‹ Vie de Léon XIIIChapitre 55 sur 148 · ixoN xin · texte numérisé non relu

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fices énormes pour créer et soutenir leurs propres établisse ments.

II est juste de dire, néanmoins, que la majorité protestante aux Etats-Unis, en donnant à l'enseignement public le caractère neutre qui ne blesse aucun sectaire, ne vise pas ouvertement à la destruction de la religion chrétienne. On a même cessé d'avouer en ce pays un but hostile au catholicisme.

En Belgique, les conditions de la lutte, au sujet de l'enseignement, étaient bien différentes. C'était la minorité, et une minorité relativement faible, qui imposait à la majorité catholique ses volontés impérieuses, et même elle ne prenait plus la peine de déguiser son but et ses moyens d'action.

En 1843, à l'arrivée à Bruxelles de M""" Pecci, tout le monde avait déjà compris que l'université fondée et entretenue en cette ville aux frais de la nation belge était le fruit d'une pensée hostile à la foi catholique. Elle était dénoncée par les évêques, le clergé et les organes les plus éloquents de la presse.

L'université de Bruxelles, cependant, était désormais une conquête acquise au parti antichrétien, et déjà la lutte était engagée sur la liberté de l'enseignement secondaire. L'ennemi du catholicisme procédait avec une sagacité infernale. Il voulait répandre le poison à l'aide des hautes classes dans les classes moyennes, et jusque dans les masses ouvrières. II croyait avoir en sa main le monopole de l'enseignement universitaire; aliait-il aussi s'emparer de l'instruction secondaire?

Cette question se débattait avec une ardeur facile à concevoir au commencement de l'année 1843. Elle passionnait le peuple comme le clergé; car tous les hommes clairvoyants sentaient qu'il s'agissait de la vie même de l'Eglise en Belgique. On pensait avoir tué la foi dans les hautes classes ; on avait pris du rhoins les moyens les plus efficaces pour atteindre ce but. Il fallait maintenant répandre dans la bourgeoisie le scepticisme ou la haine; cela fait, on aurait bientôt raison du peuple.

Le prince Leopold de Saxe-Cobourg ne fut pas élevé sur le trône du nouveau royaume des Belges par les amis de l'Église (1). Il était lui-même engagé dans les rangs de cette

(1) Voyez les mémoires du baron Slockmar : Denkwûrdigkeilerirçusjlcn 'fa-

NONCIAïUKli E.N BELGIQUE.

force occulle qui avait juré la perle de l'Eylise; mais l'influence de sa pieuse femme, Louise-Marie d'Orléans, l'empêchait de prêter un appui manifeste aux conspirateurs.

I-ig. 23. — Bruxelles. — Vue de la place Royale et de la statue équestre de Godefroi de Bouillon.

M^"" Pecci, des les premiers jours, gagna les bonnes grâces ,du roi et de la reine. Jeune, accompli, portant dans son extérieur et dans tout son maintien un cachet de grande distinction

pieren des Frcicherrn Christian Friederich von Slockmar. Traduction anglaise • ^otabilia from the Papers of Stockmar , Londres, ISiiJ.

et y joignaiilce charme irrésistible qu'une sincère piété donne aux nobles manières, le nonce faisait oublier le diplomalc dans l'homme bien élevé, dans le serviteur de Dieu.

Sur la question de l'enseignement secondaire, une partie de la presse catholique belge avait avancé des prétentions qui passaient pour extrêmes; et, comme il arrive d'ordinaire en de telles polémiques, le clergé inférieur était partagé dans ses opinions sur la loi. De plus, un évèque au moins s'était hardiment prononcé contre tout compromis. Enfin, dans les chambresbelges, beaucoup de représentants du peuple s'étaient laissé prendre aux professions dé la secte libérale. C'était sur les votes de cette fraction de députés catholiques que l'on comptait, dans l'occasion, pour faire passer une loi mauvaise ou suspecte.

M^'^ Pecci réfléchit et consulta avant d'intervenir dans ce grave débat comme représentant de l'autorité suprême de l'Église. Il était pénétré dès lors de cette maxime de politique religieuse, que personne n'a qualité pour dicter au saint-siège la ligne de conduite à tenir dans les conflits d'opinions ou de partis : c'est au souverain pontife de parler et de tracer la route, aux autres d'écouter et de suivre, sans s'écarler ni à droite ni à g^auche, sans devancer le guide que la Providence a donné aux fidèles, ni rester d'un seul pas en arrière.

L'intervention du nonce, arrivée au moment opportun et mesurée avec ce tact qui sait ménager tout le monde, apaisa la tempête et obtint pour le clergé sur les écoles secondaires une influence plus large qu'on n'avait osé l'espérer au commencement.

La question de l'enseignement était pour les catholiques belges d'une importance majeure ; c'est pourquoi M^"" Pecci porta le plus vif intérêt aux établissements d'éducation universitaire et secondaire. Dans la capitale même se trouvait le collège Saint-Michel, qui pouvait être pris par le roi, ses ministres et les législateurs , comme un terme de comparaison pour juger de la valeur des institutions du même ordre. Le nonce, désirant que les écoles catholiques, à tous les degrés, fussent supérieures aux autres, visitait fréquemment ce collège. Il gagna la confiance des directeurs et des professeurs,

NO.VCIATUBF, Ky BKLOiniE. 81

pw même temps que rafl'ection des élèves. Il sut leur inspirer l'amour d'un idéal élevé dans les lettres et dans les sciences. Il avait lui-même cette soif de la perfection quil savait communiquer aux autres.

Le collège Saint-Michel retira un grand profit des visites de l'éminent prélat, qui était du reste, en sa propre personne, un exemple éloquent de ce que les jeunes gens pouvaient attendre d'un travail assidu et de l'amour des fortes études.

Les évoques belges ne s'étaient pas contentés de collèges et de séminaires sagement organisés et dirigés. L'éducation secondaire prépare les hommes destinés aux carrières publiques; mais l'université achève la haute éducation professionnelle. Or, l'épiscopat sentit qii'on lui avait enlevé, ou à peu près, le contrôle de l'instruction supérieure. Sans perdre en luttes inutiles un temps précieux, les vénérés prélats résolurent, en 1834, de rendre à la vie cette université catholique de Louvain qui avait été l'une des gloires de leur pays. Ils n'avaient rien à espérer de l'Etal; mais ils comptaient sur le secours de tous les catholiques du royaume. Ils rétablirent l'ancienne université avec l'approbation du saint-siège et au milieu des applaudissements de toute l'Église.

Le jeudi 27 juillet 1843, il y eut à Louvain une séance solennelle pour la collation des grades de théologie et de droit canonique. Tout l'épiscopat belge s'y trouva sous la présidence de son digne chef, le cardinal Sterckx, archevêque de Malines. Le représentant du souverain pontife fut invité, et on le pria de comphmenter les lauréats. En cette circonstance, M^'" Pecci eut le bonheur de voir, à côté du primat belge , le vénérable évêque de Nancy, W^ de Forbin-Janson, qui revenait de sa mission apostolique au Canada et aux États-Unis.

Ces fils des anciens croisés se trouyaient en présence d'un ennemi plus formidable que l'Islam. Seulement, ce n'est plus l'épée ni la hache d'armes qui décident la victoire pour ou contre l'Église : ce sont les forces puissantes de l'éducation mises au service de la vérité ou du matérialisme allié à la révolution.

L'archevêque de Damielte sentit passer sur son âme comme un souffle de. l'enthousiasme des nouveaux croisés lorsqu'il

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entra dans l'université de Louvain, ressuscitée pour les luttes de la société moderne. Il fut accueilli avec la noble et cordiale franchise si familière aux Belges et avec le respect dû au représentant du siège apostolique. Le recteur et les membres des facultés le complimentèrent dans une adresse bien pensée à laquelle il sut répondre avec son à-propos et sa grâce accoutumés.

Les étudiants se trouvaient réunis dans la grande bibliothèque. L'un d'eux, M. Capelle, aujourd'hui juge à la haute cour de Namur, fît à Son Excellence un discours au nom des élèves de droit, de théologie et de médecine. « Je suis heureux, répondit le nonce, de voir les rapides progrès faits par une institution qui doit, d'une matiière toute spéciale, son existence au vénérable clergé de la Belgique, dont nous avons le bonheur de posséder ici l'illustre chef. Mais cet établissement est aussi la création de sori digne recteur, de ses doctes professeurs, de tous les catholiques belges... Oui, les traditions de l'ancienne université de Louvain sont encore vivantes, et c'est à vous. Messieurs, de les perpétuer par votre travail. Vous montrez déjà comment vous savez continuer l'œuvre des siècles passés; l'Église et la révolution comprennent déjà ce qu'elles peuvent attendre de vous. Poursuivez toujours cette voie, et soyez sûrs que votre culture produira d'abondants fruits. Quanta moi, je ne puis que me sentir ému en présence de cette noble et chère jeunesse, qui se montre si bien inspirée de l'amour de la vraie sagesse et du dévouement à l'Église. Gomment douter qu'elle ne doive être un jour le bonheur et la gloire de la Belgique? »

Dans l'après-midi , le nonce visita les divers collèges et les autres édifices qui font partie de ce bel établissement. Il inspecta tout dans le détail et avec un intérêt plein daffcction. Le soir, il y eut sérénade et grand concours de peuple devant la maison du recteur, où logeait Son Excellence. Le lendemain, Ms'' Pecci dut retourner à Bruxelles, emportant de Louvain et de son université des souvenirs qui ne s'effacèrent jamais (1).

(!) Mss.; extrait de L'Ami de l'Ordre, mars 1878.

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Pendant son séjour à la capitale, il faisait l'étude des gouvernements constitutionnels. Il savait que*l& souverain, dans ce régime, ne gouverne pas, sinon par ses ministres. Il s'efforça d'empêcher le mal autant que possible, voyant bien que le roi n'avait pas le pouvoir de faire le bien désirable alors même qu'il en aurait eu la volonté. C'était beaucoup d'avoir l'estime et la confiance du souverain, dans une cour où les passions politiques formaient deux camps opposés et irréconciliables; or, nous savons qu'il exerça alors une grande et salutaire influence dont les catholiques belges gardent le souvenir avec reconnaissance.

« L'affabilité de M^''" Pecci, dit à ce propos un écrivain belge" distingué (1), son tact exquis, et sa science profonde, forcèrent Leopold I", qui se connaissait en hommes, à concevoir de lui une très haute opinion. Il tâcha de s'en faire 'un conseiller et un ami. Le nouveau nonce dut paraître fréquemment à la cour. Le roi avait souvent des conversations avec lui, prenant plaisir à lui proposer des questions difficiles. Le nonce, toutefois, ne se laissait jamais prendre à l'improviste, et le roi finissait par dire : « Vraiment, Monseigneur, vous êtes aussi bon diplomate que vous êtes excellent prélat. » Notre bien-aimée et regrettée reine, Louise-Marie, avait une grande vénération pour l'archevêque de Damiette, et elle ne manqua jamais l'occasion de demander sa bénédiction pour elle-même et ses petits enfants. C'est un fait que Ms'' Pecci n'a pas oublié. Il n'y a pas longtemps, un prêtre belge, qui était allé à Pérouse pour offrir ses hommages au prélat, lui entendait rappeler ces mêmes incidents. « Oui, disait-il, j'ai connu le père de votre roi et sa pieuse'mère. J'étais souvent admis à la cordiale intimité de la famille royale, et j'ai souvent tenu en mes bras le petit Leopold , duc de Brabant. Je me souviens aussi que la reine Louise-Marie , qui était si bonne chrétienne, me demandait de bénir cet enfant, son aîné, afin qu'il devînt un bon roi. Et je lui ai souvent donné ma bénédiction dfins ce.t espoir. ^^

« Nous le disons avec un vrai plaisir, continue le même

(\) M. Henri de Coudé, rédacteur du Courrier de l'Escaut; exUait du Mss.

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écrivain, W Pecci a conservé de notre patrie un agréable souvenir. Chaque fois qu'un de nos compatriotes s'approche de lui , il ne manque point d'exprimer les sentiments d'affeciion qu'il nourrit envers la Belgique. En Belgique même, plusieurs de nos hommes politiques, qui l'ont connu, aiment à parler de l'intelligence supérieure, de la grâce délicate et du savoirfaire qu'il mettait à conduire toutes les affaires de sa nonciature à Bruxelles. Dans notre plus haute société, l'on se rappelle encore la noble affabilité de ses manières, son jugement correct et l'élévation de ses idées. Dans la famille du comte Félix de Mérode, AP"' Pecci était toujours le bienvenu, car sa brillante conversation faisait l'ornement de ce cercle dont la mémoire est restée célèbre dans l'histoire de la Belgique moderne. »

A ce témoignage ajoutons-en un autre, puisé à une source non moins authentique. « La vérité est que M^"" Pecci conçut une telle affection pour ce pays profondément religieux, qu'il fit, plus tard, de son palais archiépiscopal, à Pérouse, un lieu de repos pour tout citoyen belge qui s'y présentait. Là aussi, durant les vacances, il aimait à avoir autour de lui les élèves du collège belge de Rome; et c'était dans ce collège qu'il logeait habituellement lorsque les affaires l'appelaient à la-capitale du monde chrétien (1). »

11 était, en un mot, un homme respecté de tout le monde, en qui chacun avait confiance et pour qui tous les partis politiques avaient de l'estime; il était donc bien naturel qu'on se servit de son ascendant pour empêcher ou pour étouffer de fâcheuses controverses. Sa modération était comme la parole du Maître qui calmait autrefois les flots agités.

Il y avait dans l'opinion publique une véritable tempête, au temps de sa nonciature. Quelquefois les discussions se soulevaient entre cathohques. Il existait des conflits de droits, que la prudence et le savoir pouvaient seuls terminer à l'amiable. « En 1845, il s'éleva un différend très grave entre les jésuites et l'université de Louvain. Il eut pour cause la création soudaine d'une faculté spéciale de philosophie dans le collège de la Paix,, à Namur. L'enseignement de la philosophie avait été

(1) Civiltà catloUcd, mars 1878; notice du P. Ballerrni.

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