CHAPITRE XI
LEON XIII ET L ALLEMAGNE
L'Allemagne en 1878. — Lois de persécution , leur origine. — Dœliinger
— Défiances que suscite l'ouverture du concile œcuménique. — Le nouvel empire d'Allemagne et l'Église catholique. — La question de Pologne aggrave les difficultés, en 1872. — La guerre au culturkampl'. — L'attitude des vieux catholiques. — Causes de salut pour le catholicisme en Prusse.
— Léon XIII ouvre les négociations, en 1878. — Sagesse et énergie du saintpère. — Lettres encycliques ; leurs résultats. — Politique du cabinet prussien.
— Effets désastreux du culturkampf pour les catholiques et les protestants eux-mêmes. — Le prince de Bismarck. — Comment il juge la situation.
— Ses relations avec le pape. — Médiation délicate dans le dilTércnd avec l'Espagne. — Solution paciQque.
E toulçs les difTicultés que Léon XIII avait à résoudre au début de son pontificat, aucune ne pouvait l'effrayer ou l'embarrasser autant que la position faite à l'Eglise en Allemagne , en Prusse surtout, par les fameuses lois de Mai. Plusieurs mois avant le jour fixé pour l'ouverture du concile œcuménique, une note officielle de Bavière circulait dans toutes les cours. On y lisait : « La seule thèse dogmatique que Rome désire voir décider par le concile^ thèse que les jésuites d'Italie et d'Allemagne discutent avec bruit en ce moment, c'est la question de l'infaillibilité du pape. Cette prétention, une fois devenue un dogme, aura une portée beaucoup plus grande que la sphère purement religieuse; car elle mettra le pouvoir du souverain pontife, même pour le temporel, au-dessus de celui des princes et des peuples de la chrétienté. »
Voilà donc évoqué, dans la patrie de Luther, le spectre de
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rinfaillibililé papale pour melfre en émoi les cours, les universités, la presse, et surtout pour fournir aux sectes antichrétiennes un thème fécond d'accusations,, d'insinuations et de calomnies. L'histoire nous dit quelle- part, chez la race allemande comme chez la race anglaise, l'antipathie nationale et la jalousie ont eue, sinon dans les premiers mouvements de la réforme au seizième siècle, au moins dans la séparation définitive d'avec Rome. L'amour-propre national, quand il s'agit de toute ingérence étrangère dans les affaires d'un pays, est une fibre délicate à toucher. En 1870 et dans les années suivantes, alors que la définition du dogme de l'infaillibilité pontificale était déjà un fait accompli, cet amour-propre suscita dans les cours, dans les parlements, dans la presse, uhe*\àve résistance contre le pape et contre l'Église catholique.
On ne cessa point, de 1868 à 1873, d'employer tous les organes de l'opinion publique pour représenter la définition de l'infaillibilité comme un de ces faits que les historiens d'Angleterre et d'Allemagne, depuis la réforme, appellent des « aggressions papales ». L'auguste assemblée du A^'atican, où siégeaient des hommes sages et modérés comme l'évêque de Pérouse, fut presque assimilée à un club de conspirateurs.
La « Gazette d'Augsbourg », inspirée par Doellinger, donnait le ton aux journaux anticatholiques de toute l'Allemagne. Ce fut une croisade intellectuelle contre le pape et; les jésuites. On tint peu compte de l'honneur, de la bonne foi et de la générosité chevaleresque. Tout moyen parut bon pourvu qu'il noircît les jésuites et rendît la papauté odieuse. On n'a pas oublié le mauvais livre, qui fut aussi une ijiauvaise œuvre, le Janns, dont le fameux Dœllinger fut déclaré l'auteur par ses partisans. Une foule d'autres brochures également iniques furent répandues en Allemagne.
Quand la guerre de 1870 éclata et quand le nouvel empire allemand fut proclamé à Versailles, les protestants d'Amérique et d'Angleterre accueillirent cet événement comme le triomphe définitif de la Réforme, comme la victoire suprême de Luther sur la papauté.
La naissance du nouvel empire coïncidait presque avec la
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prise de Rome par Victor-Emmanuel et l'anéantissement de
Fig. 92. - L'Allemagne catholique. — SîUnt Bonitace, archcvêaue de Mayeiicc. D'après une sravure du XV"= siècle.
la puissance temporelle. Cette double victoire parut à l'Allemagne et aux autres pays protestants un événement fatal à la religion catholique. L'humiliation de la France, la spolia-
tion du pape et sa captivité dans le Vatican n'ctaicnt-elles pas en réalité la défaite de l'Église el}e-raême? Et puis le comte d'Arnim, représentant de l'empereur Guillaume en Italie, n'était-il pas, lui aussi, entré dans Rome à cheval, à la suite des Piémontais, par la brèche de la Porta Pia?
Plusieurs s'obstinaient à croire que tous les catholiques de l'univers regardaient le nouvel empire comme étcibli sur les ruines mênaes de l'orthodoxie. Il y eut une joie sincère et peu déguisée dans le monde prolestant, lorsqu'on apprit la chute du pape. De plus, il se mêlait, chez les Allemands, un sentiment de haine contre l'Église romaine à l'hostilité traditionnelle contre la France. Enfin la conviction, réelle ou feinte, chez les Prussiens, que l'ennemi principal de leur souverain et de son empire était le pape, a motivé en grande partie les persécutions dont le catholicisme a été l'objet.
Il n'a pas été nécessaire d'attendre les discours prononcés au sénat prussien sur la suspension du culturkampf, en avril 1886, pour savoir qu'en Prusse, à Berlin, à la cour et dans l'armée, on regardait comme une des menaces de l'avenir une nouvelle armée française, passant le Rhin et attaquant l'empire, tandis que le pape « co?nman(lerait V arrièregarde! » Qu'on appelle ce pressentiment conviction, appréhension, peu importe. Il s'était emparé en Prusse du cœur, de l'esprit, de l'imagination; c'était une force vive, énergique, qui se traduisit aussitôt par des actes.
A cette hostilité contre le souverain pontife et les catholiques, se joignait une autre haine. Les Polonais, eux aussi, n'étaient-ils pas, soit par la religion, soit par les aspirations, les ennemis irréconciliables du nouvel empire?
Aujourd'hui la paix se cimente, on voit se calmer peu à peu cette lutte étrange, cette guerre à outrance que le gouvernement et le reichslag impérial avaient entreprise contre les catholiques de l'Empire. Le parti orthodoxe dirigé par le docteur von ^\'indthorst, avait au cœur autant de patriotisme que les membres les plus dévoués du parti conservateur allemand; mais il ne sacrifia pas ses amis polonais et il donna ainsi occasion aux premières rigueurs législatives, dès l'inauguration du parlement impérial.
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M. ric Bismarck apparut dans ce parlement avec les attribuions de grand chancelier. Alors commencèrent les dénonciations contre les jésuites et les autres religieux. On les avait systématiquement calomniés dans la presse allemande, comme les ennemis de la liberté et de la civilisation, comme la cause de la decadence intellectuelle et matérielle dans tous les pays qui les toléraient. On ouvrit contre eux cette guerre que l'on appela \^ guerre pour le progrès; or, eri les persécutant, on attaquait les droits les plus inviolables de la justice et de k liberté, on renversait les fondements mêmes de toute société. Le docteur Dœliinger et ses nombreux disciples formèrent alors cette vieille Eglise catholique dont nous avons parlé dans nn chapitre précédent (1). Ils se déclarèrent les amis de 1 empire et de cette civilisation, dont ils se gardèrent bien de définir les principes et le but. Bie;itùt on édicta les fameuses OIS de Ma, qm amenèrent les résultats les plus désastreux. Les autorités civiles emprisonnèrent ou exilèrent les évéaues de Prusse, et laissèrent un grand nombre de paroisses san« pasteurs, sans culte, sans sacrements. Plusieurs séminaires furent ermes et l'on prit les moyens que l'on avait déjà employés en Italie, et qui servent maintenant, en France surtout depuis 1886 (2), à déchristianiser les générations : on vicia toutes les sources de l'éducation religieuse.
Amsi l'Etat où Luther avait émancipé les- prêtres et les moines, au nom de l'Evangile et de la liberté des enfants de 13ieu, se rmt à chasser les moines et les prêtres, à s'arroger le droit exclusif de les 'élever et de leur donnerl'institution canonique. Il- commençait par se créer un clergé servile, sans vocation véritable, sans éducation .sérieuse, sans liberté et sans dignité; c'était le moyen le plus eflicace d éteindre tout a lait les vocations et d'anéantir le sacerdoce
Le cardinal Pecci, pendant les sept années qui avaient immédiatement précédé son élévation au souverain pontificat, ava. suivi de Perouse, avec un vif intérêt, cette « lutte pour la civilisation », dans laquelle M- von Ketteler, évoque de
(1) Voir page 437, chap. V.
m Les chambres françaises ont dcfinitivcmént voté Pn l<î«r l-, i." i. i • •
Mayence, tenait si haut et si glorieux le drapeau de l'Église. 11 montra qu'il comprenait parfaitement la portée de cette lutte et la nature des forces que les antagonistes avaient à leur service. Ses deux lettres pastorales sur « l'Eglise et la civilisation », publiées en 1877 et en 1878, prouvent que son regard avait mesuré l'étendue du danger.
Les catholiques de Prusse avaient en leur faveur un élément précieux qui manquait aux catholiques d'Italie, malgré leur supériorité numérique : c'était l'organisation. L'organisation et les instincts conservateurs de la Prusse devaient, à la fin, triompher des préjugés, des passions, des principes que le grand chancelier accepta d'abord, et de toutes les résistances qu'avait rencontrées le parti catholique dans le parlement. L'esprit conciliateur de Léon XIII a fait le reste.
En Allemagne, dès l'origine du culturkampf, le gouvernement violentait et opprimait l'Église; mais il désirait qu'elle en vînt à demander un armistice, à conclure une paix solide et durable. C'est du moins ce que le principal auteur de la persécution nous fait entendre à l'heure présente. Nous doutons toutefois que Léon XIII soupçonnât l'existence de ces dispositions, lorsqu'en 1878 il entreprit d'entamer avec la cour de Berlin des négociations qui devaient aboutir seulement huit années plus tard.
Ces huit années furent accompagnées d'angoisses inexprimables, durant lesquelles le vénérable pontife épuisa toutes les ressources de la diplomatie et de la longanimité, afin de conquérir la paix qu'il souhaitait pour les catholiques d'Allemagne. Il employa une autre arme, plus puissante, croyonsnous, et plus efficace que toutes les autres. Nous en parlerons bientôt.
En attendant, la situation faite aux belles et grandes églises de Posen et de Cologne, l'état général de la Prusse catholique,, au commencement de 1878, avaient de quoi effrayer même l'âme forte de Léon XIII.
En 1873, alors que les lois de Mai étaient en pleine vigueur, les neuf millions (1) de catholiques que compte la Prusse,
(1) Quand çeUe, page ê (5lé écrite, le rioniljre des callioliques en Prusse était de 8,711.535.
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cavaient encore 8/i3!J prêtres occupés dans le saint ministère. En 1881, 1,125 curés et 625 vicaires de paroisses étaient ou morts, ou prisonniers, ou exilés; leurs places demeuraient vacantes
Si l'on ajoute à ces chiffres, qui s'élèvent en tout à 1,750 et représentent les prêtres séculiers frappés par la loi, tous les membres des ordres religieux que l'on avait chassés,, et qui,
Fig. 93. — Le cardinal Ledockowski, arciicvcque de Posen.
dans les temps ordinaires, sont les auxiliaires zélés et intelHgents du clergé paroissial, on aura une faible idée de la destitution spirituelle de l'Église en Prusse : 644,697 âmes, distribuées en 601 paroisses, n'avaient pas un seul prêtre, et 1,501,994 se trouvaient presque totalement privées du ministère sacerdotal.
Les Allemands imitaient ainsi la politique des Piémontais. Ceux.-ci crurent l'occasion favorable pour établir une étroite
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alliance entre le nouveau royaume d'Italie, élevé sur les ruines des Élals pontificaux, et le nouvel empire d'Allemagne, fondé sur les débris des deux empires catholiques de France et d'Autriche. Le roi d'Italie visita Berlin, et l'empereur d'Allemagne vint à Milan. Malgré cet échange de politesses, l'alliance ne fut pas cimentée.
M. Depretis complimenta les héros du culturkampf. Il annonça la résolution prise par l'Italie régénérée de consigner l'Eglise catholique dans l'enfer du Dante. Il oubliait qu'il y a un enfer hien plus réel que celui oii le poète gibelin, victime des passions politiques, reléguait ses adversaires.
L'empereur Guillaume n'alla pas si loin. Il savait que Guizot avait appelé l'Église catholique la plus grande école de respect qui eût jamais existé. II sentait que son empire et son gouvernement avaient besoin de ce respect qui est inconnu dans laciviliéation prèchéeparleculturkampf. Le jour devait arriver où il reconnaîtrait le pape comme- un vrai souverain et lui enverrait une croix pectorale avec une lettre pleine de vénération. Mais en mars 1878, Léon XIII ne prévoyait pas ce retour, et n'espérait pas la consolation que cette croix pectorale apporterait à son cœur de père. Us avaient cependant confiance dans la croisade intellectuelle qu'il allait entreprendre pour ramènera la vérité, à la paix et à la concorde avec l'Église les gouvernements et les peuples qui croyaient encore en Dieu et en son Christ.
Le Times de Londres, en jugeant au point de vue de la sagesse humaine la législation Fâlk, ne se laissa pas aveugler par ses préjugés protestants : « Employer la force vive, ditil, contre un clergé qui s'oblige irrévocablement à résister, est une chose injustifiable, et ne saurait offrir aucune probabilité de succès. Le gouvernement allemand s'imagine, sans doute, qu'il est nécessaire d'essayer une réforme de l'Eglise catholique dans son pays. Ce serait admirable s'il pouvait en venir à bout. Mais quant à nous, nous trouvons plus probable qu'il ne réussira pas (1). »
Cependant, le projet d'oppression, si savamment conçu et
(1) Times, mercredi 11 décembre 18'3..
Fig. 01. — Le Christ de qui vient toute puissance. — D'après un ivoire de la Diblioilièque nationale. 108T.
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si liabilement exécuté par le docteur Falk, produisit des effets, désastreux. Nous pouvons en juger par cet extrait d'une lettre que rarchevéque'de Cologne écrivit, le 10 mars \^S5, à Tarcheyêque de Baltimore : « Nous sommes encore malheuréusernènt bien, loin de voir finir nos afflictions. Les lois de Mal, qui enchaînent les droits et la liberté dç. TEglise, nous oppriment toujours. Nos séminaires et- jios monaslèrps sont séquestrés; des rnilliers de paroisses sont encore destituées de prêtres ou privées de leurs pasteui's. Les ordres religieux et les congrégations restent sous le coup du bannissement. La discipline de l'Eglise, Texercice de l'office episcopal et l'administration des biens €ccïésiasliques sont, sous bien des rapports, toujours soumis à la direction et au contrôle du gouvernenient, qui s'arroge aussi le droit de diriger nos écoles- Les séminaristes et même les' prêtres sont obligés de servir dans l'arimée; les archevêques languissent encore' dans l'exil et sous un ciel étranger. IS'ous sommes ainsi privés, au milieu même de la lutte et du danger, de bien des grâces précieuses qui nous sont pourtant nécessaires pour nous aider à conserver intactes et inviolables jusqu'au 'bout notre unité el, notre constance, y
En 1878, au commencement du règne de Léon XIII, le grand journal conservateur prussien, l'organe de la haute église dans ce royaume, résuma en ces termes les résultats de la lutte entreprise contre le catholicisme au bénéfice'de la fausse civilisation, u .L'Eglise évangélique a sérieusement soulfert du culturkampf... L'indifférence religieuse et la haine contre le christianisme ont fait des progrès étonnants. Les masses du bas peuple, dont on n'a jamais fait des chrétiens, se sont enrôlées par milliers dans les rangs de la démocratie sociale, (lomme résultat de celte répudiation de l'Eglise et de la religion chrétienne; comme conséquence delà doctrine impie et du naturalisme absolu qui ont suivi ce divorce, l'immoralité s'est accrue, et le nombre des crimes se multiplie dans des proportions incroyables. Les liens de L'ordre social se rompent, parce que les deux, facteurs moraux, la religion et l'autorité, ont été depuis longtemps négligés et remplacés par le communisme des rationalistes. De sorte que nous nous trou-,
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vons en face des plus inextricables difTicuIlcs dans l'ordre social, moral él religieux. De toutes les promesses que l'on nous faisait au début du culturkampf, pas une n'a été tenue. C'est le contraire qui est arrivé de tous côtés. Partout, au lieu de la paix, nous n'avons que désordre et confusion (1). »
Tel est le résultat que Léon XIII avait aperçu. C'est sur ce mécontentement, sur ces alarmes de tous les hommes religieux, même des protestants conservateurs qui avaient le plus ardemment poussé à la lutte contre le catholicisme, que le pape comptait, dans la campagne qu'il allait entreprendre pour conquérir à l'Allemagne la paix religieuse. Mais comme il ne pouvait espérer un changement subit, il montra la plus grande sagesse, le tact le plus consommé en acceptant les avances du prince chancelier, et en tâchant de ramener les négociations sur un terrain solide. On sait combien il eut à patienter. Mais il profita de t/)utes les circonstances pour mettre en évidence la grande idée qui domine tous ses enseignements : la nécessité de V Église dans la société moderne.
Quand !e monde apprit l'élection de Léon XIII, il se demanda si ce pontife ne parviendrait pas à résoudre la question allemande. Ceux: qui connaissaient sa réputation de diplomate espéraient beaucoup de son habileté. Pour lui, « mettant sa confiance en Dieu », ainsi qu'il aimait aie répéter, il se servit de tous les moyens que lui suggéraient le vrai zèle et la vraie sagesse.
On est heureux, quand on a suivi toutes les péripéties de cette lutte, d'apprendre de la bouche même du grand chancelier, comment les négociations furent renouées : « Nous n'avons jamais perdu de vue, dit M. de Bismarck, le fait que les lois de Mai étaient seulement des lois de combat, qui de- • valent nous conduire à la paix. Or, en ce moment (2), les journaux publics m'avertissent que, depuis Olinulz, on n'a pas demande à la Prusse une aussi déshonorante concession... On m'assure que je vais à Canosse (3). Mais dans le même discours où je disais que nous n'irions pas à Canosse, j'ajoutai
(1) Le journal Reichs bote, octol)rc 1878.
(2) Avril 188C.
(3) Sur le: sens de ce mot : aller à Canosse, voir plus hauf, page t.
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que le gouvernement devait à ses sujets catholiques de chercher un moyen, une voie, pour définir de la manière la plus conciliante les limiles du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, limites nécessaires pour assurer la paix intérieure du royaume. L'espérance que je nourrissais de voir venir un pape plus disposé à la paix, se réalisa trois ans après ce discours, et je me rappelle que, hientùt après son élévation, Léon Xlil parlait en ces termes dans une de ses premières en" cycliques : « Nous continuerons à travailla- pour la nation allcrnancle, malgré les obstacles de tout genre; et notre âme ne conncûtrâ point de repos, tant que la paix n'avra pas été rendue à V Eglise dans ce patjs (1). »
Il ne se rencontre aucune expression semblable dans les encycliques de 1878. Mais, dans la lettre adressée le 24 décembre de cette mème'^année à l'archevêque de Cologne, se trouvent d'éloquentes paroles que le grand chancelier aura retenues comme appartenant à une encyclique : « Vous save^, dit le pontife, que nous avons de bonne heure donné toute noire al-^ teiition à la pensée d'obtenir pour la grande nation allemande les bienfaits d'une paix durable, fondée sur la solution même de toutes les difficultés... Aucun des obstacles qu'on nous oppose de tous cotés ne peut nous détourner do notre résolution de chercher le salut de tous, et par conséquent de votre nation. Car notre cœur ne saurait jamais se reposer sans cette paix. »
Le chancelier continuait en ces termes : « Les passages de mes discours dont je voiis parle, suffisent à montrer que nous n'avons jamais regardé ces lois de combat comme un fondement durable pour l'avenir de l'Empire ou de la Prusse. Afin d'atteindre le but que je vous ai indiqué, j'ai commencé dès l'avènement du pontife actuel à ouvrir des négociations officielles avec M^'" Masella. Ces négociations promettaient de lions résultats. Elles durèrent jusqu'à la nomination du cardinal Tranchi à la secrétairerie d'Etat (2); elles furent alors suspendues (3). »
(1) Acta, H, 1G8.
(2) Omars 1878. —l\e' Masclia était nonce à Munich.
(3) Compte rendu du discours de M. de Bismarck à la' chambre des seigneurs. Il avril 188C.
LEON Xin ET L ALLEMAGNE.
Il est clair, d'après ce passage, que le prince de Bismarck désirait la paix , et qu'il avait hâte de sortir de la fausse position qu'il occupait « sur le domaine du pouvoir spirituel ». II y avait peut-être habileté de stratégie à camper ainsi au cœur du pays ennemi, afin d'en obtenir par la capitulation des concessions plus favorables. Mais le' prince chancelier avoua lui-même durant la discussion (|u'on ne gagnait
Fig. 95.
Le cardinal Franchi.
rien, par exemple, à supprimer les séminaires, à ébranler <lo toutes manières la fidélité du prêtre à son chef spirituel, le souverain joonlife.
« Quand l'action du gouvernement et de l'administration, dit-il, se borne à faire de nous les rivaux des autorités ecclésiastiques et du pape lui-même , nous retombons alors dans la grande erreur des lois de Mai, qui vicia toute la législation spéciale. Nous avons commencé un grand mouvement strate-
gique avec une puissante armce, pour n'obtenir que des résultats ridicules. Nous n'avons créé que discussion et opposition, parce que, selon moi, nous visions à l'impossible. Celte sorte de stratégie contre le clergé causera toujours un grand mécontentement, et finira par laisser les forces gouvernementales à la queue de l'armée avec la minorité. »
M. de Bismarck, qui envisageait de cette manière, dès 1878, les positions respectives du gouvernement prussien et de l'Église catholique, et qui, de son propre aveu, avait un si grand désir de la paix, ne tendit pas immédiatement la main à Léon XIII. Quelle cause pouvait faire rompre les négociations entamées avec M°'' Masella, et retarder celles que Ton renoua plus tard, quand M. de Schlôzer fut envoyé à titre d'ambassadeur auprès du saint-siège? Nous l'ignoronsv d'autant plus que le tableau peint par I'tircheveque de Cologne en mars 1883, et où rien n'est exagéré, faisait connaître a M. de Bismarck la situation de l'Église catholique en Prusse.
Quoi qu'il en soit, le saint-père redoublait d'efforts pour mettre fin à ce triste état de choses. Les encycliques publiées depuis 1879 ne pouvaient que faire impression sur l'empereur et sur son premier ministre. Les difTérentes sectes, le socialisme, l'irréligion sous toutes ses formes se dressaient continuellement devant eux, comme une armée terrible menaçant l'État, le trône, l'autel et la société elle-même. Les neuf millions de catholiques de la Prusse pouvaient procurer dan$ la défense une force précieuse. Or, c'étaient les catholiques qui étaient les opprimés. Le parti conservateur dans les chambres du royaume se recrutait parmi les protestants, les nobles et les grands propriétaires. Mais les partisans de Luther, qui avaient appuyé les lois de Mai, ne voulaient pas reculer, bien qu'ils ne fussent point satisfaits des résultats du culturkampf, et ils ne désiraient pas voir le gouvernement capituler et l'empereur « aller à Canosse » avec son ministre.
Toutefois les nécessités financières de l'empire devinrent telles, qu'il fut impossible d'y faire face , sinon en ralliant au gouvernement le centre du parlement , composé en très grande partie de députés catholiques. Cette nécessité matérielle cl impcrieusf, unie aux considérations morales et poli-
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tiques indiquées plus fcaut, devait enfin triompher du cabinet de Berlin (1).
Sur ces entrefaites fyl soulevé le conflit entre l'Allemagne et l'Espagne au sujet des îles Carolines et Palaos. M. de Bismarck eut l'heureuse pe^nsée de proposer la médiation pontificale, que l'Espagne accepta. (2). Ainsi ]es relations entre le Vatican et Berlin devinrent phis cordiales, les efforts du saint-, père pour arriver à la paix religieuse plus pressants.
L'opinion publique, ei\ Amérique comme en Europe, fut favorable a Léon XIII. C'était l'occasion pour M. de Bismarck de faire suspendre la législation sinon de la révoquer. II ne pouvait plus être question de Canosse, puisque pontife et empereur siétaient rencontrés sur le ^terrain de la médiation. Enfin M. .de Bismarck soumit à la chambre des seigneurs, vers le milieu d'avril 1886, un projet de loi annulant les dispositions les plus dures de la législation existante.
Le souverain pontife offrait, en retour, de soumettre au gouvernement prussien les noms des sujets désignés pour les cures. Le gouvernement s'engagea à faire reviser la législation. La nouvelle loi religieuse fut définitivement votée le 9 mai 1886, envoyée au conseil des ministres le lendemain môme, et de là, le même jour, présentée au ministère des cultes. Selon les formes prescrites, le ministre des cultes devait examiner cette loi et en faire son rapport au cabinet du roi Le 16 mai, le rapport, signé par tous les ministres, fut présenté au souverain. Le 21 mai, la loi recevait la sanction royale.
Le ciilturkampf était non pas aboli, mais modifié, du moins .dans son application. Depuis lors, grâce à' de nouvelles circonstances, la pacification a fait des progrès ^.mportanls. Le samt-père a obtenu le retour des ordres religieux, à l'exception des jésuites, l'ouverture de deux grands séminaires et l'abolition des Lois' de Mai, en ce qui concerne l'administration des diocèses et le service mihtaire (3).
(1) Voir l'Histoire du cuUurkampf.
(2) La médiation du saint-pére.et ses licurcux effets, relativement aux iles Carolines, sont longuement racontes dans le chapitre sur Léon Xlll et l'Espagne.
i») Le Landtag prussien a voté en deuxième leetiirc la loi i)olilico-ccclcs^iasli-
LEON xin.
Léon XIII a triomphé des premiers obstacles. Disons plutôt, l'Allemagne a triomphé Car, par ces actes de sagesse et de justice, elle a servi ses plus chers intérêts.
que adoptée déjà par la chambre des seigneurs. Le rappel des ordres religieux a été adopté par 230 voix contre 118,
Grand sceau de l'Universilé de Prague.