DE RAPHAEL
Sa Sainteté est accompagnée par sa suite personnelle et gardée par les officiers de sa Garde Noble.
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l'été de 1889, la centennaire de la révolution française. Mais dans l'intervalle entre 1878 et 1889— en 1882— la Presse maçonnique en France et ailleurs commença à discuter la nécessité de tenir, à Rome aussi, un " Congrès de libres penseurs." Durant le mois de mars en cette même année, on organisa à Paris un comité préparatoire.
Dans l'une de ses réunions un certain citoyen Lepelletier, en presence des représentants du peuple Réveillon et Hugues et au milieu des frénétiques applaudissements des auditeurs, déclara aux noms des organisateurs du futur congrès :—
' ' Il est de notre devoir de renverser tous les tyrans de la terre, mais le tyran du ciel aussi, et nous devons tous ensemble faire à Rome une profession solennelle d'athéisme."
En même temps vint de la Belgique une proposition infernale poussant les franc-maçons à établir dans Rome "Tin Orient de Franc-Maçonnerie Universelle, qui remplacerait en cette ville la Papauté, et remplirait les fonctions du Pape maçonnique, qui unirait toutes les loges maçonniques en une ligue et une activité commune contre le règne du fanatisme religieux, qui a pour chef le Pontife Romain, et il fut proposé d'assembler aussi à Rome un Congrès Général de Francs- Maçons, qui devra faire une code de lois pour une ]\raîtrise Universelle de Maçonnerie, laquelle avec sa atria serait pour toutes les sociétés secrètes, ce qu'est le Grand Orient pour ses loges respectives,— l'Aréopage Suprême de la Franc-Maçonnerie."
La première suggestion pressant les francs-maçons à mettre leurs desseins en execution, fut donnée dans l'Orient d'Anvers.
Ce que nous avons dit dans les chapitres précédents à propos du programme du Signor Adrien Lemmi et du Grand Orient de l'Italie que Lerami dirige, aura appris au lecteur que les franc-maçons de Rome et de toute la péninsule italique, ne se contentaient plus de conspirer dans l'ombre, mais s'assemblaient et conspiraient en plein jour, pour renverser la Papauté et déraciner la religion des cœurs de tout le peuple italien.
Pour arriver à leur but, la franc-maçonnerie se couvra du manteau de l'illuminisme, et de plusieurs autres déguises, et se mit à travailler en secret, et cela depuis le commencement du X\'III^'"^ siècle. Les conspirateurs assiégeaient le Vatican et attendaient avec une impatience mal déguisée le jour, peu éloigné pensaient-ils, où le Pape dirait adieu à Rome, sans laisser à la religion catholique un vestige de liberté, ni pied à terre assuré dans toute la péninsule.
Cela n'était plus un secret pour Léon XIII. Tous les catholiques ne l'ignoraient point non plus.
Il était donc grand temps de démasquer et dénoncer cette conspiration anti-chrétienne, arrivée au dernier terme de son succès.
" Même depuis la chute de nos premiers parents," remarque le Souverain Pontife, " le genre humain a été partagé en deux camps ou cités ennemies. Les fidèles sei^teurs du Très-Haut occupaient la cité de Dieu ; les ennemis de Dieu fondèrent et maintinrent la cité opposée au Très-Haut et à ses serviteurs.
" Dans le siècle présent, cependant," l'encjxlique nous dit, " les hommes qui favorisent la cause du mal, semblent conspirer ensemble et combiner toutes leurs forces, poussés en avant par la société des francs-maçons si nombreuse par toute la terre, et si puissamment organisée. Ne cachant et ne déguisant plus, comme autrefois, leurs projets, ils s'encouragent à faire au Très -Haut une guerre ouverte. Ils conspirent à la face du soleil, et à la vue de tout le monde, la ruine de l'Église de Jésus-Christ, avec l'intention de priver les peuples chrétiens de tous les privilèges, de toutes les grâces dont leur Sauveur, Jésus-Christ, les a comblés.
" Déplorant, ainsi que Nous le devons, ces maux effroyables. Nous Nous sentons forcés par l'amour que Nous devons au Dieu Tout-Puissant, de lui dire : ' Voilà que vos ennemis, O Dieu, élèvent leurs cris, et tiennent conseil contre Ton peuple, et voilà que ceux qui Te haïssent lèvent la tête avec audace. Ils ont conspiré contre Ton peuple saint.
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Ils ont dit : 'Venez, exterminons-les, et qu'ils ne soient plus une nation ! '
*' Pressés par de tels dangers, et Nous voyant menacés et Nos peuples menacés de cette guerre féroce et persistente déclarée contre la religion chrétienne, Notre devoir est de montrer à Nos fidèles le péril qui les menace, de leur dire qui sont leurs ennemis mortels, et de tout faire pour démasquer leurs complots et leurs artifices, afin que ceux dont l'éternel salut Nous est confié, ne périssent point ; afin aussi, que le roj'aume de Jésus- Christ, que Nous avons pris sur Nous de défendre, soit préservé dans sa divine intégrité, mais qu'il reçoive de nouveaux accroissements sur tous les points du globe! "
L'encj'clique ensuite trace fidèlement la longue conspiration des sociétés maçonniques et de leurs affiliées sur le continent européen contre la religion chrétienne et l'ordre social qu'elle avait établi. Clement XII en l'an 1738 fut le premier Pape qui a sonné l'alarme. Tous ses successeurs sur le trône pontifical, à peu d'exceptions près, dénoncèrent les conspirateurs, et avertirent peuples et gouvernements qu'ils avaient au milieu d'eux un ennemi secret bien plus dangereux que jamais n'avait été puissance mahométane. Mais les conspirateurs profitèrent bien habilement des querelles entre l'Église et l'État, dans toutes les contrées néo-latines, en épousant presque toujours le parti des gouvernements et des souverains, et en poussant ceux-ci de passer et d'exécuter des lois et une politique plus oppressive contre l'Église.
"C'est pourquoi," dit Leo XIII, "la période de cent cinquante ans permit aux sectes maçonniques de croître au delà de toute probabilité. En se mêlant à tous les ordres et à toutes les classes de la société, soit par artifice ou par audacité, ils acquirent une puissance si irrésistible qu'ils paraissent être une puissance qui contrôle les nations.
" Cet accroissement si rapide et si formidable, a eu pour résultat un mal si redoutable, que les maçons menacent l'existence de l'Église, et contrôlent les états les plus firmement assis. L'autorité même des plus grands souverains n'est
qu'un jouet entre les mains des loges. L,es choses en sont venues à ce point, qu'il est bien à craindre pour la sûreté de beaucoup d'états, apparemment bien établis, mais qui ont grand besoin d'un secours extraordinaire du Dieu des rois et des hommes. Ce ne sont pas seulement les franc-maçons qui sont à craindre pour nos peuples ; mais ce sont des sociétés qui ne portent pas le nom de maçons, mais qui leur ressemblent, et qui ne sont autre chose que leurs instruments et leurs créatures.
"Voilà pourquoi," dit le Souverain Pontife, "quand Nous avons été appelés à gouverner l'Église, Nous vîmes clairement et Nous sentîmes vivement, la nécessité d'opposer les accroissements de ce pouvoir fatal par l'exercice de Notre autorité."
Nous omettons ici les détails donnés dans l'encyclique sur l'organisation des sociétés secrètes. Chacune de ces sociétés doit avoir des règles qui donnent une grande ressemblance à leurs coutumes, à leur organisation et à la discipline intérieure des loges. Sans doute dans le monde parlant anglais, les maçons doivent avoir des règlements qui se ressemblent plus ou moins en tout point. Mais nous donnons à nos franc-maçons américains au moins l'honneur de croire franchement à leur déclarations honnêtes et explicites qu'ils renoncent à toutes sympathies avec leurs confrères de l 'Europe dans leurs projets de subversion et leurs tendances athéistiques et anti chrétiennes.
" Les maçoDS qui ont passé par les premiers grades de leur ordre, promettent, ou plutôt jurent, solennellement que jamais et d'aucune manière ils ne trahiront leurs associés. Donc ces franc-maçons comme les manichéens d'autrefois s'efforcent de toute manière, et sous toute apparence menteuse, et dissimulation systématique, de se cacher et de n'avoir de témoins de leurs actes que leurs adeptes. Ils aiment à se cacher là oil ils semblent se dévouer au culte des lettres ; ils affectent aussi de ne se servir que du langage le plus cultivé, et ils affichent une grande tendresse pour les classes les plus pauvres. Mais leur but unique, disent-ils, c'est d'améliorer
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la condition des niasses ouvrières, de placer sous la main de la majorité le bien-être et les facilités dont jouissent la grande majorité du peuple.
" Quand même ils travaillèrent sincèrement à effectuer ces réformes, ils avouent que cela ne leur satisfait point. Les maçons adeptes sont de plus obligés de se lier le plus strictement possible à être obéissants et fidèles en tout à leurs chefs et instructeurs. Ils doivent être prêts au premier signe que ceux-ci leur font de voler et d'exécuter les ordres donnés par les chefs ; s'ils manquent d'obéir, ils doivent accepter le plus terrible châtiment, la mort même. Et il arrive souvent que ceux qui ont trahi le secret des loges sont mis à mort. Et ce châtiment s'impose avec une telle audace et une telle habileté, que l'assassin échappe souvent à l'œil et à la main de la justice.
" Or, dissimuler, être prêt à se cacher dans les ténèbres ; de s'attacher les hommes, ses frères, par les liens les plus terribles, comme si ceux-ci n'étaient autre chose que ses esclaves, sans que l'on daigne donner au malheureux condamné le moindre mot d'explication ou d'excuse ; tout ceci dit simplement, que d'employer des hommes ainsi placés pour faire la volonté de leurs tyrans, afin de commettre le meurtre ou toute sorte de crime, tout en assurant au criminel l'impunité — c'est une férocité qui révolte notre nature. Par conséquence cette société dont nous parlons, est. prouvée, démontrée être également opposée à la justice et à la droiture naturelle tant par la simple raison que par la lumière de la vérité."
Nos franc- maçons américains et d'autres s'offensèrent mortellement quand cette encyclique parut, ayant considéré comme chose certaine que les descriptions et dénonciations de la maçonnerie, qui sont dans la lettre du Pape, s'attaquent directement à eux-mêmes. . Il reste à prouver, qu'un seul franc-maçon entre cent-mille de nos américains aient jamais lu l'encyclique dans le texte anglais, ou aient pris la peine de comparer avec soin les extraits donnés à notre public dans le but formel de créer contre l'enseignement de l'encyclique un fort préjugé là oil il n'en existait point. Que si la
définition que le Pape donne de la franc-maçonnerie en général et les caractères qu'il lui attribue, comme elle se manifeste sans crainte ni hésitation, en Italie, en France, et ailleurs, peuvent s'attribuer à la maçonnerie comme elle existe aux États-Unis et dans l'empire britannique, c'était tout naturel que les franc-maçons américains fussent un peu blessés de se voir dénoncés à l'univers catholique. Mais le fait est que les membres américains de l'ordre, comme ceux de la Grande Bretagne, déclarent qu'il n'existe aucune solidarité entre eux et les loges de la maçonnerie de l'Europe continentale qui professent hautement l'athéisme, l'antichristianisme et le socialisme. Pourquoi donc tant décolère contre Léon XIII ?
" Ce que Nous avons dit jusqu'à présent" continue l'encyclique, " et ce que Nous allons dire sur la secte des francmaçons, devra être compris comme dit de l'organisation maçonnique en général, comprennant les sociétés qui se dérivent de l'ordre maçonnique, et qui doivent être régardées comme branches de l'ordre. Mais notre appréciation ne s'applique pas aux individus qui sont seulement jusqu'à un certain point ses admirateurs ou endoctrinés par les principes de la secte.
" Parmi cette dernière classe, ils peuvent se trouver bien certainement quelques individus, qui ont commis le péché d'entrer sans mûres réflexions dans ses sociétés, mais qui n'ont jamais eu aucune part dans les crimes commis par l'ordre, et qui de plus ignorent complètement les desseins qui sont la fin dernière de l'orde maçonnique.
" Enfin parmi les loges affiliées et les sociétés congénères, quelques unes peuvent exister qui n'approuvent certaines résolutions extrêmes, lesquelles, au lieu de se recommander logiquement à tous les affiliés, sont abhorrées par les hommes consciencieux, tandis que des hommes moins scrupuleux les exécutent sans hésitation.
' ' Cependant les scrupules ici allégués par quelques uns ne les empêchent point d'appartenir à l'ordre maçonnique, parceque l'ordre doit être jugé non seulement par ses actes et
quelques faits accomplis, mais aussi sur l'ensemble des opinions que ses membres professent hautement."
Dans la guerre que fait en ce moment " le naturalisme," comme dit très-bien Léon XIII, contre l'ordre surnaturel, et la religion rév^élée en particulier, et contre tout ce qui n'est point le plus cru matérialisme, il n'y a pas à nier que la franc-maçonnerie européenne est évidemment la force la plus hostile et la plus formidable. C'est la simple vérité de dire que la maçonnerie commande et mène à l'assaut les éléments dispersés du révolutionisme et du radicalisme.
" L,es naturalistes," dit le Pape, " nient que Dieu ait jamais révélé quoi que ce soit au monde ; ils n'acceptent point qiioi que ce soit au-dessus du niveau de l'intelligence la plus bornée ; ils ne tolèrent aucun docteur que les hommes doivent croire en vertu de son office de prédicateur. Comme donc l'Église catholique affirme qu'il appartient à elle, et à elle seule, d'enseigner au monde les doctrines que lui ont été divinement dictées, et de veiller à leur conservation ainsi qu'aux célestes grâces et autres secours surnaturels nécessaires au salut, elle s'attire les plus terribles assauts et la plus implacable colère de ces ennemies."
Il faut lire l'encyclique tout entière, et méditer ses doctrines ; ses dénonciations, ses avertissements prophétiques devraient être lues, et lues plus d'une fois, non seulement par les catholiques mais par tous ceux qui voudraient savoir une fois pour toute la cause de ce profond malaise et de ces convulsions révolutionnaires qui effraient l'ancienne chrétienté, et ceux qui voudraient trouver remède aux maux qui menacent le monde moderne.
Après avoir publié cette grande encyclique, le Pape malgré ses occupations et ses soins incessants, se résolut de préparer un écrit dogmatique exposant la doctrine commune qui règle la position et les devoirs réciproques de x' Eglise et de l'État dans l'ordre moral d'aujourd'hui.
Cette grande exposition doctrinale, si bien connue comme V Immortale Dci, fut publiée le i november 1885, pendant que le Souverain Pontife s'était occupé à préparer sa décision
comme arbitre choisi par le Prince Bismarck entre l'Allemagne et l'Espagne sur l'affaire des Iles Carolines.
ly' encyclique Inimoriale Dei fut accueillie par tout le monde chrétien comme le document le plus important qui avait émané de la plume de Léon XIII, jusque là. Les théologiens catholiques et les professeurs de philosophie la considèrent, sous tous les points de vue, une exposition doctrinale magistrale des relations qui doivent toujours exister entre tout état chrétien qui mérite ce nom, et l'Église de Jésus Christ, vivant dans les limites de cet état, et y travaillant pour le plus grand bien des citoyens.
Elle répétait les enseignements contenus dans d'autres encycliques déjà mentionnées, et analysées en ce chapitre-ci. Ce qui la distingue particulièrement c'est la lucide et admirable description des deux sociétés soeurs, l'Église et l'État, faites pour s'aimer et travailler ensemble en parfaite harmonie, avec un amour mutuel et effectif, pour assurer aux citoyens les biens temporels et éternels du christianisme.
Rien ne peut s'adresser plus puissament à la raison comme au sens profondément religieux du libre citoyen américain, que les passages suivants de la lettre du Pape.
Après avoir clairement démontré que la société humaine a Dieu pour Auteur, et que le pouvoir et l'autorité qui les unissent dans le corps social, viennent de Dieu, l'encyclique continue ainsi : " Il est bien clair qu'un état établi sur une telle base, a l'obligation la plus forte de déclarer, par une profession religieuse franche et publique, la nécessité où sont tous les citoyens de remplir les devoirs importants que les citoj'ens doivent remplir envers Dieu. La nature et la raison ensemble commandent à chaque citoyen de rendre à Dieu le tribut d'un culte religieux et saint, parceque nous dépendons de sa puissance infinie, parceque nous Lui devons la vie, et devons retourner à Lui : car les hommes réunis dans la société civile n'en sont pas moins toujours sous la main de Dieu. Puis le corps social tout entier ne doit pas sentir une moindre reconnaissance envers son Divin Créateur et Bienfaiteur que le moindre individu ; car c'est à Lui
que tous doivent d'être ainsi unis, et protégés par sa puissance, et comblés par sa divine providence de tous les biens.
"C'est pourquoi ainsi, que personne ne saurait sans péché négliger ses devoirs envers Dieu, et comme le devoir suprême est d'embrasser la religion de tout cœur et de la pratiquer généreusement ; et cette religion doit être non celle que notre imagination nous suggère, mais celle que Dieu nous commande positivement d'adopter, et qui donne elle-même des preuves positives qu'elle est celle que Dieu nous impose par des marques irrécusables ; si bien que les états ne peuvent rejeter sans crime la vraie religion, ou la mettre décote, sans désobéir à Sa Divine Majesté, la religion qu'il a pris la peine de distinguer par sa faveur et ses miracles .
" C'est aussi évidemment se révolter contre la souveraine bonté du Créateur, de ne point se soucier de la forme du culte religieux. C'est au contraire un devoir plus obligatoire que tout autre, que de choisir et adopter le culte et la manière d'adorer Dieu et de Lui plaire que L,ui-Même a prescrit."
Et après avoir décrit les sphères et fonctions relatives de la société ecclésiastique et de la société civile, le Pape résume ainsi :
" Voilà donc, comme Nous l'avons décrite rapidement et brièvement, l'organisation chrétienne de la société civile, une description non tirée uniquement de notre imagination, mais d'une société basée sur les plus élevés et les plus solides principes, approuvés par la lumière naturelle de la raison.
" Et cette constitution de l'état chrétien n'offre aucun point qui soit contraire à l'autorité de ceux qui gouvernent, ou qui leur refuse l'honneur qui leur est dû. Bien loin de diminuer les droits du pouvoir suprême dans l'état civil, l'ordre chrétien accroit sa stabilité et sa majesté. De plus, si nous considérons cette matière de plus près, nous trouverons que la constitution de la société civile est douée d'un plus haut degré de perfection^ qui fait défaut dans les états
où règne un ordre différent. Et de cet ordre chrétien tout le corps politique tirerait plusieurs avantages précieux, si les personnes et les choses pouvaient garder leur propre place, et y remplir leurs fonctions et leurs propres devoirs.
' ' Pour dire exactement la vérité, quand un état chrétien est fondé sur de telles bases et réglé comme nous venons de décrire, alors les choses divines et humaines sont ordonnées comme il leur convient ; les droits des citoyens sont saintement sauvegardés, par la loi divine, la loi naturelle et celles de l'état; chaque devoir du citoyen est sagement défini, et mis en pratique en temps opportun. Chaque citoyen de l'état sait qu'en commençant son voyage peu certain et périlleux vers la Cité Éternelle de Dieu, il est accompagné de guides infaillibles qui le mèneront dans le droit chemin, et le feront arriver sûrement au terme de son voyage. Les voyageurs comprennent bien aussi qu'ils ont d'autres guides secourables qui veilleront à leur santé, leur préserveront les biens de la fortune, et les autres avantages qui rendent la vie civile heureuse.
" La société domestique dans un tel état tire la stabilité qui lui est indispensable de la sainteté et de l'unité du lien matrimonial ; les droits et devoirs mutuels du mari et de la femme sont réglés par un sage mélange de justice et d'équité. La femme est sûre de voir son honneur sauvegardé ; l'autorité du mari a son modèle en cela de Dieu même. Le pouvoir du père de famille est réglé conformément à la dignité de l'épouse et de ses enfants : enfin, les plus sages mesures sont prises pour le bien-être, le bonheur et l'éducation des enfants. " Quant aux choses purement politiques et civiles dans un tel état, disons que les lois sont passées pour le bien commun; elles sont fondées sur la vérité et la justice, et ne dependent nullement de la volonté et du caprice trompeur de la multitude. Le caractère de ceux qui gouvernent est investi d'un degré de sainteté bien au-dessus de ce que les hommes peuvent communiquer, et cette sainteté est tellement restrainte, qu'elle ne peut passer les bornes de la justice, ni excéder celles de la modération quand elle
commande aux autres. L'obéissance rendue par les citoyens aux supérieurs est tout à la fois honorable et digne, car elle n 'est pas dictée par la servitude qu' un homme doit à un autre ; mais parla soumission que tous doivent à la volonté de Dieu, exerçant son pouvoir roj-al par nos semblables. Connaître cette vérité et en être convaincus, fait bien clairement connaître à notre intelligence, comme il est juste, et de la dernière certitude, qu'il n'est que souverainement convenable de respecter la dignité de ceux qui nous gouvernent, et de rester fermes et fidèles aux autorités publiques, d'avoir en horreur les séditions, afin que l'ordre établi par l'état soit inviolablement observé.
" De cette manière les membres de chaque état chrétien reconnaissent qu'il est de leur devoir de chérir la charité réciproque, la bonté envers les autres, et la générosité chrétienne. Le chrétien ne se trouve pas tiré violemment de ce côté ou de l'autre par des passions opposées, ou par des devoirs inconciliables ; enfin les trésors innombrables avec lesquels la religion chrétienne enrichit le monde et cette vie mortelle, deviennent la profession commune de l'état. Voilà pourquoi les paroles d'un ancien sont vérifiées: ' La condition d'un état quelconque dépend de la forme du culte publique que l'on rend à la divinité ; il existe entre l'une et l'autre une intime et puissante connexion.' "
La célébration du jubilé sacerdotal de Léon XIII, en janvier 1888, et durant les deux mois suivants, donna occasion à plusieurs incidents d'une importance toute extraordinaire. Parmi les pèlerins du continent sud-américain vint un évêque brésilien, accompagné de douze nègres qui avaient été émancipés à l'occasion du jubilé papal.
De plus, comme parmi les Saints canonisés par Léon XIII, dans les premiers jours de janvier, était le bienheureux Pierre Claver, appelle l'apôtre des nègres, qui avait dévoué à ces victimes de la convoitise et de la tyrannie humaine plus de quarante ans de sa vie, les catholiques brésiliens furent poussés par un mouvement extraordinaire à émanciper les esclaves dans toute l'étendue de leur vaste empire.
Le 5 mai, la Fête de S. Pie V, qui par la victoire de Lepanto gagnée par les flottes alliées, unies par son influence, le pouvoir maritime des Turcs fut à jamais anéanti, et la chrétienté sauvée de la servitude des mahométans. En ce jour, le 5 mai, L,éon XIII adressa aux évêques du Brésil, l'encyclique In Pluriviis sur l'esclavage.
" Parmi les démonstrations d'amour filial que la plupart des nations ont faites et font encore à l'occasion de Notre jubilé sacerdotal, une parmi toutes les autres Nous a singulièrement touché, l'ofirande envoyée par le Brésil de plusieurs esclaves émancipés, les prémices de la population esclave de ce vaste empire.
" Cette offrande de l'amour, le fruit de la miséricorde chrétienne, est due aux membres du clergé et de quelques laïques et dames charitables qui la déposèrent aux pieds de leur Dieu, l'Auteur de tout bien, en reconnaissance des années si nombreuses accordées à Notre vie.
" Ça a été pour Nous la plus acceptable et la plus agréable d'offrandes, surtout parcequ'elle Nous afiirmait que le Brésil avait résolu de se délivrer enfin de cette inhumaine pstitution de l'esclavage. Cette résolution était encouragée par la sympathie bien connue de l'empereur et de la princesse impériale ainsi que par les ministres, et par les actes de la législature. De plus, Nous avons déclaré au dernier mois de janvier à l'ambassadeur brésilien, que c'était Notre intention d'encourager cette noble résolution d'émanciper les esclaves dans cet empire, en écrivant aux évêques du Brésil une lettre sur l'esclavage.
' ' Nous Nous occupons envers tout le genre humain, la place de Jésus-Christ même, qui montra à tous les hommes un amour si ardent, qu'en s'unissant à notre nature. Il a non seulement consenti à vivre parmi nous, mais se plut grandement à s'appeller le Fils del'Homme, declarant en public qu 'Il était descendu du ciel ' pour prêcher ki deliverance aux captifs ' — de délivrer du pire esclavage sur la terre, celui du péché toute la race humaine* — de rétablir toutes choses en
* Epitreaux Ephésiens 1 ; 20.
Jésus-Christ qui sont au ciel et sur la terre ; et ainsi d'élever à sa dignité première toute la race d'Adam plongée par lui dans une telle dégradation . . .
" Il Nous incombe donc, et il est aussi du devoir de Notre office apostolique de chérir et d'avancer avec un zèle sérieux tout ce qui peut tendre à alléger les misères si nombreuses dont souffrent les individus aussi bien que les sociétés, qui ne sont que les conséquences du péché de notre premier parent. Ces choses qui nous aident à soulager la misère humaine, de quelque nature qu'elles soient, ne sont pas seulement de stimulants puissants pour notre nature d'avancer le bienêtre humain, et le rafinement véritable, mais elles aident aussi cette restauration totale que se proposait et voulait Notre Rédempteur Jésus-Christ.
" Or, entre les diverses classes des misères humaines, Nous avons raison de déplorer pro fondement l'esclavage auquel une si grande portion de nos semblables ont été pendant des siècles condanmée à tant de misères et une si profonde dégradation, en opposition évidente à ce que le bon Dieu et la nature avaient voulu dès les premiers jours de l'histoire. Car le Souverain Maître, dès qu'il eut créé l'homme, avait décrété que cette créature devait exercer une certaine seigneurie sur les bêtes des champs, les poissons de la mer, et les oiseaux du firmament ; mais l'homme ne devait nullement dominer sur ses semblables.
"'Créé,' dit S. Augustin, 'un être doué de raison, à l'image de Dieu, Dieu voulait que l'homme exerçât une supériorité sur les créatures inférieures à lui-même. Dieu voulait que l'honuiie fût seulement seigneur du monde non rationnel, mais non qu'il fût jamais le seigneur et maître de ses semblables.' Ainsi nous comprenons bien que l'esclavage ne fut imposé qu'à l'homme coupable du péché. Ainsi nous ne trouvons le mot esclave nulle part dans les Saintes Écritures, jusqu'à ce que le juste Noé punit le péché de son fils. C'est donc le péché, non la nature, qui mérita ce nom."
Puis le Souverain Pontife nous donne l'origine et l'histoire de l'esclavage humain, jusqu'à l'époque qui précéda la
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naissance du Sauveur, quand la plupart des hommes parmi les nations civiliséc-s était composée d'esclaves. Le Pontife passe ensuite à décrire les horribles abus et excès des maîtres. Alors vint le Christ Libérateur. Les sublimes enseignements des apôtres sur la liberté et l'égalité humaines, sur la dignité divine à laquelle la nature humaine a été élevée en Jésus-Christ, brilla comme une céleste lumière au milieu des quasi-ténèbres et des misères de l'empire romain.
Dès ce temps le règne de l'esclavage était décidé. L'ouvrage final de l'émancipation des esclaves n'était que différé : ce triomphe delà liberté et de l'égalité chrétiennes devait venir avec le temps, et serait l'ouvrage glorieux de l'Église. Même au premier siècle Saint Clément, pape et martj-r, le troisième successeur de Saint Pierre, loue grandement et justement les chrétiens héroïques qui, ne pouvant réussir à délivrer leurs frères de l'esclavage, changent de place avec eux. Alors vint le jour où l'Eglise, libre enfin elle-même de la persécution païenne, elle laissa le dimanche chrétien libre pour qu'on le dévouât à la manumission des esclaves. Ses temples furent ouverts à tous ceux qui voulaient consacrer la maison de Dieu à cette bonne œuvre le jour du sabbat chrétien. L'ameublement même de celles églises fut publiquement vendu, la vaisselle consacrée fut donnée pour prix de cette liberté, ainsi que la propriété foncière des églises elles-mêmes.
" Cela," dit Léon XIH, "est ce que faisaient S. Ambrose, S. Augustin, S. Hilaire, S. Eloi, S. Patrice, et bien d'autres assez souvent." Eu le treizième siècle s'élevaient les deux grands ordres de la Très-Sainte Trinité et de Notre Dame de la Mercede (ou du Rançon), dont le but spécial était de délivrer ou de rançonner les esclaves chrétiens captivés par les Saracens.
Après la découverte de l'Amérique et les horribles cruautés commises sur les esclaves indigènes par les espagnols, qui leur avaient, bon-gré, malgré, imposé le joug de l'esclavage, surtout quand on commença l'infâme trafique des nègres sur
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les côtes de l'Afrique, les Souverains Pontifes interposèrent leur autorité, et se mirent comme un mur d'airain entre les maîtres des esclaves et leurs victimes. Ensuite Léon XIII raconte les glorieux travaux de ses prédécesseurs en faveur de la race africaine, et aborde alors le dessein qu'il a en vue immédiatement.
" Dans une cause assez semblable Nous Nous sentons préoccupés par d'autres sollicitudes qui pressent Notre cœur. I,e trafic honteux que les hommes faisaient dans leurs semblables, a disparu de l'océan et des mers, mais il continue encore et il est marqué de la même ou d'une plus grande cruauté, surtout en Afrique. Les mahométans regardant comme chose bien-entendue que les éthiopiens et leurs races congénères sont à peine supérieures aux bêtes brutes, exercent contre elles une affreuse perfidie et cruauté."
Alors suit un tableau si vrai et si mouvant du trafic de l'esclavage africain, surtout comme il s'exerce aujourd'hui dans l'Afrique équatoriale. " Quatre cent-mille êtres humains," dit le Pontife, "sont arrachés à leurs pauvres demeures, chaque année, et chassés à coups de verges ou de bâtons jusqu'à l'autre extrémité du continent, pour arriver aux niarchés d'esclaves de l'Egypte ou des contrés près du rivage de la mer. I^a moitié de ces malheureux meurent en chemin.
"Qui pourrait," dit le Pape, "n'être pas mû par une suprême pitié à un tel récit. Nous qui réprésentons la personne même de Jésus-Christ, de Jésus le Sauveur et Rédempteur de tous les peuples ; Nous qui Nous réjouissons si vivement des glorieux mérites innombrables qu'acquièrent Nos frères en ouvrant à ces misérables les bras de leur charité, Nous avons à peine la force d'exprimer la pitié sans bornes que Nous Nous sentons pour les populations africaines à leur seule pensée. Oh ! s'il Nous était possible de les délivrer de ces maux sans remède sinon en la toute puissance, miséricorde, et bonté de Dieu ! Plût au Dieu Créateur et au Sauveur et Rédempteur des hommes, que ceux qui sont placés au suprême pouvoir à la tête des
nations, qui sont si jaloux de leurs droits, et qui désirent de tout cœur l'accroissement de la foi catholique, fassent partout oil ils peuvent, et s'unissent à Notre prière, pour travailler tons ensemble à mettre fin à ce trafic esclavagiste, qui est ce qui existe au monde de plus criminel ! " '
1,'encyclique conclut par des paroles d'or addressees en forme de conseil tant aux maîtres qu'aux esclaves, qui ont à cœur d'accomplir cette grande œuvre de l'émancipation. "Vous devez faire votre possible," dit- il aux prélats du Brésil, "que tant les esclaves que les maîtres prennent en main cette grande œuvre avec les meilleures dispositions mutuelles, dans la plus parfaite bonne-foi, déterminés à faire observer les lois de la clémence et de la justice ; au contraire que chaque transaction se fasse en parfaite conformité avec les lois du pa3'S, avec un esprit chrétien et modéré. Comme tout le monde désirait l'abolition de l'esclavage, ainsi il est vivement à espérer que l'émancipation se fera sans offenser Dieu ou les hommes, sans causer dans l'état le moindre désordre, et de manière à donner aux esclaves pour qui cette grande réforme se fait, de solides et substantiels avantages."
L'Encj'clique Lihcrtas, publiée le 20 juin 1888, semblerait mettre le comble à ce grandiose édifice dogmatique qui touche la doctrine regardant la société et l'ordre chrétien.
"Jésus-Christ, le Libérateur de la race humaine," ainsi commence renc3xlique, " ayant restauré notre nature à sa dignité première, et l'ayant élevée encore plus haut, donna un grand surcroît d'énergie à la volonté humaine. Il lui donna de faire des choses meilleures, en l'aidant de Sa Grâce d'un côté, et de l'autre en mettant sous les 5'eux de l'homme la récompense éternelle qui l'attend au ciel.
" L'Église, dej la même manière, a toujours rendu, et continuera toujours de rendre à ce libre arbitre de l'homme chrétien, la plus glorieuse prérogative de sa nature, les plus grands services, puisqu'elle doit travailler à perpétuer durant les siècles à venir les bienfaits que Jésus-Christ nous a gagnés.