VI INTRODUCTION
Mais, ainsi que le fait remarquer Ludolf, après Tellez, les catalogues des princes qui ont régné en p]lhiopiene mentionnent pas de reine. Toutefois Ludolf n'a pas eu lui-même connaissance de ces listes de rois, puisqu'il fait figurer parmi les Zagiiés Degnâ-Mikâêlet Newâya-Rrestos'.
Bruce a connu à la fois les listes éthiopiennes, qu'il donne dans son ouvrage, et la tradition, qui lui a fourni matière à une longue dissertation sur ce sujet'. Il dut certainement conslater le désaccord qui existe entre les deux et cette constatation ne laissa pas sans doute de l'embarrasser. Pour trancher la difficulté, il imagina de diviser la liste des rois Zagiiés en deux groupes, l'un de rois chrétiens et l'autre de rois Falashas , originaires du Lasta. D'après le savant explorateur, ces derniers, au nombre de cinq, auraient immédiatement succédé à la reine Judith ou Esther; ce sont :
Totadem,
Jan-Shum,
Garima-Shum,
Harbai
et Marari.
Ces rois juifs auraient été ensuite remplacés par une
les synchronismes que nous fournissent les historiens musulmans et chrétiens. La domination des Falâchâs du Samen dut être de peu de durée; mais elle suffit pour couvrir TÉthiopie de ruines » (Basset, Éludes^ note 60).
1. Voir la note précédente. Degnà-Mikâêl régna hien longtemps avant les Zagiiés ; quant à Newàya-Krestos, il gouverna l'Ethiopie de 4342 à 1370 ou 1372 Cependant, je dois dire que le ms. 26 de la Bibl. d'Oxford, nomme Esât, Guedit, Degnâ, Michael et TerdiVe Gabaz [ZDMG., t. VIII, 349, 350).
2. Bruce, Voyage aux sources du Nil, trad. Casttéra. Londres, 1790, t. III, p. 331 et suiv.
INTRODUCTION vu
famille noble du Lasla, alliéeà Judith et qui serait retournée au christianisme. Les rois chrétiens composant celle famille seraient :
Tecla Haimanol, Kedus Harbe, Itibarek, Lalibala,
Imeranha Cristos et Naakueto Laab.
Pour établir cette division, Bruce se base sur l'aspect différent que présentent les noms de ces deux catégories de rois. En présence des noms chrétiens que l'on rencontre dans les listes éthiopiennes, il ne faut pas songer à nier le christianisme de ceux qui les portent; quant aux autres que Bruce qualifie de barbares *, il suffît de jeter un coup d'œil sur le catalogue général des rois d'Ethiopie pour se convaincre que tous, sauf celui de Totodem ou Toladem ont été donnés à des rois chrétiens ^
D'autre part Bruce intervertit complètement l'ordre adopté dans la liste éthiopienne. Les chroniques désignent en effet comme le premier roi Zagùé, Mara-Takla-Haymanot, dont le nom éminemment chrétien signifie « Plante
1. Bruce, Voyage aux sources du NU, p,333. D'après Bruce, Juditli aurait régné pendant quarante ans. Nous avons cru devoir maintenir l'orthographe de Bruce pour ces noms; il est facile d'ailleurs de les rapprocher de ceux de la chronique éthiopienne.
2. Jân-Asgèd. 1297-1299; Germa que Bruce rend par Garima, entre comme le mot Jân, dans la composition de plusieurs noms de rois chrétiens : Gërma-AsfarerrNewaya-Maryam, 1372-1382, etavant l'avènement des Zagués Gërma-Safar. Il y a aussi un saint célèbre qui s'appelle Abba Garima ; Harbaï est analogue à Harbê que nous voyons dans l'autre liste précédé de qedus (saint).
viii INTRODUCTION
de la foi » '. C'était donc lui qui devait inévilablement succéder à l'usurpatrice Eslher ou Judith, si celle-ci a jamais existé. Or Bruce lui donne pour successeur Totodem, qui n'est que le second sur la liste elle fait suivre de Jan-Shum, Garima-Slium, Harbaï et Marari, qui sont respectivement les troisième, quatrième, dixième et onzième ; puis il forme un second groupe en tête duquel il place Mara-Takla- Havmanot qui devient ainsi le sixième.
Peut-être y avait-il nue tradition qui autorisait à faire celle classification? Il est permis de le croire, mais Bruce ne nous la fait pas connaître" et son procédé peut paraître tout à fait arbitraire. En supposant même que les noms donnés par les chroniques éthiopiennes puissent se diviser en deux catégories d'après leur aspect, il faudrait encore, ce me semble, donner le premier rang à celui qui est mentionné le premier. On ne saurait donc s'arrêter à la classication de Bruce qui, faute de justification, n'apporte aucun éclaircissement sur ce point.
Il nous faut donc remonter aux sources, autant que cela sera possible. D'après l'histoiien arabe consulté par Renaudot au siècle dernier, la mention d'une reine qui aurait dominé sur l'Ethiopie à l'époque dont il s'agit se trouve dans une lettre adressée par le négus ou roi d'Abyssinie au roi Georges de Nubie, pour le prier d'intervenir en sa faveur auprès du patriarche d'Alexandrie, Philothée (981-1002 ou 1003), afin d'obtenir l'envoi en
1. Le nom de Takia -Haïmanot (Plante de la foi) prouve incontestablement que le chef de celte dynastie était chrétien (Basset, Eludes, note 62).
2. J'ai suivi, dit-il seulement, les histoires et les traditions qui sont regardées comme les plus authentiques dans le pays ( Voyage, t. m, p. 335).
l^lliiopie d'un abonna ou mélropolitain, ce qui n'avait pas eu lieudepuis longtemps. Hélait dit dans cette letlre qu'une reiiie avait envatii le pays, brûlé des villes, détruit des églises et contraint le roi à s'enfuir'.
La question a été reprise dans ces dernières années par deux critiques éminents, iMM . Ignazio Guidi et Joseph Halévy. Dans un article paru dans le Journal de la Société asiatique d'Italie ^ M. Guidi a reproduit, d'après le ms. arabe du Vatican, n° 620, fol 181-182, le texte arabe relatif à la lettre visée par Renaudol et écrite par le roi d'Abyssinie au roi de Nubie, pour obtenir, par son intermédiaire, du patriarche Philothée l'envoi d'un abouna ou métropolitain. Nous donnons ce texte avec la traduction de la discussion de M. le professeur Guidi :
u Le roi d'Abyssinie raconte au roi de Nubie la triste situation de son pays et lui dit : ^^ ^ 4\1^ ;l^^i jlyi»
Jl^ L-jL. 0--J -^Oy Jtj Uxi {sic) Ojl' ^ou ',^4^') \y^\
jlC jA ^^J^5 (^* ^.J>-^i {sic) yS jJ<A cJj>-\j sic) jp
H Renaudot traduit ainsi ce passage : « mulier regnum u obtinens super fîlios Amovia vel Amouta, yËthiopiam
1. Renaudot, Bisi. Patriarch. Alexand. Paris, 1713, p. 381-38-2. L'importance de ce passage ma été signalée par M. l'abbé Deramey, docteur de Sorbonne, maître de conférences pour l'Histoire religieuse de l'Abyssinie à l'École des Hautes-Etudes (section des Sciences religieuses).
Cette lettre se trouve également dans l'article du synaxare consacré à Philothée, mais dans l'exemplaire que possède la Bibliothèque nationale, ms. 126. il n'est pas question d'une reine.
2. Giomale delta Società asiatica italiana, vol. HI, 1888, p. 164-
« invasit, etc. » * el Lequien [Or. Chr., II, 649) dit hardiment : «mulierem quippe Hamowiam vel Amotam ^), etc. Les mots ^^y^\ ^ sont évidemment corrompus et le ^^ écrit en caractères égyptiens très petits des manuscrits modernes, dans lesquels le ^ a l'habitude d'être tracé comme
s'il était joint à la lettre suivante, est une erreur pour (y:> ; cette correction, qui me paraît certaine, nous porte à changer ^^y^\ ou *iy^\ en V^^ ^^ ^ ^'*'^ ^^ passage ainsi V^^ ùl-» Jc-^^ . Toutefois personne n'est nommé, mais on dit seulement qu'une reine de religion juive s'était levée contre le roi d'Abyssinie. Celte femme qui régna en Abyssinie vers 960 est souvent appelée Guedit ou Judith, mais il est permis de supposer que cela vient de ce que l'on n'avait pas bien compris les mots \^yi(^\ ûl-^^et de ce que l'on a tiré son nom propre d'une expression qui ne désignait que sa religion ».
« Le patriarche Philothée accueillit la demande du roi d'Abyssinie etlui envoyal'abounaDaniel, aprèsl'arrivée duquel, dit l'histoire précitée (fol. 1 81 ), Dieu jfli si^Vi ^\ J ji ^^ vl^ls. Cela est en substance répété dans le synaxare
éthiopien, dans la commémoration du patriarche Philothée. Le salam du ms. éthiop. n°22 de la Boldléïenne d'Oxford est ainsi conçu, d'après la copie que m'a obligeamment envoyée le D"" Briinnow :
Salàm laka Filâtdwôs liawâryn ;
Liqa pâpdsdt za-Eskendenjâ ;
Baehrétka. anfasû hezba 'Jtyôpyâ
Ba'enla zasêmû Id'elêhômn guêhèleyâ
Ama se'elala her (lisez gor) konû wa lasnr he.hUeyâ.
\. Cf. Renaudot, Hht. Pair. Alex., 381-383; Basset, Études sur V histoire d'Ethiopie,^. 228.
INTRODUCTION xi
« La fin de la persécution contre les chrétiens et l'envoi d'un abonna par Philothôe, après une longue interruption dans ces envois, suffisent pour justifier l'honneur que lui rendent les Abyssins, et la conjecture faite par Ludolf d'un Philippon et d'un Philothée n'était certainement pas heureuse. Du reste les mots se'e/ata gôr du salam rappellent r (»'u^b j'^ de la lettre du roi d'Abyssinie. »
Pour faire ces corrections, M. Guidi s'est servi de la tradition d'après laquelle le renversement de la dynastie salomonienne aurait été provoqué par une reine juive ou falasha. Se plaçant h un autre point de vue, M. J. Halévy a repris la discussion dans la Revue des Etudes juives * et a proposé une autre interprétation plus en rapport avec le nom de Zagiié donné à la famille usurpatrice par les Éthiopiens, qu'on ne pouvait expliquer jusqu'à ce jour. Après avoir reproduit le texte arabe cité par M. Guidi, M. Halévy, le traduit : « jiyb femme, reine sur les Benou el-Ha-
mouya (ou el-Haouya), se leva contre lui et son pays, en emmena beaucoup de captifs, brûla beaucoup de villes, détruisit les églises et le chassa lui-même d'un endroit à l'autre. »
Puis il continue : « Le patriarche accueillit sa demande et lui envoya l'abonna Daniel, après quoi, dit l'histoire précitée (fol. 181) : « Dieu fit disparaître le gouvernement « de la femme qui s'était levée contre eux. »
« Cela est substantiellement répété dans le senkesâr éthiopien, dans la commémorationdu patriarche Philothée. En voici le salàm d'après la copie publiée par M. Guidi :
Salut à toi, Philothée, apôtre, Patriarche d'Alexandrie