CHAPITRE XII
La pliilosopliie de saint Thomas et la méthode scolastique. — Paroles^remar- ' quables de Léon XIII. — Réforme de l'éducation publique- — Encyclique sur ta philosophie chrétienne — Commission cardinalice et. académie romaine. — Haute éducation du clergé. — Lettre au cardinal Parocchi. — Ins- Jitut pour la culture des lettres. ~ Éminentes qualités du cardinal Parocchi.
ous ceux qui connaissaient le zèle extraordinaire que le cardinal Pecci avait montré à Pérouse pour l'éducation du clergé et du peuple, surtout pour l'avancement des hautes études et la culture de la vraie philosophie chrétienne, s'attendaient à voir Léon XIII employer son autorité et son influence à répandre dans tous les diocèses de l'univers catholique les bienfaits d'une éducation solide>et élevée.
Nous l'avons vu à Rome, dès ses débuts, établir des écoles pour les enfants du peuple et favoriser l'instruction des jeunes artisans, afin de fournir à chacun le moyen de gagner sa vie et de faire honneur à sa profession. Sachant la détermination qu'avaient prise les autorités publiques de s'emparer de toutes les maisons sur lesquelles il leur était possible de mettre la main, il prit l'initiative de fonder partout où il put des classes pour le jour et pour le soir, et d'y" placer des instituteurs sur les principes et l'habileté desquels il avait droit de compter. C'était le vrai moyen d'arracher à la perversion de l'esprit et à la corruption du cœur les enfants de l'ancienne population romaine, si foncièrement catholique.
Nous connaissons déjà la touchante exhortation adressée ài
ce sujet au cardinal Monaco la Vallelta. Nous verrons à la fin de ce chapitre la lettre écrite en I880 au cardinal ?arocchi, le vicaire actuel du souverain pontife.
Cette lettre inaugure, dans l'éducation du clergé de Rome, nous ne dirons pas une réforme importante, mais un progrès remarquable dans la culture des lettres proprement dites et dans l'étude de la langue soit italienne, soit latine, soit grecque.
Ce que l'on espérait surtout de Léon XIll sur ce point, c'était qu'il fit pour la philosophie de saint Thomas d'Aquin et pour la méthode scolaslique ce qu'il avait commencé à Pérbuse et dans toute l'Ombrie. Cette attente ne fut point trompée. Les premières encycliques du pape démontraient clairement que les aberrations intellectuelles de la chrétienté moderne viennent de ce que l'on a répudié la vraie philosophie chrétienne, celle où la raison, unie à la foi et éclairée par elle, conduit l'homm.e sûrement dans les voies de la plus haute science tant naturelle que divine (1).
Léon XIII poursuit un vaste et sublime projet : rendre à l'Église sa véritable prépondérance dans le monde, et, afin de commencer par la base cette œuvre de restauration, il veut mettre la philosophie chrétienne en honneur dans toutes les grandes écoles. La vraie philosophie, fermement assise dans l'intelligence cultivée des peuples chrétiens, passerait bien vite dans leurs mœurs, réformerait toute la vie sociale et la conformerait à Tidéal divin dont la révélation nous offre en Jésus-Christ le type parfait. Dans cette œuvre de réparation, Léon XIII, à l'exemple de ses prédécesseurs, en particulier de Pie V, de Léon XII, de Grégoire XVI et de Pie IX, propose saint Thomas d'Aquin pour guide et pour modèle dans toutes les écoles où s'enseignent la philosophie et la théologie.
Qu'on ne se méprenne pas sur la nature de cette restauration des principes et de la méthode du Docteur angélique. Le souverain pontife est loin de nier ou même de méconnaître ce que la vraie science a fait dans les temps modernes, afin d'élargir le cercle de nos connaissances, de contribuer à rendre
{!> Voir, en particulier, l'encyclique Mlerni Patrîs. Recueil de Bruges et de Lille, p. 88.
la vie plus commode aux hommes, et de faciliter les communications entre tous les peuples de la terre. Dans sa lettre à 1 archevêque de Cologne, datée du 24 février 1880, il affirme la valeur que l'on doit attribuer aux inventions, aux découvertes, aux progrès que nous tenons de la science. « Nëan-
'lieZ r^T ''"""' f""^'^'^^""'-'^ des hautes études. - clément IV. Portrait C l kS \:- Z:^:' ^'-' ^-^ «a Msi.l,ue ce Saint-Paul l.ors les
moins, ajoute-t-il, la corruption des mœurs croît tous les jours et, d après 1 histoire du passé, ce qui ramène les nations dévoyées dans le bon chemin et les sauve de la destruction, n'est pas le progrès dans les arts ou dans les sciences naturelles mais 1 ardeur qu'elles mettent à apprendre et à pratiquer la ioi de Jesus-Chnst. Voilà pourquoi nous désirons que l'Éolise
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sort partout libre, afln que partout, elle pjaisse faire gQÛter.aux ncition§ les fruits de cette doctrine salutxiire fl) ">)
La philosophie de saint Thomas', ou laf.philosophie du chris* tianisme, place tout disciple de JBsus-Christ aa centre des deux sphères où il d^it se ni^u^oiv, l'ot'dre naturel et 1 ordre surnaturel, eti'écfaire parfaitement sur sesrelations avec l'un et l'autre. Ainsi Léon XIII, comme on le voit par l'étude (Je ses écrits, a la plus profonde conviction^qu'il faut réformer l'éducation publique sur le plan d'une mutuelle harmonie entre la foi et la raison. D'ime part, l'usage des découvertes et des méthodes modernes rend plus intelligibles et plus agréables aux jeunes gens le dogme et la morale évangéliques; de l'autre, la famille, qui prend pour type celle de Xazareth, apprend à connaître et à pratiquer le respect, l'amour et l'obéissance.
Nous savons déjà toute la pensée de Léon XIII sur l'éducalion primaire et secondaire; voici, dans ses grandes lignes, son plan d'éducation supérieure tel qu'il le trace dans son encyclique sur saint Thomas et dans les nombreuses lettres étrites aux évêques, aux académies (2) et aux universités.
L'encyclique jEleimi Patris parut le 4 août 1879. Elle contient un exposé magistral de la pliilosophie scolastique, envisagée au double point de vue de l'histoire et de la science. Dans le monde antichrétien on parla de cette encyclique comme d'une tentative pour faire rétrograder l'intelligence et la ramener au moyen âge. C'était, disait-on, nous condamner à la réaction et fermer la voie au progrès. Mais il y eut parmi les rationalistes des esprit-s impartiaux qui firent justice de telles accusations (3). Dans les universités de la Nouvelle- Angleterre, on avait tellement secoué le joug des vieux préjuges de sectes, qu'on ne trouva rien de mieux à enseigner sur
(1) Lettre à l'archevêque de Cologuc.
(2) Voir ie bref de Léon xni adresse à M?"^ Germain, en 1886, sur l'acadêniio de Courances.
(3) Voici comment la presse radicale jugcles grandes encycliques de Léon XJH :• «11 y a certainement un pouvoir spirituel très fortement organise et tellement ferme dans sa doctrine que, parlant par-dessus la tête de tous les gouviernements, il peut négliger toutes les considérations de temps, de lieu, de forme politiqire. Les conseils qu'il donne afTectcnt tout de suite une forme générale qui, je dois te' dire, jifi manque pas de grandeur. » La Justice. ■
la grâce et la prédestination que la doctrine des anciens. Tout le monde sait, du reste, ce que Lei'..:iitz pensait des docteurs scolastiques.
Le souverain pontife, après avoir démontré l'utilité de la science « de laquelle toutes les autres sciences dépendent », insiste sur la nécessité de la philosophie à notre époque, mais <i d'une philosophie qui respecte également les règles de la foi
Fig. 9". — Les papes recommandent l'étude de la saine philosophie. Pie VIII. Médaillon en Mosaïque de Saint-Paul hors les Murs.
et la dignité de la raison humaine... Si l'intelligence est saine et s'appuie sur des principes solides et évidents , sa lumière sera non seulement un bienfait pour guider l'homme dans l'exercice de ses propres facultés, mais elle se reflétera sur toute la société. . . Il est très conforme à l'ordre établi par la Providence de demander à la science humaine de prêter son aide pour ramener les. nations à la foi et à la saine morale. Ce
fut la voie poursuivie habilement par les Pères de l'Église les plus illustres, comme l'attesta l'antiquité chrétienne. »
Cet usage scientifique de la raiSon ou de la philosophie des anciens païens, quand celle-ci était appuyée sur les vrais principes, fut très familier aux premiers Pères. En cela, dit Léon XIII, les apologistes du christianisme mettaient au service de la vérité révélée et du vrai Dieu ce que le paganisme avait de plus estimable, comme les anciens Hébreux dédiaient au service de Jéhovah les vases d'or et d'argent, et les étoffes précieuses qu'ils avaient dérobés aux Égyptiens. Saint Grégoire de Néo-Césarée loue Origène de s'être servi de l'armure intellectuelle des adorateurs des faux dieux pour combattre leurs erreurs.
Le pontife énumère les vérités que la raison découvre et démontre par ses forces natives; il fait voir comment elle prépare les voies à la vérité révélée, comment elle prouve la divinité de la religion et les caractères surnaturels de l'Église catholique.
L'union, chez les grands écrivains de l'antiquité chrétienne, de la double lumière de la foi et de la raison, leur donnait une grande supériorité sur leurs adversaires contemporains, comme sur leurs devanciers. Il leur fut facile, au flambeau de la vérité révélée, d'analyser la philosophie païenne, démettre à nu et de rejeter ses erreurs, de conserver tout ce qu'elle renfermait de vrai. « Par un choix intelligent, ils s'assimilèrent celles de leurs doctrines dans lesquelles la justesse de l'expression répondait à la sagesse de la pensée. »
Léon XIII, passant en revue la longue suite de ces glorieux défenseurs du christianisme, arrive à saint Augustin, et de sqint .\ugustin il passe aux docteurs du moyen âge, connus sou^ le nom de scolasliques. Il met dans la bouche de Sixte- Qumt l'éloge de la théologie du moyen âge et de sa méthode scientifique. Moine franciscain, Sixte-Quint ne manque pas de placer saint Bonaventure, le. Docteur séraphique, à côté du Docteur angélique, saint Thomas.
Mais, comme Léon XIII a surtout en vue la philosophie, il se hâte de fixer sur elle l'attention du lecteur. « Les qualités éminenles qui rendent la théologie scolastique si formida-
Saint Grégoire donne ses instructions à saint Augustin, apôtre de la Grande-Bretagne.
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ble aux ennemis de la vénie, a êavoir, celle cohésion élroile et parfaite des effets et des causes, cet ordre et cette symétrie, semblables à une armée rangée en bataille, ces définitions et distinctions lumineuses, cette solidité d'argumentation, et cette subtilité de controverse, toutes choses par lesquelles la lumière est séparée des ténèbres^ le vrai distingué du faux, et les mensonges de l'hérésie, dépouillés du prestige et des fictions gui les enveloppent, sont démasqués et mis à découvert : toutes ces excellentes qualitéssont dues uniquement au bon usage de la philosophie que les docteurs scolastiques avaient pris généralement la sage coutume d'adopter, même dans les controverses théologiques. »
Léon XIII arrive â saint Thomas d'Aquin lui-même, à ses œuvres, à sa méthode, et il fait un éloge magnifique et mérité de son génie. Chez lui la raison n'est pas asservie par la foi. Toutes deux conservent leurs caractères propres, leur dignité, leurs sphères respectives. Mais elles ne cessent de se prêter un constant et mutuel secours. « La raison, portée sur les ailes de Thomas au plus haut point que peut atteindre la nature humaine, ne saurait guère s'él/^ver plus haut, et la foi ne saurait espérer de la raison des secours plus nombreux ou plus puissants que ceux que lui fournit le Docteur angélique (1). »
De là celte vénération et ce culte dont les siècles catholiques ont sans cesse entouré ce génie presque divin, et l'hornenr extraordinaire que l'Église a rendu à ses ouvrages. « Dans les conciles de Lyon, de Vienne, de Florence, du Vatican on aurait cru voir Thomas prendre part, présider même, en quelque- Sorte, aux délibérations et aux décrets des Pères... Au concile de. Trente, la Somme théologique fut placée ouverte sur l'autel, à côté des divines Écritures. »
Les novateurs du seizième siècle, qui connaissaient parfailement l'Ange de l'École, ne partageaient nullement le dédain que^rofessent pour lui le's rationalistes modernes. Théodore de Bèze et BuCjer disaient qu'ils triompheraient facilement do tous- les dotteurs catholiques et anéantiraient l'Église elle-
(1) Encyclique A::ierni PaLris — CL Acta Leonis XJII.)
Fig. 99. — Saint Tliomas, prince des pliilosoplics clircliens. Tableau de Benozzo di Gozzoli, au musoje du Louvre. XY<= siccle.
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même, si l'on effaçait jusqu'aux aernières traces de Ta, doctrinede saint Thomas.
Les aberrations de l'intelligence, de la science et de la fausse philosophie du dix-neuvième siècle ont déterminé les hommes les plus éminents dans l'Église à remettre en honneur la science et la méthode du Docteur angélique. Rien ne saurait être plus agréable à Léon XIII que de voir toute la jeunesse chrétienne suivre un tel exemple et boire la sagesse à une source si pure. Les générations sacerdotales en ont surtout besoin. Ceux qui sont égarés par l'orgueil et les fausses lumières du rationalisme et du naturalisme doivent y recourir avec encore plus d'empressement.
Sur toutes les questions sociales qui s'agitent de nos jours, il faut une doctrine saine, un enseignement unique et autorisé comme celui du grand Docteur. Les sciences elles-mêmes ont besoin de la vraie philosophie : elle leur fournira un point de départ et un but avec les moyens d'y arriver.
Les arts libéraux, de leur coté, empruntent à la philosophie les principes du beau et du bien, leurs règles et leurs méthodes. Voyez comme les beaux-arts se sont développés dans les siècles où florissait la vraie philosophie chrétienne et comme ils dépérissent aujourd'hui, à mesure qu'une doctrine toute matérialiste prévaut partout! Voilà quelques-unes des consi- Jéi'ations que Léon XIII propose aux hommes sérieux.
Le progrès même des sciences, au lieu de rencontrer un obstacle dans l'étude de cette philosophie, y trouverait au contraire un secours puissant- « C'est pourquoi, ajoute le souverain pontife, nous vous exhortons, vénérables Frères, de la manière la plus pressante, à remettre en vigueur et à propager le plus possible la précieuse doctrine de saint Thomas, pour la défense et l'ornement de la foi catholique, pour le bien de la société, pour l'avancement de toutes les sciences... Que des maîtres, désignés par votre choix éclairé, s'appliquent à faire pénétrer dans l'esprit de leurs disciples la doctrine de saint Thomas et qu'ils aient soin de faire ressortir combien celle-ci l'emporte sur toutes les autres en solidité et en excellence. Que les académies que vous avez instituées ou que vous instituerez par la suite expliquent cette doctrine, la défendent
et s'en servent pour la réfutation des erreurs dominantes (1). » Le saînt-père se hâta d'établir à Rome même une académie de Saint-Thomas d'Aquin, où il désirait que les philosophes les plus accomplis et les hommes les plus distingués <lans les sciences pussent enseigner et montrer coitibien est parfait, .magnifique et fécond l'accord de la raison et de la foi dans
Fig 100. — Le cardinal Zigliara, de l'ordre des dominicains.
celte philosophie chrétienne, d'oîi doit sortir le salut et la guérison du monde dans l'ordre intellectuel et moral. Une commission fut aussi chargée de surveiller avec soin une édition des Œuvres de saint Thomas, afin d'oITrir la plus parfaite garantie d'authenticité et d'intégrité à ceux qui s'en serviraient et désireraient puiser à sa source la vraie philosophie scolaslique.
(1.) Encyclique JElerni Palris-
Léon XlIIprenait en même temps des mesures acUves pour élever dans toutes les hautes écoles de Rome le niveau des études et pour agrandir leur cadre. 11 voulait, bien que le gouvernement usurpateur lui eût enlevé l'université, le Collège romain, les hôpitaux et toutes les écoles spéciales, conserver et perfectionner le vaste système d'instruction établi à Rome par les papes, et complété durant le cours des siècles, au prix de tant de sacrifices.
L'académie de Saint-Thomas d'Aquin, qui a produit déjà do si heureux fruits (i), fut confiée au soin spécial des cardinaux Zigliara et Pecci. Le premier, illustre dans l'ordre des dominicains par sa science et ses vertus, est admirateur enthousiaste de l'Ange de l'école; l'autre, frère même du pape, est tout aussi dévoué disciple de saint Thomas.
Léon XIll résume toute sa pensée et explique son projet dans la lettre Plane quidem intelliyis, adressée au cardinal Parocchi, le 20 mai 1885. « Vous comprenez parfaitement, ce que nous avons répété souvent, et non sans raison, qu'il nous faut faire les efforts les plus sérieux et les plus continuels, afin que le clergé se distingue par un progrès quotidien en tout genre de connaissances. Les nécessités de notre époque l'exigent". Le développement de l'intelligence fait de si rapides^ progrès, et l'avidité d'apprendre est si insatiable autour de nous, que le Clergé ne pourrait remplir son ministère et s'acquitter de ses devoirs, ni dignement, ni fructueusement, s'il ne s'efforçait de mériter , lui "aussi , les louanges que l'on décerne à la culture intellectuelle dans les autres classes delà société. »
C'est pour cette raison que Léon XIII a donné une si grande attention à la meilleure manière d'instruire les étudiants des séminaires. Commençant parce qui est le plus sérieux, il a eu soin de faire revivre dans l'étude de la philosophie et de la théologie la doctrine et la méthode de saint Thomas d'Aquin. Mais comme une très grande partie de ce que l'on enseigne dans les écoles regarde les lettres, et que cette partie contribue grandement à augmenter nos connaissances, sert stux usages de la vie et favorise la douceur des manières, il a résolu d'éta-
(l)Cf. L'Acadcmia Romana di S. Tom'maso d' Aquino, puljlirtzione periodica.
blir quelques règles pour en avancer le progrès. Le premier point à considérer, c'est que l'honneur du clergé est engagé dans cette culture. La distinction dans les lettres est un beau titre de gloire pour l'homme bien élevé. « Quand on a mérité cette distinction, tout le monde s'accorde à dire qu'on a gagné une chose d'un grand prix; » au contraire, ceux qui en sont privés manquent d'un droit précieux à l'estime du public. Voilà
Kig. 101. — Le cardinal Pecci, frère de Notre Saint-Pcrc le pape.
pourquoi l'empereur Julien avait conçu un dessein aussi profond qu'exécrable : il ne voulait pas permettre aux chrétiens d'étudier les arts libéraux; car il savait bien qu'on aurait du mépris pour des hommes illellrés, et que le christianisme périrait bientôt si jamais il avait la réputalion d'être la religion des ignorants.
Ensuite, comme il est de la nature de l'homme de s'élever des choses sensibles à celles qui sont inaccessibles aux sens, rien n'aide autant l'intelligence que la force et les grâces d'un
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beau slylô littéraire. Les hommes sont fascinés par celui qui possède le don de parler un langage naturel et élégant; et il en faut dire autant des lecteurs. Ainsi la vérité que l'on présente à l'esprit, ornée et resplendissante de Téclat des expressions et des maximes, entre plus facilement dansl'àmeet s'en empare plus fortement. Il y a en cela une certaine ressemblance .avec les splendeurs visibles du culte divin. La beauté et, l'éclat des choses extérieures qu'on y déploie, élèvent jusqu'à la divinité l'esprit et les pensées des adorateurs.
Ces fruits de la culture littéraire sont appréciés par sainl Augustin et saint Basile. Et ce fut un grand trait de sagesse de la part du pape Paul III d'exhorter les écrivains catholiques à se servir d'un style élégant, afin de mieux confondre les hérétiques, qui s'arrogeaient le mérite exclusif d'unir la doctrine aux belles formes littéraires.
« En disant que le clergé doit s'appliquer avec diligence à l'élude des belles-lettres, ajoute le souverain pontife, nous n'entendons pas seulement la littérature italienne, mais aussi les littératures grecque et latine. Disons plus, il faut donner chez nous un soin tout spécial au culte de la littérature des anciens Romains, et parce que la langue latine est partout dans rOccident la compagne et la servante de la religion catholique, et parce que l'on voit trop peu de personnes s'adonner aux lettres latines, ou chercher à s'y distinguer, si bien que le mérite d'écrire le latin avec dignité et élégance semble appartenir à nos seuls devanciers.
« 11 faut aussi étudier assidûment les auteurs grecs. En effet, leurs classiques excellent tellement en tout genre de composition qu'on ne saurait rien concevoir de plus châtié et de plus parfait que ces écrits. Ajoutez à cela que, chez les Orientaux, la littérature grecque est une littérature vivante, qu'elle palpite encore dans les ouvrages ecclésiastiques, et qu'elle se parle tous les jours. Et, autre avantage considérable, les bons hellénistes possèdent par le fait même une très grande facilité pour acquérir la pure latinité.
« A cause de ces avantages pratiques bien connus, l'Église catholique, prisant tout ce qui est honorable, tout ce qui est beau, tout ce qui est méritoire, a toujours attaché à la culture
La vie religieuse est une école de respect euvers les princes temporels. Moines allant au-devant d'un seigneur. Miniature du XlVe siècle.
des belles-lettres l'importance convenable, et elle a en tout temps jugé de son devoir de Tencourager vivement. En effet, nous le voyons, les saints Pères ont reçu toute l'instruction que l'on donnait au siècle où ils vivaient, et il s'en trouve parmi eux qui ont tant de talent et de culture, qu'ils ne le cèdent guère en excellence aux meilleurs Grecs et Romains.
«Ajoutons que l'Église peut revendiquer ce mérite suprême, qu'elle a sauvé de la destruction la plus grande partie des chefs-d'œuvre des anciens poètes, orateurs et historiens des Grecs et des Latins. Et, de plus, ce que personne n'ignore, dans les siècles oîi l'étude des belles-lettres était ou négligée ou méprisée, ou quand le tumulte des armes dans toute l'Europe étouffait la voix de l'intelligence, la demeure du moine ou du prêtre était le refuge de la littérature.
« Et, il né faut pas l'oublier, parmi les papes nos prédécesseurs, il en fut plusieurs qui s'illustrèrent dans ces arts libéraux, dont les adeptes reçoivent le nom de savants. La mémoire de Damase, de Grégoire et de Léon le Grand, de Zacharie, de Sylvestre II, de Grégoire LX, d'Eugène IV et de Léon X ne périra point. Et, dans toute la longue suite des pontifes, à peine en trouverait-on un seul qui n'ait rendu de grands services aux lettres. Leur prévoyante libéralité fonda partout des écoles et des collèges pour la jeunesse studieuse, des bibliothèques pour aider à nourrir le talent. Ce sont eux qui ont ordonné aux évêques d'établir des jeux ou joutes littéraires, qui ont comblé de bienfaits les hommes instruits, et qui ont allumé le désir de la perfection en proposant de glorieuses récompenses pour ceux qui pourraient y atteindre.
« Toutes ces choses sont si vraies, si éclatantes, que les calomniateurs mêmes du saint-siège avouent que les papes ont grandement avancé les hautes études. C'est pourquoi, poussé et par notre conviction de la grande utilité des lettres, et par l'exemple de nos prédécesseurs, nous avons résolu de ne rien épargner pour que ce genre d'études reprenne vigueur et vie parmi le clergé, dans l'espérance d'égaler la gloire des temps anciens Nous fiant donc entièrement à votre sagesse et à votre coopération, bien-aiméfils, nous commencerons par exécuter ce dessein dans notre séminaire romain. Nous vou-
Jlons qu'on y ouvre des classes particulières pour les jeunes gens distingués par leurs talents et leur application. Quand ils auront terminé leurs cours ordinaire de littérature italienne, grecque et latine, ils seront livrés à des maîtres habiles qui les aideront à produire dans ces trois langues des compositions plus châtiées et plus parfaites.
« Alin que ce projet réussisse comme nous le désir(5ns, nous vous autorisons à choisir des hommes capables de concourir par leurs conseils et leur travail à réaliser notre projet (1). »
Lqou XIII ne pouvait confier l'exécution de son dessein à un homme plus actif et plus intelligent. Parmi tous les membres du sacré collège et de l'épiscopat italien, très peu sont aussi accomplis, connaissent autant les nécessités de l'époque, apportent le même talent et le même cœur dans ce travail de réforme et de progrès. M^' Parocchi est éminemment l'homme de son siècle et de son pays; il est aussi un homme de Dieu. C'est pourquoi la Providence bénit les œuvres qu'il prend en main.
(1) Acta, V, 61-63. Recueil de Bruges et de Lille, p. 136.
Les grandes écoles catholiques. — Contre-sceau de la Nation de France. xv« siècle».