‹ Vie de Léon XIIIChapitre 143 sur 148 · UN JOUR QUI COURONNE LES GRANDES JOURS · texte numérisé non relu

UN JOUR QUI COURONNE LES GRANDES JOURS

lyC dimanche qui précéda l'anniversaire de la Cérémonie du Couronnement, il y eut une réception formelle de tous les Cardinaux présents à Rome. Le Docteur Lapponi avait essayé de détourner le Saint Père de cette fatigante cérémonie, craignant que cette réception solennelle serait au-dessus de ses forces physiques. Mais on vit encore, en cette occasion, combien la volonté peut dominer les conditions corporelles. L'audience fut donnée dans la Bibliothèque privée, où Pie IX avait tenu son dernier Consistoire. Quarante-deux Cardinaux furent présents, et le Pape offrit à chacun un riche souvenir, consistant en une copie de son dernier Poème, une histoire abrégée de son règne et cinq de ses plus importantes Encycliques. — Le Cardinal Gibbons, dit le Pape, et tous ces autres que les circonstances empêchèrent d'être présents, recevraient également un souvenir. Il parla avec son animation ordinaire, et ceux qui étaient là remarquèrent la différence entre cette animation et l'air de dépression qu'il avait en entrant dans la Salle. Il avait été courbé et paraissait faible et chancellant ; mais dès les premières paroles sa faiblesse s'évanouit. La vue de tous ces visages familiers et les paroles d'encouragement et de congratulation de tous ces vieux et chers amis, agirent sur lui comme un elixir puissant. La réception dura une demie heure, et il parla continuellement durant ce temps. Les Cardinaux furent étonnés de sa vivacité et son énergie. L'un des Cardinaux dont l'absence affecta le. plus le Souverain Pontife, fut le Cardinal Parocchi, son vieil ami et son rival le plus prononcé dans le Conclave. Il était un des deux Cardinaux qui furent créés par Pie IX, et furent témoins du Jubilé de son successeur. Il fut grandement aimé par Léon XIII, qui commença par le nommer son Vicaire Général, et le nomma

ensuite Cliancelitr de la Sainte Église. Il jouissait d'une réputation universelle comme Docteur et Maître et comme Prédicateur. Le fait qu'il avait été le rival du Pape au dernier Conclave ne faisait qu'à augmenter la véritable amitié qui existait entre ces deux hommes si vénérables. Quand la nouvelle de sa mort fut annoncée au Saint Père, elle lui causa des angoisses. Le seul cardinal créé par Pie IX, qui resta pour voir l'anniversaire de son Couronnement, fut Son Eminence le Cardinal Oreglia di Santo Stefano.

]\Iardi, le 3 Mars, fut le grand jour. Quand il arriva, tout le monde se sentit soulagé. On apprit bientôt que le Pape se trouvait bien , et préparé à endurer les fatigues qui l'attendaient. La Ville de Rome avait été sous une fièvre d' émotion joyeuse dans l'anticipation de l'auguste événement. Toutes les hôtelleries restèrent ouvertes durant la nuit, et plusieurs d'entre elles étaient brillament illuminées. Le matin amena la pluie, qui continua toute la journée. Mais cela n'empêcha la grande armée de spectateurs et de pèlerins qui avaient passé les mers, pour prendre part à cette unique célébration dans notre siècle, de tout voir et de satisfaire leur piété ou leur curiosité.

Pendant plusieurs heures avant que les portes du Saint Pierre fussent ouvertes, de denses et grandes multitudes se tenaient dans la pluie au devant de la Basilique, et les cordons de troupes qui maintenaient l'ordre dans cette vaste masse d'humanité avaient bien de la peine à réprimer la foule quand les grandes portes de la Cathédrale s'ouvrirent et les masses se précipitèrent en avant. Tous les clochers de la ville firent entendre un accord joyeux pour saluer la fête de son Pasteur adoré, quand la grande cloche de Saint Pierre annonça que la procession papale avait quitté le Vatican. Certainement 75,000 personnes s'étaient précipitées dans les vastes nefs du Vatican au premier moment, et tous les regards furent instamment dirigés dans la direction du trôned'or élevé, vers lequel la procession s'avançait. Dans les tribunes se voyait une masse brillante d'uniformes de grands personnages ; toutes l'ancienne noblesse était là, les dames en

vêtements resplendissant de pierreries ; les hommes portant les insignes des maisons royales, et des décorations d'ordres militaires. Les maisons royales de l'Europe étaientdignement réprésentées dans les tribunes. Là se voyait la Princesse Victoria, fille aimée du Roi de Suède et de Norvège ; la Comtesse Bourbon, Mathilde de France ; le Duc Robert de Parme ; la Grande Duchesse de Mechlembourg ; le Prince Maximilien de Saxe ; et le Prince de Lichtenstein.— La Famille Pecci avait une tribune à part, aussi bien que les Membres du corps diplomatique, dans leurs costumes brillants officiels et les Chevaliers de Malte, avec leur uniforme incomparablement magnifique. Quarante-cinq Cardinaux et des Évêquessans nombre et d'autres dignitaires marchaient dans la procession papale. Les trompettes d'argent en haut dans leur tribune aérienne se firent entendre comme une mélodie céleste, lorsque la procession entra, et les voix de la Chapelle Sistine firent retentir ' ' Tu es Petriis P ' auquel répondit le puissauc .'pons des milliers et milliers de gorges humaines en dedans et en dehors de la Basilique : ' ' Vive longtemps le Par. Léon !" " Vive, vive le Pape- Roi ! "

C ('.tait chose merveilleuse de voir l'effet que ces tonnerres d'applaudissement eurent sur le Pontife âgé. Il parut rajeuni pour le moment ! Il descendit de la Sedm Gcstaioria avec l'agilité d'un jeune homme, pria pendant quelques instants au côté de l'autel, et alors se leva refusant l'aide de son entourage, se révêtit de la Fulda, plaça sur sa tête la magnifique nouvelle Tiare, et monta sur le trône Pontifical quand la Messe commença.

A la conclusion de cette fonction majestueuse, il monta sur la Sedia, et fut porté tout autour de la Basilique donnant la bénédiction apostolique à droite et à gauche sur son passage. Le visage pale et spirituel du Pontife sembla glorifié par la joie comme il envoyait le signe de la Croix aux masses agenouillées, qui applaudissaient, pleuraient, dont l 'émotion était trop profonde pour s'exprimer autrement. Applaudissements, prières, des cris de joie s'entendaient de tous côtés. Les dames agitaient leurs mouchoirs, les riches

bannières des nombreuses sociétés furent déployées en sympathie avec les sentiments de l'heure présente ; l'enthousiasme créé par cette scène unique ne pouvait se décrire par main d'artiste. Ce fut pour l'Église et son Pontife un jour de triomphe tel qui n'avait été vu à Saint Pierre de mémoire d'homme.

Il ne serait guère convenable de mesurer en langage monétaire les offrandes faites au Souverain Pontife ou par la dévotion Chrétienne ou par l'amour humain ; car si au cœur noble, les riches offrandes semblent pauvres quand les donateurs n'aiment pas, au contraire, les pauvres offrandes deviennent riches quand les donateurs sont inspirés par le vrai amour et la bonté. Toutefois il n'est pas hors de propos de noter la valeur matérielle des offrandes faites au Pape pour son Jubilé, parceque ces offrandes réprésentaient souvent des dons collectives d'une affection véritable, plutôt que des tributs d'affection individuelle.

Le Cardinal Parocchi mentait plus qu'une mention passagère, quand sa mort vint apporter la vraie douleur au cœur du Pape à l'heure même de sa suprême joie et de son triomphe. Paro-chi appartenait à cette race de géants dans la solide science, en comparaison desquels les Diderots et les Voltaires n'étaient que de charlatans.

Parocchi était natif de Mantoue, né dans cette ville le 13 août 1833. Il avait à peine 80 ans quand la mort nous l'enleva, comparativement jeune pour un Cardinal. Choisissant la carrière cléricale, il commença ses études en 1847, et dix ans plus tard il gagna sous les Jésuites, dans l'Université Grégorienne, le degré de Docteur en Théologie. Au mois de mai suivant, il fut ordonné prêtre par le Cardinal Patrizi . Ayant rempli pendant dix ans les chaires de Théologie et de Droit Canon en divers collèges, il fut nommé en 1 863, pasteur de la paroisse des Saints Gervais et Protais, à Mantoue, sa ville natale. Il écrivit là un livre d'un si rare mérite, Protestantesimo e i.ctionalismo, que Pie IX le nomma son Prélat Domestique, et deux ans après il fut nommé Evêque de Pavia. Dans cette ville, il reprit ces travaux littéraires

LE SAINT PÈRE CÉLÈBRE SON JUBILÉ PArAL. 73 1

qu'il aimait tant, publiant un journal périodique, qu'il nomma '' Saiolii Caftolica,'" avec un talent si marqué, que Pie IX lui envoya un Bref spécial avec la bénédiction apostolique.

Quatre ans après, il fut nommé le successeur du Cardinal Morichmi, qui avait résigné l'archevêché de Bologna, et peu de mois après il fut nommé cardinal prêtre de S. Sixte, le plus jeune des cardinaux vivants. Quand Pie IX mourut, le Cardinal Parocchi et le Cardinal Santo Stefano furent les deux seuls qui furent considérés papabili avec le Cardinal Pecci. Parocchi reçut une seule voix dans le Conclave (au second scrutin), Santo Stefano n'en reçut point. Ses opinions connues sur un accommodement avec le Parti Libéral en Italie, le firent régarder avec peu de faveur, autrement ses chances d'être élu pape auraient été bien plus grandes. Parocchi était un homme très-ferme dans ses convictions, et ne tenait aucun compte de la tradition d'adaptabilité des méthodes diplomatiques. Il aurait procuré un accommodement entre la papauté et la monarchie, si la chose était possible ; s'il avait été placé sur le trône de Saint Pierre, cela était, dit-on, un de ses rêves. Son ouvrage le plus précieux est son commentaire sur le concile du Vatican, une revue des plus profonds penseurs du siècle sur la philosophie et la science, et les relations de l'Église envers ces sujets toujours les plus intéressants.

Le suivant en importance sur le canevas historique était l'illustre Cardinal qui avait peu de temps auparavant disparu du théâtre de ce monde, le Cardinal Ledochowski, Préfet de la Congrégation de la Propagande. Il était aussi l'un des survivants de la période de Pie IX. Il mourut le 22 juillet 1902, au matin, en sa 80""^ année. Sa mort avait été prévue, car il souffrait depuis longtemps d'une maladie douloureuse; cependant ce fut pour le Pape une grande douleur : ' ' Voilà un vaillant soldat de l'Église, qui nous a quitté," s'écria-t-il en apprenant cette douloureuse nouvelle. Bien probablement sa vie avait été abrégée par les souffrances longues et amères qu'il endura quand il refusa d'obéir aux

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Lois Falck, qui furent infligées aux Catholiques de la Prusse. Alors il était Archevêque de Gnesen et Posen et Primat de la Pologne.

Il continua de nommer les prêtres aux offices dans son diocèse sans consulter le gouvernement, comme il était ordonné par les Lois Falck, et en punition de cette désobéissance, il fut poursuivi encore et encore par le Gouvernement Prusse, et passa de longs termes en prison; il fut condamné à payer d'énormes amendes, qu'il réfusa de pa^^er, et ses biens et propriétés furent confisqués. Pie IX dit au Prélat héroïque d'être constant. Ce fut en 1875, tandis qu'il était détenu prisonnier à Ostrowo, qu'il apprit son élévation au cardinalat. Quand il sortit de prison, ses Polonais le reçurent avec un tel enthousiasme, que le Gouvernement Autrichien le pria de quitter la Galicie pour ne point s'embrouiller avec le Cabinet de Berlin.

Le Cardinal alla à Rome où le Pape le reçut avec la plus grande cordialité. De Rome il continua de gouverner son diocèse. Cela enragea tellement le Gouvernement Allemand qu'il fut condamné à de plus longs termes d'incarcération et à de plus énormes amendes. Mais il ne fit pas attention à cela, et resta enfermé au Vatican. Bismarck demanda au Gouvernement Italien de forcer le Pape à accorder son extradition, mais les conseillers du Roi ne voulurent pas aller à cette extrémité. Après le rappel de Lois Falck on crut que le Cardinal pourrait retourner en Pologne — ^mais le Gouvernement Prusse n'y consentit point, et la difl&culté fut enfin terminée quand le Cardinal résigna la charge de son diocèse. En 18S5, il fut nommé par le Pape Secrétaire des Brefs. Il occupa cette position jusqu'à l'année 1892, quand le Souverain Pontife le choisit pour succéder au Cardinal Siméoni comme Préfet de la Propagande. Il avait l'esprit héroïque de ses ancêtres, et beaucoup du tempérament aristocratique de l'ancienne noblesse Polonaise à laquelle sa famille appartenait.

Mais sa piété et son génie étaient dignes des meilleures traditions d'une Église où le noble et le paysan occupaient

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