CHAPITRE PREMIER
L ELECTION
Cia\iti' fie 1.1 sltuotioii. — Protestation de Pie IX et du sacré collège contre le roi d'Italie. — Prceaulion prise par le cardinal camerlingue. — Ouverture du cnnrlave. — Prenucr ballottage : le cardinal Pecci obtient trente-huit votes; ses frayeurs. — TJroisiéme ballottage : le cardinal Pecci obtient qnarnntc-qu.T- (rc votes; il est élu. — I.éon Xlll. — .loic i\ Pérouse.
N fies derniers actes de Pie IX fut de protester ' ' solennellement par son secrétaire d'État, le car-
dinal Simediii, Iiiiil jours après la mort de Victor-lMiimaniiei, contre les prétentions du nouveau roi à la souveraineté des Etats de l'Eglise. I^e pontife, si près du tribunal de Dieu devant lequel son persécuteur avait déjà pfiru, déclarait qu'il « maintenait intact, contre une spoliation inique, le droit de l'Eglise à son ancien domaine (1) ».
Il voulait annoncer une dernière fois à l'univers entier qu'il ne consentait en aucune manière « aux faits accomplis » par la révolution.
Pie IX, on le sait, manifesta une sollicitude toute paternelle à la nouvelle du danger où se trouvait le roi, et son premier mouvement fut de tomber à genoux avec son entourage et do prier pour cette âme qui paraissait devant le juge suprême. On ne sera pas tenté de croire qu'il se soit glissé dans sa protestation ime pensée de vengeance personnelle. Tout sentiment de cette nature était étranger au caractère si doux et si miséricordieux de Pie IX.
(!) Les Aclcs du ponlifieat de Pic IX.
24fi LÉON ^iir.
Celte protestation envuyi'-e à toutes Ipï cours catholique? était raccomplîssement d'un devoir. Tout pape, en vertu de son serment, est tenu de défendre, même aux dépens dosa vie, s'il le faut, le droit impre-cripliblc de l'Eglise à ses Etats, qui sont la garantie de son indépendance et de sa liberté dans rexercice de sa mission divine. Le pontife romain doit sans cesse affirmer ce droit et protester jusqu'à la mort contre l'usurpateur.
A la nouvelle de la mort de Pie IX, la. presse même protestante demanda si le gouvernement italien permettrait aux cardinaux de s'assembler librement et de donner un successeur au pontife défunt. Et alors même que l'élection pût avoir lieu, le nouveau pape serait-il reconnu par Fltalie, TAllemagne et les autres puissances hostiles au catholicisme? C'était, disait-on, une occasion unique pour le gouvernement italien de tenter un schisme au besoin, afin d'avoir un pape à lui, un pape qui ne fit pas difficulté de se « réconcilier avec la civiUsation moderne », cette civilisation représentée par Garibaldi, Depretis, Mancini et Baccelli. Par ce moyen, on terminait le conflit entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel dans la péninsule.
Ainsi parlaient les esprits forts qui dirigeaient la presse antichrétienne. IMais la question, dans sa nature et dans sa portée, échappait complètement, à ces raisonneurs superficiels.
Plusieurs catholiques, il est vrai, appréhendaient une intervpnlion des puissances, ou tout au moins de l'Italie; un bien plus grand nombre encore de personnes peu favorables à l'Église et à la papauté désiraient ardemment que l'on profitât delà circonstance pour mettre fin à la série des papes. De tels désirs ne sont pas près de se réaliser. La dynastie des pontifes romains doit survivre aux royaumes et aux empires, aux républiques et aux démocraties de toutes les formes et de toutes les nua.nces.
En réalité, le gouvernement italien ne se mêla pas, après la mort de Pie IX arrivée le 7 février 1878, de ce qui se passait à l'intérieur du "N'atican. Il laissa le cardinal camerlingue libre d'administrer ce qui restait du domaine temporel de l'Église et de disposer toutes choses, selon l'usage, pour rendre
L ÉLECTION. 2i7
ail pontife défunt, les honneurs funèbres et assembler le conclave. Le cardinal, de son côté, avait résolu de ne fournir aucun^prétexte au gouvernement ou aux autorités municipales, de passer le seuil du Vatican.
La coutume avait toujours été, quand le pai»e mourait au Quirinal, d'exposer le corps dans la chapelle Pauline et de donner libre accès ù la population. Si le pape mourait au Vatican, on exposait son corps dans la'chapelle Sixtine. Mais, comme cette dernière chapelle se trouve dans l'enceinte même du palais, la seule partie de Rome respectée par la révolution, onnepouvait y exposer le corps de Pie IX sans se mettre dans l'alternative ou de fermer les portes du palais au peuple, ou d'offrir à la police municipale l'occasion d'entrer avec la foule.
Le cardinal camerlingue décida que, vu les circonstances, Je corps serait exposé dans l'église de Saint-Pierre; il prit, en ,même temps, toutes sortes de précautions pour empêcher le désordre et pour 17e fournir aucun prétexte à la municipalité d'intervenir.
Malgré les rumeurs répandues en Europe et en Amérique sur l'intervention probable du gouvernement italien dans l'élection du pape, le premier soin du sacré- collège, en s'assemblant après la mort de Pie IX, fut de confirmer, par une protestation collective adressée aux puissances dans les formes usuelles, l'acte solennel de Pie IX que nous avons mentionné pLiis- haut. Cette protestation est du 11) février, jour même où s'ouvrit le conclave.
Dans l'intervalle qui s'écoula depuis la mort du pape jusqu'à cette date, le cardinal camerlingue montra un tact parfait et .une prudence achevée dans toutes les mesures qu'il dut prendre pour se conformer aux usages de la curie romaine.
Pendant les neuf jours qui suivent le décès d'un pape, on doit célébrer, dans toutes les églises de Rome, un service pour le repos de son âme. C'est une touchante coutume. Klle rappelle aux chrétiens de tout rang que plus haute est la position dans l'Église comme dans l'État, plus grande aussi est la responsabilité, plus formidable est le compte à rendre au tribunal du Dieu vivant, plus rigoureux par suite est le
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devoir des fidèles de prier pour ceux fjui, en se dévouant aux intérêts de leurs âmes, ont porté le poid« d'une charge si lourde.
Outre les dispositions que nécessita cette neuvaine funèbre , le cardinal Pecci dut préparer l'ouverture du conclave. Le Ouirinal, oij le sacré collège s'était assemblé lors des élections précédentes, oiïrail un local beaucoup mieux approprié à la clôture absolue imposée aux électeurs et à la stride observation des règles prescrites par les constitutions papales Au Vatican , il fallait tout disposer, en se souvenant que le conclave devait se tenir dans une ville gouvernée par un pouvoir ennemi
Le camerlingue avait eu soin, aussitôt après la mort du pape, de faire venir les architectes Vespignani et Martinucci Il leur donna les instructions les plus précises et les plus complètes, et leur commanda de se procurer au plus vite un nombre suffisant d'ouvriers, avec le matériel nécessaire, et de se mettre à l'œuvre sans perdre un instant Le 10 février, cinq cents ouvriers au moins étaient occupés au Vatican. Les logements des cardinaux et de leurs conclavisles, des officiers et du personnel indispensable, les meubles et les provisions, tout en un mot fut préparé avec soin en vue d'un conclave prolongé.
Le cardinal Pecci porta son attention sur les moindres détails; par exemple, il voulut que la cuisine se fît dans l'enceinte réservée et il défendit d'introduire du dehors aucune nourriture. 11 mettait de la sorte à l'abri de tout soupçon l'inlégr.'lé des votes que le sacré collège allait émettre. Cette mesure était sage dans les circonstances où se trouvait Rome et le saint-siège.
Le dimanche, 17 février, la neuvaine préparatoire se termina dans la chapelle Sixtine par une messe pontificale des morts. Les cardinaux étaient présents. Le lundi 18, ils assistèrent dans la chapelle Pauline à la messe solennelle du Saint- Esprit; la soirée du même jour fut consacrée aux cérémonies qui précèdent immédiatement l'entrée en conclave.
Les quatre dernières élections avaient eu lieu au Quirinal, et, Rome étant libre alors sous la domination des papes, l'ouverture du conclave était annoncée au peuple par des procès-
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sions très imposantes; La messe du Saint-Esprit se chantait avec pompe à Saint-Pierre par le doyen du sacré collège et un orateur rappelait aux électeurs, du haut de la chaire, en présence même du tombeau des saints apAtres, le grand devoir qu'ils allaient accomplir. Le retour au Quirinal se faisait aussi en procession. Les cardinaux étaient vêtus de violet, signe de deuil. Lwirs conclavistes ouvraient la marche; après eux venaient les chantres du pape. Un maître des cérémonies portait la croix pontificale immédiatement avant le sacré collège, dont les membres suivaient dans l'ordre de leur dignité et de leur promotion, les cardinaux-diacres après la croix, puis les cardinaux-prêtres et enfin les cardinaux-évèques. Les prélats et les ofTiciers qui prenaient part au conclHve, lermaient la procession. Le chant du Veni Creator^ (jue le i)euple répétait avec tout l'élan de sa foi , avait quelque chose de sublime et de divin. Pour les étrangers surtout c'était un spectacle émouvant. Tout le monde avait intérêt à faire descendre sur les électeurs la lumière et la force du ciel.
Il n'y eut rien de ces grandes cérémonies extérieures, le LS février 1878 : ni procession dans les rues de Rome à travers les flots du peuple chantant et priant, ni messe solenqelle sous le dôme majestueux de Michel-Ange et auprès du tombeau des saints apôtres, ni procession au Quirinal. Sur ce palais des pontifes flottait le drapeau italien marqué de la croix de Savoie.
La messe solennelle du Saint-Esprit fut célébrée dans l'intérieur du Vatican par le cardinal Schwarzenberg, archevêfjue de Prague et doyen de l'ordre des cardinaux-prêtres. Le cardinal Amat, doyen du sacré collège, était malade; il dut se faire porter en litière de son logis à la chapelle Pauline, et ensuite à sa cellule dans le conclave. Le cardinal Morichini ne jouissait pas d'une bien iiieilleure santé. Il ne put gravir les escaliers du palais qu'à l'aide de deux assistants. Le cardinal Gatterini , le chef des cardinaux-diacres, ne prit part à l'élection que grâce à une volonté énergique qui sut triompher de la faiblesse corporelle.
Les soixante et un cardinaux , réunis dans la chapelle Pauline, formaient une noble et imposante assemblée. Quatre
membres du sacré collège se trouvaient seuls absents : le cardinal Moraes-Cardoso, patriarche de Lisbonne, qui arriva le lendemain, et fut aussitôt admis au conclave; le cardinal Brossais-Saint-Marc, qui était sur son lit de mort; le cardinal Cullen , archevêque de Dublin, et le cardinal Mac-Closkey, archevêque de New-York. Ces deux derniers arrivèrent à Rome après l'élection du pape.
La Providence avait disposé toutes choses avec tant de sagesse que, malgré les circonstances critiques où se trouvait le sacré collège , les puissances européennes n'exercèrent aucune influence, ni sur la direction du conclave, ni sur le choix des électeurs. Un grand bien devait sortir ainsi des révolutions du siècle qui touche à son déclin : la liberté des élections papales.
A l'issue de la messe , le sacré collège se rendit processionnellement de la chapelle Pauline à la chapelle Sixtine , en passant par la Sala Regia. Arrivés dans celte dernière chapelle, tous- les cardinaux s'agenouillent et le sous-doyen récite le Veni Sancte Spiritvs avec l'oraison; après quelques instants d'adoration en silence, tout le monde s'assied , et le sous-doyen lit à haute voix les constitutions pontificales sur les conclaves. Chacun fait ensuite le serment de les observer. Le gouverneur du conclave, le prince maréchal, le secrétaire et les autres officiers font à leur tour les serments requis par leurs fonctions respectives.
Là se termine le cérémonial prescrit pour la première moitié de cette journée. L'après-midi est consacrée par les membres du sacré collège à terminer les affaires les plus pressantes, à recevoir la visite des personnes qui ont droit d'accès au palais en ces occasions, comme les ambassadeurs des puissances amies du saint-siège, le patriciat romain et les étrangers de distinction.
Avec Y Ave Maria finit chaque jour le temps consacré aux affaires chez les Romains. Quand le son de V Angélus a cessé , une cloche se fait entendre dans les vastes corridors du Vatican, et le maître des cérémonies pontificales crie à haute voix : exeant omnes! Plus d'une ardente prière avait été faite dans l'enceinte de ce vaste palais, pendant l'après-midi, pour.que
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Ici ou tel cardinal fûL élu à la place du pontife dont on fermait hier le cercueil et la tombe.
Cette dignité, surtout à l'heure présente, n'était pas à envier. Pour la remplir dignement, il fallait la science des docteurs et la force des martyrs. Dieu devait y pourvoir.
Le prince Ghigi, le maréchal héréditaire de la sainte Église romaine et le gardien du conclave, est chargé d'offîcc de veiller à ce que toutes les précautions extérieures pour la parfaite clôture soient prises et observées. A l'heure fixée, il part des appartements du maître de la chambre, avec ses assistants, pour accomplir son grave devoir. Ce défile est imposant.' Le prince, en grande tenue, marche accompagné de ses quatre capitaines, escorté de gardes nobles, de la garde suisse et d'un corps nombreux de domestiques en livrée, portant des llambeaux. Ils parcourent ensemble les corridors, examinant^ scrutant tout, et arrivent à la grande porte qui donne accès au conclave. Sur le seuil se trouve le cardinal Pecci , camerlingue , avec les trois cardinaux , chefs d'ordres. Après les salutations d'usage, le cardinal camerlingue etle prince maréchal ferment la grande porte, l'un à l'intérieur, l'autre à l'extérieur. Le dernier place la clef qu'il retire de la serrure, dans un sac de velours cramoisi et la garde soigneusement jusqu'à la fin du conclave.
M^'' Ricci-Parracciani, gouverneur du conclave, fait de son côté l'inspection de la clôture pour se conformer à son serment, et s'assure avec scrupule qu'il n'existe aucun, moyen de communication possible avec le monde du dehors. Le défaut de clôture rigoureuse entraînerait la nullité de tout choix fait par les électeurs, alors même que l'on aurait observé strictement toutes les autres formalités. Le cardinal camerlingue a pris un surcroît de précautions. Nous n'aurons pas à craindre de communication clandestine.
Jetons un coup d'œil sur la chapelle Sixtine où doit se faire l'élection. Des deux côtés, se trouvent rangés soixante-quatre trônes ou sièges élevés, surmontés chacun d'un dais, signe de la souveraineté. En effet, tous les .électeurs sont en ce moment dépositaires de la dignité, pontificale. Il y a trente-deux sièges de chaque côté, portant tous un numéro très lisible. Devant chaque siège est une petite table avec papier, plumes
vl encre. Onalre de ces sièges avec leur dais sont drapés en vert : ce sont ceux des cardinaux qui ont voté au conclave de 1846. Les autres sont drapés en violet; ce sont ceux des cardinaux créé!? par Pic IX.
Quelle né dut pas être 1 emolion de ces cardinaux qui, en 1846, siégèrent au conclave avec Jean Mastaï-Ferretti, quand ils se virent appelé.s k choisir un pape capable de porter la lourde croix que Pic IX avait déposée sur le hord de la tombe, croix formidable pour des épaules humaines. Ces vénérables vieillards nous rappellent ceux qui s'assemblaient jadis dans les catacombes afin d'élire le successeur de l'apôtre Pierre, du premier Clément, du premier Sixte, du premier Pic, dont le corps mutilé est là devant leurs yeux et leur dit hautement ce qu'un pape doit attendre.
Il n'y a pas d'assemblée électorale connue dans l'histoire qui ait la majesté de ces conclaves, dans lesquels on choisit des hommes qui, à l'exemple de Simon Pierre, doivent paître tout le troupeau de Jésus-Christ, et sont prêts, s'il le faut, à donner leur vie pour leurs brebis.
Voyons comment les électeurs pi-ocèdcut à l'accouiplissementdu devoir sacré qui leur incombe. Le 19 février s'est tévé sur Rome. Une aurore resplendissante, se montrant do l'autre côté du Quirinaletdel'lilsquilin, verse ses clartés sur le dôme de Sainl-Pierfe et la masse élevée du Vatican. Dans ce palais des papes, iln''est personne, exce|)té les malades, qui n'ait devancé le jour. Il y a tant de raison de prévenir l'aurore et de se présenter aux pieds du trône de grâce. 11 s'agit des plus graves intérêts de l'Église universelle
Avant que les premières heures de la matinée scùent pas- .sées, la voix sonore du maître des cérémonies se fait entendre tlans les corridors, auprès des cellules des électeurs : In capellam, Dominic « A la chapelle, Messeigneurs. >> C'est la voix de 'Église elle-même. Et ces hommes d'obéir avec la docilité de petits enfants. Ils prennent, dans la Sixtine, les places qui Jour sont assignées. Le cardinal Pecci, camerlingue, occupe le siège portant le numéro neuf, du côté de l'évangile. Le sous-doyen célèbre une messe basse; à la suite tous s'asseyent et commencent l'éleclion proprement dite.
La Papauté et l'Italie Chrétienne. Loge des Papes à Sienne, d'après Antonio Frédérighi.
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Trois cardinaux sont choisis pour surveiller le scrutin et compter les votes. Ils doivent examiner chaque schedula ou billet déposé sur l'autel dans le grand calice qui sert d'urne électorale. Cette schedula est une feuille de papier qui se divise en trois parties bien distinctes, suivant une forme prescrite. Au haut, l'électeur écrit en latin : « Je, cardinal N..., élis pour souverain pontife mon révérendissime seigneur le cardinal N... » Au centre doit figurer le nom du cardinal pour lequel on vote. Au bas, Télecleur met un texte de TÉcritiire sainte à son choix, qui sert, en cas de doute, à vérifier l'authenticité du vote et l'identité de la signature. Le haut et le bas sont plies et scellés, ne laissant apercevoir au centre que le nom du candidat.
Ces bulletins étant ainsi préparés, les cardinaux s'avancent, l'un après l'autre, au pied de l'autel. Chaque électeur à ge- Tîoux prononce à haute et intelligible voix le serment : « J'appelle en témoignage Notre-Seigneur Jésus-Christ, mon juge, que j'élis la personne que je crois devajit Dieu digne d'être élue, ce que je confirmerai dans Vaccessus. » Alors, montant sur la plate-forme de l'autel, il dépose son bulletin sur la patène et, de la patène, il le laisse tomber dans le calice.
Pendant que les cardinaux volent ainsi dans la chapelle, on recueille, d'après des formes rigoureusement prescrites, le vote du cardinal Amat dans sa chambre.
Tous les bulletins ayant été déposés dans le calice, les trois cardinaux qui surveillent le scrutin montent à leur tour à l'autel. L'un d'entre eux prend le calice, le recouvre de la patène, et le secoue vigoureusement. Un second tire les bulletins, l'un après l'autre, du calice, les compte et les dépose dans un second calice. Le nombre est de soixante et un. Si ce nombre n'avait été très exact, il aurait fallu brûler les bulletins et recommencer le vote.
Alors les membres chargés du scrutin prennent le second calice avec son contenu et le portent à une grande table carrée placée sous les yeux de tous les électeurs. Le plus avancé en âge des trois tire du calice le bulletin plié avec soin et lit à haute voix le nom écrit au milieu ; il passe ce bulletin au cardinal qui le suit par rang d'ancienneté; celui-ci en donne éga-
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lement lecture à haute voix ; le troisième en fait autant. Chacun des trois prend note du nom qu'il vient de lire. Ainsi chaque nom est prononcé trois fois, à haute voix, pour qu'il n'y ait point de méprise.
Pendant ce temps-là, chacun des autres électeurs, assis à sa table, a devant lui une liste imprimée de tous les cardinaux et il marque le nom qui sort du calice.
Au premier tour de scrutin, le nom du cardinal Joachim Pecci est vingt-trois fois proclamé avec cette triple répétition. Aucun autre membre du conclave ne reçoit un pareil nombre de suffrages.
Quand le vénérable camerlingue entendit son nom revenir si souvent, il ressentit un trouble visible. Ses traits pâles, amaigris, ascétiques, se couvrirent d'un voile de tristesse à laquelle se mêla une sorte de terreur.
Mais le nombre de vingt-trois n'était pas suffisant ; une majorité absolue des deux tiers des votants était nécessaire pour la validité de l'élection. Ainsi cette première session du conclave se passa sans résultat définitif. Les bulletins furent livrés aux flammes et le filet de fumée bleuâtre qui sortit du tuyau de poêle, à une des fenêtres de la chapelle, avertit les curieux autour du Vatican qu'il n'y avait pas d'élection.
Joachim Pecci quitte la chapelle Sixtine avec un grand poids sur le cœur, et. rendu dans sa cellule, il prie Dieu de toute la ferveur de son âme de ne pas permettre que ce fardeau tombe sur ses épaules. Bien des détails d'administration l'occupent jusqu'à l'heure fixée pour la seconde session. Quand tout est prêt, les paroles : In capellam, Domini, frappent ses oreilles et affectent son âme, comme un coup douloureux réveille en sursaut un homme endormi.
La longue file des prélats, en habit violet, remplit de nouveau les corridors et la chapelle. Tout se passe dans l'aprèsmidi comme le matin. Le Veni Creator est récité avec ferveur, chacun s'a.ssied et prépare son bulletin.
Dans l'intervalle, des deux séances, chaque électeur a médité devant Dieu sur les éminentes qualités de celui qui vient d'obtenir vingt-trois suffrages. Les cardinaux italiens savent ap-r précier l'éyêque de Pérouse. Les cardinaux étrangers connais-
sent moins se-^ mérites, ses travaux, ses écrits, ses verltrs, ses rares qualités d'administrateur et de diplomate. Lui ne cesse de prier le Dieu qui sonde les consciences et les cœurs de le prendre en pitié et de le soustraire au périlleux honneur du pontificat suprême.
Voyons quel est, après mûre délibération, le jugement de ses collègues. La nouvelle séance est commencée. M"'' Pecci vote un des premiers puisqu'il est le neuvième sur la liste des électeurs. De retour ù sa place, il attend, dan<une angoisse facile à concevoir, le résultat de ce nouveau scrutin. Enfin le dernier bulletin est déposé et l'on procède au dépouillement des votes.
Cette fois encore le nom du cardinal Joachin Pecci est répété à plusieurs reprises. Le nombre vingt-trois est bientôt atteint et dépassé ; le chiffre trente est prononcé. En ce moment, voyant que son nom revient encore, l'humble camerlingue se trouble. L'émotion s'empare de son âme. Un tremblement convulsif agite ses membres. Le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, qui était son voisin, nous raconte ce qu'il vit alors :
(( Je remarquai que le cardinal Pecci, voyant que son nom revenait aussi souvent, et que tout semblait le désigner comme le successeur de Pie IX, ne put se contenir. De grosses larmes coulaient le long de ses joues et sa main4Femblait tellement que la plume qu'elle tenait tomba à terre. Je la ramassai et la lui donnai en disant : « Courage! 11 ne s'agit pas de vous ici. Il, est question de l'Église et de l'avenir du monde. » Il ne répondit point, il leva seuleinr-nt les yeux au ciel pour implorei;, l'aide de Dieu (1). »
Pendant ce temps-là, les suffrages se comptaient toujours et le nom du cardinal Pecci revint jusqu'au nombre Irente-huil. Ce nombre ne fut point dépassé. Il ne constituait pas les deux tiers des sufirages. Par conséquent il n'y eut pas élection en^ core cette f(!)is. Il fallut attendre jusqu'au mercredi, 20 février, pour avoir un scrutin décisif.
Ainsi le cardinal Pecci eut un moment de calme. La nuit vint procurer un peu de repos et quelques heures d'oubli à
',!) Lettre pastorale.
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cette âme que de longues années de luttes soutenues pour l'Église avaient fatiguéeV et que la perspective du pontificat remplissait d'une indicible frayeur.
Le lendemain, avec les premières lueurs du jour, l'agonie recommença. M^"" de Bonnechose, archevêque de Rouen, nous a l"&issé une description aussi saisissante que vraie de la conduite du camerlingue.
« Le cardinal Pecci, auquel une majorité des suffrages avait été donnée l'après-midi du premier jour, parut, le mercredi matin, pâle et consterné. Au moment où le scrutin allait commencer, il alla trouver un des membres les plus vénérés du sacré collège (1). « Je ne puis me contenir, lui dit-il, il faut que je parle au sacré collège.. Je crains qu'ils ne commettent une grande erreur. On croit que j'ai du savoir; ils me font l'honneur de me supposer de la sagesse. Je ne suis ni docte ni sage. Ils pensent que j'ai les qualités nécessaires pour être pape. Or je n'ai rien de tout cela. Voilà ce que je voudrais dire au sacré collège. » Heureusement, l'autre lui répondit : « Quant à votre savoir, c'est à nous et non à vous\d'en juger. Quant à vos qualités. Dieu les connaît. Confiez-vous à lui. » Le cardinal obéit (2). »
Le troisième scrutin commença le mercredi matin, 20 février, à la même heure que la veille. Tout se passa d'abord de la même manière. Les cardinaux devaient être bien touchés des frayeurs de leur vénéré collègue. Cette humilité le recommandait à leurs suffrages. Ils le savaient bien, ce n'était pas une couronne de fleurs qu'ils allaient lui mettre sur la tête en lui imposant la tiare. Etre pape, dans les circonstances où se trouvait le saint-siège, c'était être martyr. De plus, la barque de Pierre était semblable à un navire qui se trouve en pleine mer, au centre même d'un cyclone, au moment où le trouble profond de tous les éléments confond la science du plus expérimenté navigateur. Il fallait une sagesse surhumaine et une fermeté inébranlable pour bien diriger le vaisseau de l'Eglise.
Le scrutin commença. Tout le monde semblait pressentir
(1) Le cardinal^Bailolini.
(•2) Ccnni storiJ^i.
qu'il sérail décisif. M^' Pecci s'efforçait d'être calme et de le paraître. Il ne pouvait rester indifférent ; mais il s'était mis à la disposition de la Providence. Dès qu'on procéda au dépouillement des bulletins, un silence solennel régna dans l'enceinte sacrée. Le nom du pieux cardinal sortait sans cesse de l'urne. Enfin, quand le dernier vote est proclamé, Joachim Pecci a obtenu quarante-quatre suffrages.
C'était plus que les deux tiers exigés par les constitutions pontificales.
Les maîtres des cérémonies, avec le sous-doyen du sacré collège et les doyens des cardinaux-prêtres et des cardinaux-diacres, s'avancent et s'arrêtent devant le siège qui porte le numéro 9 : « Acceptez-vous le choix canonique que l'on vient de faire de vous comme pontife suprême de l'Eglise catholique? » demande le sous-doyen au milieu du plus profond silence. Le cardinal Pecci se lève. Il ne peul comprimer un léger tremblement. Sa voix est profondément émue. Mais il répond distinctement et sans hésitation aucune. 11 affirme sa propre indignité. Toutefois, voyant le sacré collège à peu près unanime dans la détermination de lui imposer un tel fardeau, il s'incline devant la volonté de Dieu.
Le sous-doyen s'agenouille aussitôt à ses pieds. C'est le premier-acte d'hommage. Le maître des cérémonies frappe des mains. Tous les cardinaux se lèvent et restent debout. C'est aussi leur premier acte d'hommage au nouveau souverain. A l'instant, on abaisse tous les baldaquins, excepté celui qui surmonte le siège du pape.
Alors le sous^doyen demande : « De quel nom voulez-vous être appelé? « Sans hésiter un seul instant, l'élu répond : «Du nom de Léon XIJI. »
Voilà Joachim Pecci devenu Léon XIII, nom qui devra marquer dans l'histoire un règne glorieux pour l'Éghse et la civihsation. A peine le nom de Léon XIII eût-il été prononcé, que le cardinal Guibert demanda pour la France la première bénédiction apostolique du nouveau pape. Puisse cette béné- •diction être pour le royaume de saint Louis le gage de la victoire sur la persécution antichrétienne !
Terminons notre récit. Le protonotaire apostolique prend
L ELECTION
acte dft lout- ce qui vient de -se passer, et le signe avec lé prince maréchal, le préfet des cérémonies pontificales, le
Fig. 4". — La chapelle Sixtine. Tableau de Ingrey. ilusée du Louvre.-
5è,eté taire du conclave et les autres principaux officiers. Ensuite, les cardinaux-diacres, Mertel et Gonsolini,. conduisent le pape derrière l'autel. Là, on lui ùte ses vêtements cardina-
lices, el il revêt la soutane, la ceinture et la barrette blanchesdes papes. Des bas blancs remplacent les bas rouges des cardinaux. Mais îes pantoufles sont rouges, avec leur croix brodée en or. Par-dessus le rochet on met la mozzette de velours cramoisi bordée d'hermine, avec une élole blanche.
Pendant que Léon XIII prend ses insignes, on place sur l'autel même le trùne portatif ou la Sedia gestatoria, et tout est préparé pour rendre le premier hommage solennel au nouveau souverain pontife. Cet acte s'appelle adoration, du verbe latin adorare; c'eèt la cérémonie par laquelle les anciens Romains manifestaient leur vénération pour tout être ou personne supérieure en se prosternant avec respect et en portant la main droite à la bouche, ad os. Dans Vadoration du sacré collège, la vénération se rend à celui qui représente immédiatement sur la terre le Rédempteur et le Maître du genre humain : elle se rapporte au Verbe incarné lui-même.
Léon XIII s'avance et monte sur le trùne. Le cardinal Schwarzenberg, en l'absence du cardinal Amat, est le premier qui s'approche. Il ùte l'anneau cardinalice du doigt du pape, et y met l'anneau du Pêcheur. Puis il se prosterne, baise les pieds du vicaire de Jésus-Christ qui, dans la dernière Cène, a lavé à genoux et baisé les pieds de ses apôtres. Il baise ensuite la main du pape, qui, à son tour, lui donne sur les deux joues le baiser de paix. Ainsi font tous les cardinaux et officiers du conclave.
Cette première adoration terminée, le cardinal Simeoni, préfet des palais apostoliques, fait ouvrir la grande salle, audessous du porche de Saint-Pierre , et la loggia centrale donnant sur la place. Le cardinal Catterini, doyen des cardinaux-diacres, demande au souverain pontife la permission d'annoncer l'élection à la foule qui attend à Texte-' rieur du Vatican. Le vénérable cardinal est Malade et à peine capable de marcher; mais il est trop heureux du résultat de l'élection pour laisser à un autre le privilège de le proclamer.
Il y avait une grande multitude sur la place Saint-Pierre. On savait que l'élection était terminée, et tout le monde attendait avec impatience.
Knun, sur la loge extérieure, au-dessue de la grande porte
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de Saint-Pierre, la croix papale se montra soudain ; à la suite venaient les acolytes, les maîtres des cérémonies, les autres officiers et le cardinal Catterini. Celui-ci, se tournant vers la place, prononça ces paroles :
« Je vous annonce une joyeuse nouvelle. Nous avons un pape, l'Eminentissime et Révérendissime Joachim Pecci, cardinal-prêtre, du titre de Saint Chrysogone, qui a pris le nom de Léon XIII (1). »
Les cloches de Saint-Pierre sonnent aussitôt; les églises de la ville entière répondent. La nouvelle de l'élection et Je nom du nouveau pape se communiquent avec la vitesse de l'éclair, tandis que le télégraphe les annonce à tous les rivages, de l'ancien et du nouveau monde.
Le canon du château Saint-Ange resta muet. Au Ouirinal, on feignit d'être indifférent.
La majorité des faînilles nobles et, disons-le, presque toute l'ancienne population, celle qui était vraiment romaine, ressentaient une joie sincère. Les 100,000 habitants' que la révolution venait d'appeler dans la ville éternelle, durent comprendre que Dieu n'abandonne pas son Église.
Le soir, Rome fut illuminée spontanément. -Les patriciens qui étaient demeurés fidèles à la papauté, savaient qu'ils s'exposaient par cette manifestation à la violence des révolutionnaires. En effet, ceux-ci, parcourant le Corso et les autres rues principales, lancèrent des pierres contre les fenêtres qui étaient illuminées.
Dans le Nouveau-Monde, le nom de Léon XIII fut joyeusement acclamé des catholiques. Ce fut un vrai soulagement d'apprendre que rien n'avait troublé ou entravé l'élection. Tous ceux qui tenaient à l'Irlande par les liens du sang et de l'afTection se demandèrent s'ils verraient poindre l'aurore de la liberté et de la justice pour la patrie souffrante et opprimée.
Ce jour-là même, on avait célébré, à l'église cathédrale de Pérouse, une messe solennelle du Saint-Esprit, pour appeler la lumière d'en haut sur le sacré collège. Un peu après midi,
(1) Annum io gaudium mngnum : Papam habemus Em""» ac Rcv""™ Domiiium JOACiiiNLM, sanctce Romanœ Ecclesiœ presbylerum tiluli S. Ohrysogoni cardiualem Pecci, qui sibi nomen imposuit : Leo Decimis tep.tius.
LiiLECTION. 563
une dépêche annonça le nom de l'élu. Inutile de dire^ivec quels tressaillements de joie la population de toute l'Ombrie accueillit l'élection de Léon XIII.
Le pape, disait-on, ne devait pas cesser d'être, pour ce peuple qu'il avait tant aimé, le plus tendre, le plus dévoué des pères.
Sans perdre un instant, M^-^ Laurenzi se hâta d'adresser une lettre circulaire au clergé et au peuple de Pérouse sur l'événement qui venait de s'accomplir.
Fig. 49. — Saint Pierre, premier, pape. D'après un bronze du ll'^ ou du ni» siècle. Musée du Vatican.
« Nous comprenons parfaitement, disait Tévêque coadjuteur, quelle joie causera cette nouvelle parmi notre clergé, si longtemps l'objet de la sollicitude paternelle du nouveau pontife, et parmi tout notre peuple, qui a eu tant d'occasions 'et tant de raisons d'admirer ses rares qualités, ses vertus pastorales €t la -sagesse de son administration, quand il- était ^'abord gouvern'eur civil et ensuite évêque de cet illustre diocèse, qu'il a aimé comme sa propre patrie et chéri comme la vigne dont le divin Maître' lui avait confié le som. »
Le journal catholique de Pérouse parle ainsi de l'élection de .Léon XIII .* « Notre ville a appris avec une allégresse indicible l'élévation de son évêque vénéré au . siège de saint Pierre. Nous avons, en cette occasion, été témoins d'une émotion populaire peu commune. Des larmes ont coulé de bien des yeux dans toutes les classes de notre société. Chacun s'est
empressé d'aller offrir ses félicitations à Monseigneur Lau^ renzi ; les cloches ont sonné à grande volée ; toutes les maisons ont été illuminées.
« Pendant que nous écrivons ces lignes, une deputation composée des ecclésiastiques et des laïques les plus distingués, s'apprête à partir pour Rome, afin d'offrir au saintpère les félicitations et les vœux de la ville entière. «
Le dimanche suivant, 24 février, on célébra une fête solennelle avec exposition du saint Sacrement, à la cathédrale de Pérouse comme dans toutes les églises de la ville et du diocèse. Ce bon peuple voulait remercier Dieu de lui avoir donné un tel pape, et implorer en faveur de son vicaire sur la terre la lumière et la force si nécessaires dans les circonstances actuelles.