‹ Vie de Léon XIIIChapitre 86 sur 148 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ATTITUDE DE. L UNIVERS. — l'KEllIEKS ACTES PONTIFICAUX.

Félicitatrons. — Première bénédiction ponliQcale. - Le couronnement. — L'Espagne et Léon XIII. — La France catholique se fait représenter la première au Vatican; ses facultés libres. — La société Olivaint et le saint-père. — Le prince de Caraman-Cliimay et les ouvriers belges. — Pérouscaux pieds du souverain pontife. —Première allocution. — Éloge de Pie IX. — Première encyclique sur l'Église catholique.

ES journalistes ne craignirent pas, en apprenant l'élection du cardinal Pecci au souverain pontificat, de faire appel aux puissances catholiques pour les engager à exercer leur droit de vélo et à ne pas reconnaître Léon XIl'l. Leur parole ne trouva point d'écho. Du reste, le droit de veto, quand bien même on le reconnaîtrait au conclave, s'exerce avant l'élection terminée. Quand un candidat a reçu les deux tiers des suffrages, rien ne peut plus invalider son élection. Il dépend de lui seul d'être pape,ou de décliner la responsabilité du pontificat suprême.

Les puissances catholiques ne tardèrent pas à acclamer' et à féhciter le nouveau pape. Dés le 21, le lendemain de l'élection, les ambassadeurs des puissances auprès du Vatican se hâtèrent d'aller offrir leurs hommages à Léon XIII. De toutes les parties du monde civilisé le télégraphe ne cessa durant ce jour et les suivants d'apporter à Rome les expressions de la joie, de l'amour et de la fidélilé des peuples catholiques et de leurs pasteurs. Les deux cents millions de catholiques qui reconnurent dans Léon XIII leur pontife et leur père, savaient.

parfaitement que son élection avait été libre et qu'il était le vicaire légitime de Dieu sur la terre; ils le saluèrent de leurs vœux au commencement d'un règne dont ils mesuraient d'avance les épreuves et les luttes.

Pie IX, au mois de juin 1846, fut acclamé par Rome et par toute l'Italie avec un enthousiasme qui étonna et confondit l'impiété. L'émotion fut profonde quand le pontife se montra au balcon de Saint-Pierre el donna sa première bénédiction à l'immense assemblée des fidèles; la procession à Saint-Jean de Latran fut triomphale; la joie delà multitude qui se pressait sur la grande place, devant cette basilique, ne connut pas de bornes quand Pie IX. apparut portant la tiare et étendant la main pour bénir. M?"" Pecci n'avait que trente-six ans lorsqu'il fut témoin de ces scènes qui ne devaient plus, de son temps, se renouveler dans la ville des pontifes.

Trente-deux ans se sont écoulés; Joachim Pecci, devenu pape en février 1878, donnera-t-il sa première bénédiction Urbi et Orbi, à Rome et à l'univers, du balcon qui surmonte le portique de Saint-Pierre? Telle était la demande que tout le monde s'adressait à Rome, dans l'après-midi de cette journée à jamais mémorable. Des milliers de Romains de tous rangs, du nombre de ceux qui connaissaient les papes par leurs bienfaits, s'assemblèrent sur la place, entre les colonnades de Bernini, sur les gradins du grand perron de l'église, et jusque dans la vaste enceinte du temple même.

Mais les plus avisés, qui connaissaient parfaitement les intentions des clubs anticléricaux de la Rome nouvelle, avaient gagné l'intérieur de la basilique. Ils y furent bientôt suivis par tous ceux qui désiraient obtenir la bénédiction papale. Yers les quatre heures de l'après-midi, la grande nef, depuis la porte jusqu'au delà de la Confession, était remplie d'une foule compacte. JDans la chapelle du chapitre de Saint-Pierre, les chanoines chantaient l'oftlce de matines. Au moment même où ils venaient de l'adhever, la fenêtre du balcon intérieur de la salle des Canonisations s'ouvrit tout à coup. Un frémissement de joie parcourut la multitude. En vain voulut-on se mettre à genoux; les. rangs étaient trop pressés.

Tous les regards étaient portés vers le balcon. Un auguste

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vieillard dont les cheveux et le vêtement avaient la blancheur de là neige, et dont les traits ascétiques inspiraient le respect, s'avança, entouré du sacré collège et des prélats de sa maison. Un instant, un seul instant, il s'arrêta pour jeter un regard ému sur son peuple. Il se mit à genoux, se cacha le visage dans les mains et s'appuya sur la balustrade. Le vicaire du Christ adora le Dieu caché de nos tabernacles ; il pria devant le tombeau des saints apôtres pour le troupeau qui venait de lui être confié.

Un profond silence régnait dans l'immense édifice. Le souverain pontife se releva, et aussitôt le cri de Viva papa Leone/ reieni'd dans la nef. Mais les cardinaux les plus près du pape s'avancèrent et, d'un geste , demandèrent le silence. Alors la voix de Léon XIII, vibrante d'émotion, entonna les premières paroles de la bénédiction solennelle : Sit nomen Domini benedictum! Toute l'assistance répondit d'une seule voix : Ex hoc nunc et usque in sxculum! Et le nouveau pape, qui sentait si bien à cette heure solennelle la nécessité du secours divin , fit entendre cette touchante prière : Adjutorium nostrum in nomine Domini. El la multitude, remuée jusqu'au fond des entrailles, ajouta le répons : Qui fecit cœlum et terrain. S'avançant un peu , étendant et élevant les bras comme s'il voulait presser sur son cœur tous ses enfants, Léon XIII prononça les paroles de la bénédiction apostolique. VAmen commencé par les chanoines, les chantres et la foule, fut couvert par une acclamation spontanée et irrésistible : Viva papa Leone/ Viva il Papa Be. Les chapeaux, les mouchoirs s'agitèrent, les* larmes coulèrent, larriies de joie et de tristesse. C'était la grande famille romaine, la famille chrétienne qui saluait son père^ père inconnu encore,» mais qui allait se révéler par les bienfaits d'un amour et d'une sagesse incomparables.

Léon XIII rentra dans sa prison du Vatican.

Depuis 1355 jusqu'à l'élection de Pi^ VII, tous les papes avaient été couronnés dans la grande salle, qui sera désormais la salle des Canonisations. Il n'y avait- eu d'exception que pour Pie VII, couronné à Venise. Léon XIII- avait voulu d'abord se conformer à cet usage. Une foule d'ouvriers avaient

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été occupés dans l'intérieur de l'église durant la dernière semaine de février. On avait enlevé la grande fenêtre centrale donnant sur la nef, et on avait dressé la charpente 'nécessaire pour la construction d'un grand trône au-dessus du balcon. Des dispositions furent prises pour recevoir le peuple et pour empêcher toute confusion, tout désordre dans l'enceinte de la basili([ue. Mais le 1" mars dans l'après-midi du vendredi , les préparatifs furent suspendus. On enkva les échafauds et les tentures de la nef et du dùme. Les autorités municipales et la préfecture avaient refusé de répondre de l'ordre sur la place Saint-Pierre ou dans l'intérieur de l'église. Cependant, quand le dimanche 3 mars, fixé pour le couronnement, arriva, elles trouvèrent bon de faire stationner des troupes sous la colonnade de Bernini, et même d'en placer quelques pelotons dans la basilique.

Mais Léon XIll se tint pour averti. II ne voulut point que son peuple courût le moindre danger à cause de lui. II fit annoncer que le couronnement se ferait dans l'enceinte du Vatican. Il ordonna néanmoins qu'aucune des cérémonies ou formalités d'usage ne fût omise dans cette cii*constance.

On prépara la chapelle Sixtine pour la messe pontificale et le couronnement, et l'on y fit les dispositions ordinaires pour placer le corps diplomatique, la famille Pecci , \^ patriciat romain et les étrangers de distinction. La salle ducale fut changée en chapelle provisoire, où l'on chanterait tierce et où le souverain pontife recevrait, selon l'usage, Vobédienceoxx hommage solennel du sacré collège et des évêques présents à Rome..

Ce fut donc dans cette salle que commencèrent le dimanche, 3 mars, au matin, les cérémonies de la journée. L'office de tierce étant chanté et l'obédience terminée, la procession se mit en marche pour la chapelle Pauhne, où devait avoir lieu l'adoration du très saint Sacrement. Rien ne fut omis pour donner du relief à la procession. Les gardes suisses en grande tenue et la hallebarde sur l'épaule ouvrent la marche, précédant et suivant les massiers pontificaux vêtus d'un costume violet et ayant de lourdes masses d'argent. Derrière l'escorte de Suisses, s'avancent les membres de la prélature palatine, les chapelains, les avocats consistoriaux , les camériers

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d'honneur et les chantres de la chapelle Sixtine, le maître du sacré palais avec ses officiers , et un chapelain agitant un encensoir d'or.

Après ce dernier groupe, la croix pontificale est portée par le plus jeune des auditeurs de la rote ; à droite et à gauche, sont des acolytes tenant des cierges allumés.

Suivent les généraux des ordres religieux vêtus de la chape, et ayant, la plupart, une mitre de toile blanche. Puis, derrière eux, sont les archevêques et les évoques en chapes blanches de drap d'argent, avec la simple mitre blanche. Les patriarches et les évéques orientaux se distinguent par leurs riches costumes.

Le sacré collège est à peu près au complet. Les cardinauxévêques portent la chape; les cardinaux-prêtres, la chasuble; les cardinaux-diacres, iadalmatique : tous ont la mitre de damas blanc.

C'est maintenant le tour du pape. Son cortège immédiat est précédé du prince assistant au trône pontifical. Celui-ci marche à reculons, ainsi que ses deux assistants.

Léon XIII, vêtu pour la messe pontificale, a pris la mître précieuse et la falda, qui est réservée au pape seul. Le trône est porté par douze valets, bussoland, habillés de soie rouge ; huit prélats soutiennent les montants du grand baldaquin. Les gardes nobles, avec leurs superbes uniformes et leurs casques d'or à panache blanc, forment un premier carré autour du souverain; les gardes suisses ayant leur costumé à l'antique et portant sur l'épaule la grande épée à double poignée, composent un deuxième carré. Aux côtés du pape sont les fiabelli, deux énormes éventails en plumes de paon. C'est un attribut de la royauté emprunté à l'Extrême-Orient.

En entrant dans la Sala liegia, plus grande et mieux éclairée, la procession est inondée des clartés matinales du soleil de Rome. Les spectateurs privilégiés adtnis au parcours du cortège né. purent s'empêcher de remarquer l'extrême pâleur du pape et sa faiblesse apparente. Les fatigues incessantes et surhumaines du mois qui venait de s'écouler, et les émotions profondes et variées par lesquelles il avait passé, expliquaient î5on épuisement.

rig. w>0. — Fonctions publiques et solennelles du souverain p^ontife. Fragments d'une estampe romaine duXVIP siècle.

1. Mcssè Solennelle célébrée à Saint-Pierre piir lé pape. — 2. Célébr-ition des offices eolenncls auxquels assiste le pape, particulièrement ceux du dimnnche de, l'avcnt-ct du carêmc^s — 3. -Couronnement du souverain pontife àr Saint-Jean de L-atran. — 4. Le nouveau pape, assis sur l'autel de la "-chapelle Cléiuentine,"reçoit Ihômniagc des- cardinaux. — 5. Bénédiction solennelle que le papi donne au peuple. — 6. .Trilint de La haqucnéc blanche, jadis p.aré chaque année au pape, le jour de la Saint-Picrrç, imr le roi de >'ftplcs, en signe de vassiilitc.

Fig. 61. — Fonctions publiques 'et solennelles du soi^verain pontife. fragmenta d'une estampe romaine.

7. Cavalcade solennelle du pape, la première fois qu'il se rend de SalnlrPierre à l'église de Latran. 8. Consistoire public pour la réception des ambassadeurs. — 9. Le pape portant le saint Sacrement dans la procession do la Fête-Dieu. — 10. Ouverture de la porte sainte par le pape, pour le jubilé de vingt-cinq ans. — 11. Procession solennelle aus jours où le pape, revêtu des ornements sacrés, se rend à la basilique de Saint-Pierre pour y célébrer la nt^mse.

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Après l'adoration du saint Saci^emont dans la chapelle Pauline, la procession revint dans le même ordre à la chapelle Sixtine. Celle-ci, au moment où le souverain pontife y entra, présentait un coup d'œil éblouissant avec ses tentures. Les différents ordres de la hiérarchie sont rangés à leur place dans le sanctuaire et ont pour escorte les officiers et les serviteurs de la maison pontificale. La tribune du corps diplomatique contient les ambassadeurs près le saint-siège, en uniforme de gala et tout constellés de décorations. L'aristocratie romaine est là aussi, les dames en robes noires et la tête voilée, les hommes portant leurs cordons. Au-dessus de la foule apparaissent le long des murs les scènes grandioses de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les groupes de Michel-Ange semblent contempler, de la voûte , l'inauguration d'un pontifi-' cat si plein de périls et de triomphes. Derrière l'autel où le grand prêtre de la loi nouvelle va offrir le saint sacrifice, est le Jugement dernier du peintre florentin , avec ses scènes à la fois si émouvantes et si terribles.

Le cortège pontifical s'arrêta à moitié chemin entre la porte' et le sanctuaire, pendant qu'un chapelain portant au bout d'un trident un flocon de lin, se mit à genoux devant le pape, alluma le flocon en chantant , Saint Père, ainsi passe la gloire de ce monde/ Léon XllI regarda, et son visage se colora un instant. Bientôt il reprit sa pâleur accoutumée. Le pontife ferma les yeux et se laissa retomber en arrière contre son siège. Trois fois cette cérémonie se renouvela. Tout le monde tenait les yeux fixés sur le pape, et se disait : « La gloire et la puissance de la papauté n'ont rien perdu de leur éclat. »

A l'entrée du lieu saint, on dépose à terre le trône portatif, le pape descend et commence la messe. Après le Confiteor, il monte à l'autel et s'agenouille sur le marchepied, pendant que le cardinal-diacre, M^"" Mertel, lui met autour du cou le pallium, emblème du sacerdoce suprême. Le pontife se rend ensuite à son trône, et les chantres de la chapelle papale entonnent le Kyrie, pendant que l'on renouvelle encore la longue cérémonie de l'obédience ou hommage solennel des cardinaux et des évêques. Cette fois, c'est pour reconnaître à la face du ciel et de la terre que Léon XIII est le successeur de saint

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Pierre, le vicaire de Jésus-Christ, le grand prêtre de la religion chrétienne. Et, durant cet hommage des princes de l'Église, les voix des chantres pontificaux remplissent la chapelle de leur merveilleuse harmonie.

L'épître se chante en latin et en grec. Alors le doyen des cardinaux-diacres se place au bas des degrés de l'autel, ayant à droite et à gauche les avocats consistoriaux. Il chante trois fois de suite, Exaudi, Christe, « Ecoutez notre prière, ô Clhrist. » Les chantres et le clergé répondent chaque fois. Domino nostro Leoni , a Deo décréta summo pondfici et universali Papœ, vita! « A notre seigneur Léon, établi par Dieu pontife suprême et pape universel, longue vie! » Entre chaque invocation et la réponse, on ajoutait en forme de litanie, 0 Dieu, Sauveur du monde, — sainte Marie, — saint Michel, — venez-lui en aide!

La messe fut suivie de la cérémonie du couronnement. Après le dernier évangile, le saint-père laissa son manipule sur l'autel, se rendit à la sacristie pour prendre quelques instants de repos , puis revint à son trône revêtu des ornements pontificaux. Le chœur papal chanta l'antienne, Corona aarea, avec la musique de Palestrina. Alors le cardinal Di Pietro, dans l'absence du cardinal Amat, doyen du sacré collège, s'approcha du trône, entonna le verset d'usage, et, après le répons chanté par le chœur, récita l'oraison du couronnement. Le cardinal-diacre, second en ancienneté, enleva au pape la mitre précieuse, et le premier cardinal-diacre, M''" Mertel, lui plaça sur la tète la tiare resplendissante, en prononçant à haute voix et lentement la formule : Accipe tiaram tribus coronis ornalam; et scias te esse Patrem principum et regum, rectorem orbis, in terra vicarium Salvatoris nostri Domini Jesu Christi, eut est honor et gloria in sxculasœcidorum: «Recevez cette tiare ornée de trois couronnes ; et sachez que vous êtes le Père des princes et des rois, le maître de toute la terre, le vicaire ici-bas du Sauveur Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent l'honneur et la gloire pendant les siècles des siècles. »

Tout le monde était debout. Si le couronnement avait eu lieu à Saint-Pierre, TAmex, chanté par toute l'assistance, eût

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