LES NOCES D OR DE LEON XIII
allenle, les membres de la commission se trouvèrent débordés. 11 était même impossible de trouver, dans l'intérieur du Vatican, un local qui permit de ranger par ordre les produits de l'art et de l'industrie de tant de contrées diverses. Toutefois, on fit des prodiges afin que l'inauguration ne fût pas retardée après le 6 janvier, La cérémonie eut lieu dans la salle de réception qui était beaucoup trop petite pour contenir les Italiens et les étrangers présents à Rome. Elle pouvait à peine recevoir 1200 personnes; or, il fallait compter l'entourage officiel du:
pape, le sacré collège, 300 archevêques et évêques, le corps dipl<5^ màtique, le patriciat romain, plu^ un grand nombre d'invités.
Voici comment
M. Cornély rend compte de l'inauguration : « Le trône pontifical est Fig. i27.
dressé en face d'un double escalier au sommet
duquel sont placés des chœurs et un orchestre. La cérémonie a commencé à midi trente-cinq; mais, dès onze heures, Jg^ cour Saint-Daniase était remplie d'équipages, les corri-
• Croix' pastorale offerte à Léon XHI pat lït chevalerie papale.
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dors du musée et les loges de Raphaël étaient encombrés de prélats en costumes de toutes formes et de toutes couleurs, qui offraient comme une résurrection du moyen âge. Le service était fait par la garde palatine, les Suisses et la gendarmerie pontificale.
« Le pape est arrivé en soutane blanche, accompagné de Quarante-deux cardinaux. Les chœurs ont sal'ué son entrée; puis lé cardinalSchiaffino, promoteur du jubilé pontifical, a prononcé un long discours, en italien, à la gloire du pape. Léon XIII a répondu très familièrement, son mouchoir de poche à bandes jaunesà la main, s'agitant dans son fauteuil, très vivant et de très belle humeur : il a déclaré l'Exposition ouverte (1). »
Nous empruntons au journal officiel de Rome et à d'autres sources autorisées un sommaire des discours du cardinal Schiaffino et du souverain pontife. « Le Vatican, résidence des papes, a dit Son Eminence, et Rome, la ville sacerdotale des grands et impérissables souvenirs, n'ont peut-être jamais vu, dans leurs jours de gloire, un spectacle pareil à celui que Sa Sainteté contemple en ce moment.
" Il ne s'agit pas d'un triomphe partiel : c'est le monde catholique tout entier qui se met à vos pieds, et par ses dons, par ses marques diverses d'affection, vous vénère et vous dit que, si votre pontificat a passé dix années très difficiles, si vous en- avez noblement supporté tout le poids, si vous avez rendu à l'Église et à la société d'incomparables services, vos bienfaits ne se sont pas portés sur des âmes oublieuses et ingrates. »
Faisant ensuite allusion aux fêtes nationales célébrées l'année précédente à Berlin et à Londres, le cardinal continue : « Nous avons assisté à des fêtes en l'honneur d'augustes personnages, données à* des époques. solennelles de leur vie, et nous nous en sommes réjouis ; parce que partout où le principe' d'autorité est reconnu et où la Majesté divine, source de tout pou^'oir, est vénérée dans le souverain? nous retrouvons la merveilleuse confirmation des doctrines, enseignées par vos
\i^) m1 Comély i^^ôTTïé et le Jubilé âe Léon XjUr
LES NOCES D'OR UE LÉON Xltf. o65
prédécesseurs et renouvelées par vous avec une admirable'ele gance de forme et une- magnifique hauteur d'idées ; et nous retrouvons en même temps le gage d'un retour à deà conseils plus sages que ceux que l'on suit aujourd'hui. Toutefois, aucun des princes n'aurait pu, non pas voir, mais seulement désirer, ce qu'il nous est donné, à vous et à nous, d'admirer ici.
^ « Votre triomphe n'a rien de comparable daas le passé." C'est un triomphe auquel la force n'a eu aucune part, qui ne coûte à personne ni larme ni soupir, et dans lequel vos fils triomphent avec vous par leur foi. Quelle belle et joyeuse fête pour le monde entier! Si belle et si joyeuse que nous n'avons pas le courage de la troubler par les sombres pensées, qui', comme une épine, font saigner nos cœurs de catholiques.
« Nous aimons mieux nous rappeler que la Providence fait surgir les grands événements par des moyens imprévus, afin d'amener les hommes à l'accomplissement de ses desseins. Mêlons notre voix aux sons qu'un illustre compositeur trouva au fond de son âme chrétienne, et crions avec nos frères du monde entier : Vive Léon Xill! »
Des acclamations unanimes et répétées répondent à l'appel de l'éloquent cardinal. Puis, le pape ému prend lui-même la parole : « Il est doux et cher à notre cœur de père, dit-il, de voir que toute la grande famille catholique, que toutes les productions du génie, de la nature, de l'art et de l'industrie participent à la joie de cette fête. La générosité du pauvre, comme celle du riche, nous touche et nous console. Les souverains des pays civihsés, comme ceux des peuples encore barbares, ont contribué à cette Exposition grandiose. Beaucoup de ces innombrables cadeaux sont le fruit d'un travail laborieux, supporté avec abnégation.
« Mais ce qui nous console par-dessus tout, c'estde savoirque chacun de ces dons est une protestation d'amour envers lé saint-siège. Dans leur nombre et leur variété infinis, ces mêmes dons prouvent la concorde des âmes et leur admirable unité, qui est une des plus merveilleuses prérogatives de l'Église. »
« A ce moment, dit M. Gornély, la salle est très belle : elle contient environ mille personnes ; tous les cardinaux assis en deux cercles devant le pape, et les évêques derrière les car-
dinaux; les gardes nobles entourant le trône pontifical; les diplomates en frac, comme les autres invités, assis en face du pape.
« Aprèé les discours, l'orchestre et les chœurs exécutent une cantate couronnée au concours du jubilé. C'est un très beau morceau de musique italienne... Puis le commandeur Tolli a présenté au pape les membres du comité organisateur, et, au premier rang, le commandeur Acquaderni, qui en a été l'initiateur. »
Léon XIII voulut parcourir à pied toutes les parties de l'Exposition. Il commença par la section italienne, à laquelle, naturellement, on avait donné le plus d'espace. Mais un examen même rapide.de cette partie suffît pour fatiguer l'augliste vieillard. Il demanda sa chaise à porteurs; il visita ensuite les autres sections. La foule des invités grossit peu à peu; chacun désirait baiser sa main et obtenir de lui une bonne parole. On abusa presque de sa complaisance, et on craignit, un moment, que la chaise à porteurs ûe fût renversée.
La France avait largement contribué au succès de l'Exposition, et, la première, elle s'était empressée d'envoyer des pèlerins saluer Léon XIII ; mais son cœur, toujours grand et généreux, n'était pas satisfait, et le 8 janvier, deux jours après la cérémonie dont nous venons de parler, un grand nombre de ses enfants étaient admis à une audience solennelle (1).
Ils méritaient cette faveur; car ils avaient enduré joyeusement les fatigues du voyage, au milieu d'un hiver exceptionnellement rigoureux, et ils s'étaient soumis de bon gré à toutes les incommodités qu'offrait le séjour de la Ville Eternelle, à cause de l'affïuence extraordinaire de toutes les nations. Ils furent reçus au nombre de deux mille, dans les trois galeries appelées les loges de Raphael. Dès neuf heures du matin, ils se trouvèrent réunis dans les deux premières galeries. Le trône pontifical était dressé dads la ti'oisième, où roil devait admettre les Français par groupes de cinquante personnes à la fois. Mais, à midij le saint-père dut céder à la fatigué. Il parut
(1) A la même date, le président de la République française Ot offrir ses fclititalions au papcj et il enVoya au cardinal RatupoUa les insignes de grand* croix delà Légion d'honneur.
tES NOCES d'or de LÉON XIII.
un instant sur le seuil de la seconde galerie, donna sa bénédiction à la foule et se retira, Nos Français consternés mani-
Fig. 128. — Le Christ triomphant. D'après une peinture à fresque de Fra Augelico. Couvent de Saint-Marc, à Florence. XV« siècle.
restèrent hautement leur déception, et l'ambassadeur intervint dans le but d'obtenir une nouvelle audience pour le lendemain. Le bon saint-père se rendit volontlexs^à, ce désir, et il se
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montra si affectueux, si complaisant, qu'il n'eut pas "Sl^^pélné à dissiper les chagrins de la veille (4).
Le 12 avril suivant, un grand pèlerinage national, conduit par M. le vicomte de,, Damas, célébrait à son tour les 7ioces d'or de Léon Xlll. Un bon nombre d'étrangers appartenant à' d'autres nations, profitèrent de la circonstance pour être admis à la messe pontificale, dans la basilique de Saint-Pierre, et pour s'unir aux Français, afin de faire au pape une ovation qui rappelât celle du l®"" janvier. Aussi dut-on délivrer, avant le 12 avril, 25,000 billets d'admission. Cette fois, le comité central de Paris fut chargé de vérifier les billets et d'assurer l'ordre à l'entrée de la basilique. Il n'y eut sur la place, ni soldat ni agent de la police. Le bon sens pratique des organisateurs suffit pour maintenir la tranquillité.
A six heures et demie, les portes de la basilique s'ouvrirent. Les pèlerins français occupèrent le côté gauche de la grande nef, le bras gauche du transept autour de la Confession et le fond de l'abside sous la chaire de Saint-Pierre. Les pèlerins des autres pays remplirent le côté droit de la nef et le bras droit du transept. Les prélats avaient leurs- sièges derrière la Confession et vers le fond de l'abside. Le comité central de Paris et les chefs de groupe étaient à gauche, près de la Confession. Les chantres se trouvaient à la même place que le jour du jubilé, et les trompettes d'argent devaient se faire entendre dans les galeries de la coupole.
A 9 heures 25 minutes, Léon XIII entra dans la basilique, et, après l'adoration dans la chapelle du Saint-Sacrement, il monta sur la sedia geslatoria, et apparut à la multitude impatiente de le voir et de l'acclamer. Ce fut alors le même spectacle que le premier jour de janvier : les mêmes chants, les mêmes vivats, les mêmes prières, les mêmes émotions. Ceux, qui connaissent le caractère français, devinent facilement tout ce qu'il y eut de délicatesse et d'enthousiasme dans cette pieuse manifestation.
Léon XIII aime la France. Aussi son visage pa.rut-il radieux et comme transformé pendant l'auguste sacrifice et surtout au
(1) Nous devons menlionner ici le beau pèlerinage vendéen qui assis©» le 22 janvier 1888, aux fôtes de la héatiOcation du P. de Monfort-
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moment de la communion. Quand il leva la main pour donner la bénédiction solennelle, il vit des larmes couler des yçux. de tous ces braves dont plusieurs n'avaient peut-être jamais pleuré. Il ne put se raidir lui-même contre les impressions qui l'envahissaient; il rentra dans sa prison du Vatican et fit une ardente prière pour le salut de la France. Depuislors, il a reçu» à Saint-Pierre, le pèlerinage de « la France du travail! (1) »
Une conclusion ressort avec évidence de tous ces faits. Le' souverain pontife est la plus haute majesté de l'univers, et aucune têJe couronnée, malgré le prestige de la force et le mirage de la fortune, ne peut rivahser avec lui: seul il est entouré du respect et de raffection du moinde entier; en lui est le foyer de la lumière qui dissipe les ténèbres. de l'erreur, et la source de la vie qui circule dans les veines de l'humanité.' Sans lui, c'est le chaos, l'anarchie efc la mort. Et cependant il est prisonnier dans son palais; la révolution gronde sans^cesse autour de lui, et ses enfants dévoués ne peuvent venir lui baiser les pieds et recevoir ses ordres sans avoir à compter ^avec une puissance ennemie.
Toutes les consciences honnêtes protestent contre une telle usurpation. Tôt ou tard, Dieu se laissera fléchir et rendra la liberté au successeur de Pierre. Les fêtes d,u jubilé ont conjlribue à faire connaître et aimer Léon XIIÏ; elles seront le point de départ d'un mouvement qui ne saurait s'arrêter tant que la plus grande des injustices ne sera pas réparée.
(1) Un vaillant chrétien, M. narmel, a organisé pour le mois de septembre 1889 un pèlerinage de dix millcjravailleurs français.