MIRACLES EN FAVEUR DE LÂLIJ3ALA
Un jour que l'on devait payer à Gabra Masqal le Iribut qui lui tîlait dû comme roi, ceux qui élaienl chargés de percevoir l'impôt et de le lui remettre recueillirent plusieurs pois de miel et anivèrent sur le bord d'une rivière (qu'ils avaient à traverser). Le courant était très fort et les empêcha de passer, car c'élait pendant la saison des pluies [fol. 117]. Us restèrent donc sur le rivage en attendant que la crue eût diminué; mais, après avoir attendu quelque temps, ils se décidèrent à enlrer dans la rivière, parce qu'ils avuienl à cœur d'exécuter les ordres des anciens (de la ville), qui leur avaient recommandé de porter sans retard le tribut. Lorsqu'ils furent entrés dans l'eau el arrivés au milieu de la rivière, ils furent emportés par le courant, el laissèrent tomber leurs pots de miel. Ceux-ci furent poussés au milieu des pierres el entraînés au fond de la rivière. Ces hommes sortirent de l'eau à grand'-peine, retournèrent à leur village et racontèrent aux chefs toui ce qui s'était passé el comment ils avaient perdu leurs pots de miel lorsqu'ils avaient été emportés par le courant. Les chefs se rendirent aussitôt près de Lalibala pour lui faire part de celle affaire. Le roi ne montra aucun mécontentement ni la moindre contrariété à ce sujet, car il était doux comme la colombe et sage comme le serpent, ainsi que le recommande Notre Seigneur dans son Évangile : Soyez sages, dit-il, comme le serpent et doux comme la colombe. La sagesse s'entend des bonnes œuvres, comme le dit
saint Paul : Soyez sages envers vous-mêmes, envers vos âmes (?) el envers votre prochain . GabraMasqal était doux (?) , comme Je dit encore FApôtre des nations : Si quelqu'un pense qu'il est sage, c'est un insensé; qu'il devienne sage, car Dieu rend insensés les sages de ce monde.
Lors donc que les chefs de ce village annoncèrent à Lalibala la perte de ces pots de miel, il resta calme et froid et leur dit en plaisantant et en souriant : Si nous n'avons pas pu arracher ce miel à l'eau, c'est que l'eau a été plus prompte que nous à le saisir et l'a pris malgré nous. Et en l'entendant prononcer ces paroles en souriant, tous les courtisans qui étaient à ses côtés se mirent à rire en voyant que le roi n'était nullement chagrin. Les pots de miel restèrent pendant plusieurs jours cachés dans les flots, puis, lorsque la crue fut passée, l'eau devint plus limpide (blonde) et moins abondante, le sable apparut et l'on trouva les pots de miel intacts. Aucun d'eux n'avait été brisé par les pierres et les cachets posés sur les couvercles n'avaient même pas été touchés ni enlevés. Ceux qui les découvrirent appelèrent d'autres personnes pour leuraider aies porter chez le roi, et lui dirent : Voici, ô roi, notre seigneur, ces pots de miel qui avaient été engloutis dans [fol. 1 1 8] la rivière ; les pots n'ont pas été brisés et le miel y est encore, car le manteau de ta prière les a garantis ; quoiqu'ils soient restés dans l'eau tant de temps, les cachets du couvercle n'ont pas été touchés. Le roi dit alors : Voyons; et ayant vu cette chose étonnante et miraculeuse pour ceux qui l'entendront raconter, il s'écria : Gloire à toi, ô Seigneur, car il n'y a rien qui té soit impossible; ce qui est difficile pour les autres est facile pour toi; rien n'est au-dessus de ton pouvoir; puiss'adressant à ses courtisans : Voyez, leur dit-il, peuple de Dieu, nous avions voulu manger ce miel avant le temps et Dieu s'est servi de cette rivière pour nous en empêcher ; il l'a conservé
dans l'eau et maintenant que son heure est venue, il nous le rend après l'en avoir fait sortir. Remerciez-le de vous avoir accordé une telle preuve de sa faveur, car c'est pour vous que ce miracle a été fait et que l'eau n'a pas détérioré votre nourriture. — Alors ils dirent tous : Gloire à Dieu, le Seigneur des seigneurs, le roi des rois, qui t'a envoyé parmi nous pour que tu portes le poids de nos péchés; protégés par le bouclier de ta prière, nous espérons le salut dans le ciel et sur la terre, car tu observes la pauvreté et le jeûne comme les moines. — En entendant ses courtisans parler ainsi, Gabra Masqal leur imposa silence, car il délestait surtout les vaines glorifications de ce monde ; il aurait préféré livrer son corps aux flammes plutôt que de prêter l'oreille à une de ces louanges qui tuent l'âme de ceux qui les accueillent dans leur cœur. Lorsque ses courtisans le flattaient, il repoussait leurs flatteries et ne voulait pas les écouter, parce qu'il avait présents à l'esprit ces mots que le Christ dit à l'Église dans son saint Évangile : Malheur à vous qui écoutez les louanges que l'on vous adresse et les paroles flatteuses que l'on prononce sur vous, car c'est ainsi que l'on a traité ceux qui vous ontprécédés(?). Voyez donc, ô mes chers amis, les choses surprenantes que Dieu a faites pour Gabra Masqal, puisqu'il a ordonné à l'eau de lui obéir comme une servante obéit à sa maîtresse. C'est ainsi, en effet, que l'eau obéit à Gabra Masqal, puisqu'efle respecta les cachets placés sur les couvercles de ces pots de miel et n'en brisa pas un seul. Elle les garda soigneusement sur l'ordre de Dieu, pour conserver les biens de son oint et de son élu Gabra Masqal. Le torrent brise les pierres lorsqu'il les fait rouler les uns sur les autres et déracine les arbres, car le torrent est fort, mais celui qui trace une route au milieu des eaux est le vrai fort [fol. 119]; c'est lui qui a veillé sur ces pots de miel pour qu'ils ne fussent pas
percés el que les sceaux de leurs couvercles ne fussent pas endommagés. De même qu'il a préservé Jonas pendant son séjour dans le ventre du cétacé, de même il a garanti ces vases pleins de miel, par la puissance de la prière de Lalibala; que sa requête, son intercession, sa bénédiction et sa protection accompagnent toujours notre reine Walatta lyasus.
HUMILITÉ DE LALIBALA.
Une autre fois, ce fut un prodige d'humilité qu'accomplit Gabra Masqal. Quoique roi, il ressembla aux pauvres et s'associa à eux dans son mépris du monde. Ce n'était pas le manque de richesses qui le rendait ainsi, mais c'est pour conquérir le royaume des cieux qu'il se fit pauvre, tout en étant roi. Un jour, il fit préparer une table somptueuse, comme celle d'un roi, pour offrir un repas aux personnages de sa cour; il leur donna des mets exquis de toute sorte et, comme boisson, de la cervoise, afin qu'ils fissent une réjouissance. Quant à lui, il sortit de derrière son rideau, vêtu de haillons comme un pauvre et se rendit dans la pièce réservée aux pauvres, par un passage oii personne ne pouvait le voir; il entra et s'assit au milieu d'eux pour recevoir le pain des pauvres que, par son ordre, ses courtisans distribuaient aux indigents. Il employait tous les moyens pour se mortifier l'âme et le corps. Pendant qu'il était au miheu d'eux, un des serviteurs chargés de distribuer le pain aux pauvres passa près de lui, lui en donna un morceau et s'éloigna de lui, après l'avoir reconnu. [Un instant après], un musicien l'aperçut au milieu des pauvres et ayant vu que c'était le roi, il se mit à chanter en s'accompagnant de son instrument: « Tandis que les autres se dé-
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leclenl en mangeant de la viande de bœuf et en buvant de la cervoise, le roi est assis avec les pauvres comme un indigent. En entendant ces paroles, Gabra Masqal se leva aussitôt et passa derrière son rideau, vivement contrarié d'avoir été reconnu par ce musicien, car il tenait à accomplir ses bonnes œuvres à l'écart et en secret, comme le recommande Notre Seigneur dans l'Évangile : Que le bien que vous faites soit caché; que les hommes [/b/. 120] ne sachent pas que vous jeûnez; mais votre Père qui est dans les cieux vous verra. Gabral Masqal, en se nourrissant du pain que lui donnaient ses serviteurs, était placé près de son divin protecteur. 11 avait fait une œuvre admirable et difficile, puisqu'il s'était réuni aux pauvres, afin de gagner le royaume des cieux, en se conformant à cette parole du pontife du monde qui est Jésus-Christ : Bienheureux les pauvres d'esprit, carie royaume des cieux est à eux. Les prières et les requêtes de Lalibala montent jusqu'au sanctuaire du Très-Haut, en répandant une bonne odeur, comme un sacrifice d'encens, car elles sortent de la bouche du juste pour entrer dans le temple du prince des prêtres suprême, sans que personne puisse les arrêter, comme si elles étaient portées sur les ailes des humbles (?), parce qu'il s'est réuni aux pauvres.
Quanta nous, sinousn'avonspasàmangerdes mets exquis et des herbes fines que notre corps désire, nous ne pouvons pas nous en passer.une seule nuit ; si nous en trouvons, nous ne les quittons pas, et si nous n'en trouvons pas, nous tâchons de nous en procurer, car nous ne possédons pas l'ardeur de l'esprit qui fait jeûner, tandis que Gabra Masqal, quoiqu'il fût assis sur un trône, s'abstint de manger et de boire, pour le plaisir du corps, afin de se procurer des délices complètes dans les fêtes célestes qui n'ont pas de fin.
Que Noire Seigneur et Notre Sauveur Jésus-Christ nous admette à ce festin de noces, par la grâce de la prière de Gabra Alasqal, son oint, qui s'est astreint au jeûne pendant qu'il était roi et qu'il protège notre reine Walatlalyasusà tout jamais. Amen.
UN CHEF TRIBUTAIRE DE LALIBALA SE RÉVOLTE CONTRE LUI. MIRACLES DE LAUBALA.
Une autre fois, le chef d'une \ille de son royaume s'étant révolté contre lui, Gabra Masqal envoya son fils pour faire la guerre à ce vassal qui s'était déclaré son ennemi. Lorsque son fils arriva près de la ville de ce chef insoumis, ilcampa àun endroit situéau pied d'unemontagne (voisine), et détacha un officier avec une escorte pour lui proposer de faire la paix en ces termes : Mon père m'envoie vers vous pour vous offrir la paix et vous demander pourquoi vous vous êtes révolté contre lui ; pensez-vous que Dieu ne nous guidera pas et si c'est Dieu qui nous dirige, vous ne pouvez nous échapper si vous nous résistez. Mais le rebelle reçut par des injures l'envoyé du roi, comme autrefois Senakrem (Sennachérib), et lui dit : Je n'ai pas à faire la paix avecvotrepèreni avec vous; je ne vous crains pas[/o/. 121] et je ne repondrai pas à votre proposition. Quant à ce qui est d'échapper de vos mains, n'invoquez personne et sachez bien que vous ne pouvez rien contre moi. Si vous voulez que nous combattions, préparez-vous, j'en ferai autant et je viendrai vous trouver. Lorsque cette réponse fut rapportée au fils de Lalibala, il fit dire à ce rebelle : Que ce soit comme tu le désires; ce n'est pas moi qui te ferai la guerre, c'est le Dieu de mon père qui te livrera dans mes mains.
H8 VIE DE LALIBALA
Le jour suivant, ils se préparèrent au combat et vinrent camper vis-à-vis l'un de l'autre. Le fils du rebelle dit au fils de Gabra Masqal, roi des chrétiens : Quitte ton armée, moi je quitterai la mienne et nous combattrons tous les deux seuls. Le fils de Gabra Masqal lui répondit : Ne t'ai-je pas dit hier que je ne te fais pas la guerre avec ma propre force; Dieu traitera cette provocation comme il a traité celle de Goliath; quant à moi, j'irai te trouver avec la force de mon Dieu, comme David le croyant. A ces mots, il fit signe au fils du rebelle d'avancer, mais celui-ci lui dit en le narguant: Avance plutôt toi-même et, comme, le fils de Gabra Masqal marchait vers lui, il lui porta un coup, mais il ne lui fit aucun mal, parce que le javelot avait dévié, à la prière du roi Gabra Masqal. Car le roi Gabra Masqal, bien qu'il fût resté dans la ville de Roha, voyait tout ce qui se passait entre son fils et le fils du rebelle, non pas avec les yeux du corps, mais avec ceux de l'esprit. Quoique son fils fût loin de lui, dans le pays de ce chef révolté, à environ huit jours de marche, lorsque le fils de ce rebelle porta un coup à son fils, il le vit en esprit et fit cette prière : Garde-le, ô Seigneur, comme la pupille de ton œil et protège-le à l'ombre de tes ailes? C'est lorsqu'il eut fait cette prière que le trait lancé par le rebelle passa par-dessus la tête de son fils. Le fils de Gabra Masqal porta à son tour un coup au fils du roi rebelle et l'atteignit; le javelot entra dans le cou de ce dernier, sortit par la gorge de la longueur d'un empan, et le cloua sur la terre. Ainsi mourut cet orgueilleux ; quant au fils de Gabra Masqal, il fut sain et sauf, grâce à la prière de son père. Gabra Masqal vit ce rebelle tomber sous le coup de son fils et commanda à ses courtisans de pousser de grands cris de joie, parce que Dieu avait obtenu la victoire par la main de ses serviteurs et que Satan avait été vaincu avec ses partisans.
Après la morl du fils du roi rebelle, ses soldats prirent la fuite ; ceux du fils de Gabra Masqal se mirent à leur poursuite et les exterminèrent; ils firent prisonnier le père du jeune prince tué et l'amenèrent chargé de fers à leur commandant. Celui-ci, après avoir rétabli l'ordre, retourna près de son père et remit entre ses mains ce chef révolté qu'on lui avait amené enchaîné [fol. 122].
Mais lorsque Gabra Masqal qui était plein de miséricorde comme Dieu, le vit devant lui, il lui dit : Pourquoi t'es-tu révolté contre moi? Maintenant, je te pardonne ce que tu as fait, mais ne recommence plus cette mauvaise action; retourne dans ta famille et dans ton royaume.
Or cet homme était hautain et orgueilleux. Au lieu de remercier le roi en sortant de chez lui, il se mit à se moquer de lui et de sa cour. Que ces gens sont insensés 1 dit-il; je me suis révolté contre eux, Dieu m'a livré entre leurs mains et ils me renvoient ainsi sans me faire aucun mal ; s'ils n'étaient pas fous, ils m'auraient mis à mort. Puis, il sauta sur son cheval et se mit en route. Il y avait sur son chemin un arbre épineux; cet orgueilleux vint se frapper la tête contre cet arbre qui lui perça le front et il mourut sur-le^ champ. On rapporta au roi comment il était mort et, en apprenant cet événement, il dit : L'orgueil n'avait pas abandonné son âme, c'est pour cela qu'il est mort et parce qu'il nous avait haïs. Voyez, ô mes chers amis, etc.
Maintenant, je veux vous raconter un miracle que fit un jour Gabra Masqal. 11 y avait une femme riche qui, non contente de se gorger de la chair des bêtes à tous ses repas, voulut encore dévorer ses semblables par la médisance et accusa Lalibala d'un méfait, en blasphémant contre lui ; puis elle se mit à manger, mais un morceau de viande lui resta dans le gosier, sans pouvoir descendre plus bas ni remontet* plus haut. Arrêté au milieu de la gorge, il l'étranglait; ses
yeux sortaient presque de leur orbite par suite de la douleur qu'elle ressentait. Alors elle fit en elle-même cette prière : J'ai péché contre vous, seigneur Gabra xMasqal, oint du Seigneur. Je ne recommencerai plus désormais à réclamer contre vous. Je ne dirai plus de mal de vous mais du bien. A peine avait-elle terminé cette oraison mentale, que le morceau de viande qui l'embarrassait sortit de sa gorge avec un peu de sang et tomba à ses pieds.
Une autre fois ce fut un homme qui se mit à blasphémer contre Lalibala et à prononcer des injures contre lui. Sa femme lui dit : Ne t'emporte pas ainsi contre le serviteur de Dieu, qui est aussi son oint [fol. 123]. Mais il se mit en colère contre sa femme, puis il alla se coucher et s'endormit. Lorsqu'il se réveilla, il avait perdu l'usage de la vue. Il en fit part à sa femme qui lui répondit : Ne t'avais-je pas dit de ne pas blasphémer contre le serviteur de Dieu ; Dieu t'a puni d'avoir mal parlé de son serviteur, dans l'aveuglement de ton cœur, et il t'a rendu aveugle, afin que tu le sois intérieurement et extérieurement. Ne t'afflige jpas de la perte de tes yeux; afflige-toi plutôt à cause de ton âme, parce que tu seras condamné au feu de la géhenne si tu ne le repens pas. Car Notre Seigneurdit dans l'Évangile : Celui qui profère des blasphèmes contre le fils de l'homme sera pardonné, mais celuiqui blasphémera contre l'Esprit-Saint, n'aura pas de rémission dans ce monde ni dans l'autre. Ceux qui blasphèment contre le fils de l'homme, ce sont ceux qui injurient les gens qui n'ont pas été baptisés; et ceux qui blasphèment contre l'Esprit-Saint, ce sont ceux qui parlent mal des hommes qui ont reçu le Saint-Esprit par le baptême. Ne crois pas que dans ce cas ce soit aux hommes que tu t'attaques ; c'est au Saint-Esprit. C'est ainsi que cette femme réprimanda son mari, car elle était inspirée par l'Esprit-Saint.
Et maintenant, ô mes chers amis, que le blasphème ne sorte jamais de votre bouche contre un de vos frères chrétiens, car il a été engendré par l'Espril-Saint, el c'est pour cela que lorsque nous blasphémons contre un chrétien, c'est comme si nous nous attaquions à l'Esprit-Saint. Que Dieu nous garde donc d'une telle habitude, car saint Paul nous enseigne qu'il ne faut maudire personne, pas même Satan ; ce n'est pas pour que nous ayons des égards envers Satan qu'il nous enseigne cela, mais afin que nous nous abstenions de la malédiction à l'égard de nos frères et que nous ne nous y laissions pas entraîner