LEON XIII ET PIE IX
Les restes augustes de Pie IX sunt insultés dans les rues de Rome. — Pouilile situation du chef de l'Église. — Léon Mil raconté lui-même les scènes de desordre. — Impression générale. — Conclusion : il faut que le pape règne à Rome en souverain.
^j^^V/TF--^|i L'cu.NE date ne reliera plus tri«têinenl mémorable ' lans les fastes de rhistoire que le mois de juillet 1881. Une populace en délire insulta les reste.< \ énérés de Pie l.\ pendant qu'on le transportait de l'église de Saint-Pierrê à la basilique de Saint- Laurent /tors tes Murs. Tout le monde civilisé apprit avec une surprise mêlée d'indignation que les clubs rt72/(c/eV/cftw^ de Rome s'étaient rués avec fureur sur le convoi pendant le trajet, avaient outragé et maltraité les prêtres et les laïques qui formaient le cortège, s'étaient efforcés de saisir le cercueil pour le précipipiter dans le Tibre, et, dans leur rage, avaient à plusieurs reprises lancé une grêle de pierres contre le char funèbre.
Les sauvages les plus féroces et les plus dégradés de l'Australie, du Brésil ou des montagnes Rocheuses respectent les restes de leurs ennemis, et regardent comme le plus grands des sacrilèges de violer l'asile du tombeau. Il n'en est pas ainsi des sauvages de nos pays civilisés.
Comme Léon Xlll l'alTirme dans la narration que nous allons reproduire, le gouvernement et les autorités municipales connaissaient officiellement le jour et l'heure de la translation, et ce fut de propos délibéré que l'on donna au cortège funèbre une escorte insuffisante. On savait que les clubs se préparaient
LEON XII f ET riK IX.
à insulter les restes du pontife qui avait été souverain de Rome ; c'est là un feit que tous les esprits bien informés en Europe regardent comme indubitable. Ceux qui avaient dépouille
Fig. 80. — Pic IX.
Tous les calholifiiies raiaiaiciU comme un père.
Pie I.\. de ses Etats et lui avaient voué une haine proportionnée à la grandeur des injustices qu'ils avaient commises contre lui, étaient contents de voir ses cendres livrées aux outrages de la lie de Rome et de l'Italie. Une pareille conduite nous semble
Li:o.\ Mil.
incroyable, malgré les injures débitées rlaiis le parlement ilalien à celle occasion, malgré les horreurs vomies par une parlie de la presse.
Léon XIII élev'à la^voijTpour' venger la mémoire de Pie IX. Nous voudrions conserver à l'alloculion prononcée le 4 août suivant ses belles formes classiques La pensée et le style soTit inspirés par cette juste colère que dut ressentir le vicaii^e .de .lésus-Ghrist en voyant la cité sainte du christianisme, la cité des papes, souillée par une barbcirie dont le monde n'avait pas eu d'exemple depuis la violation des tombeaux de Saint-Denis. Et c'étaient les restes inanimés de Pie IX aux pieds duquel le monde catholique était accouru en 1<S77, que l'on insultait •ainsi impunément à Rome même, quatre ans après!
« Nous vous avons assemblés, vénérables frères, dit le second prisonnier du Vatican, afin de saisir cette occasion favorable que nous offre la création de nouveaux évèques, pour vous faire part de la douleur que nous ont causée les horribles outrages commis dans cette ville, pendant la translation des cendres de notre prédécesseur Pie IX, d'heureuse mémoire. Nons avons fait informer tous les souverains d'Europe par notre bien-aimé fils, le cardinal secrétaire d'Etal, de ce fait imprévu et scandaleux. Néanmoins l'insulte faite à notre auguste prédécesseur et l'outrage infligé à la dignité de son souverain pontificat nous forcent d'élever aujourd'hui la voix, afin que nos paroles solennelles confirment les sentiments de notre âme, afin que tous les peuples de la catholicité comprennent que nous avons à la fois vengé la mémoire d'un si saint homme, et protégé la majesté du souverain pontifical.
« Pie IX, comme vous le savez, vénérables frères, avait donné ordre qu'on l'enlerràt dans la basilirjue de Saint-Laurent hors les Murs. Quand il fallut exécuter ses dernières volontés à cet égard, on avertit ceux qui sont chargés de défendre la sécurité publique. Il fut résolu que l'on transporterait les restes du pontife durant le silence de la nuit, et à l'heure du plus grand repos. De même, il fut déterminé que la cérémonie funèbre ne se ferait pas avec l'apparat qui aurait convenu à la dignité pontificale et que les usages de l'Église prescrivent. On devait s'accommodera la condition actuelle des choses à Rome.
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LEON XIIl ET riE TV.
(( Mais le bruit de ce qui allait se faire se répandit tout àcoup dans la ville, et le-peuple romain, se ^souvenant toujours des bienfaits et des vertus d'un si grand pape, voulut
Kig. 80. — Tonil)caii de I>ie IX, dans l'église- Saint-LaHrcnt hors l'es murs.
montrer spontanément sa piété et son suprême attachement à ce père commun. Cette démonstration de gratitude et d'affection devait être digne d'un peuple aussi pieux que les Romains : on ne voulait faire autre chose que suivre modes-
lemenl le cortège, ou se montrer en grand nojnbre partout ofi il passerait.
« Au jour et à l'heure convenus, la procession funèbre sortit de l'église du Vatican, au milieu d'une multitude de citoyens de tous les rangs qui occupaient les places et les rues. Un grand nombre d'hommes pieux étaient rangés autour du char funèbre; un nombre plus considérable encore suivait avec une démarche paisible et grave. Ils récitaient tous des prières en harmonie avec la circonstance; pas une parole ,^ pas un geste de leur part ne pouvait provoquer qui que ce fût, ou exciter la foule.
« Mais voici que, dès le commencement de la marche, une bande de gens bien connus commencèrent à troubler le cortège par des cris inconvenants. Bientôt, leur nombre et leur audace croissant, ils redoublèrent leurs menaces et s'efforcèrent do produire du désordre. Ils blasphémaient les choses saintes et accueillaient avec des siftlets les personnages les plus no.tables. Ils entourèrent le cortège, en poussant des cris de fureur, avec l'air et les gestes les plus menaçants, lançant à divers reprises une grêle de pierres contre le convoi mortuaire.
« Et, ce que la férocité des peuples les plus barbares n'eût point fait, ils n'épargnèrent même pas la sainte dépouille du pontife. Non contents d'associer au nom de Pie IX lesépithètes les plus ignominieuses, ils assaillirent aussi le char fun.èbre à coups de pierres, sécriant à plusieurs reprises qu'il fallait disperser les restes avant leur inhumation. Ce honteux spectacle ne cessa de se produire sur un long parcours et pendant plus de deux heures. Et si des scènes d'une violence meurtrière n'ont pas eu lieu, il faut l'attribuer à la modération de ceux qui ont mieux aimé souffrir avec patience les coups et les insultes que de donner la moindre occasion à des incidents plus graves de se produire au moment oîi l'on accomplissait ce devoir de piété.
« Les personnes les plus intéressées à nier ou k pallier ces faits notoires n'essayent pas de le faire, tant les relations elles témoignages les plus authentiques ^ont unanimes à en confirmer tous les détails. Ces faits, partout où la nouvelle s'en est répandue, ont non seulement rempli d'une vive douleur
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l'âme (ios pcuplescalholiqucp; ils ont aussi provoque l'indignalion de Ions les hommes qui conservent le sentiment de l'huinanilé.
« Il ne se passe pas de jour sans qu'il nous arrive, de tous les pays, des lettres de réprobation pour une si horrible infamie et un attentat si exécrable Mais c'est à nous surtout que ce criminel et grave événement a causé une vive peine et une ])rofonde anxiété Obligé que nous sommes par notre charge de venger la majesté outragée du pontifical romain et la sainte mémoire de nos prédécesseurs, nous élevons la voix en votre l'trésence, vi-nérables frères, pour exprimer et notre blâme et notre douleur; nous dénonçons cet outrage, dont la faute retombe sur ceux-là seuls qui n'ont su défendre contre la fureurdes impies ni les droits de la religion, ni la liberie des citoyens.
« Que le monde eiilier voie clairement, par ce seul fail, quelle sécurité il y a pour nous dans la ville de Home. On savait parfaitement avant cet incidiMil que nous éiion- léduit à une triste situation, rendue intolérable sous plii'-irm-- rapports. Mais ce qui vient d'arriver a mis cette situai iou encore plus en évidence, et a montré en même Irmps (pu- si noire étal actuel est plein de dures épreuves, 1 avenir devra nou> en apporter de plus amères encore.
« Si l'on n'a pu transportera travers la villf \r^ cendrrs de Pie IX, sans donner lieu aux violences les plus scandaleuses. aux |)lus grands désordres, (|ui pourrait empêcher Ips méchants de déployer la même audace, s'ils nous v(tyaienl sortir dans la ville avec l'apparat qui convient à noir*; dignilt', surtout s'ils croyaient en avoir le prétexte dans la condamnation que nous aurions faite, selon l'obligation de notre charge, des lois injustes promulguées dans cette ville, ou de tout aulie acte public contraire à l'équité?
« Ainsi devient-il de plus en plus évident que nous ne pouvons demeurer à Rome qu'en restant prisonnier dans le Vatican. De f)lus, si on examine bien atfenlivemenl certains indices qui se produisent çà et là, et si on rélléchit que les sectes ont juré la perte du nom chrétien, on doit raisonnablement conclure que dans ce moment on trame les complots les plus per-
AiO LÉON X'lII.
nicietix contre l'Église du Christ el son pontife, et contre l'antique foi des Italiens (1).
« Quant à nous, nous suivons attentivement, comme notre devoir nous y oblige, toutes les phases de la lutte à mesure qu'elle devient plus furieuse, et nous considérons quelles sont les mesures défensives les plus efficaces. Mettant toute notre confiance en Dieu , nous sommes bien résolu de combattre de toutes nos forces pour la sûreté de l'Eglise , pour la liberté du souverain pontife, pour les droits et la dignité du siège apostolique; et dans cette guerre nous ne fuirons ni les travaux ni les difficultés.
« Mais nous ne serons pas seul à combattre, vénérables frères, parce que nous comptons absolument et sous tousles rapports sur votre courage et voire constance. Puis, nous trouvons une grande consolation et un grand secours dans l'affection et la piété des Romains. Entourés de gens qui leur tendent des pièges et s'efforcent par mille artifices de les séduire, ils montrent néanmoins une force admirable dans leur fidélité au souverain pontife. Ils ne laissent passer aucune occasion de nous prouver qu'ils gardent ces sentiments gravés au fond de leurs âmes (2). »
Ces pages, empreintes d'une si noble éloquence, nous révèlent bien Léon XIII avec l'énergie de son caractère et l'élévation de son esprit; elles nous rappellent aussi l'immortel Pie IX, avec les traits les plus saillants de sa phjsionomie : la douce majesté du roi et la bonté du père.
(1) Note sur la silualion acluclle du sainl-pt're à Rouie : < A Toccasiou des^ anniversaires de Mentana, etc., le pape a clé insulté dans les reunions populaires qui ont eu lieu sur les places publiques de Rome. C'est pourquoi Léon .MU a envoyé aux nonces une deuxième note diplomatique pour qu'ils fassent connaître aux gouvernements étrangers la position diflicile faite au souverain pontife par legouvernementltalien. Cette note a produit unç profonde sensation eu Italie, et les membres du cabinet Deprelis s'en inontrent très inquiets. » D*'cembre 1880".
(2) Acta, II, 327-331. 11600611, t. l,p. Sib-iS-i.