‹ Vie de la vénérable Mère Émilie de RodatChapitre 35 sur 36 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Vox Populi...

Quand la Mère eut rendu le dernier soupir, les Sœurs en pleurant lavèrent le corps. On la revêtit du cosLume de supérieure: le voile brodé d'une couronne d'épines, cette couronne portée si longtemps avec tant de courage ! fut posé sur la tête pour la dernière fois ; l'anneau de l'Épouse et la croix de la Mère brillaient au doigt et sur la poitrine de la morte. Elle semblait sourire à ses filles achevant sa dernière parure, celle dans laquelle elle se présentait aux anges. Les pauvres Sœurs avaient le cœur brisé ; la pensée que leur Mère veillait sur elles et était déjà dans la gloire, les consolait et les fortifiait, mais ne les empêchait pas d'éclater en sanglots.

Cependant la nouvelle de la mort de la Mère Emilie, répandue dans Villefrauche, avait été ac-

cueillie avec une sorte de sLupeur. » La sainte est morte! » disait-on de toutes parts; et il semblait que la ville eût perdu sa protection et sa force. Durant la vie de la Mère Emilie, on avait pu quelquefois critiquer ou railler; le respect le plus profond et le plus universel n'empêche jamais la malice humaine de se manifester par quelque endroit. Devant la mort, il n'y eut qu'un cri : « C'est une sainte ! » répétait-on. Tous les cœurs se sentaient inclinés à l'invoquer. Un mouvement unanime agitait la population. On voulait vénérer la sainte. On courut chez l'aumônier demander que le corps de la Mère Emilie fût exposé dans la chapelle extérieure du couvent. i< Nous ne répondons de rien, disait-on, si les religieuses n'acquiescent pas à ce désir unanime. » Les mêmes instances avaient lieu au parloir des religieuses. Les bonnes Sœurs, plus que personne, ressentaient cette impression de vénération et d'admiration pour leur Mère. Elles contemplaient son beau visage ravagé par les infirmités et les austérités, grave, souriant et tout empreint d'un calme et d'une joie célestes. Elles n'éprouvaient aucune impression de terreur ni d'effroi à l'approche de ce cadavre. Elles le gardèrent au miheu d'elles jusqu'au lendemain matin. Elles le portèrent alors, en pleurant et en priant, dans la chapelle du couvent.

Dès le matin, la foule en remplissait le vaisseau ; elle se pressait aux portes, obstruait le passage, et on

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fut obligé de fermer la chapelle pour pouvoir achever les préparatifs de l'exposition. Le corps, le visage découvert, fut déposé sur un lit devant la grille du chœur. Le peuple put alors manifester ses sentiments. Il mit un empressement incroyable à témoigner sa vénération pour celle que la voix publique proclamait la sainte avec insistance et enthousiasme. La chapelle du couvent ne désempht pas toute la journée ; il fallut avoir recours aux agents de la force publique pour mettre un peu d'ordre parmi la foule. Ceux qui étaient entrés dans la chapelle ne voulaient plus en sortir; ils voulaient rester en présence de ce corps et unir leurs prières à celles des rehgieuses agenouillées derrière leurs grilles. On se trouvait bien auprès de cette morte. Les enfants, que la Mère Emihe avait tant aimés, ne lui ménageaient pas les marques de leur amour. Ils entouraient le lit où reposait la Mère, baisaient ses mains et ses vêtements, et on avait peine à les écarter. Deux prêtres étaient sans cesse occupés k faire toucher au corps divers objets de piété, des médailles, des croix, des chapelets, des images, des livres. On épuisa rapidement tout ce que les magasins de Yillefranche contenaient de ces sortes d'objets. Chacun voulait posséder quelque chose qui eût touché ce corps déjà si vénéré. Ce n'étaient pas seulement les enfants et les personnes pieuses qu'entraînait ce sentiment, des militaires faisaient toucher leurs sabres; des hommes et des jeunes gens bien connus jiour

négliger ou même mépriser leurs devoirs religieux, suivaient l'impulsion générale, tenaient à approcher du corps de la Mère Emilie, à posséder quelque objet qui l'eût touché, et ne trouvaient pas superflu d'attendre longtemps pour entrer à leur tour dans la chapelle, s'agenouiller auprès de la Vénérable Mère et prier Dieu à côté d'elle. La bonne Mère, qui, toute sa vie, avait cherché à être ignorée des hommes, était exaltée par toutes les bouches. La ville de Villefranche n'avait qu'un sujet de conversation ; dans les lieux publics, dans les auberges, dans les cafés, on célébrait hautement les vertus de la Mère Emilie ; on s'entretenait de sachante; on déplorait la perte que l'on venait de faire.

Le lendemain était le jour des obsèques ; elles furent comme un triomphe. A voir tout le mouvement et toute l'émotion de cette ville, on n'eût pas dit qu'il s'agissait de l'enterrement d'une simple religieuse cloîtrée. Le tumulte était encore plus grand que la veille aux portes de la chapelle. Chacun voulait encore une fois contempler les traits de la Mère. On avait encore des objets à faire toucher à son corps. On pleurait; on priait. 11 était à craindre que le peuple ne se jetât sur le catafalque pour arracher les vêtements dont le corps était couvert et que chacun regardait déjà comme des reliques. Les barrières fléchissaient sous l'effort de la foule impatiente de s'approcher une fois, une dernière fois, de cette amie des pauvres, de cette fdle du bon Dieu,

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do cette épouse de Jésus-Christ. Il fallut céder et livrer les pieds et les mains de la Mère aux baisers et aux larmes de cette multitude. Elle ne cessa de témoigner de sa vénération jusqu'au moment où le clergé vint pour faire l'enlèvement du corps. Le service pour le repos de Tàme de la Mère Emilie eut lieu dans Tégiise paroissiale de Saint-Joseph. Le clergé des trois paroisses de la ville et celui des paroisses environnantes s'était réuni pour honorer les obsèques de la Mère. Afin de répondre à l'em- })ressement du peuple, avant d'entrer à l'église qui est toute voisine du couvent, le cortège fit un grand circuit parles boulevards. Les Sœurs de Charité de Nevers, qui desservent et dirigent divers établissements de charité de Villefranche, s'étaient réunies à la Sainte-Famille, et formaient avec les Sœurs non cloîtrées deux longues files, devant lesquelles marchaient les enfants privilégiées de la Mère, les orphelines de la Sainte-Famille, portant dans leurs mains des fleurs et des cierges allumés. Les diverses congrégations de Villefranche avaient voulu s'unir au cortège ; derrière le clergé, et entouré de cierges que tenaient les rehgieuses, s'avançait le corps de la Mère, porté par six de ses filles ; le visage de la Mère Emilie était découvert, elle avait un crucifix entre ses maius jointes; elle semblait sourire à tout ce peuple qui se pressait, qui priait, qui pleurait, ([ui la proclamait sa bienfaitrice, la sauvegarde et la force de la cité entière. Quoique les Sœurs n'eussent

adressé d'invitation qu'au clergé, les diverses autorités de Yillefrauche, le sous-préfet, le maire, les magistrats, suivaient le corps; ce n'était pas seulement un deuil de famille, en effet, c'était bien un deuil public, et toute la cité y prenait part; ses représentants étaient, avec raison, mêlés aux parents de celle qu'on pleurait ; il était naturel de rendre un hommage public à celle qui avait quitté sa famille pour se donner aux pauvres et embrasser toutes les misères dans sa charité.

Après la messe, on ramena le corps au couvent, l'empressement était le même ; il fallut plusieurs fois s'arrêter pour laisser au peuple la liberté de s'approcher, de faire encore toucher quelques objets, de contempler encore une fois celle que tant d'admiration entourait. Les Sœurs cloîtrées qui n'avaient pas accompagné le cortège, reçurent le corps de leur Mère dans la chapelle; les Sœurs de Nevers, les religieuses et les enfants de la Sainte-Famille y entrèrent seules avec le clergé; on récita les dernières prières et on introduisit le corps dans la clôture : ceux qui avaient droit d'y pénétrer le suivirent. Une fosse avait été préparée dans le jardin dès rehgieuses ; on différa d'y descendre le corps ; la bière ne fut fermée que le septième jour après le décès de la Mère. Ce fut un nouveau déchirement pour les Sœurs, quand il fallut mettre en terre leur trésor. Elles voulaient l'embrasser encore une fois et l'arroser de leurs larmes.

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Cependant la viMe de Yillefranche ne croyait pas avoir fait assez pour marquer sa vénération envers la Mère Emilie. La Sainte-Famille avait pourvu à l'enterrement de la fondatrice ; on songea dans la ville à faire célébrer un service solennel. Une souscription fut organisée, et le surplus de la collecte devait servir à soutenir les diverses œuvres de la Sainte-Famille. Les dons furent abondants : le premier octobre, on célébra dans la principale église de Yillefranche, au milieu d'un immense concoiirs de peuple, et avec toute la pompe qu'on put déployer, un service solennel pour le repos de l'âme de la Mère Emilie. Tout en se conformant aux usages de l'Église, les Sœurs étaient plutôt disposées à invoquer la Mère Emilie et à la prier qu'à supplier la miséricorde en sa faveur. On racontait tant de merveilles de sa vie ; déjà même, on commençait à dire que sa puissance n'avait pas été arrêtée par sa mort. Le Mère, assurait-on, continuait à venir au secours des pauvres et des malades. Dans le ciel, elle voulait encore exercera leur égard la charité dont elle leur avait donné tant de preuves sur la terre.

Une Sœur de la Sainte-Famille souffrant d'une surdité qui avait résisté aux divers remèdes qu'elle avait pu l'aire, avait porté à ses oreilles, aussitôt après le décès de la Mère, le doigt de la vénérée défunte, et commencé une neuvaine pour implorer son intercession ; avant la fin de la neuvaine, la Sœur s'était trouvée guérie. Une des élèves souffrait

trun rhumatisme aux mains ; elle fit toucher son chapelet au corps de la Mère pendant qu'il était exposé à la chapelle, et une de ses compagnes lui demanda pourquoi elle n'avait pas fait toucher ses mains. La malade, sans rien répondre, pensa en elle-même que cela eût été bien inutile. Au même moment, elle éprouva de vives douleurs dans ses membres infirmes : elle supposa que ce surcroît de souffrances pouvait être un châtiment de son incrédulité. Elle se rendit auprès du corps, et plaçant ses mains endolories sur les mains glacées du cadavre, elle demanda avec confiance à la Mère Emilie de lui obtenir au moins le soulagement de ce surcroît de douleur; aussitôt la douleur s'apaisa; et, sans être complètement guérie, l'infirme put vaquer à des travaux qui lui étaient interdits depuis longtemps.

Il y avait à la communauté de Villefranche une Sœur languissante déjà depuis quelque temps. La Mère Emihe avait consulté un médecin; mais la Sœur s'était abstenue de faire les remèdes prescrits. La Mère cédait assez facilement à ces sortes de répugnances; elle les avait éprouvées elle-même. La santé de la Sœur ne se rétabhssaitpas. Quelques mois après la mort de la Mère, la patiente faisant la sainte communion se sentit pressée d'avoir recours à l'intercession de la Mère Emilie. Dans la matinée même de ce jour, l'indisposition disparut; quelque temps après, la Sœur se croyant me-

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nacée de la voir reparaître, invoqua de nouveau la Mère Emilie, et se trouva bientôt complèlement guérie.

Trois mois environ après la mort de la Mère, une Sœur fut attaquée d'une maladie assez légère d'abord, qui dégénéra bientôt en fluxion de poitrine et se compliqua de fièvre d'une nature fort pernicieuse. L'état était grave, et la Sœur partagea la conviction de ses compagnes et crut que pour cette fois elle ne se relèverait pas. Un Père de la Compagnie de Jésus, donnant en ce moment la retraite aux pénitentes du Refuge, engagea la malade à invoquer la Mère Emilie, afin d'obtenir par son intercession une guérison que les remèdes paraissaient devoir lui procurer difficilement. La malade n'avait aucun attrait à faire une pareille demande, à moins, disait-elle, de l'ordre de nos bons supérieurs. L'ordre fut donné; et la Sœur s'ad ressaut à la Mère Emilie fit cette prière, ({u'elle renouvela plusieurs fois : « Ma bonne Mère, c'est vous qui m'avez placée dans mon emploi; vous savez combien il m'en a coûté de me charger d'un pareil fardeau. Si ma santé doit contribuer à procurer la gloire de Dieu et à exalter votre nom, si elle ne peut pas nuire à mon salut ni à celui des enfants que vous m'avez confiées, je vous conjure de m'obtenir ma guérison. » C'était sur les trois heures du soir ({ue la bonne Sœur priait delà sorte avec ferveur; à six heures, elle éprouva un redoublem("nt do SDuf-

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fninccs si violent qu'on eût dit qu'elle touchait à sa dernière heure. Elle demanda les secours de la religion, mais tout en les réclamant, elle avait la ferme confiance, disait-elle, que la Mère la guérirait. Elle s'endormit, et après une heure de sommeil, elle se réveilla sans douleurs, sans fièvre, calme, tranquille, ne ressentant qu'une grande faiblesse. Le lendemain matin, cette faiblesse avait assez complètement disparu pour que la malade put se lever, assister à la messe de la communauté et reprendre les travaux de son emploi.

Nous puisons le détail de ces faits dans les procèsverbaux d'une information ordonnée dès 1853 par M^'' l'évêque de Rodez. Ces divers événements sont attestés, sous la foi du serment, par les Sœurs qui ont reçu ces grâces. La protection de la Mère Emilie n'est pas d'ailleurs uniquement invoquée dans l'intérieur du couvent. Non seulement de Villefranche et du diocèse de Rodez, mais des diocèses voisins l'on vient prier sur le tombeau de celle qu'on appelle la sainte, solliciter des grâces ou témoigner de la reconnaissance. Le tombeau de la Mère Emilie avait été placé d'abord dans la clôture; mais à cause de la vénération qui poussait le peuple à désirer et à demander de s'approcher de de ce lieu qu'il croit privilégié, on transporta le le corps dans la chapelle du couvent . Là, l'accès est facile, et la vénération peut se satisfaire sans contrainte.

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On esl toujours jaloux, d'ailleurs, de posséder les objets qui ont appartenu à la Mère ou qui ont touché à son corps. On leur attribue des vertus particulières; dans les paroisses où sont établies les Sœurs de la Sainte-Famille, on vient souvent leur demander quelques-uns de ces objets pour les appliquer aux malades. Des guérisons instantanées et dérogeant aux lois de la thérapeutique, disent les médecins, ont souvent eu lieu. Plusieurs documents sur ces faits extraordinaires ont déjà été recueilhs par M^' l'évêque de Rodez. Des maux d'yeux, des douleurs aiguës ont été apaisés instantanément; des mères ont eu en abondance le lait que la nature leur avait refusé jusqu'alors ; d'autres ont été guéries subitement des douleurs et des plaies occasionnées par l'allaitement de leurs enfants. Du haut du ciel, la Mère Emilie n'oublie aucune des œuvres qu'elle a pratiquées durant sa vie; les Sœurs livrées au combat spirituel et éprouvées par les tentations ont trouvé la paix et le calme de leur âme en priant auprès du tombeau, comme autrefois en recevant les avis de la Mère. Il sei-ait inutile d'entrer dans le délail de toutes les circonstances extraordinaires par lesquelles le bon Dieu se plaît à entretenir la confiance des hommes dans l'intercession de la Mère Emilie. 11 faut néanmoins en citer quelquesunes.

Un vieillard de soixante-quinze ans souifraitdans la cuisse du vives douleurs qui ne lui laissaient de

repos ni jour ni nuit ; depuis un mois, il ne savait quelle position tenir : assis, debout, couché, ses souffrances étaient extrêmes ; tous les médicaments avaient été inutiles ; les médecins renonçaient à sa guérison; le grand âge du patient et la nature rebelle de la maladie (irritation névralgique du nerf sciatique) ne pouvaient laisser d'espérance. Mais quand les hommes ont épuisé toutes leurs ressources, le bon Dieu n'a pas encore dit son dernier mot. Le malade se fît recommander aux prières des Sœurs de Villefranche, leur demanda un objet ayant appartenu à la Mère Emilie. On lui donna le morceau d'une robe. Il l'appliqua sur la jambe avec une grande confiance, et se trouva guéri tout aussitôt. Il vint à Villefranche. « Montrez-moi, disaitil, le tombeau de cette grande sainte, je veux y réciter quelques Pater avec dévotion ! C'est une sain te ! » répétait-il sans cesse. Pour prouver la sainteté de la Mère Emilie, il sautait en présence du médecin auquel on l'avait conduit.

A Aubin, une femme atteinte de rhumatisme ne pouvait se tenir debout. La violence des douleurs avait contracté et fait replier une jambe que la malade ne pouvait plus étendre. Tous les remèdes avaient été inutiles; on n'avait plus aucune espérance de guérison, et on s'attendait à voir les douleurs s'étendre et envahir bientôt tout le corps. Dans cette extrémité et cette angoisse, la malade envoya demander à la supérieure do la Sainte-Fa-

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mille une médaille ayant touché le corps de la Mère Emilie. Pleine de conQance dans la puissance de la Mère, elle suspendit promptement cette médaille à son cou et sans délai se mit, avec plusieurs voisines et parentes qui se trouvaient en ce moment autour de son lit, à réciter cinq Pater et cinq Ave. Les prières n'étaient pas terminées, que, sans effort et sans souffrance, la malade put étendre la jambe, qui recouvra à l'instant le mouvement et la force. Le rhumatisme disparut en peu de temps et ne revint pas.

Une femtne de vingt-deux ans souffrait d'une incommodité aux yeux que lui avait laissée la petite vérole, qu'elle avait eue à l'âge de deux ans environ. Ses pauvres yeux étaient rouges, enflammés, ils pleuraient continuellement. Outre les souffrances qu'elle occasionnait, celle infirmité empêchait la pauvre femme de travailler autant qu'elle eût voulu et que ses besoins eussent réclamé. L'a supérieure d'une des maisons secondaires de la Sainte-Famille lui conseilla de faire une neuvaine et de se recommander à l'intercession de la Mère Emilie. La malade y mit toute sa ferveur; elle récitait tous les jours cinq Paler et cinq Ave. Durant cette prière, elle appliquait sur ses yeux un petit linge qui avait été à l'usage de la bonne Mère. Dès le premier jour, la malade éprouva une grande amélioration , qui alla croissant chaque jour de la neuvaine, comme l'eau dans le puits de la Mère Catherine de Beau-

mont (1), jusqu'à ce qu'enfin au dernier jour la guérison fut conaplète, les yeux rendus à leur état naturel et désormais sans aucune infirmité.

Une Sœur chargée de la direction de la salle d'asile à Yillefranclie, reçut un jour dans l'œil un éclat de fer incandescent. On la fit mettre au lit; deux heures après l'accident, la supérieure, levant la paupière de l'œil attaqué, vit sur l'iris une ampoule blanchâtre assez étendue ; elle crut Tœil perdu e^ en ressentit un vif chagrin. Elle alla au tombeau de la Mère Emilie, lui demander de Taider à accepter un pareil sacrifice. Comme elle était en prières, la pensée lui vint que si la Sœur, avec un grand esprit de foi, appliquait sur son œil un petit linge que la Mère Emilie avait elle-même porté sur son œil malade, elle serait sans doute soulagée. La Sœur, pendant ce temps, avait eu la même pensée, et priait l'infirmière de lui procurer ce morceau d'étoffe. On en fit l'application ; au bout de trois quarts d'heure, la supérieure, impatiente, revient visiter la pauvre souffrante. Elle lève la paupière, Tœil avait changé d'aspect; Tampoule était comme repliée et déplacée, l'iris était presque net ; les dou-

(1) La Mère Anne-Galherine de Beaumont était une des premières tilles de Saint-François de Sales. Sa vie se trouve au livre des Douze Mères de la Visilation-Sainte-Marie. C'est à Pignerol (jue se passa le fait du puits où l'eau reparut durant une sécheresse et élevait son niveau chaque jour de la neuvaine. (Voir le tome II des Serviteurs de Dieu.)

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leurs n'avaient pas diminué cependant. C'était le soir, on laissa la malade en repos. Elle souffrit toute la nuit des douleurs si vives et si poignantes qu'elles lui arrachaient des gémissements involontaires. Le malin, les souffrances parurent se calmer, le patiente s'endormit, et au lever de la communauté elle reposait encore; après la messe, elle était levée et courut se jeter dans les bras de la supérieure. « Notre Mère m'a guérie, » disait-elle. Elle fit voir son œil à ses compagnes; il était clair, sans aucune trace de brûlure ; la paupière seule paraissait encore enflammée, et cette dernière marque de l'accident disparut bientôt. On n'avait fait aucun remède; le médecin avait été appelé, mais n'était point venu ; on s'était, en l'attendant, contenté d'appliquer des compresses d'eau froide.

Nous ne voulons pas prolonger ces récits, qu'on pourrait multiplier longtemps encore. On comprend quelle sanction de pareils événements apportent à la pensée du peuple. La sainteté de la Mère Emilie n'est pas une chose contestable pour les habitants de Yillefranche et des environs. Ils diraient tous volontiers comme le vieillard guéri dont nous parlions tout à l'heure : C'est une sainte, ou il n'y en a pas ! Cette vénération est partagée par les enfants. Ils aiment à visiter le tombeau de la Mère Emilie et à y prier. Les petites filles marquent toujours une grande joie (juand elles parviennent à s'y glisser. Aussitôt (lu'cllcs y sont parvenues, elles se préci-

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})itenl à genoux, baisent la pierre avec dévotion, croisent les mains et se mettent à prier avec ardeur et piété. La Mère élève encore vers Dieu ces cœurs qu'elle a cherché durant toute sa vie à tourner vers le Ciel. On se garde, à la Sainte-Famille, d'exciter les enfants à cette dévotion. Les supérieurs ont défendu aux Sœurs d'entretenir les enfants qu'elles enseignent de leurs pensées sur la Mère. Mais les petites filles les partagent naturellement, pour ainsi dire : la vénération est trop grande d'ailleurs parmi les gens du peuple pour que les mères ne suppléent pas au silence des Sœurs. On a beau gronder les enfants lorsqu'on les trouve auprès de leur ancienne et vénérable auiie; on a beau se plaindre du tapage qu'elles font avec leurs sabots à la chapelle, elles ne se découragent point : elles vont avec précaution, prennent leurs sabots à la main pour ne pas faire de bruit, et vont visiter le tombeau de la bonne Mère. Quelque chose les attire autour de cette pierre. Il est vrai, comme nous avons dit, que du haut du ciel la Mère Emihe n'est pas indifférente aux demandes ni aux souffrances de ses chères enfants. A l'époque du décès de la bonne Mère, une petite fille de six ans, dont les yeux étaient en grand danger par suite d'une violente inflammation, fut guérie instantanément par l'application d'une médaille qui avait touché le corps de la vénérable Mère. Une autre enfant, de sept ans, regardée comme incurable par les médecins, fut pendant neuf jours

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portée tous les jours sur le tonibeau de la Mère Emilie : le mal diminua chaque jour; le neuvième, la guérison était complète. La môme chose arriva à une jeune fille de quatorze ans qui, n'éprouvant aucun soulagement des médecins, eut la pensée de recourir à l'intervention de la Mère Emilie.

Tous ces faits entretiennent la confiance ; la dévotion envers la fondatrice de la Sainte-Famille paraît se développer chaque jour. D'abondantes grâces spirituelles se répandent sur les âmes qui sollicitent l'intercession de la Mère Emilie. En présence de ces merveilles, ses filles surtout sentent se renouveler leur vénération. Dans leur reconnaissance et leur amour, elles attendent, espèrent et hâtent de leurs prières le jour où l'Église, répondant à leur vœu, cherchera à réunir les titres d'exaltation et de gloire de celle qui a tant aimé la vie humble et cachée.

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