-elli', qu'elle est petite ! Les anges autour

cFclle sont bien embarrassés ; ils voudraient lui chanter un cantique, et ils n'en trouvent aucun d'assez beau ! »

Pendant cette journée de la fête de la Nativité, les Sœurs furent dans de grandes angoisses, et la ville de Villefranclie partagea leur anxiété. L'amour que la Mère Emilie vivait toujours eu pour la sainte Vierge, faisait supposer qu'elle avait demandé au Seigneur Jésus la grâce de mourir dans un jour consacré à sa Mère. La joie fut donc grande, quand on s'aperçut que les forces de la Mère Emilie se ranimaient un peu. Elle put sans aucune fatigue, pendant plusieurs heures de suite, dicter encore à son confesseur des renseignements sur sa vie. Elle continua les jours suivants. On crut que Dieu s'était laissé toucher, la communauté se berça de l'espoir de conserver encore sa tendre Mère. L'illusion ne devait pas être de longue durée. Les souffrances, d'ailleurs, n'avaient point cessé.

Â.U miheu de l'épuisement de son corps et dans la paix de son âme, elle n'oubliait pas les pauvres. Elle chargea l'assistante de recommander aux Sœurs du conseil ceux de la ville qu'elle secourait, et les désigna par leurs noms. Elle demanda qu'on admît au postulat une orpheline de la maison et une autre jeune personne qu'on avait cru devoir refuser. Elle n'oublia pas le Refuge, et exprima le désir que la maison mère portât toujours à cet établissement la plus grande affection. Le confesseur lui disait que

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lorsqu'elle serait dans le ciel, elle pourrait s'intéresser à cette maison et lui êlre utile. Elle répondit ([u'elle ne craignait point, et que la Providence ne ferait pas défaut à cet établissement. Dans tous ces entretiens, son âme restait paisible ; pas un trouble ne venait l'agiter ; elle était dans la paix. « Ce n'est pas, disait-elle, que j'éprouve rien d'extraordinaire comme quelques-unes de nos Sœurs à leurs derniers instants ; mais je suis contente. » Sur la demande du confesseur, elle consentit à faire le sacrifice des joies plus abondantes que Dieu aurait pu lui réserver, en faveur des Sœurs de la Sainte-Famille, afin qu'elles fussent remplies de consolations pendant leurs maladies et surtout à l'article de la mort. Elle souhaitait sa fin ; mais, à l'exemple de saint Martin, elle se soumettait à la volonté de Dieu et ne refusait pas devoir prolonger son travail et sa peine, a J'ai un très grand désir de mourir, disait-elle, néanmoins je lo iiiodère. » Elle s'inquiétait du bruit qui se faisait dans sa poitrine : « Gela, disait-elle, peut faire croire à mes Sœurs que je me plains. Je fais ce que je peux pour étouffer ces gémissements. » Le confesseur l'engagea à ne pas se violenter de la sorte et à agir tout naturellement. Elle demanda si elle pouvait se faire changer de position, et s'il n'étiit pas plus parfait de rester à la iiiéiiiu place, (luoiiju'ellc soiiifrît beaucoup. Le confesseur l'engagea à donner à son corps tout le sonlagcm(mt nécessaire pour laisser à son âme une

entière liberté. De son côté, le confesseur lui demanda si elle avait encore quelque recommandation à faire pour l'institut ; elle répondit que tout ce qu'elle souhaitait à ses Sœurs, c'était l'union et la charité entre elles. Elle ne cessait de s'occuper de ses filles, elles les voyait en particulier et leur donnait à chacune les conseils qu'elle croyait nécessaires. Comprenant le plaisir qu'elles avaient à la servir, elle fit dresser une liste pour qu'aucune ne fût oubhée, et afin que toutes pussent lui rendre quelque service, elle demandait à boire à tout instant.

Dans ces sollicitudes des derniers jours, la Sainte - Enfance revenait sans cesse. La Mère Emilie pria instamment l'aumônier de prendre cette œuvre à cœur et d'en parler aux exercices de l'archiconfrérie, le dimanche, à la chapelle du couvent. On ne peut se rendre compte delà joie qu'elle ressentit quand, par suite de ces recommandations, elle vit, le lundi, arriver une grande quantité de chiffons ; elle les fît déposer sur son lit et les étala aux yeux de l'aumônier, en lui faisant admirer tout ce queTon pouvait tirer de ces précieuses aumônes. Elle n'oubliait rien de ce qui pouvait stimuler le zèle en faveur de cette œuvre, qu'elle disait avoir aimée aussitôt qu'elle l'avait connue. Elle envoyait les Sœurs porter et faire voir, dans les maisons de Villefranche et des paroisses voisines, divers ouvrages qu'on lui avait adressés de Montauban et qui étaient destinés à la

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Sainte-Enfance. Elle s'occupait de distribuer les Annales; elle indiquait les personnes à qui il fallait les remettre, afin do leur faire connaître et aimer la Sainte-Enfance. Pour elle, elle ne tarissait point à exprimer sa reconnaissance envers Dieu de lui avoir fait connaître et goûter une pareille œuvre. Elle disait que parmi toutes les grâces qu'elle avait reçues, celle-là était une des plus précieuses. « Cette connaissance m'a donné beaucoup de consolations pendant les dernières années de ma vie, disait-elle à l'assistante ; mais plus encore depuis que je suis malade. Les âmes des petits Chinois, répétait-elle avec une sorte d'ivresse, vont, au moment de la mort, au-devant de ceux qui les ont aimés. Je recommande aux Sœurs des classes et des asiles d'être exactes à réclamer le sou tous les mois pour la Sainte-Enfance. » Elle voulait ainsi faire participer à son l)onheur les enfants de la Sainte-Famille.

Un jour, pendant que les Sœurs entendaient une instruction à la, chapelle, une orpheline parvint à pénétrer jusqu'à la chambre de la Mère ; les deux religieuses ({ui y étaient de garde la laissèrent entrer, et l'enfant, sans rien dire, vint se mettre à genoux au pied du lit de la malade. La Mère était en méditation, elle avait les yeux fermés ; quand elle les ouvrit, elle vit l'enfant en prière, la fit approcher à son chevet, lui parla avec effusion et l'engagea d'aller chercher ses compagnes. Elles arrivèrent en grande hâte. On sait quelle affection elles por-

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tuient toutes à leur Mère; elles connaissaient son cœur, et elles étaient toujours heureuses de la voir. Elles se mirent à genoux ; elles remplissaient la chambre. La Mère prit la parole: « Mes enfants, clitclle, je suis bien contente. » Son visage amaigri par la maladie, et où Ton remarquait déjà les ravages d'une mort prochaine, attestait par le rayon céleste qui l'environnait, par le sourire des yeux et des lèvres, toute la vérité de cette parole. « Je suis bien contente, répétait la Mère ; mais si vous voulez l'être à voire tour à l'heure de la mort, aimez la Sainte-Enfance et faites-la aimer de tout votre pouvoir. )/ Après cette rocommaudation, elle leva les yeux au ciel, éleva la main et bénit ses chères enfants au milieu de leurs larmes et de leurs sanglots.

Bien que la Mère sentît sa fin approcher, elle n'eût pas voulu sans permission se livrer aux épanchements de son cœur. Elle avait toujours eu un grand attrait pour le silence. Elle aimait cette vertu et n'aurait pas, à ses derniers instants, renoncé à la l)rdtiquer. Aussi avait-elle interrogé son confesseur, pour savoir si elle pouvait communiquer à ses Sœurs les bonnes pensées que Dieu lui suggérait durant k maladie. On l'avait engagée à parler avec simplicité, et à dire tout ce qu'elle jugerait convenable à Tédification et à la sanctification de ses filles. Elle ne craignait pas désormais de s'ouvrir soit avec son assistante, soit avec les Sœurs qui entouraient son

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lit. Toutes ses paroles étaient enflammées; c'étaient les soupirs d'un cœur qui aspire vers son Époux. La joie et le désir éclataient sur son visage. Elle demandait un jour à son assistante de prier pour lui obtenir la patience. L'assistante lui répondit que cela était inutile, et qu'elle ne manquait pas à pratiquer cette vertu dans ses souffrances. « Oh ! reprit la Mère, je ne parle pas des souffrances du corps ; mais combien en coùte-l-il }iour allendre le moment où l'Epoux viendra ?

Pendant toute sa vie, elle avait beaucoup craint la mort. Durant sa dernière maladie, cette crainte se changea en douce confiance." 11 m'en coulait beaucoup de tant craindre la mort, disait-elle ; à présent je n'ai pas la moindre frayeur. Au moment de la mort, on connaît le prix des grâces et la bonté de Dieu.»

« Ne pas se décourager, disait-elle encore à ses Sœurs, est le plus grand honneur qu'on .puisse rendre à Dieu ; quand on est tenté, rien ne fortifie comme de réciter quelques versets des psaumes ou quelijues autres passages de l'Ecriture sainte.

« Rien ne fait avancer une âme comme la simplicité il l'égard du confesseur. Ce qui m'a attiré le plus de grâces, c'est de n'avoir jamais vu que Dieu dans mon confesseur et de lui avoir toujours obéi aveuglément. »

« Toute ma vie, disait-elle encore, j"ai dit au hou Dieu de me donner son amour; mais depuis quelque

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temps je lui iv[tète sans cesso : Voire am jur, ô mon Dieu, votre amonr, à quelque prix que ce soit ! »

Les Sœurs recueillaient toutes ses paroles avec soin; elles étaient avides des derniers enseignements de leur Mère. Elles voulaient, autant que possible, participer aux grâces que TEpoux communiquait à celte âme, dont il s'approchait de plus en plus et qu'il élevait vers lui pour la ravir à la terre. Elle disait à une Sœur : « J'ai beaucoup craint toute ma vie ; maintenant je goûte une grande paix : le bon Dieu m'a fait tant de grâces ; il m'en fait tant, tant et tant, qu'il me recevra bien dans les bras de sa miséricorde. Toute ma vie, ajoutait-elle, j'ai beaucoup souffert ; à présent, je suis bien contente. Qu'on est heureux au moment de la mort, quand on a aimé le bon Dieu ! Quel calme ! quelle joie ! quelle différence avec les personnes du monde, qui offensent le bon Dieu sans y songer et qui ne l'aiment point! Ah ! mon père, disait-elle à son confesseur, allez dire aux gens du monde qui ne pensent pas à leur dernier moment, ({u'on n'apprend pas à mourir en deux jours. »

« N'ayez pas peur du bon Dieu, disait-elle à l'assistante; moi je l'ai beaucoup craint, et cette crainte m'a beaucoup fait souffrir. Aii ! si nous comprenions le prix (lu sang qui a coulé des plaies du Sauveur !

« Je suis comme saint Lidovine : je ne puis boug(M'; mais quelle différence de mon étal avec celui du Sauveur ! »

emimî: m: rodât. O^T)

EUo se plaignait d'ùlrc Irui» bi''ii soignéo ; ello disait souvent à son confesseur : « C'est bien pour moi que se vérifie la parole du Psalmisfe : Le Seigneur a lui-même remué son lit pour lui procurer quelque soulagement dans son infirmité. »

« Il est très essentiel, disait-elle à ses Sœurs, de ne prévoir ni la santé, ni la maladie, ni la mort. Dieu prend nos intérêts à proportion de l'abandon que nous lui faisons de nous-mêmes. » Et elle recommandait à son assistanîe : « Ne vous appuyezpas sur les hommes : leur appui et rien, c'est tout un. »

Elle trouvait beaucoup de consolation à dire avec David : -■< Je me suis couché, je me suis endormi, je rao suis levé parce que le Seigneur m'a soutenu. » Elle répétait avec une grande douceur ces autres paroles du Psalmiste : « J'ai levé les yeux vers la montagne pour voir d'où venait mon secours ! «

Elle conservait jusque dans l'étreinte delà mort les goûts qui avaient été la délectalion de sa vie, et comme touie l'otlention de son cœur avait toujours été au service de Dieu, elle trouvait de grandes consolations à savourer encore en mourant les plaisirs de sa jeunesse. Outre les paroles des psaumes, les vers des canti(iues lui revenaient à fespi-it : elle demandait à une de ses Sœurs si elle savait le canti(pie : Sc'Kjnour, qunnd de ma triste couche. « Oui, ma iMére, répondait la Sœur, et il est bien analogue à la ciiconslance. — Dites-le-moi donc, » disait la

Mère. Quand la Sœur fut arrivée à la strophe où le chrétien mourant s'écrie devant la justice de Dieu :

Mais mon courage m'abandonne, Et mes yeux se rouvrent aux pleurs, L'effroi, le trouble m'environne, Mettiez un terme à mes frayeurs.

« Ma Mère, ce couplet n'est pas pour vous, dit la Sœur. — Oh ! non certes, dit la Mère, il n'est pas pour moi ; je n'ai pas peur, je suis bien contente! »

C'était là son refrain continuel ; elle était dans des douleurs atroces où sa vie s'épuisait; mais l'âme, débarrassée de toute inquiétude, nageait dans les déhces. Le désir seul la faisait souffrir ; elle voulait s'unir encore plus étroitement à son Sauveur ; elle languissait après lui. En attendant la consommation de ses ardentes espérances, elle se faisait dire des cantiques sur le ciel. C'était là qu'elle habitait : c'était sur le ciel qu'étaient fixés ses regards. « J'ai bien peur, disait-elle à ses Sœurs en faisant })arfois un retour sur elle-même, j'ai bien peur (jue vous ne me laissiez longtemps en purgatoire ! » Après avoir reçu l'assurance qu'on prierait beaucoup pour elle, elle disait gaiement : « Nos Sœurs m'ont promis de ne pas me laisser en purgatoire. 11 y a société entre les saints du ciel et ceux de la terre, disait-elle encore ; au moins ne me regrettez pas, ajoutait-elle en souriant, je vous serai plus utile auprès du bon Dieu que je ne puis l'être ici. »

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Elle se faisait répéter et elle savourait particulièrement ces paroles d'un canti(jue :

Je ne veux rien et je veux toute clioso ; Jésus m'est tout, sans lui tout ne m'est rien. Oui, j'aurai tout, n'ayant aucune cliose, Si, perdant tout, j'ai cet unique bien.

Lorsque la Sœur avait fini, la Mère se tournait vers elle avec un sourire inetïable : « Oh ! disait-elle, que c'est joli ! » Elle prenait aussi plaisir à répéter et à entendre répéter ce passage des Constitutions données par M. Marty : « Si les Sœurs de la Sainte- Famille vivent de la foi, si elles font peu de cas des ressources humaines, s'abandonnant entièrement à la protection et à la conduite de Jésus, de Marie et de Joseph, ne songeant (|u'à éviter ce qui leur déplaît, elles n'auront rien à craindre, rien ni pour riiistilut, ni pour elle<-mèmcs, rien, ni du monde, ni du démon, ni de la naturcî, rien enfin, ni à la vie, ni à la mort! »

La Mère Emilie avait craint toute sa vie d'être à ses derniers instants un scandale pour les Stcurs; elle avait eu peur que les horreurs de cette mort, qui l'épouvantait tant à l'avance, no la jetassent dans le désespoir; elle était loin de voir se réaliser SCS chimériques frayeurs, dont l'ennemi avait si longtemps cherché à abuser son âme. L'état de pai.\ et de lumière annoncé par M. Marty était arriv(''. La sève de la nature, les fiunées de l'orgueil étaient

lout à luit dissipées. A ce moment solennel, la Mère, il est vrai, se fortifiait contre les dernières épreuves par tous les moyens en son pouvoir. Selon sa coutume, depuis treize ans, elle recevait l'absolution tous les jours; le jour de sa mort, elle lui fut répétée deux fois. Elle en avait besoin. Ses souffrances éiaient extrêmes; et comme Tennemi semblait n'avoir plus de puissance pour inquiéter cette âme, on eût dit qu'il s'acharnait contre le corps. La conversation de la Mère restait néanmoins toute au ciel; elle indiquait elle-même les les chapitres de V Imitation qu'elle désirait entendre et qui étaient appropriés à son état. Sa confiance était inébranlable. Elle passa la nuit du 17 au 18 septembre presque tout entière à penser à l'apparition de la sainte Vierge aux bergers de la Salette. « J'y ai trouvé une grande consolation, disait-elle le lendemain; quand la sainte Vierge est apparue aux enfants, elle pleurait; et moi j'ai la confiance, (juandje la verrai, de la trouver toute joyeuse. ».

Dans cette paix et cette espérance, elle restait strictement appliquée à remplir tous ses devoirs de religieuse. Ce n'était pas au moment de recevoir la couronne qu'elle pouvait renoncer à sa vocation. L'alarme n'était pas seulement dans la communauté, toute la ville s'inquiétait de la santé de la Mère Emilie; la porte du couvent était sans cesse assiégée. On ne s'entretenait que de ses vertus et (\v la perte (ju'on allait faire. Le 8 soptembre,

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comme nous avons dit, on avait partagé les angoisses des Sœurs, et on pensait généralement que la Mère irait ce jour-là rejoindre la sainte Vierge. Le 1?, jour de la fête du saint Nom de Marie, les angoisses se renouvelèrent. Elles étaient surtout vives parmi les membres de la famille de la Mère Emilie. Sa tante, auprès de laquelle elle avait passé quelque temps de sa jeunesse, eût désiré la voir encore une fois. La Mère Emilie avait avait toujours reçu do temps en temps les visites de M™^ de Pomayrols au parloir; il était naturel à cette dernière de souhaiter vivement dans ces dernières conjonctures, s'approcher du lit de son ancienne amie et de sa parente, pour recueillir au moins quelques paroles de sa bouche. M""^ de Pomayrols parla de son désir à l'aumônier de la Sainte- Famille. Celui-ci connaissait l'amour et le repect de la Mère pour la clôture. Rassura que. la seule proposition de l'enfreindre lui ferait beaucoup de peine, et qu'il fallait se garder de la lui porter. ^[me ([q Pomayrols n'insista pas : elle rabattit toutes ses prétentions à recevoir un souvenir de celle avec qui elle avait vécu autrefois. Une Sœur fut chargée de porter ce vœu à la Mère : « Ma Mère, lui dit-elle, ]\pne de Pomayrols désirait beaucoup vous voir; mais M. l'abbé lui a dit que cela vous ferait beaucoup de peine... » La Mère, contre sa coutume, interrompit brusquement. « Oh! oui, cela m'en ferait beaucoup, je ne veux pas qu'elle entre! — Ma Mère, M'"° do

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Pomayi'ols a fait le sacrifice de son désir; mais elle vous prie de lui donner une médaille. — Je suis bien aise qu'elle ait fait son sacrifice, reprit la Mère ; (litos-lui que le bon Dieu lui en tiendra compte, et qu'il lui accordera beaucoup de grâces. Pour des médailles, M. l'abbé veut-il que je lui en donne? — Oui, ma Mère ! — Eh bien ! je les lui donnerai ! »

13ien que le supérieur général l'eût autorisée à user pour elle-même de toutes les dispenses relatives au vœu de pauvreté qu'elle pouvait accorder à ses Sœurs, et qu'elle n'eût ainsi besoin d'aucune autorisation, elle avait scrupule d'envoyer aussi des médailles aux autres membres de sa famille. On lui dit que son confesseur le voulait. « Alors, je le ferai, » dit-elle. Elle persévéra jusqu'à la fin dans ce dépouillement de sa volonté propre; elle était tout entière à la famille religieuse que la Providence lui avait donnée. « Dites bien à nos Sœurs, répétait-elle, qu'une grande paix et les biens de Dieu dépendent d'un abandon entier, absolu, total dans l'obéissance. Dites-leur de bien aimer le bon Dieu; elles en seront récompensées à leur mort. »

Elle fit appeler plusieurs Sœurs, les unes après les autres, pour leur donner ses derniers avis, leur indiquer ce qu'elles avaient à faire pour se corriger de leurs défauts, et avancer dans la vie spirituelle. Elle parlait avec autant de calme et de présence d'esprit que s'il se fût agi pour elle de faire un

voyage de quelques jours. Elle n'ouljlii personne. Elle pria le supérieur de la communauté de Villefranche de lui donner sa bénédiction, et elle le remercia des peines qu'il avait prises pour elle- et }»ourla maison. Elle chargea son confesseur d'aller pour elle demander à l'ancien supérieur général de la congrégation, pardon de toutes les peines qu'elle lui avait données, de lui exprimer toute sa reconnaissance pour les nombreux et importants services qu'il lui avait rendus à elle-même et à l'institut tout entier, de l'assurer enfln qu'elle lui avait toujours conservé la plus sincère affection.

En remplissant ces devoirs envers le prochain, elle restait énergiquement fixée à ce qui était runi({ue vœu de son cœur. Le 17, elle eut plusieurs faiblesses; une entre autres fut extrême, et comme la Mère en sortait et reprenait ses esprits, elle vit entrer son confesseur; se tournant aussitôt vers lui, elle lui dit en souriant : « Il n'est pas encore venu! » Elle parlait ainsi de l'Epoux, son uniciue préoccupation.

Le 18 septembre, sentant ses forces s'affaiblir encore, elle demanda, après avoir reçu l'absolution, à renouveler ses vœux. Le confesseur le lui permit; joignant les mains, elle prononça d'une voix ferme la formule de ses cinq vœux. Le soir, elle demanda qu'on allumât un cierge bénit. Depuis plusieurs jours déjà, elle avait demandé que la connnunauté récitât [)i)urell(' les prières de la recommandation

de Tâme. Elle fit dire aux Sœurs, à l'obédience, de prier saint Joseph et les petits Chinois de venir la prendre. Elle ne pouvait plus faire aucun mouvement; les faiblesses se succédaient; elle restait calme et souriante, et ses regards semblaient dire à ses Sœurs : « Je vais bien ; n'ayez pas de peine. » Le 19, la sainte absolution lui fut renouvelée deux fois; il y avait à peu près vingt-quatre heures qu'elle n'avait fait aucun mouvement, lorsque, à une heure et demie environ, par un effort suprême, elle saisit le crucifix suspendu au chapelet qui était roulé autour de son bras gauche, le porta avec ardeur à ses lèvres, fixa des regards pleins d'amour sur rimage du Sauveur, baissa la tête et s'endormit dans le Seigneur,

C'était l'anniversaire et l'heure même de l'apparition de la sainte Vierge sur la montagne de la Salette.

Ceux qui connaissaient la dévotion de la Mère Emilie et sa confiance à Notre-Dame de la Salette, ne s'étonnèrent pas de cette précieuse et singulière coïncidence.

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