CHAPITRE III
LE COLLEGE ROMAIN
Léon XII. — Organisation des études. — Succès du jeune Pecci dans ses humanités. — Témoignage d'un compagnon de classe. —Jubilé de 1825. —Beaux exemples donnés par le pape. — Ils sont imités par la jeunesse des écoles. — Joacliim Pecci adresse des remerciements à Léon XII. — Brillantes éludes de pliilosopliie. — Nouvelle maladie. — Vacances à Carpincto- — Le jeune latiniste.
ÉON XII était prévenu, disait-on, contre la Compagnie de Jésus, avant son élévation au pontificat, et il semblait disposé à modifier profondément ses règles; à peine élu, il se hâta de donner aux jésuites les témoignages les plus éclatants de son estime. Le collège de Viterbe faisait, sans doute, un très grand bien. Mais Viterbe était une ville de province et d'une importance secondaire; c'était dans Rome même qu'il fallait placer le principal collège de la Compagnie. La présence de ces apôtres de l'enseignement à côté de l'université de la Sapience, des grandes écoles de la Minerve et de la Propagande, ne pouvait que créer une noble émulation. Avant la suppression, ils avaient au centre même de la ville le Collège romain, ou université Grégorienne , que Grégoire XIII avait fondée pour eux, et qui s'était, dès les premières années de son existence, placée au premier rang parmi les plus illustres écoles de la chrétienté. Depuis le seizième siècle jusqu'à nos jours, des personnages illustres ont enseigné dans ses murs : il suffit de citer Cornelius a Lapide , Bellarmin, Suarez, Pallavicin,. Tolet, Kircher, Bcscovich, Strada, Perrone, de Vico, Secchi^
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Léon XII reofiit le Collège romain à la Compagnie-de Jésus. Les éludes y furent inaugurées solennellement au mois d'octobre I82i, et 1,400 élèves attestèrent par leur présence la reconnaissance de Rome chrétienne pour ce bienfait signalé.
Parmi ces élèves fut Vincent Pecci, qui devait être le dixième pontife formé dans cette université, pépinière de grands hommes. Son frère Joseph, vivement frappé de la mort de sa mère et at(îré au service de Dieu par l'exemple de ses maîtres de Vilerbe, avait sollicité et obtenu de son père la permission d'entrer dans la compagnie de Jésus.
Vincent, que la Providence réservait à une autre destinée, se livra, au milieu d'une jeunesse nombreuse et brillante, à toute son ardeur pour l'étude. Une grande émulation régnait dans les classes du Collège romain; c'était même de l'enthousiasme. Les jésuites y avaient réuni tout ce que la Compagnie comptait de plus accompli dans les sciences et dans les lettres.
Le talent remarquable que le père Giribaldi avait cultivé à Viterbe dans son jeune élève fut développé par deux, nouveaux maîtres, les pères Ferdinand Minini et Joseph Buonvicini, sous lesquels Vincent compléta son cours de rhétorique.
Au milieu de la première année scolaire^ celui-ci se distingua tellement qu'on le désigna pour prononcer devant les élèves et les professeurs, dans la grande salle du collège, un discours latin où il établissait un parallèle entre la Rome païenne et la Rome chrétienne. Les allusions heureuses qu'il faisait aux triomphes de la papauté, et surtout aux récentes épreuves de Pie MI et à ses victoires morales, prouvaient que, dès l'âge de quatorze ans, il commençait à saisir la raison profonde des bouleversements politiques et religieux de nolrP époque.
L'honneur de prononcer un tel discours était accordé ù celui qui avait mérité le prix d'excellence en prose latine. Vincent gagna aussi, à la fin de l'année scolaire, le prix de poésie latine. Ce fut un succès remarquable; car les jeunes concurrents devaient, dans l'espace de six heures, sous les yeux du professeur et sans aucun livre, écrire de leur chet un certain nombre de vers latins sur un sujet donné. Le sujet
choisi par le maître fut le Festin de Balthazar. Pecci composa 120 hexamètres d'une telle élégance que le prix lui fut décerné unanimement par les examinateurs. Il eut également les premiers prix de grec.
Ainsi furent jetés les fondements de cette réputation d'écrivain distingué qui devait répandre tant d'éclat sur la carrière de M^"" Pecci, et contribuer puissamment à lui gagner la faveur non seulement de la république des lettres, mais de tout ce qu'il y a d'esprits cultivés dans le monde politique.
De nos jours comme dans les siècles passés, les hommes qui dominent dans l'Église et dans l'État par la supériorité de leur génie, sans le concours de la force matérielle, sont ceux qui se sont formés sur les meilleurs modèles, comme les O'Connell et les Gladstone, les Léon XIII et les Newman. La littérature classique, ou l'art d'exprimer de nobles pensées dans un beau style, sera toujours une force morale irrésistible à la disposition de quiconque voudra gouverner par la parole ou par la plume.
Un compagnon de classe du jeime Pecci a rendu un témoignage honorable aux rares qualités qui le distinguaient dès celte époque : « Je le puis attester, dit. ce condisciple après plus d'un demi-siècle, pendant qu'il était encore à Viterbe, nous l'admirions tous pour sa belle intelligence, mais encore plus pour la singulière pureté de ses mœurs. Dans la classe de belles-lettres, j'étais son intime et son émule; et chaque fois que je le voyais, il me faisait l'effet d'un enfant qui était plein de vivacité et d'intelligence. Durant le cours des étude? à Rome> il n'aima jamais ni les réunions, ni les entretiens, ni les amusements, ni les jeux. Sa petite table d'étude était son monde à lui; ses délices étaient d'approfondir les sciences qu'on lui proposait. A douze et treize ans, il écrivait le latin, soit en prose, soit en vers, avec une facilité et une élégance merveilleuses pour cet âge (1). »
Depuis l'année 1824, Vincent demeurait chez son oncle, Antonio Pecci, dans le palais Muti. L'année 1825 fut mémo-
If) lettre adressée en février 1878 au Tî. P. Ballcrini. rédnctcur de la Civiltà catlolica, et citée dans les Cenni slorici de Dolosnc.
f«int-Pierr-- in Montorio, où le prince des apôtres a été crucifié ■ '^ tèltt eu bas.
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rable pour lui : elle lui fournit roccasion de voir de très près, d'admirer, d'aimer et de vénérer Léon XII.
Ce pontife avait accordé un jubilé au monde catholique. Le dernierjubilé avait eu lieu en 1800, quand Pie VI, mort captif et exilé, eut comme par miracle un successeur qui devait endurer un martyre de vingt-quatre ans. Pendant ce quart de siècle, bien des changements et des calamités avaient amoindri chez les peuples latins le respect de la religion de leurs ancêtres. Est-ce que Léon XII pouvait, en proclamant un jubilé, faire sortir de leur torpeur ces nations déhioralisées par tant de révolutions et devenues indifférentes à tout, excepté au besoin du repos et de la sécurité ? Comment attirer encore une fois les pèlerins de tous les points du monde civilisé autour du tombeau de saint Pierre et de saint Paul? Les hommes les plus sérieux se posaient ces questions en jetant un-coup d'oeil autour d'eux, en écoutant les commentaires de la foule, ou en lisant les moqueries de la presse qui se faisait l'écho du voltairianisme.
Le pape fut vivement ému et consolé quand il vit arrivera Rome les multitudes d'étrangers qui ne cessèrent de se succéder au prinlen^ps, à l'été et à l'automne. La noblesse romaine, à la suite de son pontife, des cardinaux et des prélats, renouvela la munificence et l'hospitalité des. plus beaux siècles dans les préparatifs que l'on fit pour recevoir et servir les pèlerins. Léon XII lui-même, oubliant les soins d'une santé délabrée, donnait à son peuple et aux étrangers -présents à Rome l'exemple de la piété la plus profonde. On le vit pieds nus, parcourant les rues de Rome et visitant les églises désignées pour gagner l'indulgence jubilaire. 11 voulait exciter tous les chrétiens à fléchir par l'humilité, la prière et la pénitence, la colère de Dieu irrité par les excès et les sacrilèges des cinquante dernières années.
Vincent Pecci suivit de près lé pontife dans ces visites répétées aux églises de Rome. La piété de Léon XII semblait passer dans les âmes de tous ceux qui le voyaient , lui, vicaire de Jésus-Christ, s'humilier comme le dernier des pécheurs. Le chant solennel des psaumes de la pénitence et des litanies, auquel tout le peuple prenait part, retentissait dans les rues
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que suivaient les processions, et monlail au ciel comme la voix de toute rÉglise criant miséricorde.
La jeunesse des écoles de Rome, enflammée par cet exemple, s'empressa de l'imiter. Les quatorze ou quinze cents élèves du Collège romain, avec leurs professeurs en tête, ouvrirent la marche. Il était beau de voir ces jeunes gens parcourir ainsi les rues de Rome sous les livrées de la pénitence et s'efTorcer. d'atlirerlamiséricorde qivine sur le monde coupable.
La procession se termina par une visite à Saint- Pierre et par des prières solennelles offertes autour du tombeau où reposent les apôtres, pères de la chrétienté.
LéonXII, vivement touché de la piété de ces jeunes gens d'élite, voulut, à la sortie de la basilique-, les réunir au Vatican, dans la grande cour du Belvédère. Là, il les bénit de la loggia qui est aumiiieudelagalcriedes ,.. .. „ . ,. ^,, , , .,
o Itg. \\. — Regma C(ch.lAh\c!k^ de Lothiier;
cartes géographiques. xv» siècle.
Sans quitter cette loggia,
il admit en sa présence une deputation à la tête delaquclle se trouva Vincent Pecci, chargé de remercier le pontife dans un discours latin et de lui exprimer les vœux de toutes les écoles. Léon XII fut très content de l'hommage de tant de cœurs généreux. Pecci et ses compagnons reçurent chacun une médaille marquée ù l'effigie du saint-père et enfermée dans une boite élégante.
Que ce jubilé de 1825 et le spectacle offert par Rome et son souverain aient exercé de rinfluencc sur l'avenir de celui
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dont nous écrivons la vie, le lecteur le devinera sans peine. Vincent Pecci dut garder vivant en son âme le souvenir du pieux pontife. Les vertus de Léon XII, qui brillèrent encore dans le reste de ce règne trop court, devaient servir de leçon et de modèle au jeune admirateur destiné à porter un jour la tiare, lui aussi,' mais une tiare ceinte d'une triple couronne d'épines.
L'étudiant du Collège romain avait maintenant ci faire ses trois années de philosophie, pendant lesquelles on enseignait, m outre, les sciences mathématiques et physiques. Son application et ses succès dans les unes et dans les autres montrèrent combien chez lui les facultés intellectuelles étaient parfaitement équilibrées et avaient été harmonieusement développées. D'après le catalogue imprimé à la fin de 1828, Vincent Pecci remporta le premier prix en physique et en chimie, et le premier accessit dans les mathématiques appliquées à la physique. Pendant ces premières années, les jésuites avaient besoin de donner des preuves d'une véritable supériorité dans l'enseignement, et leurs chaires de mathématiques et de physique étaient remplies alors par des hommes de la valeur d'André Carafa et de Jean-Baptiste Pianciani, C'est pourquoi les succès de Vincent attestèrent autant de capacité pour les sciences que pour les lettres.
Ces succès furent si remarquables que, so«n cours de philosophie terminé, il fut choisi pour soutenir «un acte public », c'est-à-dire une dispute solennelle dans laquelle il avait à défendre, contre tout venant, deux cents thèses sur les diverses matières enseignées durant les trois années précédentes. C'était une épreuve formidable rappelant les joutes et les tournois du moyen âge, dans lesquels un chevalier de renom se tenait prêt à se défendre contre tous ceux qui désiraient rompre une lance avec lui dans la lice. Pecci voulut s'y préparer avecson ardeur habituelle. Mais, au mois de mai 1829, il tomba gravement malade, et resta si faible durant la convalescence qu'il dut renoncer à toute étude sérieuse.
Le sacrifice fut pénible, car l'honneur de soutenir un tel acte était la récompense la plus enviée au commencement des études universitaires proprement dites. Les maîtres de Vincent voulu-
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rent le dédommager, autant qu'il était en leur pouvoir, de ce sacrifice involontaire. Le préfet des éludes, le célèbre père François Manera, au nom de la faculté de philosophie, lui donna par écrit une attestation faisant foi de sa capacité, de ses succès et de l'accident qui l'avait privé d'une distinction si honorable. Ce document est conservé avec soin dans les archives de la famille Pecci (1).
Quelle que fût, du reste, la noble ambition du jeune homme de terminer sa carrière de philosophie par une lutte intellectuelle fort glorieuse, il avait une conscience trop délicate et one piété trop solide pour se laisser aller aux préoccupatujns de l'amour-propre.
L'air vivifiant de Garpineto et les récréations auxquelles il pouvait se livrer dans le pays natal eurent bientAt rendu la santé à son corps et redonné à son esprit la vigueur dont il avait besoin. Puis le souvenir de sa mère, qu'il retrouvait ,,;nlnnl dans les environs delà demeiire paterhclle, produisit sur toutes ses facultés l'effet d'un baume salutaire.
Nous devons raconter ici un incident qui montre le double c.uranl iiitoll.rtuel et moral de cette âme si pleine d'avenir et dont toutes les tendances étaient vers le bien et le beau.
La chasse était l'un des amusements favoris de Vincent. Il aimait, en s'y livrant, à prendre le chemin du sanctuaire de IWnnnnziata, où l'on vénérait une image miraculeuse de la très sainte Vierge. Peut-être avait-il visité souvent, dans son enfance et en compagnie de sa mère, cette chapelle rurale. Il se reposait avec plaisir à l'ombre du (.ortique, après avoir rendu
(1) Voici celte aUcslaliun :
c< Collegium Romaïuim Sociclalis .Icsu.
.. lidc.n facimus pncslanlem juvcncm Joachimum VinccnUum Pccci per trien- „ium in hoc atha^neo Grcgoriano pl.ilosophia-. studio vacasse, .n coque adeo p le sse ul judicio Doe.orum dccuriâ.ium dignus habitus s.t qu. de selecfs eN liversa philosophia thesibus, labente annoscholastico 18^29, publ.ce d.sput^et. Cum vero id pe.ficere ab infirma vale.udine fueril p.oh.b.tus, rcn Ipsam noslris hisce liUeris tesialam volumus, atque optima, spei adolcscenlcH promerita laude et elogio prosequimur.
« Datum in Collegionomano, SOXbris 1830. 0 Francisci's Manera, S. J., i. Prajfectus studiorum- »
hommage à la divine Mère. L'idée lui vint de rechercher l'his' loire du saBCluaire, et les anciens lui dirent que la sainte image avait été placée autrefois dans un petit oratoire situé un peu plus bas, non loin des bords du torrent. Elle se trouvait ainsi écartée du grand chemin, dans un enfoncement qui dérobait aux regards le modeste sanctuaire. .\u siècle dernier, on forma le projet de placer la Madone vénérée dans un lieu pkn commode pour les pèlerins et dans un édifice plus digne de la piété des Carpinétains. La famille Pecci donna volontiers le terrain, les autres habitants du voisinage offrirent Targenl nécessaire, et la chapelle s'éleva dans un site plus pittoresque et plus accessible tout à la fois.
Vincent voulut perpétuer la mémoire de ce changement par une inscription monumentale. Il choisit une pierre convenable qu'il fit tailler selon son dessein, et sur laquelle il grava lui-même, lettre par lettre, l'inscription en style lapidaire ([u'on y voit encore de nos jours (l).
Ainsi se manifestaient cette dévotion envers la sainte Vierge cl re goût de la belle latinité, qui distinguent actuellement le pontife du rosaire et des grandes enojcliques.
(1) MAHI.t SANCT.E
DEIPAn.E AD ANCELO SALUTAT.E
TEMPLt M IIOC
QIOD POSITIM INFEI'.IUS SECLS FONTEM
EMINERE OLIM MINUS POTEKAT
CAIETAMLS PASOCALIUS
KL'SDO A CENTE PECCIA TKIDDTO
^RE A CAUPINETENSIDIS COLLATO
IN EMINENTIOni ET AMOEMORI II.CIC LOCO