LA TRANSFIGURATION DE RAPHAËL
La mort de Mgr. Volpini impressiona tellement tous ceux qui s'approchaient du Pape qu'on crut bon de n'en point parler dans ses apartements.
Bien que le Docteur Lapponi les eut priés de s'abstenir de parler de ces événements, ou de prendre part à ce qui se passait autour d'eux, le Souverain Pontife, chaque fois qu'il se trouvait un peu mieux, profitait de l'occasion pour ne pas suivre les instructions des médecins, mais toujours le sourire sur les lèvres et avec sa bonhomie ordinaire. Les médecins savaient qu'il n'y avait rien à gagner en résistant à quelqu'un dont la volo.ité semblait faite pour triompher contre tout au monde excepté la mort. Ils se contentèrent donc de remplir leur devoir autant que la parole le pouvait. Ils ne pouvaient point l'empêcher de quitter son lit et de se promener dans sa chambre, comme il le faisait souvent, ou de sa mettre à écrire et à se préparer à entreprendre les affaires publiques, comme s'il jouissait encore de la meilleure santé. Jamais assurément des médecins n'avait soigné semblable malade. Il acceptait docilement les médecines qu'on lui offrait, mais quant à leur permettre de régler sa langue et sa pensée, c'était une chose croyait-il, évidemment et tout à fait en dehors des fonctions des docteurs. Il avait une affection très-grande pour l'un de ses neveux, le Comte Pecci, et conversait avec lui de plusieurs affaires, en se promenant dans sa chambre appuyé sur son bras, et lui montrant son affection d'une manière très-frappante.
Le dimanche soir, 6 juillet, la condition du Pape était si menaçante aux yeux des médecins, qu'ils crurent de leur devoir de lui dire qu'il était dans un grave danger. Il reçut cette nouvelle avec une composure parfaite, et l'on fit les préparatifs pour lui administrer les derniers sacrements, en présence de tous les cardinaux qui se trouvaient alors à Rome. La famille du Pape fut aussi invitée, comme le furent tous les membres de la maison du Pape depuis le Cardinal Rampolla jusqu'au chamberlain privé. Ils se groupèrent autour du lit, formant une scène de douleur et de grandeur à la fois, qui doit rester sur l'âme des spectateurs comme un souvenir ineffaçable.
Le cercle extérieur de ce drame sacré, était formé de la majesteuse Garde-Noble et des Chevaliers du Manteau et de l'épée, les gardiens de la personne du Pontife ; le Grand Pénitencier, le Cardinal Oreglia, prononça l'absolution après que le Pape eût récité la confession de foi comme formulée par le Concile de Trent, et assista le prêtre qui administra la communion aux rites de l'extrême onction. Tous les chefs des grandes maisons religieuses qui sont à Rome, étaient assemblés dans la chambre, et comiue les cérémonies solennelles et impressives se terminaient, ils communiquèrent chacun au moribond les indulgences qui appartiennent à leurs ordres respectifs. Le Pape s'efforça, dans sa faiblesse, de se soulever sur son lit et de tâcher de donner sa bénédiction à toute cette multitude affligée ; les larmes coulaient de tous les yeux, et chaque haleine était étranglé par les sanglots ; mais l'effort du Souverain Pontife était au-dessus de ses forces et il se laissa retomber par pur épuisement sur sa couche, comme la foule commença à défiler hors de la chambre.
Après cette scène, pénible toutefois et consolante sur l'auguste patient, il devint beaucoup plus calme et s'assoupit très doucement. Plus tard il commença à discuter des matières importantes avec ceux qui l'entouraient, spécialement ce qui regardaient ses obsèques. Il désirait qu'elles fussent aussi simples que possible et que son corps reposât dans l'ancienne basilique de S. Jean Latéran.
Après avoir plané quelques jours sur le bord de la mort, se ranimant et défaillant tour à tour, étonnant tout le monde, le Pontife souffrant fut forcé de succomber à un ennemi auquel personne n'échappe. La nuit du dimanche, 19 juillet, il tomba dans cet état comateux que l'on distingue à peine de celui de la mort. Encore la vitalité surhumaine du malade soutint-elle la lutte. Les sens et la volonté, il est vrai, avaient abandonné leur siège, mais le cœur battait encore régulièrement, pendant que des murmures, incohérents et entrecoupés, révélaient la bataille mortelle qui se livrait entre les forces de la matière et celles de la vie. Le
Docteur Lapponiérait la conviction que c'était la pénultième phase qui commençait, mais combien de temps cette phase pourrait continuer avant l'agonie finale, il n'osa pas le prédire.
Dans le Vatican et dans la vaste église de S. Pierre, le silence et la tristesse régnaient partout. L,es portes avaient été fermées à clef et personne ne pouvait entrer excepté ceux qui étaient intimement liés avec la cour ecclésiastique. Au dedans veillait la garde papale ; au dehors des spectateurs, par milliers, profondément intéressés et tout indifférents à la chaleur exceptionnelle du jour et de la nuit, étaient sur le qui- vive pour le premier signe d'espoir.
Le Cardinal Oreglia, qui s'était attendu à être convoqué au Palais, comme Doyen, y était déjà, avec le Cardinal Serafino Vannutelli, le Grand Pénitencier. Le Cardinal Vives y Tuto et Mgr. Pifferi, confesseur du Pape étaient toujours dans la chambre du malade ou dans l'antichambre, récitant les prières des mourants. Parfois le bruit éveillait le Pape, et c'était pendant un de ces intervalles de lucidité qu'il levait sa main faible, non sans peine, pour donner la dernière fois sur la terre la bénédiction papale, tant convoitée.
Pendant qu'il était couché insensible à tout ce qui survenait, il arriva un télégramme de la part du Président des États-Unis qui exprimait sa sympathie pour les douleurs du Saint Père et désirait des nouvelles de son état. À cette courtoisie le Cardinal Rampolla répondit tout de suite en termes dignes de l'occasion.
Ainsi s'écoulait la nuit, et la terrible apprehension, que le soleil pouvait s'être couché pour la dernière fois sur le chemin du Pape continuait. L,e terme de sa vie avançait vite évidemment, et de toutes les parties de la terre arrivaient des questions qui montraient la profonde impression produite sur tous les esprits par la catastrophe qui approchait. De presque toutes les chaires d'églises arrivaient, soit des paroles de louanges, soit des paroles de regret témoignant que le monde allait perdre sa lumière la plus brillante et son bienfaiteur le plus distingué,
LEON XTII.
Des lèvres non-catholiques aussi bien que de celles de son propre troupeau coulaient des flots d'éloquence pathétique. L,e chef même de l'Église Russo-Grecque, M. PobiedonotsefF, procurateur du saint synode, paya un tribut chaleureux au génie et aux vertus de l'homme illustre qui s'en allait. " Il est la personne la plus éminente du monde politique d'aujourd'hui," dit il, déclaration de la plus haute signification, si on la regarde comme celle du procurateur de la grande Église grecque, ou plus probablement comme la déclaration du czar lui-même.
Comme de coutume, quand on croit le Pape être in articula 7noriis, comme on dit, les membres du corps diplomatique avaient été convoqués. Toute la journée, les bureaux du Vatican restèrent ouverts, et les fonctionnaires importants remplissaient le palais, mais, à la chute du jour ils se retirèrent sur l'assurance que le souffrant n'en était pas encore à sa fin.
Toutes les fois que les médecins du malade, et Pio Centra, le valet du Pape, quittaient la chambre du malade, une foule empressée les entourait, les accablant de questions. Les médecins, épuisés par l'anxiété et les longues veilles, ressemblaient à des squelettes ; et Pio ne paraissait pas pouvoir survivre à son maître, tant il était anéanti par la douleur et l'épuisement.
Depuis le commencement du coma, les forces du Pape continuaient à diminuer, quoique de temps en temps il avait des alternatives de raison lui permettant de reconnaître ceux qui entouraient son lit et de murmurer des bénédictions à leur adresse ainsi qu'à tout son peuple. Depuis la mort de S. François d' Assisi, le modèle favori du Pape, on n'avait été témoin d'un départ si beau et si émouvant. La lutte de l'esprit avec le corps semblait être accompagnée de douleurs vives, mais il gardait les yeux mourants fixés sur le grand crucifix, ne proférant pas une plainte, et cherchant à imiter l'exemple de son Maître Divin, dont l'image lui rappelait les agonies du Calvaire. Au pied de ce crucifix était couché Pio, le visage à terre, incapable de §ç ggustmire à la douleur
qui lui torturait le cœur. Les Cardinaux agenouillés priaient pour l'âme expirante, mais avec des sanglots dont s'échappaient des mots entrecoupés, si forte était leur émotion. Cette épreuve navrante dura toute la matinée du Lundi et se prolongea jusqu'à une heure avancée de l'après-midi.
Le matin à la première heure, les médecins le croyant encore dans l'assoupissement, avaient voulu l'examiner, mais, ouvrant les yeux soudainement, il leur dit, "Messieurs, cette fois-ci vous ne gagnerez pas votre courageuse bataille contre la mort. ' ' ' ' C'est Votre Sainteté qui est courageuse, ' ' lui répondirent les médecins. À ce moment il défaillit encore et ne parla plus jusqu'à midi. Alors encore une fois les yeux s'ouvrirent, et les lèvres pâles s'efforcèrent de murmurer quelque chose. Le Cardinal Oreglia se pencha pour distinguer les faibles syllabes. Les mots qu'il prononça alors prouvèrent que son esprit avait conservé sa lucidité étonnante, presque jusqu'à sa dernière pulsation. "C'est votre Eminence qui saisira bientôt les rênes du pouvoir suprême ; à qui je confie l'Eglise dans ces temps difficiles." Alors Mgr. Risleti, maître de la chambre, demanda la bénédiction du Pape pour la cour. Le Pontife la donna, en ajoutant, "c'est mon dernier adieu. " Alors il donna ses mains à baiser aux Cardinaux présents qui étaient Oreglia, RampoUa, Serafino Vannutelli, Delia Volpe, et Vives y Tuto.
Vers le milieu de l'après-midi on voyait que le Pape était à son dernier soupir. À quatre heures quatre (heure de Rome), l'âme s'envola. Le Docteur Lapponi, qui fut le premier à constater la fin de cette lutte acharnée, a raconté comment elle survint.
" La mort," dit-il, " a été due à l'épuisement, quoique, pendant les deux dernières heures, il fit des efforts inouis pour reconquérir un peu de force. Il réussit à reconnaître ceux qui l'entouraient au son de leurs voix, car sa vue était presque éteinte. Jusqu'au dernier moment il déployait son énergie merveilleuse, et sa mort fut belle, étant résignée, calme et sereine. On ne p-eut donner que très peu d'exemple^ d'un homme d'un age si avancé qui, après une
maladie aussi épuisante, montra un courage si merveilleux. Il rendit le dernier soupir exactement à quatre heures quatre. J'approchai trois fois une bougie allumée à sa bouche, selon le cérémonial traditionel, et j'annonçai alors que le Pape n'était plus."
On ne perdit pas un moment pour annoncer la triste nouvelle à tout le Vatican. Dès que la foule, qui attendait au dehors dans une mortelle anxiété, l'apprit, elle se dispersa pour la transmettre à toute la terre. Des ambassadeurs, des correspondants, des membres du clergé, etc., se précipitèrent pour la télégraphier dans toutes les directions.
Le peuple, venu en foule, paralysé par la douleur, se hâtait dans toutes les rues et dans toutes les ruelles, pour gagner la Plaza de S. Pierre. Des lamentations et des prières se mêlaient en un tumulte confus, les Italiens impressionables luttant vainement contre la grande douleur qui les empoignait. Jamais auparavant un Pape n'avait été chéri autant ni regretté plus pro fondement.
Le Cardinal Oreglia, saisissant le gouvernail, montra qu'il assumait la responsabilité qu'on lui avait imposée. Immédiatement tout le monde se mit à l'œuvre pour accomplir les choses nécessaires. Les portes furent fermées et verrouillées. On plaça des gardes à tous les points. On renvoya du Palais tous ceux que n'y avaient aucune mission. Le cardinal annonça que le corps du Pape serait exposé dans la cathédrale de S. Pierre. Le cardinal annonça aussi que les mesures les plus strictes seraient prises pour maintenir le conclave libre d'influence ou d'intimidation extérieure, donnant à entendre que s'il le fallait, les fenêtres seraient murées afin que les cardinaux ne pussent ni voir ni entendre le monde extérieur.
Dans la soirée toutes les églises du monde sonnaient le glas, proclamant que la terre pleurait le Pape le plus grand des temps modernes et le plus distingué des siècles passés. Dans tous les diocèses catholiques étaient célébrées des messes de requiem à la même heure. De toutes les parties du monde, catholique OU non, s'élevait une seule note de
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douleur pour la perte que frappait l'humanité. Jamais, on peut le dire, il n'y eût une telle expansion de douleur unanime pour la mort d'un Pape.
L'annonce officielle de la mort du Pape, faite aux cardinaux assemblés dans la chambre du malade, par le Chambellan, Cardinal Oreglia, fut la première des cérémonies impressionnantes qui ne terminèrent qu'avec le dépôt provisoire du corps dans l'Église de S. Pierre. Ces cérémonies suivaient généralement les vieilles traditions, mais pas en tous leurs détails.