CHAPITRE IX
DEKNIERE ANNEE A PEROL'SE-
f,c jubilo de Pie IX. — Mesures odieuses du gouvernement picmontais. — Touchante adresse du cardinal Pecci et de tous les évoques des États pontificaux. — Mort du cardinal de Angelis, camerlingue de Sa Sainteté. — Le cardinal Pecci preside dans son diocèse la distribution solennelle des prix. — Il est nommé camerlingue. — Dernières lettres pastorales. — Le Cullurkampl. — Rome et le pape à l'automne de 1877. — Les adieux à férousc. — La mort de Pie IX.
E monde chrétien n'a pas oublié le jubilé pontifical fie Pie IX. De tous les points des deux hémisphères , les pèlerins se succédèrent sans interruption et vinrent déposer au Vatican les vœux et les offrandes de la catholicité. Jamais à aucune époque, Rome ne vit un spectacle plus émouvant. Des hommes et des femmes de toutes les nationalités affluaient au tombeau des saints apôtres, et, à côté, le palais apostoliqiie était devenu une prison pour le père commun des fidèles (1). Le gouvernement piémontais, prévoyant les manifestations spontanées que le clergé et le peuple dp l'Ilalie ne manqueraient pas de produire à l'occasion de ce jubilé, se hâta de faire voter la loi sur les abus de la parole. Cette loi odieuse infligeait les plus sévères châtiments à toutes les per>onnes, et surtout aux prêtres, qui se permettraient de censurer les actes du gouvernement.
Entre tous les témoignages de confiance, de fidélité et de sj'mpalhieque reçut le pape au Vatican, dans le courant du
(l) La ville de Rome offre lo même spectacle en 1888 cl en I88!>.
232 LÉON xin.
mois de'juin, le plus important fut celui que lui apporta le cardinal-évêque de Pérouse, à la tête de tout l'épiscopat de rOmbrie, de l'Émilieet des Marches.
Chargé par ses collègues de porter la parole en leur nom dans une occasion si solennelle, M-'"" Pecci devait en quelque sorte représenter tous les cvêques d'Italie. On peut dire, en. effet, que l'épiscopat italien se trouvait réuni, le 3 juin au matin, dans la salle oij le vénérable pontife reçut les évéques de l'Énfiilie, des Marches et de l'Ombrie. Sur le trône pontifical siégeait Pie IX, plus qu'octogénaire, courbé sous le poids des ans et des soufirances, le front brillant d'un reflet du jour éternel si près de se lever pour lui. Devant le saint-père,' debout, l'air vénérable, lui aussi, avec ses cheveux blancs, ses' traits ascétiques et spirituels, le cardinal Pecci ressemblait à'unede ces figures angéliques que reproduisent les toiles de Fra Angelico, de Fra Bartholomeo, du Pérugin ou de Francia. Les deux personnages aux devises fameuses. Crux de Cruceel Lumen m Cœ!o, se trouvaient en présence, tandis que le sacré collège et l'épiscopat faisaient cercle autour d'eux et les regardaient alternativement. C'est avec une sainte émotion que l'évêque de Pérouse donna cours aux sentiments d'afl'ection et de respect filial que l'Eglise d'Italie, si éprouvée et si héroïque, exprimait par sa bouche.
« Très Saint Père, dit-il, tandis que, sous votre pontificat, il est permis aux ennemis acharnés de l'Eglise de lui faire, à elle età Jésus-Christ son divin chef, la guerre la plus acharnée dont l'histoire fasse mention dcuis les temps anciens ou modernes, c'est par un dessein admirable de la Providence que nous voyons une série d'événements heureux mettre en lumière l'arnour ardent du monde chrétien pour cette même Eglise, et son obéissance inviolable au siège apostolique.
« Que dis-je? En vain nos adversaires mettaient-ils toute leur science à conspirer contre nous ; en vain le succès encourageait-il les sectes révolutionnaires qu'appuyait encore le concours ou la connivence des puissances temporelles, les liens des âmes, les liens de la foi et de la charité n'en unissaient que plus étroitement les nations catholiques; l'ontenle ti'en devenait que plus intime entre le troupeau et le pasteur,
les enfants et le père; la confiance de tous en l'autorité pontificale se fortifiait de^plus en plus, et la flamme de l'amour que l'univers catholique porte à votre personne, brillait avec plus de constance.
« On est amené à croire que les événements marchent vers une fin heureuse et des temps prospères, quand on voit les fidèles de tous les pays affluer au Vatican, déposer à vos pieds de généreuses offrandes pour le denier de saint Pierre, s'unir aux prières publiques et solennelles et manifester leur joie par toutes sortes de moyens, parce qu'ils sont animés du désir de célébrer dignement l'heureux anniversaire du jour où, il y a cinquante ans, Dieu vous fit la grâce de recevoir la consécration episcopate.
« Et nous. Très Saint Père, nous, les pasteurs de vos provinces chéries, avec les troupeaux confiés à notre garde, nous ne saurions souffrir qu'on noussurpasse eu ferveur, en fidélité, en obéissance, en vénération pour l'nutorité suprême de Pierre, et en joyeux enthousiasme dans ce jour si heureux. Vous êtes né dans les Marches, du noble sang de Sinigaglia ; l'Ombrie eut, la première, le bonheur de vous recevoir comme évéque, et l'Eglise de Spolète celui de profiter de vos travaux, d'être ornée de vos vertus; rÉmilie, enfin, illustrée par votre sollicitude pastorale et la splendeur de votre cardinalat, ne vous perdit ([ue [)Our vous voir monter sur le trùne de saint Pierre.
« Aujourd'hui, en renouvelant encore une fois la profession solennelle de notre inviolable union avec la chaire apostolique, et de notre tendre dévouement à Votre Sainteté, nous déclarons, avec la joie la plus profonde, que nos peuples prennent part à celle protestation de fidélité, à ces sentiments de nos âmes. Malgré les ruses, les artifices, les violences sans nombre qu'emploient les ennemis de Dieu pour ébranler la constance des catholiques, ceux-ci demeurent toujours attachés à votre personne par une inviolable fidélité; ils acceptent toujours de grand cœur les enseignements sanctionnés par votre autorité infaillible. De concert avec nous, ils supplient avec humilité et ferveur le céleste Prince des pasteurs de verser sur vous d'une main libérale la plénitude de ses dons les plus parfaits, de vous fortifier et de vous diriger dans les épreuves amères qui s'ac-
cumulent sur votre route, de vous sauver et de vous conserver pour l'honneur et l'exaltation de la religion, pour la défense et la protection de l'Église.
« Et pour vous laisser une preuve visible, bien faible, hé.lasl de l'amour et de la vénération que peuples et pasteurs vous doivent et vous portent, nous vous prions, Très Saint Père, d'accepter cette offrande volontaire pour subvenir à vos propres besoins, et nous vous supplions d'en estimer la valeur moins sur le montant de la somme que sur l'affection dont vous entourent les donateurs.
<( n ne nous reste plus qu'à demander à Votre Sainteté qu'elle daigne, en considération de sa tendresse, nous accorder la bénédiction apostolique qui apporte avec elle la sagesse et la force, pour nous et nos diocésains, exposés à tant de luttes au milieu de ces révolutions. Notre demande est d'autant plus empressée que nous avons plus lieu d'espérer qu'en ce jour de grande joie pour vous et, pour vos enfants, Dieu versera sur nous tons l'abondance de ses célestes bénédictions (1). »
Pie IX fut profondément touché. Du reste, l'orateur l'avaitété lui-même. Son discours, écrit en beau latin, prononcé d'une voix sonore, du ton que le cardinal Pecci savait prendre si à propos; fut entendu jusqu'aux extrémités de la salle et frappa vivement le pontife et tous les assistants. Le pape répondit avec émotion. II voyait réunies les églises de ses chères provinces. Il entendait les fidèles et les pasteurs élever tous ensemble la voix pour bénir leur père et faire descendre sur sa tête, au bord de la tombé, les grâces de choix qui couronnent la vie des papes et de tous les chrétiens.
Les cardinaux et les évêques présents s'empressèrent d'adresser au cardinal Pecci des remercîments et des éloges. Son humilité était loin de les attendre et de les désirer. Avant de quitter Rome, il eut le bonheur de sacrer coadjuteur dePérouse, dans son église titulaire de Saint-Chrysogone, M^"" Charles Laurenzi. .Celui-ci était son vicaire général depuis 1847 ; il avait, par conséquent, partagé ses épreuves, ses luttes, ses
(1) Scella, \). -103.
DER^fîÈRE ANNEE A PBROUSE.
travaux, ses douleurs et ses joies. Il possédait aussi l'entière confiance et la sincère amitié du cardinal.
A l'approche du jour anniversaire, le 3 juin, les anticléricaux essayèrent, comme ils en avaient formé le projet, d'entraver la célébration du jubilé. Mais, sôit impuissance, soit
l'ig. 4i. — Chaire de saint Pierre. — Basilique valicanc.
timidité, ils n'empêchèrent pas les manifestations religieuses. La multitude des pèlerins étrangers et les deputations des villes italiennes trouvèrent libre l'accès du Vatican. Assemblés au théâtre, les ennemis durent se contenter de lancer de violentes
invectives et de protester contre la présence à Rome de tant de pèlerinages. Ils s'indignaient de voir des (Hrangers se considérer comme les habitants de la ville des papes, et ils entre-
230 LÉON XIIK
voyaient le jour où le droit de citoyen romain serait revendiqué par tous les catholiques de l'univers.
La mort n'épargna pas le sacré collège en 1877. Le cardinal Pecci perdit, cette année, deux de ses amis d'enfance et de ses plus nobles collaborateurs durant le long pontificat de Pie IX. Ce furent les cardinaux Riario Sforza et de Angelis. Tout le monde connaît la vie si pleine de bonnes œuvres et la mort également sainte du premier, dans sa ville archiépiscopale de Naples. La vie du second n'avait été ni moins vertueuse, ni moins héroïque, ni moins laborieuse. Sa science éminente ne le sauva pas des prisons piémoutaises. Le cardinal de Angelis avait siégé au concile du Vatican et s'y était distingué avec M^'' Pecci (1). Deux autres membres du sacré collège qui se firent également remarquer dans ce grand concile œcuménique, les cardinaux Bizzari et Catalti, moururent aussi cette année.
Le cardinal de Angelis surfont était très cher à Pie IX. Nés tous les deux dans lesMarches, sur le rivage de la mer Adriatique, ils s'étaient voué de bonne heure une amitié inaltérable, fondée sur une mutuelle estime. Au conclave de 1846, le cardinal MasIaï-Fen-etti avait toujours voté pour le cardinal de Angelis, et celui-ci, de son côté, avait porté son choix sur son fidèle ami. Les épreuves et les i)ersécutions qu'ils durent ensuite endurer pour la même cause ne firent qu'augmenter encore cette amitié profonde et sainte.
l*ie IX avait confié à de Angelis la charge importante de camerlingue de la sainte Eglise romaine, à laquelle appartient l'administration temporelle du saint-siège pendant l'interrègne qui précède ordinaii'einent rélecti(»n du pape.
La mauvaise santé du cardinal Pecci le força de rester à Rome jusqu'à la fin du mois d'août 1877. Il revint alors à Pérouse présider comme toujours les examens de son séminaire et distribuer lui-même les prix. Il voulait demeurer fidèle à cet amour surnaturel qu'il avait pour ^on église et son clergé.
Le terme de son épiscopat approchait.
Au luilieu du mois de septembre, il reçut la nouvelle que le
(1) Cf. Autour du Concile, par Charles Yriailc.
Dévouement des Pontifes romains, dans les temps de calamité. Grégoire l'^r délivre Rome du fléau de la peste ; fresque de Fréd. Zuccaro ; Vatican, XVIe siècle.
238 LÉON XIll.
saint-père allait, dans le prochain consistoire, le nommer camerlingue à l.a place du cardinal de Angelis. La lettre officielle qui l'en informait l'invitait en même temps à venir résider à Rome et à laisser à son coadjuteur l'administration du diocèse. L'ombre de la croix pontificale tombait déjà sur le cardinal Pecci.
Le pape, prévoyant sa fin assez prochaine, sentait qu'il allait laisser au nouveau camerlingue une responsabilité très lourde. En choisissant pour ce poste l'évèque de Pérouse, il semblait ratifier le choix de l'épiscopat italien. Il ne pouvait confier la direction des affaires à une main plus ferme, à un jugement plus sûr aux approches de l'heure suprême.
Cette heifre vint lentement toutefois. Jusqu'à l'automne, les pèlerins ne cessèrent d'affluer à Rome. Tout était extraordinaire en Pie LX,sa longévité, ses malheurs, son héroïque courage, sa bonté inépuisable et cette franche amabilité qui lui gagnait tous les cœurs. 11 se faisait porter àla salle d'audience, et, en passant à travers la foule de ses enfants venus de loin; il les bénissait et les encourageait. Tous les catholiques l'aimaient comme un père.
On avait offert au cardinal Pecci l'évêché de Frascali; mais rien ne pouvait le séparer de cette église de Pérouse à laquelle il avait ptodigué la force de son âge et la fleur de sa vie. Tout en prenant connaissance des devoirs de sa nouvelle charge, il préparait sa prochaine lettre pastorale. Celle qu'il avait adressée à ses diocésains pour le carême de 187G, était intitulée, l" Église catholique et le dix-neuvième siècle. En 1877, il prit pour thème, l'Église et la civilisation (1 ). C'était une grande question qu'il ne pouvait épuiser en lUie seule fois. 11 allait continuer le même sujet, àM'occasion du carême de 1878. 11 profita dans ce but des moments libres que lui laissaient, à Rome, des occupations et des soucis sans nombre.
Le nouvel an était commencé. Le cardinal touchait à la fin de sa soixante-huitième année. Sa santé, qui n'avait jamais été robuste depuis son premier séjour au collège de Viterbe, était encore affaiblie par un long episcopal et par de nombreux
{\) Le pape.Léon XIII, PaiiSjl8"8.
travaux. N'était-il pas temps pour lui de déposer le fardeau du ministère episcopal et de chercher le repos? Il n'y pensait pas' Tant que Dieu lui laisserait un reste de force, il voulait le consacrer à la cause delà vérité. Voici comment il débute dans sa dernière lettre pastorale à ses diocésains de Pérouse : « .\près avoir été, peiidant de longues années, uni avec vous par les liens sacrés du ministère pastoral et par des relations qui Curent toujours affectueuses de part et dautre, nous sentons, très chers fds, tout le poids d'une séparation qui ne laisse pas d'être douloureuse, malgré les graves raisons qui l'imposent. Vous comprenez facilement avec quelle satisfaction notre cœur, sous le coup de cette douleur, voit approcher le saint temps du carême, où notre devoir nous oblige à rompre le silence et à vous adresser la parole.
« Puisque nous ne pouvons revenir en personne au milieu de vous, nous y retournons par cette lettre, afin de converser avec vous, et de nous consoler mutuellement par l'échange des sentiments de notre foi. Ce sont des douceurs que Dieu tient en réserve pour les évêques, en compensation des douleurs et des amertumes. Que peut-il y avoir de plus consolant pour nous que de nous entretenir avec le troupeau qui fait notre j oie ; de lui parler de Dieu et de son Christ, de sa sainte Eglise, des devoirs de notre religion et de ses immortelles espérances, en lui répétant comme autrefois l'Apôtre : Tenez-vous fermes dans le Seigneur^ ornes bien-aimés (1)?
Nous regrettons de ne pouvoir donner au moins une analyse de ces deux dernières lettres pastorales; elles sont écrites de main de maître et traitent avec une incomparable supériorité le sujet brûlant de la civilisation dans ses rapports avec l'Église. Dans la première, M^'' Pecci commence par démasquer l'artifice des adversaires de Tordre chrétien, qui voilent sous le grand mot de civilisation le chaos moral et politique où ils voudraient précipi'ter la société, en haine de l'œuvre créée par l'Église.
« Cette fausse idée de civilisation est comme un glorieux drapeau à la suite duquel on entraîne les peuples, pendant que
l'i) Pliilippiens, iv, 1. ~ Scella, p. 223, 274.
240 LÉON Xllt.
l'on dissémine partout les doctrines les plus dangereuses, Au milieu du bruit étourdissant que font les propagateurs, au milieu du conflit et du chaos des idées, on inculque cette notion, que c'est notre faute, à nous catholiques, si la civilisation n'est pas libre de faire plus de progrès et ne s'élève pas à de plus magnifiques destinées. De là vient cette lutte que l'on a voulu nommer la lutte, pour la civilisation (l), mais qui devrait s'appeler plus justement l'oppression violente de l'Église (2). »
Ces paroles remarquables annoncent le combat que le successeur de Pie IX va, sous nos yeux, engager contre le Culturkampf. Les enseignements contenus dans ces deux lettres sont dignes de celui qui devait donner à l'univers renc3'clique linmortale Dei.
La Rome chrétienne, et, dans cette Rome, le Vatican, présentait aux premiers jours de 1878, et durant les longues semaines du mois de janvier, un sujet du plus grand intérêt pour tout le monde catholique. L'Eglise entière, dans la personne de ses représentants, s'était prosternée aux pieds de Pie IX dans le cours de l'année précédente, et maintenant sur tous les points du globe on s'informait avec une filiale et teiadre anxiété des progrès de la maladie mortelle qui menaçait une vie devenue d'autant plus chère qu'elle s'était prolongée au delà du terme ordinaire. L'àme si aimante et si éprouvée du vénérable pontife semblait indécise sur le seuil du monde invisible, partagée entre le désir de rester avec ses enfants ou d'aller jouir de la gloire éternelle qui déjà l'enveloppait de sa lumière (3).
« Autour de l'auguste vieillard, à la fin de sa carrière, on avait vu tomber l'un après l'autre les cardinaux; les évêques tju'il avait le plus aimés, et sur lesquels il s'appuyait davantage. Lui et trois ou quatre membres du sacré collège restaient seuls debout, dépouillés et déchirés par la tempête et la foudre, comme ces arbres dix fois séculaires des forêts de la Californie,
(1) Ciilturkampf. — Histoire du Culturkampf dans la Pntsse-Alletnagne, (lar le docteur Majunke.
(-2) Scelta, p. 2i0.
(3) Histoire illustrée de Pie IX et de son pontificat, par Alexis de Saiat-Albin.
qui s'élèvent dans leur grandeur solitaire, sur les flanC'^ de la montagne, tandis qu'à leurs pieds gisent'les troncs des géants leurs contemporains, et que tout autour grandit une nouvelle génération.
« Les prières de l'univers catholique ne purent conserver longtemps ime vie dont la flamme vacillait durant tout le mois de janvier et jusqu^au commencement de février. Les joies spirituelles dont l'âme de Pie IX était inondée compensaient les cruelles appréhensions que lui causait le triomphe, dans le cabinet du Quirinal, d'un radicalisme de plus en plus hostile (i). »
Le cardinal Pecci, sur lequel le pontife mourant s'appuyait avant tout, lui rappelait leurs amis communs, de Angelis, Riario Sfor/.a et tant d'autres qui s'étaient montrés, dans toutes ces années d'épreuves et de combats, les vaillants défenseurs de la vérité, catholique et des droits du saint-siège. Ils avaient précédé leur chef dans le repos éternel. Celui-ci 'allait les suivre.
Le jour suprême arriva, et le monde catholique pleura sincèrement ce glorieux Pie IX qui était aimé comme jamai;^ pape ne le fut depuis saint Pierre.
Quand on annonça cette mort à l'Italie et à l'univers chrétien, le cardinal Peçci n'avait pas terminé sa lettre pastorale. II se hâta de la compléter pendant qu'il était encore sous le coup de l'émotion causée par une fin si belle. La lettre porte la date du 10 février.
« Chers enfants , dit-il, il faut que notre cœur laisse exhaler la douleur qui l'accable. J'ai à vous rappeler le triste événement qui vient de plonger dans le deuil la catholicité, au' moment même où les maux s'accumulent pour opprimer l'Eglise sous leur poids. Quand je commençai cette lettre, j'étais loin de penser que notre glorieux pontife, notre père si affectionné, nous serait enlevé si subitement. J'espérais, au contraire, qu'il serait rendu à une santé plus robuste, que je pourrais encore une fois lui demander pour vous sa bénédiction apostolique, et vous engager en même temps à prier pour
(l) Vie de Pie IX, par B, O'Reilly, New-York, 1878, 14" édition, p. 52-2.
votre chef et votre père. Dieu, dans ses conseils, a jugé qu'il valait mieux qu'il en fût autrement. 11 a hâté pour son serviteur l'heure de la récompense si bien méritée par de longs et précieux services rendus à l'Église notre mère, par ses actes immortels, par ses souffrances endurées avec constance, dignité et fermeté.
« Bien chers coopérateurs, ne manquez pas de recommander, au saint sacrifice, cette âme dans laquelle Dieu avait imprimé une si vive image de lui-même. Parlez à vos troupeaux de ses mérites, et dites-leur combien ce grand pape a travaillé non seulement pour l'Eglise et pour les âmes, mais encore pour la cause de la civilisation chrétienne... Je vous an supplie, très chers frères et enfants bien-aimés, demandez à Dieu avec instance qu'il daigne bientôt accorder un chef à l'Église, et le couvrir, quand il sera élu, du bouclier de sa vertu^ afin que la barque de Pierre vogue avec sûreté à travers les brisants, jusqu'au port désiré (1). »
Le cardinal Pecci, en traçant ces lignes, ignorait qu'il invitait ses prêtres et ses fidèles à prier pour lui-même. Si son humilité ne lui avait caché l'avenir, il aurait vu l'évêque de Pérouse monter sur le trône pontifical, et il aurait entendu l'univers catholique le saluer sous le nom de Léon XIII.
'{i)SctUa,p. 297.
QUATRIKMK PARTIE