CONSTRUCTION DES ÉGLISES MONOLITHES; LEUR DESCRIPTION
Écoutez donc, ô mes chers amis, car je vais vous raconter comment ces églises furent extraites du sein de la terre par l'illustre et mémorable Lalibala et comment elles furent construites, sans charpente ni mortier, sans toit ni architraves. Avez-vous jamais entendu dire pareille chose, vu semblable merveille. Ce fut un trésor admirable, qui fut découvert par Lalibala, dans le cœur et dans l'espri t duquel il avait été caché par Celui qui a fait tout ce qui est sur la terre, le Créateur de toutes choses [fol. 124], qui a fait surgir le monde tout entier à l'appel de sa voix. Quand le moment de construire ces églises fut venu et quand Lalibala eut grandi en corps et en esprit. Dieu voulut révéler ce trésor secret qu'il avait enfoui dès les premiers temps dans les entrailles de la terre, lorsqu'il en avait établi les fondements, afin de montrer un prodige au peuple qu'il avait destiné à produire ces monuments, par un travail admirable et un mystère secret. De même qu'il avait fait sortir autrefois de la terre toutes les semences des plantes selon leur espèce et
leur forme, les arbres selon leur aspect et leur apparence, ainsi que les nombreux animaux dé tout genre et de toute conformation, de même il voulut faire sortir de la terre ces églises d'une couleur et d'une façon différente, de sorte que l'une ne ressemblât à l'autre par son aspect ni par sa construction.
Lorsque son temps fut venu de révéler ces dix églises monolithes, Dieu dit à Lalibala : Le moment est arrivé de
s/ construire des églises semblables à celles que je t'ai montrées autrefois; munis-toi de courage et de force pour accomplir cette œuvre, car bien des âmes seront sauvées dans ces églises. Hâte-toi de les construire. J'ai ordonné à mes anges de te prêter leur concours. — Alors Lalibala fit forger un grand nombre d'instruments de fer de toute sorte, les uns pour travailler la pierre, d'autres pour la tailler, ainsi que plusieurs autres propres à édifier un temple dans le rocher. A partir de ce moment, Lalibala ne pensa plus du tout à ses propres besoins, ni à ceux de sa
^ femme (?);ilsongeachaquejour à mener à bonne fin la construction de ces églises, sur le modèle de celles qu'il avait vues dans le ciel, fortifié en tout par l'Esprit-Saint. Après avoir fait fabriquer les outils nécessaires à ce travail, il ordonna de rassembler tout le peuple et parla ainsi: Vous tous qui êtes réunis ici, dites-moi quel salaire vous voulez recevoir pour aider à bâtir ces églises que Dieu m'a ordonné d'élever; que chacun fasse connaître le salaire qu'il désire, celui qui façonnera la pierre, aussi bien celui qui déblayera la terre. Parlez tous, et ce que vous me demanderez, je vous^le donnerai, afin que vous ne disiez pas que je vous ai fait travailler malgré vous; car je ne veux pas que votre peine soit sans récompense, nique vous murmuriez. Alors chacun fit connaître le prix qu'il désirait et le roi le paya, ainsi qu'il l'avait promis \fol. 125], sans aucune interrup-
tion, depuis le jour où fut commencée la construction des églises, jusqu'au jour où elle fut terminée. Il donna à chacun son salaire, à celui qui coupait la pierre, à celui qui ^ la façonnait et à celui qui enlevait les débris provenant de la taille. Dans le peuple, il y avait beaucoup de gens qui étaient très habiles et auxquels Dieu avait donné une certaine science, comme à Beseleêl et à Eliab. Gabra iMasqal se v prépara donc à reproduire (les églises) que Dieu lui avait montrées et à en commencer la construction; les anges allèrent avec lui prendre les mesures sur les lieux, d'après les dimensions que devaient avoir les églises, grandes ou petites, selon le cas. Il acheta à prix d'or, à ceux qui en possédaient le terrain, l'endroit où furent élevées ces églises et ce fut de sa part l'effet d'une grande bonté, car s'il eût voulu s'en emparer, qui aurait pu l'en empêcher, comme roi? Il bâtit d'abord une église semblable à celle que Dieu lui avait fait voir, d'un travail et d'un art admirables, qu'ij n'est pas possible à l'homme d'atteindre sans la sagesse divine ; il l'embellit à l'intérieur et à l'extérieur et y mit de belles fenêtres munies de barreaux. Ces barreaux ne sont pas en bois et leurs colonnes sont en belzunât (?). Devant cette église, il en fit deux autres, qui ont chacune une porte de sortie et sont séparées à l'intérieur par une cloison pourvue d'une porte. Derrière elle, il éleva une grande ^ église, qu'il orna beaucoup, non pas avec de l'or ni de l'argent, mais avec des sculptures taillées dans la pierre ; les piliers de cette église sont au nombre de soixante-douze, comme les disciples du Sauveur. A droite de la première, il en fit creuser une autre, ainsi qu'à sa gauche. Il nomma ^ la première Bêta Mâryâm (maison de Marie); il donna à l'une des deux éghses qui étaient devant elle le nom de Dabra Sina (montagne du Sinaï) et à l'autre celui de Golgotha; il appela celle qui était à droite Bêta Masqal (mai-
son de la Croix) et celle de gauche Bêta Danagel (maison des Vierges) ; il groupa ainsi cinq belles églises taillées dans le même roc.
Près de ces cinq églises, il en éleva deux autres qui sont très belles et dont la construction est différente ; elles sont
V séparées l'une de l'autre par un mur mitoyen; il nomma l'une Bêta Gabriel (maison de Gabriel) et l'autre Bêta Abba Matâ'e (maison d'Abba Matâ'e); c'est ainsi qu'il réunit ces deux églises, en les entourant de la même muraille et en les séparant intérieurement par un mur [le recto du folio \ 26 contient un dessin colorié représentant une église
j avec l'inscription : Construction de Lalibala;fol. 1 26 v°\ Il fît encore deux autres églises très belles et d'une construction différente ; il appela l'une d'elles Bêta Marqorewos (maison de Mercure) et l'autre Bêta Amanuel (maison d'Emmanuel) et groupa ainsi ces deux églises; puis il en bâtit une autre isolée, construite d'une autre manière, en forme de croix, comme les anges le lui avaient indiqué et le lui avaient montré, pendant qu'il prenait ses mesures sur le terrain; il lui donna le nom de Bêta Giyorgis (maison de Georges). Il termina ainsi la construction de dix églises, dont l'architecture et l'aspect sont différents pour chacune d'elles. Gabra Masqal ne fit pas autre chose que ce que Dieu lui avait montré et reproduisit exactement ce qu'il avait vu dans le septième ciel, sans augmenter ni la longueur, ni la largeur, ni la hauteur, d'après la recommandation que Dieu lui avait faite de ne rien ajouter à la longueur ni à la hauteur*. Lorsqu'il commença à construire ces églises, les anges
4. On trouvera phis loin en appendice la description de ces églises d'après François Alvarès, Gerhard Rohlfs, Achille Raffray et Gabriel Simon qui les ont visitées, le premier au xvi* siècle et les trois autres dans ces derniers temps.
vinrent lui aider dans chacun des travaux; il y avait alors une troupe d'anges et une troupe d'hommes, car les anges venaient se joindre aux ouvriers, aux carriers, aux tailleurs de pierre et aux terrassiers. Les anges travaillaient avec eux pendant le jour el seuls pendant la nuit. Lorsque les ouvriers faisaient une coudée pendant le jour [fol. 127], le lendemain, il y avait trois coudées en plus, parce que les anges travaillaient toute la nuit. En voyant cela, les ouvriers s'écriaient : Quel est ce prodige, nous avons fait hier une coudée et aujourd'hui nous en avons quatre. Ils ne se doutaient pas que les anges faisaient ce travail, parce qu'ils ne les voyaient pas; mais Lalibala savait cela, parce que les anges, qui connaissaient sa vertu, ne se cachaient pas de lui; les anges de feu étaient pour lui des compagnons, et c'est pour cela qu'ils ne se cachaient pas ; c'est ainsi que furent élevées ces dix églises faites d'une seule pierre.
Jugez donc, ô mes amis, quel était cet homme qui fit y construire ces églises^ telles qu'on n'en a jamais bâti de semblables dans les autres pays. Quelle langue pourrait en faire la description? Je suis incapable de vous expliquer la structure de leurs murs d'enceinte; n'attendez pas de moi ^ la description de leur intérieur ; celui qui les voit ne peut se rassasier de leur vue, el dans son étonnement, le cœur ne peut se lasser de les admirer. C'est un véritable prodige qui a été accompli par Lalibala, dont aucun mortel ne peut compter les miracles. Si quelqu'un peu t calculer les étoiles du ciel, qu'il fasse le compte des miracles de Lalibala. {Le verso du folio 127 est occupé par un dessin représentant un ange qui travaille à la construction dune église^ avec cette inscription : Construction de Bêta Mâryàm; fol. 128]. Si quelqu'un veut apprécier le travail de ces églises, élevées par Lalibala, qu'il vienne les voir (encore maintenant), car la tour
construite par Lalibala n'a pas été modifiée parle temps; elle est semblable à la tente de Moïse et non au temple de Salomon que les impies ont détruit; la tour, c'est-à-dire les temples de Gabra Masqal (existent encore); ils ne seront pas détruits ni même ébranlés jusqu'à ce qu'apparaisse sur la terre la Jérusalem céleste destinée aux élus, qui doivent y résider.
Pierre, Paul et Jésus, leur maître, ont construit, par l'ordre de Dieu, un temple à la Vierge avec trois pierres tendres comme de la cire, et Lalibala a élevé dix églises avec une seule pierre, aidé par la grâce et les armées de Dieu. Pierre et Paul ont édifié le salut d'âmes nombreuses sur la foi seule / et Lalibala a construit plusieurs églises avec une seule pierre ; Pierre et Paul ont fondé des églises sur un seul roc, mais elles furent faites avec du mortier ; elles avaient untoit, un plafond, des architraves et des colonnes de bois, tandis que Lalibala a fondé plusieurs églises monolithes, sans mortier pour lier les pierres, sans toit séparé pour les abriter, ni chaume pour les couvrir. Nous ne pouvons pas décrire tous les détails de leur construction, car il y en a de plusieurs sortes. Ma langue s'embarrasse et se trouve impuissante à vous raconter toutes les vertus de Lalibala, cet homme illustre, qui fut plus remarquable que tous les mortels par sa sagesse et sa grande justice, et semblable à Salomon, le sage, parmi tous les humains et tous les sages de l'Egypte. Salomon , aidé par Hiram , roi de Tyr , construisit à Jérusalem un temple en pierres grandes de 7 à 8 coudées chacune, en bois de cèdre, en bois de larix et en bois de cyprès; il fit ainsi deux monuments en vingt ans, un temple pour le Seivx gneur et son propre palais. Lalibala bâtit dix églises en une seule pierre, avec l'aide du Fils de Dieu. Ces deux sages élevèrent chacun des temples : celui du premier fut en pierre, en bois et en mortier ; ceux du second sont tous taillés dans
une seule pierre, sans aucun accessoire, sans bois pour les fenêtres ni mortier pour les assemblages de pierre, car il les a faites entièrement d'une seule pierre [/b/. 129]. Leurs murailles sont d'une seule pierre, leur intérieur est d'une seule pierre, les difficultés du travail de l'intérieur étaient plus grandes que celles des murailles. Aussi tout Ethiopien qui, après avoir entendu parler de ces églises si remarquables, ne se rend pas dans la ville sainte de Roha (pour les visiter), ressemble à un homme qui n'aurait aucun désir de voir le visage de Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.