CHAPITRE XVI
LE PRISONNIER DU VATICAN. — ENCYCLIQUE Immorfole Dei.
La fcte de l'Ascension à Saint- Jean de Latran. — Apothéose de Garibaldi. — Portrait de Léon XIII. — Une messe au Vatican. — Piété du saiut-pèrc. — Toucliantcs scènes qui suivent le sacrifice de l'autel. — Repas. — Audiences. — Rapports avec les évêqucs et les ambassadeurs. — Congrégations romaines; oeuvres diverses. — Léon Xlil est tout à tous. — Il s'occupe des afTaires de son administration dans les plus petits détails. — Il compose lui-même ses pièces officielles. — Courtes récréations, — Exactitude exemplaire. — Récitation du saint office. — Encyclique Immorlale Dei, sur la constitution chrétienne des États. — Anecdote intéressante. — Lumen in cœlo!
'est le jour de rAscension. A Saint-Jean de Latran, la basilique du souverain ponlife, la solennité doit revêtir un éclat exceptionnel. L'élite de la société et l'aristocratie de la science se donnent rendez-vous dans la mère et maîtresse de toutes les églises de Rome et du monde.
Et pourquoi cette affluence? Est-ce que, par un bonheur inattendu, le pape doit être de la fête? Non, il ne sera pas présent; mais la restauration qu'il a fait exécuter dans l'abside, et les fresques dont il a enrichi l'antique sanctuaire du moyen âge attirent un grand nombre de visiteurs. On montre aujourd'hui ces chefs-d'œuvre à l'admiration du public, et la première église de la chrétienté apparaît rajeunie et entourée d'une splendeur nouvelle, grâce à la munificence de Léon XIII. Ainsi, malgré les épreuves de l'heure présente et le dénùment du siège apostolique, les arts et l'archéologie contractent une nouvelle dette envers la papauté. Et pourtant Léon XIII ne verra peut-être jamais l'intérieur de Saint-Jean de Latran,
De plus, c'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de Garibaldi, et, landis que la loi défend, les processions religieuses, les rues sont remplies d'une multitude en désordre portant
Fig. 120. — Façade de Saint-JCan de Lafran, à Rome, par Calilci. XVni" siècle. Léon xni a fait rcslaurorrinléiicur de cette basilique.
des bannières et des couronnes, et allant, musique en tête, célébrer l'apothéose du héros de Mentana, comme l'appellent les journaux du gouvernement. Ces malheureuses victimes de la révolution ne songent pas, dans leur folle ivresse, au
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Irioliiplie ilii fils (h) Dieu, à l'AsceiisJôn du Rcrlempleur des lioinmes.
Le vicaire de Jésiis-Ghrisl est prisonnier, et, en ce joiir, sa caplivili' e-.t encore plus rigoureuse. Il ne pourrait, alors même qu'il le voudrait, ni paraître dans les rues de Rome, ni se montrera Saint-Jean de Latran, ni même pontifier à Saint- Pierre. Il n'y a de sûreté pour sa personne que dans l'enccinle du Vatican (1).
Nous, les fils respectueux et dévoués, payons à ce Père commun lejuste tribut dç la vénération, de la reconnaissance et de l'amour. Allons nous édifier au contact de ses vertus. Nous l'avons suivi dans l'exercice de son sublime ministère, et nous avons admiré les actes de son glorieux pontifical. Pénétrons dans le secret de sa vie intime, et voyons comment s'écoule chacune de ses journées.
Ne nous arrêtons point, en traversant la place Saint-Pierre, à contempler les superbes monuments. Jetons seulement un coup d'oeil sur le Christ triomphant, placé au milieu de la façade, avec cette armée d'apùtres, de prophètes, de martyrs, qui l'environnenf. Toutes ces figures, comme le dôme qui s'élève au sommet de l'édifice, sont baignées dans les splendeurs du soleil levant.
Nous voici dans la cour de saint Damase. Est-ce un hasard heureux qui nous fait rencontrer M-"" Macchi au pied du grand escalier (2)? Il a toujours des paroles aimables pour les visiteurs du Vatican. Les gardes suisses que nous rencontrons présentent les armes.au prélat, el nous montons, admirant les escaliers, les corridors, l'intérieur où l'art a combiné l'élégance et la grandeur, la simplicité et une solidité qui semble défier tons les siècles. Dans le i)alais hospitalier des papes, tout doit être grand, vaste et durable.
Nous arrivons dans la salle des gardes : otficiers et soldats se lèvent et se mettent en rang à l'entrée de M^"" Macchi. De là nous passons dans l'appartement où nous entendrons la messe
(1) Le sainl-père est aujourd'hui menacé jusque dans sa >> demeure piu Ifiquc >. Allocution au sacré collège, à l'occasipn des souliajts pour Noel, ixsti. Voir l'Univers, '26-'il décembre 1886.
i'ï) W' Macchi a élé nomme cardinal le "27 février 1889.
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du saint-père. Qualre-vingls personnes, à peu près, sont déjà réunies : ce sont des étrangers, des pèlerins de diverses nations, qui regardent comme un suprême bonheur de recevoir la sainte communion de la main du pape. L'appartement où nous sommes n'a pas été "destiné à servir de chapelle; les fresques de Michel-Ange l'indiquent assez. Une porte à deux vantaux communique avec le petit oratoire et s'ouvre en face de l'autel. Presque fout le monde est à genoux; on ne fait nulle attention à ceux qui arrivent. Tous attendent le saint-pèr^.
Léon XIII au Vatican n'a pas changé les habitudes contractées dans sa jeunesse cléricale et conservées pendant son long episcopal à Pérouse. Il se lève de grand malin, à une heure réglée. Après une courte visite au Saint-Sacrement, il fait sa méditation avec le soin, la ponctualité et la ferveur d'un saint. Il s'est formé, dès le collège, à ce pieux exercice, sous la direction des pères jésuites. Et depuis, cette méditation matinale, cette heure passée en communication avec la source même de la vie, est pour lui comme un bain salutaire qui rend à son âme, dès l'aurore, toute sa fraîcheur et toute sa force. Puis il récite avec un de ses chapelains prime, tierce et sexte, et alors il est prêt à célébrer le saint sacrifice.
A peine avions-nous, en arrivant à la chapelle, fait notre acte d'adoration, qu'un tressaillement soudain nous flt lever les yeux. Tous les assistants étaient tombés à. genoux. Devant l'autel, dans la porte même, un auguste tieillard apparaît tout à coup, un aspersoir à la main. C'est Léon XIII. Il jette de Feau bénite sur l'assistance en prononçant des paroles que nous n'entendons point. C'est bien véritablement comme une apparition surnaturelle. On dirait une de ces figures de Fra Angelico, se détachant de la toile pour bénir. Non seulement la soutane est blanche, mais le visage semble d'une blancheur transparente comme l'albâtre sur lequel le temps a laissé des reflets dorés; une couronne de cheveux blancs comme la neige encadre cette figure aux traits antiques. Le pape a la tête couverte de la calotte blanche, marque distinctive de sa dignité. Il y a dans toute sa physionomie une expression de paternelle bonté qui charme et attire.
Un instant, Leon XIII se tourna vers nous; il lit ensuite tmc
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génuflexion ;ï l'antel el se relira. Un nionienl, après, nous entendions une voix douce, grave et mesurée, récitant les prières préparatoires de la sainte messe. Léon XIII prononce le latin avec une intonation et un rythme qui font comprendre et goûter les cantiques du roi-prophète. Chacun de nous fut vivement touché de la pieuse ferveur avec laquelle le pape prisonnier récitait les prières de David, composées au milieu de l'exil et des persécutions : Quant dilecta tabernacula tun, Domine virtulutn! Concvpiscit et deficit anima mea in alria Domine (1).
Et, aujourd'hui, c'est dans un étroit oratoire que le souverain pontife se réfugie, afin d'offrir le sacrifice divin pour son nombreux troupeau et de verser son âme dans le cœur du Dieu vivant, au lieu de traverser la ville que ses prédécesseurs ont créée el de célébrer les saints mystères dans cette basilique qu'il vient de restaurer avec tant de munificence.
Protector noster aspice, Dem! Et respice in faciem Christi lui!... Domine viriutvm, beatus homo qui sperat in te (2). Puis il y avait quelque chose comme des larmes dans la voix tremblante qui disait avec tant d'onction : Nutnquid in œternum irasceris nobis, aut extendes ii^am tvam a generatione in generatio7iem (3)? Plus touchants encore étaient les accents de la voix du prince des pasteurs, récitant les prières qui font suite aux psaumes : « 0 Dieu, dont la douceur est infinie, ouvrez à notre prière l'oreille de votre paternelle bonté, répandez en nos cœurs la lumière de votre Esprit-Saint, afin que nous célébrions vos myslères, comme il convient à votre ministre et que nous vous aimions d'un éternel amour! »
Et le pontife était encore une fois à genoux devant l'autel. C'est ainsi que dans la crypte des catacombes de Saint-Galixte, où dormaient les restes précieux de ses- prédécesseurs, un des
(\) « Que vos tabernacles soin, aimés, Seigneur, Dieu des armées! Mon àmc soupire et tombe e^ défaillance, tant elle désire les parvis du Seigneur. » Psaume 83.
(2) « Regardez-nous, n Dieu, noire protecteur, et jetez les yeux sur le visage de voire Christ... Seigneur des armées, heureux est l'homme qui espère en vous. » Ibidem.
(31 « Serez-vous éternellement courroucé contre nous, ou étend rez-vous votre colère de génération en génération? ■- Psaume S'(.
premiers papes mart3TS apparaissait pour célébrer les divins mystères et distribuer le pain de vie aux pieux fidèles qui se pressaient nombreux dans la cité souterraine.
Le saint-père s'habille lentement; ses deux chapelains l'assistent avec un respect plein de tendresse. Tout se fait sans bruit et sans empressement. Enfin le saint sacrifice commence. Pourtout catholique qui assiste une première fois à la messe du pape dans cet oratoire privé, il y a quelque chose de très louchant dans la vue de ce vénérable vieillard, le grand prêtre de la religion chrétienne, offrant la "Victime sainte, avec la ferveur des premiers pontifes, successeurs de saint Pierre.
Léon XlIIest vivement pénétré par la pensée de la présence réelle, lui que son rang sublime, à l'autel surtout, place si près de Dieu. Sa contenance, ses paroles, de ton de sa voix, ses mouvements si pleins de respect et de recueillement, tout montre qu'il est bien là le prêtre et le père de toute la grande famille chrétienne, sacrifiant, priant, plaidant pour l'humanité entière auprès de la majesté divine.
Lorsque Léon XIU donne une audience, sa tête est droite; dans son attitude, il y a quelque chose de fier. A l'autel, au contraire, il incline la tête; il semble tout accablé sous le sentiment de la présence de Dieu. Séparé seulement de la A'ictime adorable par les voiles du sacrement, il se penche comme pour mieux parler au Seigneur; il s'humilie, comme s'il le voyait face à face.
Au moment le plus solennel du saint sacrifice, il prononce avec tant de ferveur les paroles de la liturgie, que la partie supérieure de son corps semble se soulever comme pour s'approcher du Dieu de l'Eucharistie.
En voyant Léon XIII dire la sainte messe, nous avons senti notre âme profondément émue; jamais nous n'avions éprouvé à un tel point, en voyant célébrer les divins mystères, cet indéfinissable sentiment qui fait dire : Oh! vraiment, cet homme est bien près du Seigneur! Plusieurs fois, durant le canon , le pape semblait très faible. Il se soulevait avec peine, comma, s'il eût voulu secouer un fardeau devenu trop pesant. Chacun se demandait s'il n'allait point tomber dans les bras de ses. chapelains.
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Quelquefois plusieurs centaines de personnes se pressent à la table sainte. Les pèlerins ne seraient pas heureux en quittant la ville éternelle, s'ils n'avaient communié de la main du pape. Aussi, malgré son extrême fatigue et son grand âge, Léon XIII distribué à tous le paiti de vie, et c'est avec une piété touchante qu'il dépose sur les lèvres de ses enfants ce gage ineffable de la vie éternelle.
Enfin la messe du pape et la messe d'action de grâces, célébrée par un de ses chapelains, sont terminées. Une nouvelle scène commence. On met un fauteuil près de l'autel, au coin de l'épitre. Le saint-père donne alors à tous ceux qu'il vient de faire communier, la consolation de lui être présentés par M^'' Macchi, de s'agenouiller successivement à ses pieds et de recevoir avec sa bénédiction quelques paroles de paternelle affection. Ce spectacle rappelle le divin Maître, au bord du lac de Galilée ou dans une solitude, nourrissant d'un pain miraculeux la mullrtude avide de l'entendre, puis accueillant avec bonté les petits enfants elles malades qu'on lui présentait.
Voici toute une famille venue de loin, père, mère, enfants, tous sont présents; une petite fille vient de faire sa première communion. Les yeux du pape se portent des parents aux enfants, et ses paroles affectueuses leur font venir des larmes dans les yeux. Cette pelite enfant oubliera-l-elle jamais celle main posée sur sa tête, et ces yeux pleins d'une divine tendresse comme ceux du Maître, et ces bras qui s'étendent pour la bénir?
Les groupes se succèdent. Voici deux jeunes femmes en deuil : Tune sanglote, l'affliction est tombée sur elle terrible et -accablante. Le, saint-père la console par de douces paroles, par quelques-uns de ces mots auxquels Dieu donne la vertu de guérir les plaies de l'âme. Vient ensuite une famille d'étrangers qui ont connu Léon XIII à Pérouse. A ce seul mot, les traits de l'augusle pontife deviennent radieux. Est-il étonnant qu'il aime un pays où trente-deux années de sa vie ont été consacrées à l'apostolat le plus laborieux, où il a laissé tant de cœurs reconnaissants.
Les assistants se sont enfin retirés. Le pape peut rompre son jeûne else préparer aux travaux de sa longue journée. Une
Dévouement de l'Église pour les enfants abandonnés. — Sermon de Saint Vincent de Paul en faveur des enfants trouvés. D'après une peinture de Galloche. XVIIième siècle.
lasse de café noir avec un petit pain, voilà tout son repas du nnatin. Et son dîner, qu'il prend seul, sera aussi frugal que son déjeuner, il suffît d'ailleurs de voir ce visage pâle et amaigri, ce corps frêle dans lequel il ne semble rester qu'un souffle de vie, pour comprendre combien doit être simple et modeste la table du saint vieillard. C'est vraiment une existence d'anachorète que M^' Pecci a toujours menée dans le secret de sa vie privée. Mais, pour la bien connaître, il faudrait qu'il nous fût donné d'approcher de près l'auguste pontife, de vivre, pour ainsi dire, constamment à ses côtés, comme le font M*'"'' Marzolini et M^' Boccali, ces éminents prélats que Léon XIII a formés lui-même avec tant de soin pendant son episcopal à Pérouse. Appelé, malgré son jeune âge et grâce à ses remarquables qualités, à remplir le poste d'auditeur du saint-père, office créé pour répondre aux exigences de la nouvelle situation, M^' Boccali pourrait, mieux que personne, nous dire comment le saint-père passe chaque instant de sa laborieuse existence.
Nous ne verrions pas surtout sans étonnement quelle énergie, quelle force d'âme il faut au pape pour supporter les fatigues des journées de vie officielle, (|ui se renouvellent si souvent.
Les audiences commencent a dix heures du matin et se continuent jusqu'à midi; elles reprennent dans la soirée et durent encore plusieurs heures. C'est le soir que tous les évêques de toutes les parties du monde sont reçus au Vatican et viennent rendre compte au pasteur suprême de l'administration de leurs diocèses. Ces entretiens ne sont pas faits pour reposer un vieillard occupé dès les premières lueurs du jour aux plus grandes affaires qu'un homme puisse traiter ici-bas.
Ajoutez à cela la réception des ambassadeurs. Les seules affaires de la secrétairerie d'État, surtout dans les circonstances où s'est trouvé le saint-siège depuis l'avènement de Léon XIII, auraient de quoi désespérer celui que Dieu ne soutiendrait pas d'une manière spéciale Quels embarras n'a pas suscités l'Allemagne de 1878 au printemps de 1886? Quels soucis la France n'a-t-elle pas causés au souverain pontife, et ne lui causet-elle pas encore? Dans ce pays la persécution n'est
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pas finie et ne semble pas près de finir. Ajoutez la Suisse, la Belgique, et la pauvre Irlande qui a tant souffert pour l'Église, et dans le cœur de laquelle on veut éteindre jusqu'à la derr nière étincelle de la vie catholique; la Russie, et les missions de l'extrême Orient où le sang coule sans cesse ; l'Espagne , le Portugal et leur ancien empire colonial, où la franc-maçonnerie étouffe toute institution catholique ; et celte chère Ilalie, frappée sous les yeux du pape d'une anémie mortelle, qu'aucune ressource humaine, aucune science, aucune prudence ne semble capable de guérir. Un seul homme pourra-t-il sullire à, tant de soins?
Et cependant la secrétairerie d'État ne forme qu'une partie dans l'administration de l'Eglise catholique, La congregation de la Propagande, maint-enant divisée en deux départements distincts, doit embrasser dans sa sollicitude les deux tiers de la catholicité. Le pape s'occupe aussi de toutes les autres congrégations, de toutes les commissions et du vicariat de Rome, Chacyn de ces corps a son jour et ses. heures marquées soit pour présenter au saint-père des rapports sur ses travaux res- [jectifs. Suit pour discuter en sa présence sur les matières d'une gravité particulière. Conçoit-on une existence aussi occupée, aussi laborieuse que celle-là? Et voilà cependant comment se passe la vie de ce vieillard de quatre vingts ans, si faible en apparence.
Toutefois nous n'avons pas encore achevé celte esquisse. Il y a les adresses des confréries, dés congrès catholiques, des unions scientifiques ou charitables, de m.ille grandes œuvres que, dans les différentes contrées, Léon XIII encourage et stimule par ses lettres et ses bénédictions.
Ajoutons à cela les pèlerinages qui se font toute l'année, et dont le nombre augmente considérablement à certaines époques; par exemple , pendant le jubilé episcopal de Pie IX ou le jubilé sacerdotal de Léon XIII. C'est alors un surcroît de fatigue et d'occupation pour le pape, malgré les consolations que donne à son cœur paternel la nombreuse afïluence des enfanls qui viennent le visiter dans sa captivité,
El puis, dans les petites affaires comme dans les grandes, Léon XIII étudie les moindres détails 11 ne laisse pas à d'autres
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la responsabilité do les examiner; il le fait liii-iTrême avec une; scrupuleuse attention. Dans tousles actes publiés en son nom, il est facile de retrouver son style : dans les bulles et les constitutions, dans les lettres importantes adressées aux cardinaux et aux évêqnes étrangers, aussi bien que dans les encycliques solennelles. Il met autant de soin à composer en JtaLien, qu'il en apporte à écrire dans sa parfaite pureté la langue de Cicéron.
Si Ton demande après cela comment un homme aussi âgé que Léon XIlI, accablé de tant d'affaires, un homme qui traite toutes choses avec un soin irréprochable, peut trouver assez de temps et de force pour ces belles et nombreuses compositions qui portent son nom et son empreinte, nous répondrons : c'est là le prodige du génie et de l'activité (1).
Le temps si court que le saint-père donne à ses récréations dans le jardin du A'atican, est absolument indispensable pour empêcher une prostration complète de ses forces physiques et intellectuelles.
Dans l'accomplissement de ses devoirs et de ses exercices de piété, Léon XIII est au Vatican, comme il l'a été toute sa \ if, (l'une e\acUlndep\em|)lair('. Il léfile toujours le saint oflice à une lieure marquée avec un de ses chajjelains. La prière du soir, l'examen de conscience, la préparation de l'oraison du lendemain se fout cunune s'il, était encore dans son cher séminaire de Péruuse. A une heure fixe, le pape se retire comme s'il allait enfin prendre du repos. Mais il profite souvent du calme de la nuit pour se livreur à la méditation et composer ses lettres encycliques. Ainsi, pour citer un exemple, combien l'encyclique Immortale Dei, (pii n-siune tous les enseignements qu'il avait jus(ju'ici donnèsau monde, n'a-t-elle pas pris sur son somuieil? (ju'on en juge par cette simple analyse :
Si la nature et la raison, dit le saint-père, imposent à chaque homme l'obligation d'honorer Dieu,... elles astreignent à la même loi la société civile.... \insi, les sociétés politiques ne peuvent, sans crime, se conduire comme si Dieu n'existait pas... Le Fils unique de Dieu a établi sur la terre une société qu'on ap-
(1) Cf. Leoiiis XIII Carmina.
LR PRTf^TVNIRR T)V VATICAN.
pelle ri']glise... Comme la fin à laquelle lend ri'ji::,lise est de beaucoup la phis noble de toutes, de même, son pouvoir l'emporte sur tous les autres et ne peut, en aucune façon, être inférieur ou assujetti au pouvoir civil... C'est à l'Église, non à
Fig. l->2. ~ Jardin du pape, au Vatican.
l'État, qu'il appartient... de connaître et de décider de tout ce qui touche à la religion. Dieu a donc divisé le gouvernement du genre humain entre deux puissances; chacune, dans sa sphère, exerce son actionjM/'epro/jr/o. Mais, leur autorité s'exerçant sur les mêmes sujets,... il est nécessaire qu'il y ait entre
les deux puissances un système de rapports bien ordonné. Tout ce qui, dans les choses humaines , -est sacré à un litre quelconque; tout ce qui touche au salut des âmes ou au culte de Dieu, soit par sa nature, soit par rapporta son but, tout cela est du ressort de l'autorité de TEglise; quant aux autres choses qu'embrasse l'ordre politique et civil, il est juste qu'elles soient soumises à l'autorité civile.
La société domestique trouve la solidité nécessaire dans la sainteté du lien conjugal, un et indissoluble... Dans l'ordre politique et civil, les lois ont pour but le bien commun, et doivent être dictées non par la volonté et le jugement trompeur de la foule, mais parla vérité et la justice.
Il fut un temps ou la philosophie de l'Evangile gouvernait les États... et alors, l'Eglise a civilisé le monde et gratifié les peuples de la vraie Irberté... C'est dans le pernicieux et déplorable goût de nouveauté que vit naître le seizième siècle, qu'il faut chercher les principes et les fondements du prétendu droit nouveau.
Tous Jes hommes, disent les novateurs, sont égaux dans la pratique.de la vie,... chacun relève dé lui seul^... personne.n'a le droit de commander aux autres... Dans une société fon.dée sur ces principes, l'autorité publique n'est que la volonté du peuple.,... l'autorité de Dieu est passée sous silence,... le peuple est censé la source de tout droit, de tout pouvoir,... l'État ne se croit lié par aucune obligation envers Dieu,.... la liberté de penser et de publier ses pensées est soustraite à toute règle, la licence d'exposer aux yeux des hommes ce qui est contraire à là vérité est placée sous la tutelle et la protection des lois. L'Église est traitée comme si elle n'avait ni le caractère ni les droits d'une société parfaite... Il y a une tendance des idées et des volontés à chasser tout à fait l'Église de la société, ou à la tenir assujettie et enchaînée al'F^lat... Or exclure l'Église de la vie publique, des lois, de l'éducation de la jeunesse, de la la société domestique, c'est une grande et pernicieuse erreur,... et, dans les États où un concordat public est intervenu entre les deux puissances,... vouloir séparer les affaires de l'Église des affaires de l'État, c'est manquer à la foi jurée.
Dans cette lettre, où plusieurs points de l'encyclique Quad
apostolici muneris trouvent leur complément naturel, iKsaintpère développe une série, de questions, dont le simple énoncé et l'enchaînement logique attestent une haute conception intellectuelle et un travail vraiment colossal (1).
Voilà les belles et grandes thèses que Léon XIII expose dans un langage .toujours majestueux ; .voilà les occupations auxquelles se livre le prisonnier du Vatican dans le silence des nuits, après avoir consacré ses journées aux soins accablants de son ministère.
On dit que son fidèle domestique l'a trouvé endormi sur sa table de travail, la lampe allumée à cùlé de lui, à l'heure où il fallait le réveiller. Ainsi, pendant que, dans le Vatican, tout lé monde goûtait un repos bien nécessaire, si quelqu'un avait pu regarder à la seule fenêtre où une lumière brillait encore, il aurait vu ce vénérable vieillard penché sur son travail, en face du crucifix, d'une image de Notre-Dame du Bon Conseil, et d'une statue de saint Michel, laissant passer les heures, oubliant le poids des années, les fatigues de la veille et colles du lendemain, pour tracer une de ces leçons que les générations à venir apprécieront mieux que nous, levant les yeux de temps en temps sur l'image de Celui qui passait aussi ses nuits dans les veilles et la prière, après ses laborieuses journées. - -
Quelle lumière a rejailli du Vatican sur l'univers chrétien! Quel cœur catholique en pensant à ce vieillard vénérable qui porte en son âme le soin de toutes nos âmes et le souci du salut de l'Église, ne priera Dieu de garder longtemps encore celui qui est en ce moment pour toute la catholicité : lumen in cœlo!
(I) cf. chapitre sur l'Allemagne. — <■ Dans une série d'encycliques, dont chacune a été un événement pour le monde catiiolique, Léon xni semble avoir éclairé toutes les directions de la,vie morale, intellectuelle et sociale, et, par la dernière encyclique Immortale Dei, il a, sur les rapports de l'Église et de la société civile, éclaire nos intelligences de lumières admirables, et ouvert nos yeux sur des mau'^ si profonds qu'il nous est permis d'en être émus, mais non de nous y résigner. » CardinaUarchevêqufe de Lyon. — Pour le résumé de l'encyclique Immortale Dei, \oir Revue catholique des institutions et du droit, 1880^ n" il, p. 368-309.