‹ Vie de Léon XIIIChapitre 101 sur 148 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LKON XIH ET L IKI.AMtF..

Situation de l'Irlande. — Grave problème. — La solution. — Avantage qui résulteiail de l'union pacilniuc ot durable dos deux nations. — Famine et violence! en 1879. — ,'{0,0()0 [)ersoiines sont, tous les ans, chassées de leurs, liahitations. — Les lois de répivssioti fomentent les sociétés secrètes. — Les évoques et les prêtres ont peine à contenir le peupje. — Sage intervention (le Léon XIII. — Circonstances qui ont empêché ses letlres d'obtenir tout leur ellet. — ^. Parnell et M*^' Croke, archevêque de Cashel, organisent une ligue nationale. — Mort du cardinal Mae Cabe et élection du docteur Walsh. — Léon XIII confirme cette élection. — Joie universelle. — M. Gladstone et rautonomie de l'Iilaude. — Obstacle à l'union des deux races.

"f|F, prohW'me insoluble en apparence de la misère chronique cl des agitations incessantes de la population irlandaise, s-es aspirations constantes vers la justice, l'égalité constitutionnelle et les libertés nationales qu'elle réclame comme un héritage injustement confisqué, ont di'i attirer l'attention de Léon Xlll, dés la picmiére année de son pontificat. Le cri de famine commençait encore à se faire entendre au milieu de ce peuple éprouvé par t;int de siècles d'oppression politique et de persécution religieuse.

Le pape, en sa qualité de père commun de toute la catholicité, de docteur, de guide et déjuge suprême dans l'ordre spirituel, a voulu s'éclairer sur cette longue et interminable lutte dans laquelle la répression sanglante doit intervenir a peu près chaque année, soit afin de contenir la violence née du désespoir et de l'extrême besoin de toutes choses, soit afin d'aider les grands propriétaires à cueillir des fruits que

le sol ne produit pas, à cause de leur incurie, et dont on exige pourtant la valeur des malheureux fermiers.

Léon XIII, homme d'Etat et souverain pontife, comprend et apprécie la puissance colossale et toujours croissante des deux grands peuples de langue anglaise : l'empire britannique et la république des États-Unis. Avant de monter sur le trône pontifical, il avait vu clairement que chez ces deux peuples, malgré la supériorité numérique des prolestants, la vie de famille a conservé un caractère profondément religieux, dont la société civile elle-même i-essent l'influence. Et même, aux dépens de ce que l'on pourrait appeler la logique des professions pohtiques, le sens du christianisme est infusé dans les luis, les mœurs, les institutions, dans tout l'organisme social, en un mot. Ce sens religieux, ce respect pour les choses saintes est, aux Étals-Unis du moins, comme le principe vivifiant de la société américaine proprement dite. Cet héritage de tant de générations chrétiennes est bien, et Léon XHI le sait, un des germes puissants de celle vie chrétienne qui régnera, nous l'espérons fermement, parmi les nations civilisées de l'ère nouvelle dont l'aurore semble approcher rapidement.

Aux Etals-Unis, il n'y a dans les relations des catholiques, soil avec le gouvernement fédéral, soit avec la majorité protestante, aucun motif de mécontenlement ou de discoïde (1). Les seules causes de troubles ou de division politique que l'on puisse apréhender dans la république viennent des Mormons et des socialistes étrangers. La religion calholicpie et ses institutions coexistent avec les sectes hérétiques siu- le leriain commun de la lui(jrdinaire, protégées dans leur libre développement par l'autorilé du magistrat et par cet esprit américain qui veulla liberté pour les autres comme pour soi-même. 11 n'y a pas de citoyens plus dévoués que les catholiques de toutes les nationalités, qui prospèrent, s'enrichissent et s'élèvent dans la hiérarchie sociale sous l'égide de la constitution.

La haute intelligence du pape et sa grande charité vou-

(î) l.'uiiUioubiasiiie avec lequel les mesures de M. Gladstone en faveur de l'autonomie irlandaise ont été accueillies aux États-Unis par les protestants et les lailmiiqups, c^t Un signe de l'union sincère qui existe enrre eut.

LÉON XIII ET L'mLA.NDE.

draienl voir aus^^i dans l'emfjire britannique l'union des races et la lolérance des religions, qui seraient présenlemcnt des principes de force et de vitalité nationales; mais il existe un obstacle à celle concorde générale. Dans les colojiie.s lointaines où prédomine la langue anglaise, on ne trouve pas, du moins à l'état permanent, une injnsle oppression exercée par la majorité sur la minorité. Les missionnaires catholiques

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Fif,'. 81. — L'hlandc avant la iitu'st'cution. — Ahbayc de Saiiily-Maric de Melrose, loiidée par des iiKiines irlandais.

remplissent sans entrave leur ministère de paix sur les bords du Gange et dans la vallc de l'Indus. Chose singulière! La seule exception est en Irlande, au cœur même des trois royaumes, au siège de la puissance et de la vie du vaste empire. De là une perpétuelle agitation.

11 est possible d'apaiser cette agitation' Irlandaise et d'unir les deux îles par un lien religieux et social comme l'État de New-York est uni à New-Jersey et à la Pensylvanic d'un côté, au Connecticut et au Vermont de l'aulre, de telle sorte que

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chaque État peut conserver son autonomie et rester en même temps une portion intégrante delà république; mais celte enlente ne saurait se réaliser qu'à deux conditions. D'abord l'Angleterre doit réparer le mal qu'elle a fait par sept siècles d'inju'^ticc et de vexation; si elle vent consulter ses plus chers mtérêls aussi bien que son honneur, elle est dans l'obligation de traiter l'irlande comme l'Ecosse et leipays de Galles, les comtés dp Devon Pt d'York; il faut qu'il y ait une même loi, une même règle générale pour l'Irlandais et l'Anglais. De plus, les prQpriétaires de l'Ulster et des autres provinces doivent faire pour ceux qui cultivent leurs terres ce que réalisent les grands |)ropriéiaires en Angleterre et dans toutes les autres partiesdu n)onde. La fertilité du sol s'obtient à une condition : c'est que le fermier y soit intéressé pour sa part. Les propriétaires irlandais ne paraissent pas disposés à le comprendre, si Ton peut en juger d'après la conduilc qu ils ont leiuie dans le cours de l'année 188(3 (1).

Si rAngleferre aidait à développer toutes les ressources agricnles, industrielles et commerciales de cet infortuné pays, connue elle a soin de le faire pour la (îrandc-Brelagne, elle trouverait i\es richesses, par exemple dans les pêcheries de l'Irlande. Va cependant, ni l'Etat brilannique, ni la classe des propriétaires n'a jamais songé à doNVloppcr cette branche de commerce, même pour empêcher de mourir de faim la misérable population des côtes.

Au lieu de l'union légale, qu'un grand poète anglais a si hien appelée* « l'union du requin avec le nialheurcux qu'il vient d'avaler », il faudrait une union d'intérêt et d'affection qui fit des deux p.ays un même tout indivisible. Telle est la première condition.

La seconde, c'est que l'Angleterre non seulement cesse de fomenter cette haine de race et de religion qu'elle a entreteluie en Irlande pendant de longs siècles, entre la colonie anglaise et la majorité catholique, mais qu'elle travaille enfin sincèrement a l'apaisement des esprits.

11 n'existe aucun motif de refuser à l'Irlande ce (ju'elle pos-

(l) Dfs lois do cocCrilloii pi l'iDàncnlc CKiJ >'U- ftioiuiilyin-cs ( (nilrc l'Irlande.

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sédait au siècle dernier et dans les siècles précédents, jusqu'au l" janvier 1800, c'est-à-dire son Parlement et sa constitution nationale. Il est juste de concéder à ce royaume, ce que l'on accorde au Canada, aux. colonies de l'Australie, delaNouvelle- Zélande, de la Jamaïque, des îles delaManche. L'autonomie(l) n'a produit dans ces contrées ni la rebellion ni la séparation. Que l'Anglais si sage applique avant tout à la solution de la question irlandaise son admirable bon sens.

Avec l'autonomie, l'apaisement et la prospérité, viendrait certainement, malgré le fanatisme dont certains font parade en ce moment au nord de l'Irlande, un rapprochement cordial entre les doux races et une mutuelle tolérance enlrcles religions. L'union solide et durable, que la justice cimenterait entre les deux îles sœurs, accroîtrait de beaucoup la force de l'empire.

Ainsi, la liberté, la justice et la religion, qui sont les forces vitales dont les Ktats-Unis et la confédération, canadienne se servent pour maintenir la paix et assurer la prospérité dans rAméri(|ue du Nord, feraient du gouvernement britannique, malgré l'inllucnce du parti radical, l'une des grandes puissances conservatrices de l'Europe. Voilà ce que veulent tous les catholiques sincères ; nous le savons de la bouche de l'épiscopat et du clergé irlandais et dss chefs du parti national. C'est là le vœu de l'Irlande,

Ii]nl879, on fut douloureusement surpris à Rome d'entendre un cri d'alarme venir de cette ile malheureuse. Le mot terrible de famine se faisait entendre encore une fois. Ce cri était, comme toujours, l'annonce de nouvelles violences et par conséquent de nouvelles lois de répression.

Il faudrait un miracle pour empêcher des conflits de celte nature dans un pays naturellement très fertile, mais fort mal cultivé, où les industries locales et le commerce, tous les intérêts matériels en un mot sont sacrifiés à l'égoïsme de l'île voisine; où la grande masse du peuple, privée d'un travail rémunérateur, est forcée de labourer le sol avec les instruments primitifs employés par le Péruvien, l'Indou et le Chinois ; où le pauvre est obligé de payer ufte rente annuelle considérable

(1) Home rule.

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