‹ Vie de Léon XIIIChapitre 108 sur 148 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Amour des papes pour là fille aînée de l'Église. — Contlit entre le catholicisme et l'irréligion. — Origine et développement delà conspiration antichrétienne.

— Le véritable esprit de la France catholique. — La situation à l'avcnement de Léon XIII, en 1878. — Cette situation est unique dans l'histoire des nations. — Une infime minorité est maîtresse de toutes les forces et en dispose à son gré. — Défaut d'organisation dans le parti conservateur. — Expulsion des religieux en 1880. — Le pape et les évcques ne peuvent qUe protester, conseiller, patienter. — Puissant appel à l'union dans l'encyclique Nobilissima Gallorum ijens. — Progrés de l'irréligion. — Les élections de 1885.

— Le clergé, le. budget des cultes, le concordat. — Lettre du vénérable cardinal Guibcrt. — Que Dieu sauve la France!.

'il est un peuple qui soil l'objet de la sollicitude de Léon XIII, c'est la France ; aucun autre, sans excepter même l'Italie, n'occupe une plus grande place dans sa pensée et dans son cœur de pontife.

Dans l'opinion des hommes, la France est toujours la nation très chrétienne, la fille aînée de l'Église. Ainsi pensent les protestants eux-mêmes, au point qu'ils nous jugent d'après les coutumes françaises et nous reprochent jusqu'à la violation du repos du dimanche; comme si cet abus scandaleux, reste de la législation révolutionnaire, était le fruit naturel et légitime du dogme et de la morale catholiques.

En 1878, quaïid Ms^'Pecci ceignit la tiare et devint Léon XIII, comme en 18-46, quand il s'arrêtait à Paris, dans son voyage de Londres à Rome/la France, malgré l'éducation voltairienne que le pouvoir civil avait donnée, ou laissé donner à la jeunesse de ses lycées et de ses collèges,, jouissait encore d'une

paissante vitalité. La nation dans son ensemble était restée fidèle à ses anciennes croyances.

Mais les sectes philosophiques et antichrétiennes qui avaient réussi à faire supprimer les jésuites au siècle dernier, et avaient accaparé le monople de l'enseignement universitaire, poursuivaient leur but : corrompre graduellement toutes les sources de l'instruction publique et populaire, gagner tôt ou tard la majorité des classesprofessionnelles, etdevenir enfin maîtresses de la nation.

Là est le principal sujet du conflit soulevé en France depuis plus d'un siècle entre le catholicisme et l'irréligion. Le catholicisme revendique ses droits inaliénables; l'irréligion, non contente d'exercer sur l'éducation un contrôle plus ou moins légal, veut s'emparer de l'enseignement à tous ses degrés, et dans son oeuvre de démoralisation, elle emploie comme auxiliaires le journalisme, la littérature, le théâtre, les clubs, les sociétés ouvrières.

La lutte était vive en 1846, et la victoire indécise ; en 1878, l'irréligion triomphait. Elle avait à ses ordres la force matérielle; elle disposait du journalisme; la littérature et le théâtre lui étaient dévoués; les écoles communales allaient bientôt •tomber sous sa direction exclusive; les associations ouvrières, -depuis longtemps imprégnées de ses leçons, metlaient une autre armée à son service, armée d'énergique et de terrible propagande. Telle était la situation en 1878, à l'avènement de Léon XIII.

Ce qui se passe sous nos yeux, en France, ofl're un spectacle unique dans l'histoire des peuples et dans les annales de la civilisation (1). Le changement qui s'est opéré dans la brillante capitale de la France, depuis l'exposition universelle de 1867 jusqu'à l'entrée des troupes de Versailles, après la défaite de la Commune, n'a pas été plus effrayant que la transformation qui s'est propagée dans tout le territoire, sous le pontificat de Léon XllI, c'est-à-dire de 1878 à 1890.

<1) « Chose "étrange, en vérité, que dans ce pays de 37,000,000 d'habitants, qui s'appelle la France et' où il n'y a pas un million de libres-penseurs avoues, ce soit cependant ce million qui déclare la guerre aux coutumes et à la croyance des trente-six autres. « Le Times,

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La capitale de cette grande nation et la province elle-mêm^, dans toute son étendue, ont changé d'aspect. Les institutions, les lois, les mœurs ont subi de profondes modifications qui ne sont l'effet ni de la guerre terrible dont le pays vient d'être victime, ni ^'une puissance étrangère, hostile et jalouse, résolue de tout détrulrj. Les forces subversives qui sont à l'œuvre, au sein de ce bel édifice social unique au monde, sont les passions antichrétiennes unes et développées en France (1).

Si nous fixons l'attention sur le speciacle douloureux d'une nation, la plus renommée de toute la chrétienté, portant sur elle-même des mains criminelles, tarissaiit dans son propre sein les sources de cette vie catholique qui a fait sa gloire et sa puissance, c'est dans le but de faire comprendre à nos lecteurs en présence de quelle difficulté Léon XIII s'est trouvé dans ses rapports avec la France pendant les douze années qui viennent de s'écouler; c'est aussi pour leur montrer que le souverain pontife n'a cessé de faire des efforts surhumains pour arrêter celte nation sur la pente où elle glisse et empêcher la catastrophe dont tous les esprits sages redoutent le résultat.

Il ne faut pas trop blâmer les catholiques français. La force occulte qui s'est rendue maîtresse du pays s'est développée pendant un siècle et demi, comme les feux souterrains de l'Etna. Des secoasses et des bruits sinistres avertissaient bien de ce qui se passait dans les obscures et mystérieuses profondeurs où se cachaient les ennemis de l'ordre; mais, semblables au paysan de la Sicile qui ne peut empêcher les terribles éruptions du volcan, les Français paraissaient incapables de conjurer le mal qui les menaçait. Il y avait pourtt\nt parmi eux de beaux exemples de foi et de piété. M""" Pecci en fut témoin quand il visita la capitale en 1846. Une reine, modèle de toutes les ver-

(i) ' Trente millions de catholiques que deux ou trois centaines de mille librespenseurs oppriment et réduisent en servitude, voilà la France d'aujourd'huil Qu'on vienne donc aujourd'hui, dans nos collèges, nous enseigner le mépris pour ces Perses innombrables qu'une poignée de Grecs dispersèrent à Marathon ou à Salamine: Qu'on nous parle donc de notre supériorité sur des nègres barbares qu'une dizaine de blancs font fuir!.» -- L'Autorité,

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tus qui ornent la femme chrétienne, l'épouse, la mère et la souveraine, travaillait à éloigner de la cour jusqu'à l'ombre du scandale; elle forçait le scepticisme des ministres, des législateurs, de l'aristocratie etdes hommes delettres à honorer en elle la majesté royale. Aujourd'hui, après une si lamentable décadence, on reconnaîtra peut-être combien la religion en

Fig. 403. — Les origines de la France chrétienne. — Martyre de saint Denis l'Aréopagite, premier évêque de Paris. D'après une mihiaturc du XV siècle.

France est redevable à Marie-Amélie pour les beaux exemples qu'elle a donnés; on avouera peut-être que cette princesse, toujours discrète et délicate dans ses bonnes œuvres, a contribué au maintien de la religion dans l'intérieur du royaume, et a secondé les missionnaires qui ont étendu au dehors les conquêtes de Jésus-Christ. (1).

(1) L'auteur cite ici des faits, il ne se prononce pas en faveur d'un gouvernement. Sur la cour de Louis-Philippe, voir plus haut, page 9G.

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De pki», la renaissance du chrisliamsme, inaugurée timidement sous le premier Empire, avait fait des progrès sons le régime de la Restauration; elle sembla continuer son essor sous le gouvernement de Juillet. Sans doute, il y avait lutte entre le voltairianisme dominant dans les classes cultivées et la religion de la grande majorité ; mais c'était une lutte assez libre, comme le catholicisme s'attend à en soutenir partout dans les sociétés modernes, tant que les droits de Jésus- Christ ne seront pas ouvertement et universellement reconnus. Elle ne fut point sans résultat (I).

L'Église de France, pendant les dix-huit années du règne de Louis Philippe, ressemblait à ces pays du Nord, qui se hâtent, quand l'hiver a fait place à l'été, de se couvrir de végétation, de fleurs et de fruits. C'était une merveille que cette efflorescence des anciens ordres religieux, et la naissance subite et presque simultanée de toutes ces congrégations nouvelles d'hommes et de femmes se consacrant au ministère de l'apostolat et à l'œuvre de l'éducation, et se dévouant aux missions chez les peuples sauvages; ainsi le grand cœur de la France, qui ne pouvait contenir le trop-plein de sa charité, débordait sur le reste de l'univers.

On ne l'ignore pas dans les jeunes églises des Etals-Unis. Jamais, tant que le monde durera, l'Amérique du Nord ne pourra s'acquitter de la dette de reconnaissance qu'elle a contractée. Et aujourd'hui que la France catholique, comme là mère des Macchabées, voit ses enfants victimes de la franc-maçonnerie ahtichrétienne, l'Amérique aime à s'unir d'esprit et d'aflection à sa bienfaitrice, pour partager sa douleur, la soutenir de sa sympathie et l'assurer de la victoire finale.

Oui, quelaFrance seconsoleen apprenantcombiendecœurs, hors de ses propres limites, et dans l'ancien monde et dans le nouveau, l'aiment, l'admirent et prient Dieu de soutenir, à cette heure suprême, ses évèques, ses prêtres et ses enfants de toutes les conditions. Le sang français ne coule pas dans

(1) I.'autcur,qui réprouve toutes les propositions condamnées dans le Si/ZZa6us, ne donne point le souvcrncniont de Juillet comme le tj-pe du gouvernement clirctien; il se propose seulement U'elalilir un parallèle entre la France de 1810 et la France de 1800.

tous ces cœurs, mais la charité divine qui vient du sang de

Fig. lO*. — Les origines de la France chrétienne. — Clovis, à la bataille de Tolbiac, invoque le Dieu de Clotilde. D'après la peinture à fresque de J. Blanc, dans l'église de Sainte-Geneviève, à Paris.

Jésus-Christ, les anime et fortifie en eux le sentiment de la gratitude.

Les papes qui reçurent en héritage les persécutions et les

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soucis dont Clément XIV fut victime, trouvèrent la France portant la bannière de la croix sur tous les continents et sur toutes les mers. Elle représentait, au dernier siècle, elle représente encore le christianisme et la VTaie civilisation chez les païens de la Chine, comme chez les sauvages de l'Océanie. Les Américains doivent, à plus forte raison, distinguer la France catholique de cette minorité de voltairiens et d'athées qui l'oppriment et la dégradent. Pendant leur guerre civile de 1861 à 186o, ils savaient séparer la France chevaleresque qui les avait aidés à conquérir leur indépendance, de ce gouvernement éphémère qui voulait s'allier à l'Anglais partisan de l'esclavage pour dissoudre leur union et porter un coup mortel à leur vie nationale (!)•

La vraie France sera sauvée, Dieu ne permettra pas que la main de ses propres enfants éteigne dans son sein jusqu'à la dernière étincelle de la foi chrétienne. Telle est l'espérance de tous les catholiques. Cette espérance, nous la partageons avec Léon XIIL

L'immortel pontife, le jour oi^ il ceignit la tiare, connaissait la situation de l'Église en France. 11 avait calculé la résultante probable des forces opposées qui luttaient dans le royaume de saint Louis. D'un côté, c'était une minorité turbulente, agressive, impitoyable dans ses attaques contre la religion et l'Eglise, divisée avec elle-même quand l'Eglise n'était plus en jeu, soumise néanmoins à Une même direction. D'autre part, c'était une majorité animée de bonnes intentions, mais incapable de s'unir, de se compter, d'agir avec ensemble pour se défendre contre l'ennemi, ou pour l'attaquer, 11 en est partout ainsi dans le camp des conservateurs-.- C'est une insignifiante minorité de la population italienne qui a droit de suffrage et en use pour envoyer au parlement les hommes qui ont juré d'en finir avec l'Église et la papauté.

Léon XIII, cependant, ne pouvait savoir en 1878 tout ce qu'une minorité hostile à la religion devait entreprendre et accomplir, en France, au détriment des droits les plus sacrés

(1) Histoire de lu parlicipaiion de la France à rétablissement des Étals-Unis à' Amérique, par Henri Doniol, 1886.

et des libertés les plus chères. Quand il élevait la voix pour instruire une première fois l'Église universelle, dans l'encyclique Ex supremo; du 4 mars, il espérait que les maîtres

Fig. 105. — La France chrétienne de Clovis et de Charlemagne. — Fragment des frises du Catholicon, projet de peinture murale de M. Lameire, conservé ^à l'École des Beaux-Arts, à Paris. XIX» siècle.

des destinées de la France comprendraient les avertissements qu'il adressait aux nations de la chrétienté, et entendraient l'appel si solennel qu'il faisait aux chefs des États, en les invitant à ne pas méconnaître et^-.à ne pas rejeter la force

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divine que leur offrait l'Église pour résister aux ennemis de Tordre social.

Il semble étrange que les catholiques de France aient laissé confisquer leurs libertés et détruire en paiffe leurs institutions, sans opposer à leurs adversaires une résistance plus virile, plus compacte et plus déterminée. Les mstitulions religieuses n'avaient pas cessé de prospérer et de se multiplier en France, depuis la chute du gouvernement de Juillet. Les maisons d'éducation catholique faisaient une conclirrence redoutable aux collèges et aux lycées.. On disait nième que les écoles spéciales des jésuites de Paris et de Metz l'emportaient sur celles de l'Etat.

Les établissements de tous genres pour l'éducation des filles étaient en pleine prospérité. L'éloge si bien mérité que l'illustre cardinal Pacca fait de la femme française, dans ses Mémoires, était au-dessous de la réalité. 11 y avait comme deux armées de femmes dévouées aux bonnes œuvres, celle qui portait l'uniforme de la religion et qui se consacrait à Dieu , et celle des dames du monde, qui se faisaient les auxiliaires du prêtre et de la religieuse dans les villes et dans les campagnes, et se vouaient à toutes les œuvres de miséricorde que leur zèle pouvait embrasser.

C'était à cette France catholique avec ses institutions prospères, son apostolat fécond, sa belle littérature, son système d'éducation religieuse si fortement organisé ef si efTicace, avec un clergé digne par sa science et par ses vertus des plus grands siècles de l'Église, que les sectes avaient déclaré une guerre a mort Elles avaient remporté en Italie une victoire complète. Elles espéraient obtenir le même succès en France.

Quelques-uns se sont demandé pourquoi le souverain pontife n'avait pas déjoué, du moins d'un côté des Alpes, les complots et la politique révolutionnaire qui avaient triomphé de l'autre cùté. L'influence pacifique ou l'autorité morale de l'Église ne, pouvait rien sur l'esprit de Mazzini, ou sur le cœur de ^Oaribaldi et de ses bandes. Cavour luimême, avec le roi, l'armée et la flotte piémontaises, servait la révolution et lui prêtait la force dont elle avait besoin, .dans son œuvre sacrilège. Le même spectacle se renouvelle en

LÉON Xni ET LA FRANCE. 4-71

France, La franc-maconnerk est maîtresse, après avoir conspiré, travaillé pendant un siècle et demi dans le but d'asservir l'Église et de l'avoir à sa merci. La puissance spirituelle du souverain pontife ne peut seul© déterminer le chef des loges maçonniques à se désister de son entreprise, à perdre le fruit de sa victoire, à lâcher la proie qu'il tient ou croit tenir.. Toutes les règles et tous les procédés de la diplomatie en usage jusqu'jà ce jour, dans la chrétienté, comptent pour peu de chose aux yeux des hommes, qui disposent de la force en France comme en Italie.

Jamais, depuis l'origine de l'histoire, eu remontant le cours des événements humains et en étudiant la trame des révolutions, on ne rencontre une situation politique, sociale et religieuse pareille à celle que les sectes ont créée chez les deux nations qui représentaient le catholicisme dans l'univers.

Le tact parfait, la puissance surhumaine, la grande sagacité de Léon XllI, sa longue connaissance des hommes, sa patience héroïque ne pouvaient, ne devaient aboutir qu'à différer d'année en année, de mois en mois, l'exécution des projets arrêtés depuis longtemps par les ennemis de l'Eglise.

Les hommes étrangers à la France pensaient que Léon XIII, dans ses négociations, aurait l'appui moral non seulement de l'épiscopat et du clergé, mais aussi de l'immense majorité de la nation. Pair malheur, cette majorité, tout en différant de la minorité en ce sens qu'elle n'est ni incroyante, ni protestante, ni juive, n'est pas uniquement composée de catholiques sincères. 11 y a des départements où le peuple des campagnes, s'il croit encore, ne pratique plus. En d'autres départements, l'indifTérence religieuse et même l'incrédulité ont fait de rapides progrès.

De plus, dans les campagnes où les populations sont loyalement catholiques, il y a une tendance manifeste à tout sacrifier, s'il le faut, à la tranquillité, au bien-être de la vie présente. A ceux qui, en 1865 et en 1866, annonçaient l'approche de graves événements, ces braves gens répondaient : Laissez-nous tranquilles. La terrible guerre de 1870 est venue augmenter ce désir du repos et de la paix. Non, les masses^

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populaires n'ont, ni la fibre religieuse, ni la fibre nationale aussi sensible et aussi facile à exciter que du temps de la grande Révolution.

Léon XIII, privé d'un appui solide, a élé réduit à patienter, à souffrir et à conseiller. Il n'a pas cessé de faire entendre les accents de sa voix solennelle. Il a traité dans ses belles encycliques les questions sociales les plus actuelles, les plus brûlantes, avec une profondeur et une vérité saisissantes, avec cette justesse et cette modération qui le distinguent. Il a revêtu ses enseignements des formes littéraires exquises qui le font lire et goûter par les indifférents et par les ennemis eux-mêmes. Rien de plus propre à faire impression sur l'esprit français si vif, si intelligent, si cultivé. Mais, inutile de le dire, on ne s'est laissé ni vaincre ni toucher par ces expositions magistrales des grandes vérités sociales du christianisme, et, après bien des délibérations et des agitations, on a résolu, en 1880, l'expulsion des jésuites et des autres corps religieux « non autorisés ». L'ordre a élé donné de procéder sans plus attendre à l'assaut des monastères, et d entreprendre cette campagne ridicule et odieuse qui sera une des hontes de la France (1).

Que pouvait faire le pape? Quel conseil devait-il donner aux évêques, aux chefs des ordres religieux et des congrégations? Était-il opportun de prescrire une règle aux catholiques influents et aux directeurs de la presse Conservatrice, afin de diriger l'opinion publique et de provoquer une résistance dans un moment où tout homme de cœur ne pouvait se garantir d'une vive indignation? Les droits les plus sacrés étaient ouveciement foulés aux pieds. On violait la loi ellemême. Cinq cents magistrats français, obéissant à la voix de la conscience et de l'honneur, refusèrent de siéger dans les tribunaux où l'on prononçait des sentences iniques, et, indignés de voir fouler aux pieds toute légalité, ils donnèrent leur démission. Mais l'opposition ne fut point universelle. Il ne se produsitpasdans les villes, dans les communes de France, un mouvement simultané, énergique et persistant; il n'y eut

(1) Voir les journaux de Tépoque, spécialement VUnivers el le Monde.

LÉON Xm ET LA FRANCE.

pas de résistance sérieuse. Des évêques, de? prêtres, des chefs d'ordre protestèrent avec vigueur; cependant on ne peut pas dire que la France catholique se leva comme un seul homme

FiK- iOii. — La France chrétienne de Clovis et de Charlemagne. — Fragment des frises du Calholicon, projet de peinture murale de M. Laraeire, conserve à l'École des Beaux-Aris, à Paris. XIX'' siècle.

pour empêcher au nom de la loi, de la Constitution, de la justice et de la liberté, un acte accompli par un pouvoir qui se disait libéral. La franc-maçonnerie continue son œuvre et n'épargne rien

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de ce qu'elle croit possible d'infliger, aux 'catholiques. Quel est le remède? C'est l'union, et tous les amis des véritables Français ne cessent de leur répéter : Dieu aide ceux qui savent s'aider. Oubliez toute aulre politique que celle de vous unir, de vous éclairer les uns les autres sur vos droits et sur vos dangers. Soyez fidèles à la France; obéissez à la loi. Mais soyez unis. Servez-vous de l'organe de vos députés, et, en dehors des Chambres, de tous les moyens que vous offre le droit, pour défendre la cause sacrée par excellence. Imitez votre chef, le souverain pontife.

Il est certain que dans ses relations officielles avec le gouvernement, Léon XIII a montré une grande sagesse en se tenant ferme sur le terrain de la légalité. La législation française devait offrir à l'Église catholique une garantie plus que suffisante de sûreté et de protection pour le présent et pour l'avenir. La religion avait fait partie de la vie nationale dès les jours de Clovis; on pourrait même dire, sans altérer la vérité historique, qu'elle avait créé la nation. Et le Français, depuis la fondation de la monarchie, en avait tellement conscience, qu'il s'était toujours fait un devoir d'être le champion, le porte-étendard de la foi, le défenseur-né des libertés et de l'indépendance de l'Église romaine.

Malgré les entraves que le premier consul imposa aux droits de l'Église en France, son concordat avec Pie VII reconnaissait la place que le catholicisme avait toujours occupée et gardait encore dans la société française. Il n'est point, dans ce pays, d'homme assez aveugle pour méconnaître un fait évident : la religion a couvert le sol de cathédrales, d'églises, de maisons d'éducation, d'institutions de charité et de bienfaisance; elle est encore, malgré les théories des socialistes et des révolutionnaires, la principale force vitale de la nation. Au moment où nous traçons ces lignes, la pensée d'anéantir, ou même seulement d'affaiblir cette puissance morale, fait trembler les ennemis de la religion qui n'ont pas perdu le sens politique.

Il n'est pas sage, en effet, de diviser, de neutraliser, de paralyser une seule de ces grandes forces qui font la vie des nations, surtout chez un peuple qui vient de sortir meurtri,

LÉON Xnr ET LA FRANCE.

mutilé d'une lutte gigantesque. En présence de nouveaux dangers, il est prudent de réunir tous les éléments, de les

l'ig. 107. — La France chrétienne de saint Louis et tic Jeanne d'Arc. — Fragment des frises du CalhoUcon, projet de peinture murale de M. Lemeire, conservé à l'École des Beaux-Arts, à Paris. XIX« siècle.

fondre en un seul, pour former un faisceau aussi solide que les câbles sous-marins qui lient continents à continents. La religion, qui représente la vie de l'âme, est comme le

LEON XllI.

cœur vicme de la France. On paralyse ce cœur, autrefois si héroïque, en empêchant la foi, l'espérance et la charité de s'y développera l'aise et d'y circuler librement. Il n'est, du reste, aucun peuple qui puisse se passer de la plus puissante de toutes les forces, la religion.

C'est à celte France, si fièrc encore de toutes ses gloires du passé, que Léon XIII fait appel dans la lettre encyclique, Nobilissùna Gallorum gens (1). Le souverain pontife donne aux catholiques de cette nation, prêtres et laïques, les conseils les plus salutaires, et les engage à s'unir pour former un seul corps et une seule âme au milieu des dangers actuels. Analysons ces pages; elles contiennent le langage solennel d'un grand pape qui loue un grand peuple.

La France, en temps de guerre comme pendant la paix, a rendu à l'Eglise des services si nombreux et si éminents, qu'elle a droit à une reconnaissance éternelle, et à une renommée impérissable. Elle a mérité, dès le commencement, le nom de Fille aiîiée de l'Église. Dans les siècles suivants, les nobles entreprises et les glorieux cxploitsdes Français ont justifié cette maxime qui résume dix siècles de civilisation et de vie chrétienne : Gcsta Dei per Francos.

Grégoire IX, s'adressant à saint Louis, félicite le royaume de France de ce que jamais aucun événement n'a pu le détacher de son dévouementàDieu et à l'Eglise. /ama/s dans son sein les libertés ecclésiastiques n'ont péri; jamais {lana aucun temps la foi chrétienne n'y a perdu sa vigueur native, au contraire; les 7'ois de France cl leurs sujets, pour conserver ces biens, nont jamais hésité à répandre leur sang et à s'exposer à tous les dangers.

Léon XIII, à son tour, ajoute aux témoignages de l'histoire et des pontifes ses prédécesseurs ces paroles qui resteront, et que bien des générations de Français, quand le péril présent sera passé, reliront avec un légitime orgueil : « Dieu, qui est l'auteur de la nature et qui sait accorderaux Etats, et cela sur la terre, la récompense de leurs vertus et de leurs belles ac-

(l)Vairle texte de Tencycliquc Nobilissinia Gallorum gens, (i:i\i% \e.iourna) l'Univers et dans le Recueil édile à Bruges et à Lille, en 1887. Tome I.

lions, a donné aux. Fiançais une large mesure de prospérité, une grande renommée dans la guerre, les arts dans la paix, un nom glorieux, uneplace à latête desnations (-I).Et si la France, oubliant qui elle est et se refusant à remplir la mission que Dieu lui a donnée, a mieux aimé montrer de l'hostilité envers l'Eglise, cependant par la grande miséricorde de Dieu elle ne s'est pas laissée aller tout entière et pour longtemps à de criminels ressentiments. Et plût à Dieu qu'elle eût échappé aux funestes bouleversements que la religion et l'ordre social ont épiiouvés dans les temps qui ne sont pas loin de nous! »

Le souverain pontife énumère ensuite les causes de ces bouleversements : la fausse philosophie du siècle dernier et le. désir d'une liberté sans frein. Il adonné, dit-il, des conseils aux peuples de l'Irlande, de l'Espagne et de l'Italie. Il voudrait aider de la même manière les Français dans les conjonctures si difficiles où ils se trouvent.

Les plans des conspirateurs antichrétiens visent avant tout à la destruction de rÉghse; cependant ils doivent être aussi la ruine des États. Voilà la thèse que le pape développe. Elle s'adresse non seulement aux catholiques de France, mais au gouvernement lui-même et à toutes les intelligences d'élite. Que devient une société sans religion? C'est une question formidable qui force les gens sérieux à envisager le gouffre sans fond que le socialisme et l'anarchie ouvrent sous les pieds de la génération actuelle.

Léon XIII montre l'Église comme l'arche du salut au milieu de cette inondation d'erreurs, à la veille de cette ruine totale dont nous sommes menacés. C'est à elle qu'il appartient de diriger les hommes dans la reconstruction de l'édifice social ruiné et dans la vraie constitution de la famille; elle seule a autorité pour enseigner comment il faut gouverner l'une et l'autre société.

II faut que l'éducation soit religieuse. Le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique doivent se donner la main pour assurer aux citoyens les biens de la vie présente et ceux de la vie à venir. Ici le souverain pontife est amené à parler du concordat, dont l'existence était menacée même avant 1884. (1) Acta, IV, 2. L'encyclique NobilissimaGallorum gens est du 8 février 1884.

Du haut de la Chaire de Saint-Pierre, il parle à la nation et à ses chefs. Il plaide la cause du catholicisme en France , considéré non seulement comme religion nationale et partie intégrante de la vie du peuple français, mais comme institution légale, dont les droits et les libertés sont garantis par de solennels traités avec le saint-siège. « Ce n'est pas sans inquiétude et sans angoisse de l'âme que nous voyons venir certains dangers... 11 est des mesures déjà accomplies, et d'autres que l'on se propose de mettre à exécution, qui menacent l'existence même de l'Église. Ori excite la haine publique contre certaines institutions, on les dénonce comme ennemies de l'Etat... Et nous sommes aussi troublé et peiné par les desseins de ceyx quiseproposentde séparer l'Église de l'Étatet démettre fin au Concordat.

« Dans cette conjoncture nous n'avons rien négligé de ce que l'urgence du danger demandait. Notre nonce a reçu ordre de faire toutes les remontrances exigées par le cours des événements. Les membres du gouvernement ont dit, de leur côté, qu'ils voulaient être guidés par la justice.

« Quand la. loi supprimant les collèges et les communautés des réguliers a paru, nous avons exprimé notre jugement au cardinal-archevêque de Paris. Nous avons écrit également sur le même sujet au Président de la République au mois de juin de l'année dernière, lui disant combien nous déplorions toutes ces diverses mesures qui sont si funestes au bien des âmes, et si ruineuses pour les intérêts de l'Église.

« Nous n'avons fait que notre devoir. Nous désirons vive ment que la France ne se voie pas enlever cette religion qu'elle a reçue de ses pères, et nous sommes bien résolu à défendre sans faillir les intérêts du catholicisme en France. »

Le saint-père engage ensuite les évêques à ne rien négliger pour établir partout des écoles catholiques. C'est là l'intérêt du moment, l'intérêt suprême qui doit dominer tous les autres : sauver la jeunesse et l'enfance. Que ces illustres fidèles qui n'ont jamais manqué en France se mettent maintenant à l'œuvre et soutiennent la cause de la religion par leurs voix, par leurs écrits... 11 est nécessaire de prendre toutes les précautions pour favcn-iser les vocations ecclésiastiques.

Fig. 108. - Les arts dans la France chrétienne. — Cathédrale <3e Coutarices.

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L'extrême nécessité de l'Église le reclame impérieusement.

« Mais, pour obtenir le résultat désiré, il faut l'union des cœurs et l'uniformité dans la conduite. L'ennemi ne désire rien tant que de voir les catholiques divisés. Que ceux-ci regardent comme absolument nécessaire d'éviter toute cause de discorde... Que les écrivains catholiques chérissent la concorde, et placent en toutes choses l'intérêt général au-dessus de l'intérêt privé... Que tous respectent l'autorité épiscopale... »

Voila comment Léon XIII n'a cessé de veiller sur la situation de l'Église en France. A cette heure difficile, la résistance ouverte aurait tout perdu; on ne pouvait rien gagner, sinon par la modération et la patience. Celte altitude pleine de sagesse a fait grandir le saint-père dans l'opinion et dans l'estime du monde civilisé.

L'Allemagne est revenue lentement, il est vrai, mais elTicacement, à des dispositions plus pacifiques. La Belgique, qui avail, sous la domination de Frère-Orban, insulté le saintsiège dans la personne du nonce apostolique, s'est réveillée à la voi-x du souverain pontife, et a remplacé le ministère francmaçon par un ministère conservateur catholique.

En Hollande et en Aulriche-Hongrie, Léon XIII a gagné dans l'esprit des souverains, des hommes d'Étal et des peuples. On a reproché au gouvernement et aux législateurs français d'être seuls à s'aliéner celte grande et incontestable puissance morale, la papaulé, représentée par celui que les universités allemandes ont appelé le plus grand des papes modernes.

La personnaHlé et l'attitude de Léon XIII ont commandé le respect et l'admiration aux hommes qui se sont trouvés, en France, à la tête des affaires. Cependant la législation anticatholique n'a pas été suspendue. Les institutions qui sont restées debout après les expulsions de 1880 ont été entamées les unes après les autres. Puis sont venues les élections de 1885- La Chambre a refusé de reconnaître plusieurs candidats catholiques. Parmi les membres du clergé qui ont osé faire usage de leur liberté et remplir un devoir de conscience, un certain nombre ont été condamnés à perdre leur traitement (1). (I) Les mêmes scènes vicniiciil de se reproduire dans les élections de 1889.

LÉON Xllt ET LA FRANCE.

Enfin, le 30 mars 1886, le vénérable cardinal-archevêque de Paris, M^"" Guibert, que sa santé chancelante et son grand âgç avaient ^conduit au bord de la tombe, a cru de son devoir

Fig. 109. — Les défenseurs de la France chrétienne. — Le cardinal Guibert. ancien arciievêque de Paris.

d'écrire au Président de la République, pour lui faire une remontrance solennelle sur les maux de l'Eglise en France. Cette lettre, qui a obtenu l'assentiment de tout l'épiscopat français et dusouverain pontife lui-même, a produit une vive impression. Ces pages, empreintes d'une noble et patriotique douleur, sont

■'iS-2 u:os Mil.

écrites en présence du Juge suprême, d(jnt l'archevêque parle à la fin de sa lettre.

Les journaux sérieux de toutes nuances n'ont pu dissimuler leurs sentiments. D'ailleurs, les lignes suivantes portent la lumière avec elles et forcent tous les vrais amis des saines libertés à condamner les oppresseurs de la France : « Comment pourrions-nous laisser s'accréditer, par notre silence, des accusations qui dénaturent entièrement notre attitude et ne peuvent qu'égarer l'opinion? Jusqu'ici le clergé français a fait preuve d'une patience et d'une modération qu'on peut appeler plus qu'exemplaires. Désireux avant tout de maintenir la paix et d'obéir en cela aux directions si sages du souverain pontife, il a subi sans se plaindre bien des injustices. Il n'a élevé la voix que pour défendre les intérêts des âmes, l'enseignement religieux, les nécessités du culte, et il l'a fait avec calme et mesure, ne demandantaux pouvoirs publics que la justice et la bienveillance qui lui avaient éléloyalement accordées sous les régimes précédents.

« On lui a reproché de s'être montré favorable, dans les dernières luttes électorales, aux candidats opposés au gouvernement. Si celte accusation est fondée, nous pouvons affirmer que la politique était tout à fait étrangère à la pensée des votants, et qu'ils n'ont eu en vue que lés conséquences du scrutin par rapport aux intérêts religieux. Il y avait deux sortes de candidats : les uns, qui voulaient conserver l'enseignement de la religion, protéger la liberté du culte et favoriser les œuvres chrétiennes; les autres, qui annonçaient ouvertement l'intention de supprimer tout de suite, ou dans un temps plus ou moins rapproché, la foi catholique parmi nous. Qui pourrait faire un crime au prêtre d'avoir donné ses préférences aux premiers? C'était pour lui un devoir de cons^ cience, et l'accomplissement de la mission qu'il a reçue de l'Église, et, l'on pourrait dire, à mon sens, de l'Etat luimême.

« Non, le clergé n'a jamais eu, et n'a pas même aujourd'hui un parti pris d'hostilité contre les institutions actuelles. S'il montre de la froideur et des inquiétudes, ces dispositions dont on se plaint ne datent que du jour où les représentants

de ce régime ont fait cause commune avec les ennemis de la religion. Si la république acceptait l'obligation, imposée à tous les gouvernements, de respecter les croyances et le culte de l'immense majorité de notre pays, il n'y a lùen dans la doctrine de l'Eglise ni dans ses traditions qui pût motiver chez le prêtre un sentiment de inéfiance ou d'opposition. Mais si ceux qui se sont donné la mission d'implanter cette forme politique en France ont en même temps pris à tâche de blesser toutes les consciences, si chaque année de leur domination a

Fig. 110. — Le \a u de Louis XIU; d'après une gravure d'Abraham Bosse. XYlie siècle.

été marquée par de nouveaux coups portés contre quelqu'une des institutions catholiques, comment pourrait-on reprocher, je le répète, aux hommes d'église de préférer ceux qui les protègent à ceux qui les dépouillent, ceux qui honorent leur ministère à ceux qui le décrient, ceux- qui secondent l'influence de -la religion sur les âmes à Ceux qui font tout pour la détruire (1)? « Il est impossible de ne p^as saisir la justesse de ce. raisonnement.

(1) Lcure de Son Eminence le cardinal Gulbert à M. le Président de la répul)li(|uc; 30 mars ISSU.

484 LÉON Xlll.

Un autre acte d'accusation, plus terrible que le précédent, est contenu dans la page suivante : « Aux esprits prévenus qui s'étonneront encore de la conduite du clergé, je dirai : Relisez l'histoire des cinq dernières années. En 1880, les ordres religieux sont dispersés par la violence, en vertu de lois contestées, et sans pouvoir obtenir des juges. Kn même temps, des lois fiscales, dont le poids s'aggrave à chaque budget, viennent accabler les communautés de femmes, sans égard pour les services immenses qu'elles rendent aux pauvres, aux malades, à la jeunesse.

« En 1882, une loi scolaire efface la religion du progra mm de l'enseignement public et inflige à la France chrétienne, sous le nom, jusqu'ici inconnu de neutralité, la flétrissure d'un athéisme oflicicl. D'année en année le budget des cultes est diminué. En cinq ans, on lui a ùté sept millions. Les traitements des évoques sont réduits, ceux des chanoines menacés, les bourses des séminaires sont rayées des budgets, les cathédrales se voient retirer les allocations nécessaires à la dignité du culte et à l'entretien des édifices; les vicariats sont supprimés par centaines. Partout où les municipalités se font l'instrument des passions antireligieuses, le gouvernement marche à leur suite et tolère ou sanctionne les usurpations les plus illégales. C'est ainsi que les ministres de la religion sont exclus des hôpitaux et des établissements qui dépendent de l'Etat ou des communes; les funérailles d'un écrivain célèbre qui avait refusé les prières de l'Eglise servent de prétexte à la profanation d'un temple chrétien dédié à la patronne do Paris; les curés enfin, ces humbles serviteurs du peuple dans nos villages, ne sont pas traités avec moins d'injustice. Le modeste traitement qui représente imparfaitement la dette sacrée de la nation envers l'Église, cesse d'être assuré au prêtre qui rempUt fidèlement ses obscurs devoirs. Une dénonciation, le plus souvent inspirée par la haine ou par l'intérêt, suffît à l'en priver. On lui applique une pénalité exorbitante, qu'aucune loi n'autorise, qu'aucun jugement ne précède.

« Cinq années ont suffi pour accumuler toutes ces violences. L'année présente nous réservait des étonnements non moins douloureux. En attendant la loi qui doit porter le dernier

iSG LÉON xur

coup au culte catholique par l'a'brogation de la dispense du service militaire en faveur du clergé, nous assistons, dans le parlement, à la discussion d'un projet de loi qui achève d'ôter à l'enseignement public tout caractère chrétien (1). »

Cette loi, votée au Sénat comme à la Chambre des députés a provoqué la juste condamnation de toute âme honnête. M. Jules Simon, en particulier, l'a dénoncée avec une éloquente indignation. Voici une chose plus étrange que rappelle l'éminent cardinal de Paris : « 11 y a dix ans on disait : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi », et l'on voila à dessein, sous l'ambiguïté du mol, une intention qu'on eût craint d'avouer alors. Aujourd'hui, cette précaution est de-venue inutile. Ce qu'on attaque directement, c'est le culte de la sainte Vierge, c'est le dogme de la chute originelle. Pour justifier l'interdiction qui doit fermer désormais aux instituteurs congréganisles l'accès des écoles publiques, on déclare que ces instituteurs, parce qu'ils sont catholiques , enseigneraient des choses que l'État ne peut laisser dire par les maîtres qu'il entrelient.

« En vérité, je ne puis m'empécher de me demander où nous en sommes. Le Concordat est-il abrogé, ou est-il encore en vigueur?... L'article i1 du Concordat prévoit le- cas où quelqu'un des successeurs du premier consul ne serait pas catholique, et dispose que, dans ce cas, les droits et les prérogatives mentionnes dans r article IG et la nomination aux évêchés seraient réglés par une nouvelle convention. Ainsi, dans la pensée des signataires du Concordat, les prérogatives reconnues au chef du gouvernement français étaient subordonnées à la condition qu'il professerait la foi catholique. Et voici que... celui-là même qui exerce sous sa responsabilité les prérogatives concordataires, prononce des discours officiels contre la croyance catholique! A l'en croire, l'État se doit à lui-même de ne pas laisser enseigner dans ses écoles les dogmes de notre foi, et l'État cependant continue à nommer les évêques, qui sont les gardiens de cette foi!...

» Ai-je fait auti'e chose, en ce qui précède, que de relever des faits notoires et officiels? Et peul-on contester la conclu-

(1) Leure de Son Eminence le cardinal Guiljeil. — La loi qui rend le service obligaloire pour les séminarisles est votée et mise en vigueur.

LEON Xm ET LA FRANCE. 487

sion qui s'en dégage et que je formule ainsi : Le clergé catholique n'a fait aucune opposition au gouvernement, qui, depuis six ans, n'a cessé de poursuivre le clergé, d'affaiblir les institutions chrétiennes et de préparer l'abolition de la religion elle-même (1). »

Le saint-père ne s'est pas laissé décourager. Dans le consistoiredu 7juinl886, il a nommé troix cardinaux français (2). Le 24 mai 1889, il élevait aux mêmes honneurs trois autres prélats de celte nation, parmi lesquels figure M^"" Richard, archevêque de Paris, successeur de M^"" Guibert. Le cœur de Léon XIII a aussi ses consolations. Si 4'Eglise assiste au dépéiissement de la foi dans certaines contrées, elle voit ce divin flambeau s'allumer sur de lointains rivages et répandre sa lumière sur des continents nouveaux. Les empires qui surgissent du désert se rangent sous la houlette du pontife suprême, et parmi ceux qui les conduisent, les fils de la France occupent le premier rang. Que Dieu sauve la France!

(1) Ibidem.

(2) Les archevê(iue& de Ballimore eldé Quéhcc ont reçu la pourpre en môme temps que les prélats français, le 7 juial886.

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