‹ Vie de Léon XIIIChapitre 87 sur 148 · LEON MU · texte numérisé non relu

LEON MU

été couvert par le cri spontané et enthousiaste de, Viva papa LeoneJ Viva il Papa Be! Ce sentiment était dans tous les cœurs, et les mots furent murmurés par bien des bouches.

Au dehors, l'explosion d'un mortier répondit à I'Amen, et toutes les cloches de Rome s'ébranlèrent. Ainsi fut couronné, dans son palais devenu sa prison, celui

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qui, à huit années de là, devait être proclamé par le chancelier de l'Allemagne, le prince de la paix.

Léon XIII, couronné de la tiare et assis sur son Irùne, donna Urbi et Orbi, « à Rome et à l'univers », la bénédiction pontificale. Fatigué, épuisé comme il l'était par les émotions de cette matinée mémorable, il se montra en ce moment tel qu'il s'est montré dans la suite aux jours les plus solennels de son ■pontificat, et à l'heure où son corps fragile aurait dû se trouver à bout de forces. L'âme chez lui domine et maîtrise la faiblesse. Il y a quelque chose d'inspiré, de surhumain dans l'air, la voix, le ton de cet homme qui se tient entre le ciel et la terre et représente auprès de nous le Médiateur divin, étendant les bras vers toute la famille humaine, les élevant vers le trône de la grâce, pour faire descendre sur ses enfants les trésors célestes. Tout le monde était sous l'impression de cette piété ardente.

Quand Léon XIII fut entré dans la salle ducale et eut déposé les ornements sacerdotaux, il se vit de nouveau entouré des membres du sacré collège.

Lé cardinal Di Pietro, sous-doycn, parlant au nom de ses collègues, renouvela au saint-père le serment de fidélité fait au conclave le jour de l'élection, et, dans une courte adresse, exprima les sentiments de tous envers le nouveau souverain : « Voilà, dit-il, répétant les paroles de l'Écri- « ture sainte, voilà que nous sommes votre bouche et votre « chair. »

Le pape répondit en termes empreints d'une profonde humilité : le rite solennel qu'ils venaient d'accomplir lui rappelait la sublimité du rang oià il était élevé et lui faisait répéter avec leroi David : Qui suis-je donc, ô Seigneur Dieu, pour que vous m'ayez élevé à cette dignité!

Les vrais défenseurs de la papauté illuminèrent spontanément le soir. Les sectaires, de leur côté, renouvelèrent, en les aggravant, les scènes du 20 février. Une grêle de pierres brisa les vitres des palais, La police était là, il est vrai; mais elle se contenta de dire à ces misérables de « ne pas aller trop loin ». Ceux-ci se seraient livrés aux derniers &xcès s'ils avaient su à quel point M. Crispi, alors ministre de l'intérieur, était disposé à tolérer leurs excès.

Dans le monde catholique, en dehors de Rome et de l'Italie,

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il y avait des manifestations qui devaient apporter conâolalion et force au cœur de Léon XIII.

Dans toute retendue des deux grands empires allemands, malgré la toute-puissance apparente du Cul turkajnpf chez l'un, et la domination du libéralisme cliozTaulro, les cœurs catho-

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liques célébrèrent l'avènement de Léon XIII par des fêtes publiques et spontanées.

Le fils de Leopold I" était assis sur le trône de Belgique. M^"" Joachim Pecci, nonce apostolique à Bruxelles, avait, plus d'une fois béni le prince enfant dans les bras de sa pieuse mère. Leopold II n'oublia pas l'ami de son enfance, le conseiller de ses parents, alors que celui-ci ceignit la tiare des pontifes.

En Hollande, où la foi vive et courageuse de la petite minorité catholique avait triomphé des épreuves séculaires, On célébrait le vingt-cinquième anniversaire de la restauration de la hiérarchie par Pie IX, quand \inl la nouvelle de réélection de Léon XIII. Ce fut une double fête pour ce people au cœur si ardent.

Le sénat espagnol , dans la séance, du 26 février, ad6pla spontanément et unanimement la résolution de présenter à Léon XIII ses félicitations respectueuses ; il était poussé à lui rendre, comme il le disait, cet acte d'hommage public par ses propres sentiments de religion. C'est un acte de piété Q-. liale dont le monde catholique gardera longtemps lé souvenir. Le jeune roi avait déjà écrit lui-même au souverain pontife pour lui offrir l'expression de son respect et de son dévouement. Le petit-fils de saint Ferdinand ne savait pas alors ■quels services Léon XIII rendrait à son peuple, en retour de ces témoignages de foi et de pieté. Mais il ne faut pas anticiper sur les événements.

La France catholique ne se laissa devancer par aucune nation dans l'affirmation de cet antique attachement à la» chaire de Pierre et à la souveraineté pontificale, qui est une de ses .plus glorieuses traditions. La première bénédiction' du nouveau pape avait été sollicitée et obtenue pour la France par le cardinal Guibert, au moment même où Léon XIII prit, en plein consistoire, le nom qui le distingue parmi les successeurs de saint Pierre. La capitale de la France catholique exprima sa joie dans la messe solennelle d'actions dd grâces célébrée le lendemain même à Notre-Dame en présence du nonce apostolique. En même temps, le comte Albert de MuTi ne craignit pas de dire, à la chambre des dépqléSj au nom do la majorité de la nalion, que la voix

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de la France entendue à Notre-Dame était Técho de la joie universelle, et qu'il « saluait en Léon XIII l'éternelle jeu^ nesse de l'Église de Dieu ». Les premiers représentants ide la fille aînée de l'Eglise furent les députés des universités ca-» tholiques. Rien ne pouvait être plus agréable au nouveau pape, apôtre lui-même de l'éducation et littérateur distingué. Cette deputation avait dû partir immédiatement après le conclave; car elle fut préseqfée au souverain pontife le 23 février avec plusieurs pèlerins du même pays.

Ce fut à ces nobles fils de la France que Léon XIII adressa le premier discours qu'il fît en public après son élection. Il leur dit qu'il attachait une grande importance aux travaux de l'esprit, et qu'il regardait .comme une œuvre divine de préserver les âmes des jeunes gens contre les mauvaises doctrines. La France lui étant chère ajuste titre, il se réjouissait de voir quels sacrifices elle faisait, quelle peine elle se don- ,nait pour développer, l'éducation chrétienne et favoriser la haute culture intellectuelle. Ces universités seraient des pépinières fécondes d'où sortiraient les 'vrais catholiques de l'avenir.

A quelques semaines de là, le 11 mars, il écrivit à la société Olivaint, de Paris. Celte pieuse association , qui avait germé et fleuri sur la tombe d'un martyr, se proposait de nourrir dans les jeunes ouvriers parisiens l'esprit de foi et de piété qui est l'âme des grands peuples et le souffle de vie des nations fortes et stables.

Nous avons vu à l'œuvre le père Olivaint et ses frères, bien avant les jours néfastes de la Commune, Travaillant nuit et jour à évangéliser, à instruire, à élever vers Dieu cette popu-' lalion ouvrière de Paris. Nous avons la ferme espérance que l'œuvre de ces hommes ne périra pas en France, que leur esprit y survivrai toutes les révolutions, à toutes les persécutions. La France catholique apprend tousles jours davantage les inappréciables bienfaits de l'union, de la concorde, de cetlp. puissante organisation qui se forme sous l'étendard de lar croix et dont les membres se placent au-dessus de tous les dissentiments de parti et marchent droit à leui* but, sans se détourner un instant à droite ou à gauche.

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Ces associations avaient toujours eu' l'a sympathie et le concours de Léon XIII. Nous avons constaté Combien il avait à cœur, durant son episcopal à Pérouse, les intérêts de la population ouvrière. Nous le verrons saisir toutes les occasions pour témoigner sa bienveillance aux protecteurs de ces classes laborieuses et les aider de ses paternels conseils^.

Un mois plus tard, le prince Eugène de Çaraman-Chimay, qui, avec d'autres gentilshommes, se trouvait à la tête de semblables associations en Belgique, recevait du souverain pontife une lettre d'encouragement. Rien de ce .qui toiichait de près au bien religieux ou matériel du royaume et du peuple belge ne pouvait manquer d'attirer l'attention et de solliciter le zèle du nouveau pontife.

Les enfants de sa chère Pérouse ne furent pas" les der/iiers à recevoir des témoignages de son inaltérable affection. Quatrevingts personnes, ayant à leur tête Msr Laurenzi, vinrent à Rome dès les premiers jours de son pontificat et furent admis i\ une audience particulière. On ne saurait dire avec quelle effusion de tendresse il accueillit ces représentants de la grande famille religieuse à laquelle il avait jusque-là consacré la partie la plus considérable de sa vie. Si les membres de cette nombreuse deputation furent profondément touchés d'être reçus avec cette bonté paternelle ,' le souverain pontife, de son côté, fut heureux de voir, d'interroger et de bénir chacun de ces hommes qui l'avaient si longtemps admiré et vénéré.

Le premier consistoire se tint le 28 mars. Il était attendu avec une vive impatience. La presse italienne avait fait des efforts incessants pour représenter Léon XIII comme opposé en tout à son prédécesseur. On exaltait saculture intellectuelle, ses vues larges, son tact diplomatique, sa grande connaissance des hommes. Tels le disaient disposé à faire de- grandes concessions à l'esprit moderne, sans bien définir en, quoi-. consistait le caractère distinctif de son esprit. On le peignait mêm^ comme prêt à « réconcilier » la .papauté avec le royaume d'Italie, l'Église avec la civilisation moderne.

Ces ignorants oubliaient ou plutôt ne savaient pas que personne, pas même Pie IX, ne s'était prononcé sur toutes ces

LA GUARDE SUISSE, ET LA PORTE EXTERIEURE DU PALAiS DU VATICAN

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questions avec plus de clarté , de force et d'éloquence que Mk"" Pef'-ci, évêque de Pérouse. Ses deux dernières lettres pastorales traitaient précisément soit des rapports essentiels entre l'Église catholique et la véritable civilisation , soit du conflit inévitable qui existe et existera toujours entre le système décoré du beau nom de naturalisme et l'ordre surnaturel.

Certains .journaux révolutionnaires furent plus francs. Ce- •taient les organes du parti extrême ou radical et de la secte maçonnique, qui avait son Grand Orient à Rome. 11 fallait, disaient-ils nettement, faire la guerre au pape et à la papauté jusqu'à ce que ni l'un ni l'autre n'eût un pied-à-terre en Italie, et combattre l'Eglise sans relâche, asservir, dégrader ses évêques et ses prêtres, au point de rendre les vocations cléricales et le ministère sacerdotal impossibles dans toute l'étendue de la péninsule.

Ceux qui représentaient d'avance Léon XIII comme un pape « libéral », espéraient le faire dévier de la politique suivie par Pie IX. Si par politique on entendait l'attachement aux principes immuables de vérité et de justice d'après lesquels les papes administrent l'Eglise et traitent avec les gouvernements des différents peuples, il était évident que Léon XIII ne voulait et ne pouvait sur ce point se départir de la ligne de conduite suivie par son prédécesseur. S'il s'agissait des expédients diplomatiques et des procédés par lesquels les hommes d'État tâchent d'arriver à leur but, il pouvait se faire que Léon XIII vît seulement de grandes difficultés là où Pie IX et ses conseillers croyaient rencontrer des obstacles absolument insurmontables.

Les papes, dans les questions de gouvernement temporel ou de négociations avec Iqs cours, diffèrent dans leur manière de procéder et dans leur génie' politique, comme les souverains temporels ou les grands hommes d'État diffèrent les uns des autres.

Msr Pecci avait un tact diplomatique reconnu de tout le monde, dont Pie IX lui-même sut se servir avec avantage en plus d'une occasion. Il avait fait des études spéciales pour se préparer à l'habile maniement des affaires. Ce qui le sauva dans les plus sérieux conflits avec les autorités piémontaises.

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de 1860 au commencement de 1878, ce fut ce tact parfait qui sait s'arrêter juste au point où un seul pas en avant, une seule expression arrachée par l'indignation ou la douleur perdent tout et compromettent les intérêts sacrés que l'on veut sauvegarder.

Léon XIII pouvait réussir là où Pie IX avait échouéî^précisément parce que l'un n'était pas l'autre-, non parce que l'un était plus grand homme ou plus grand pape que l'autre.

Quoi qu'il en soit, rall(jcution du 28 mars 1878 dissipa les illusions de la presse libérale, si toutefois cette presse se faisait réellement illusion.

« Vénérables Frères, dit Léon XIII aux cardinaux, quand vos suffrages nous ont appelé, il y a un mois, à prendre sur nous le gouvernement de l'Eglise universelle, et à remplir sur la terre la place du prince des pasteurs, Jésus-Christ, nous nous sommes senti, à juste litre, en proie à la plus grande anxiété, aa saisissement le plus vif. D'un côté, la conscience de notre |3ropre indignité, de notre faiblesse en vue de cette si haute charge, nous inspirait une profonde crainte. Et ce sentimerit de notre* infirmité s'accroissait d'autant plus que nous no'us rappelions de quel éclat la renommée de notre prédécesseur avait brillé dans toute la terre. Ce grand prince du peuple de Dieu avait toujours combattu avec un invincible courage pour la vérité et la justice, il avait travaillé si longtemps et avec une fidélité si exemplaire en administrant les affaires du monde chrétien, que non seulement il jeta un grand lustre sur ce siège apostolique, mais il remplit l'Eglise entière d'admiration et d'amour pour sa personne, si bien qu'il surpassa peut-être tous ses prédécesseurs par les hauts et constants témoignages de respect et de vénération que l'univers lui rendit, comme il les avait tous surpassés par la durée de son pontificat. De l'antre côté, notre âme se troublait en voyant le triste état de la société civile dans la plupart des pays,*et^la situation .dans laquelle se trouvaient l'Eglise catholique elle-même et surtout ce, saint-siège apostolique, qui, dépouillé par la. violence de sa souveraineté temporelle, se trouve réduit à ne plus jouir aucunement de l'usage entier, libre et sans entrave de son pouvoir.

covutua clriacnmcMtiftctnçi tt PU» fmlbiia *TUinw^ardTum-u? ^

I^'Eglise et l'enseignement des sciences sacrées. Miniature du Ratiojiale de G. Durand, XlVe siècle.

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« Telles, vénérables Frères, furent les raisons qui nous poussaient à décliner les honneurs qu'on nous offrait. Mais comment pouvions-nous résister à la volonté divine qui se manifestait si clairement dans l'unanimité de votre décision, et dans celte sollicitude filiale que vous aviez pour les seuls intérêts de l'Eglise catholique, et qui vous pressait à lui donner uo pontife le plus tôt possible?

« Nous avons donc pensé qu'il était de notre devoir de prendre sur nous la charge de l'apostolat suprême, et de nous incliner devant la volonté de Dieu, mettant en lui toute notre confiance, et espérant que Celui qui nous imposait cette sublime dignité, accorderait à notre faiblesse la force de la porter dignement.

« Comme c'est la première fois qu'il nous est permis de parler à Vos Eminences de cette place, nous désirons avant tout vous donner la solennelle assurance que , dans l'accomplissement des devoirs de notre apostolat, nous n'aurons rien tant à c<ïur que d'employer tous nos soins, avec la grâce de Dieu, à garder le dépôt sacré de la foi catholique, à veiller fidèlement sur les intérêts de l'Église et du saint-siège, et à travailler pour le salut de tous, disposé pour cela à ne reculer devant aucune fatigue ni aucune peine...

« Dans l'accomplissement de ces devoirs de notre ministère, nous avons la ferme confiance que vos conseils et votre sagesse ne nous feront point défaut... En vous disant cela, nous tenons à vous faire savoir que ce n-'est pas là l'expression d'une simple courtoisie officielle, mais la déclaration solennelle de notre volonté. Nous avons imprimé bien avant dans notre âme ce que l'Écriturç sainte rapporte de Moïse, à savoir que, craignant d'assumer sur lui-même la terrible responsabilité de gouverner tout un peuple, il reçut de Dieu l'ordre d'appeler à son aide soixante-dix des anciens d'Israël, afin qu'ils portassent avec lui le fardeau de l'administration.

« C'est là le modèle que Nous, élu pour être le guide et le prince de tout le peuple chrétien, malgré notre indignité, nous voulons avoir devant les yeux. Ainsi, nous ne pourrons faire autrement que de chercher et de trouver en vous, remplaçant

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les soixante-dix sages vd'Israël, des auxiliaires dans nos travaux, des consolateurs dans nos épreuves...

« Or, en ce moment un événement très fortuné nous permet de goûter avec vous la douceur du premier fruit de consolalion que Dieu nous permet de cueillir... Notre prédécesseur de sainte mémoire, Pie IX, avait entrepris, dans son zèle pour la religion catholique, et la sacrée /congrégation de la Propagande l'avait approuvé, de rétablir la hiérarchie épiscopale dans l'illustre royaume d'Ecosse, et de donner ainsi une nouvelle splendeur à cette égUse. Et Dieu nous a permis de conduire heureusement cette entreprise à terme, le 4 du présent mois...

« Nous avons éprouvé une grande joie en pouvant satisfaire de la sorte aux vœux ardents, aux ferventes prières de nosbien-aimés, le clergé et le peuple fidèle de l'Ecosse, qui ont donné tant d'éclatants témoignages de leur vif attachement à l'Église catholique et à la chaire de Pierre (1). »

Rien, dans la conclusion de ce discours et dans là partie dont nous venons de donner des extraits, ne touchait directement aux questions politiques et religieuses qui s'agitaient des deux côtés des Alpes.

Le 21 avril, parut la première lettre encyclique : Inscrutabili Dei consilio (2). Elle traite des maux qui tourmentent la société civile en noire siècle, et de leurs remèdes. Léon XIII, dans cet enseignement solennel adresse du haut de la chaire de saint Pierre à tout le monde catholique, commence cette série de leçons qu'il couronnera , en décembre 1888, par l'encyclique Exeunte jam anno. On dirait, en lisant attentivement cette lettre, que le vénéré pontife sentait le fardeau des années et les accablants soucis de sa charge, et qu'il hiettait toute son âme et toute sa force dans cette grave instruction, ne sachant pas s'il lui serait jamais donné d'en écrire une autre. Ses paroles ont l'accent et l'autorité d'un prophète, qui dénonce-aux gouvernements et aux peuples les causes de ruine sociale qui remplissent le monde de désastres et de troubles.

(1) Leonis XIII, ponti/îcis maximi. Acta, vol. I, p. 37-41.

(2) Voir, dans les Acta. I, ce documenl .l'une grande importance.

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Celte encyclique fut une révélation pour les publicistes qui avaient prédit que le nouveau pape trouverait moyen de « réconcilier l'Église avec la civilisation moderne ». Elle leur prouva que Léon XIII, assis sur la chaire de \^rité que Pie IX avait si glorieusement occupée, débutait dans le pontifical comme son prédécesseur. Il éclairait l'univers civilisé sur les^ ennemis qui menacent à noire époque son bonheur et sa prospérité véritables.

Pie IX, dans sa première encyclique, mil à nu les conspiralions formées contre la vérité révélée el la société chrétienne par les sociétés secrètes et révolutionnaires, d'un côté, el par la fausse science el le matérialisme, de l'autre. La conspiration s'était développée depuis 1847, et le mal qu travaillait les nations civilisées avait fait d'effrayants progrès.

M*^' Pecci avait suivi pas à pas ces progrès, il les avait décrits et dénoncés de son poste d'observation, à Pérouse; Léon XIll, du haut du trône des pontifes, jellera sur la situation sociale de la chrétienté tout entière une lumière qui devra éclairer les plus aveugles.

L'encyclique Inscrnfabili dénote dans son auteur une profonde connaissance du monde moderne. De plus, et jious le disons avec une conviction intime, Léon XIO en ce document^ comme dans tous ceux qui suivirent, se montre le défenseur de tout ce qui est le plus vital dans les institutions des pays protestants comme en celles des pays catholiques. Lui seul, en ce moment, fait entendre une voix que tout lunivers écoule avec respect, une parole que deux cents millions d'âmes acceptent et révèrent comme la parole même de Dieu. Personne ne peut enseigner avec une telle autorité, si ce n'est le vicaire de Jésus- Christ. Écoutons celte voix solennelle : « Quand, par un desf sein impénétrable de Dieu, et malgré notre indignité, nous avons été élevé à la hauteur sublime de la dignité apostolique, nous nous sommes senti aussitôt poussé par un grand désir, et comme par une sorte de nécessité, à vous adresser celle lettre, non seulement afin de vous exprimer les sentiments de profonde affedion que nous avons pour vous, mais afin d'accomplir le devoir qui nous est imposé par notre charge, de vous

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encourager, vous qui partagez notre sollicitude, à continuer avec nous la lutte pour V Église de Dieu et le salut des âmes. »

Le pontife énunière ensuite les maux qui affligent partout l'humanité : les efforts que l'on fait pour renverser les vérités fondamentales sur lesquelles repose la société elle-même,

Fig. 56. — Le vicaire de Jésus-Christ peut être charge ae chaînes; mais la parole de Dieu n'est jamais captive sur ses lèvres. D'après un bas-relief de l'église souterraine de Saint-Pierre.

étendent partout leurs ravages; partout il règne une criminelle insubordination contre tout pouvoir légitime; on nourrit sans cesse des causes de division qui donnent lieu à des luttes intestines ou à de cruelles guerres; on méprise les lois de la moralité et de la justice; on n'a de désirs que pour les biens passagers de la terre, tandis que l'oubli des biens éternels est porté

cliez bien des malheureux jusqu'à Texlrême folie de s'enlever violemment la vie ; dans l'administration, c'est partout l'imprévoyance, le gaspillage, le déttDurnement des fonds et des revenus publics; on voit l'impudence et l'effron^terie en venir à ce point que les méchants, alors qu'ils trompent le plus leurs dupes, s'imposent à eux comme les défenseurs "du patriotisme, de la liberté et du droit universel; enfin un poison contagieux a pénétré dans l'organisme vital et dans tous les membres du corps social , il ne leur laisse aucun moment de repos, et présage de nouvelles révolutions avec les plus malheureux résultats.

Cette peinture est Saisissante de vérité. "Mais quelle est lu source profonde du mal? Léon XIII est persuadé qu'elle consiste surtout en ceci : on a méconnu et rejeté la sainte et auguste autorité de l'Église, qui se trouve placée, au nom de Dieu même, à la tète du genre humain, et qui venge et protège toute autorité légitime.

« Les ennemis de l'ordre social, pleinement convaincus de cela, ne trouvèrent point de moyen plus efficace de renverser la société jusque dans ses fondements, que d'attaquer sans cesse l'Église de Dieu, de l'assaillir avec les armes de la calomnie la plus éhontée, de l'accuser, pour la rendre odieuse, d'être ennemie de la vraie civilisation, d'amoindrir chaque joue par de nouveaux coups son autorité et son influence, et de détruire la souveraineté du pontife romain, qui est sur la terre le gardien et le soutien des intérêts éternels et immuables du bien et du droit (1).

« De là l'origine de ces lois subversives de la constitution divine de l'Église catholique, que nous regrettons vivement de voir en vigueur en plusieurs États; de là le mépris de l'autorité des évêques, les obstacles que l'on met au libre exercice du' saint ministère, l'expulsion des communautés religieuses, et la vente publique des biens qui soutenaient les ministres de la religion et nourrissaient les pauvres; de là est venu que l'on a soustrait au contrôle salutaire de l'Église les établissements publics de charité et de bienfaisance; de là la liUerl^

m Voir la note à la ^fin de ce cliai)ilre.

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illimitée d'enseigner et de publier tout ce qui est mauvais, pendant qu'on viole et qu'on anéantit le droit de l'Église d'élever et de former la jeunesse.

« On ne peut assigner d'autre but à l'usurpation de la principauté civile, que la Providence, il y a déjà bien des siècles, avait accordée à l'évêque de Rome, afin de lui donner le moyen d'exercer librement, sans obstacle ni entrave, le pouvoir que Jésus-Christ lui a conféré, pour le salut éternel des hommes. »

Sans doute, plusieurs de nos lecteurs protestants ne se trouveront pas entièrement disposés à croire que la source première du mal social dont nous souffrons, se trouve dans les succès de la guerre organisée contre l'Eglise romaine et ses institutions, surtout contre la papauté et sa souveraineté temporelle.

Heureusement pour nous, et maliieureusement pour ceux qui nient la vérité de ce que Léon XIII affirme, nous pouvons citer à l'appui les déclarations des chefs mêmes de la conspiration, par exemple, de Weishaupt, de Frédéric II et de Voltaire, sans nommer les autres « philosophes » du dernier siècle; de plus, il y a les assertions des écoles sceptiques, rationalistes, scientifiques et socialistes de nos jours. Au surplus, la lutte se produit désormais en plein jour, en Italie, en France et ailleurs. Là le programme de l'impiété a été complètement suivi, nous allions dire avec succès. Mais Dieu récompensera les mérites de la France qui a si longtemps porté sa bannière. Il n'oublie pas non plus combien de saints l'Italie a enfantés.

Il faut l'avouer, ce n'est pas au protestantisme que s'attaquent les conspirateurs de nos jours; les sectes si diverses de l'hérésie ne font pas peur à la révolution. C'est au catholicisme, si opposé en toutes manières à ses principes et à ses plans, que la révolution moderne s'attaque. En jetant le cri, Le cléricalisme, c'est l'ennemi, elle désigne uniquemeiU le catholicisme; elle sait du reste qu'elle aura pour elle et avec elle les sectes protestantes,

Léon XIII semble reprendre dans sa première encyclique le thème qu'il avait développé à Pérouse. En ce moment LÉON \ui.

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même tous les curés de son ancien fliucèsc, dont il conservait encore le gouvernement, commentaient sa dernière lettre pastorale à leurs paroissiens. Comme le pontife connaissait les bienfaits immortels que l'Église avait procurés au genre humain, et les trésors de vie et de civilisation qu'elle offrait encore aux peuples, il s'indignait de ce mensonge effronté : L' Églhe est ennemie de la civilisation.

« C'est une chose bien connue », dit-il en s'adressant à la hiérarchie catholique, « une chose évidente en elle-même, que la civilisation est dépourvue de fondements solides si elle n'a point pour base les principes éternels de la vérité et les lois immuables du droit et de la justice, si les cœurs des citoyens n'ont pas leur force dans l'union d'une charité sincère, si cette même charité ne règle pas l'échange réciproque des devoirs. »

Vient un coup d'œil rapide sur l'histoire de la civilisation fondée, propagée, perfectionnée par l'Eglise, et Lé.on XIII continue : « Si, de nos jours, un esprit droit compare le siècle dans lequel nous vivons, son hostilité aôharnée contre la religion et l'Église de Jésus-Christ, avec lés âges bienheureux qui honoraient l'Église comme la mere des nations, il trouvera que notre époque, si bouleversée et si féconde en ruines, marche rapidement à sa perte, pendant que ces siècles d'autrefois, dans la mesure où les hommes acceptaient les lois de l'Église et s'y montraient plus fidèles, étaient fertiles en nobles institutions, et jouissaient de la paix, des richesses, de la prospérité.

« ... Nous irons plus loin : cette civilisation qui s'oppose aux doctrines et aux lois de l'Église n'est qu'un semblant de civilisation, un mot sonore sans réalité. Vous en avez la preuve dans les peuples qui n'ont jamais été éclairés de la parole évangélique : dans leurs mœurs et leur vie sociale il y a bien quelque chose qui ressemble à la civilisation, mais vous ne trouverez point chez eux les fruits solides et substantiels qu'elle produit.

« Nous ne saurions, en effet, regarder comme la perfection de la vie sociale un état de choses où toute autorité légitime est méprisée ; on n'appellera pas liberté celle dont les funestes progrès ne sont marqués que par la propagation sans

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frein de l'erreur, par la satisfaction illimitée permise aux passions, pkr l'impunité dont jouit le crime, par l'oppression qui pèse sur toutes les classes de citoyens. Toutes ces choses sont contraires à la vérité, 'sont mauvaises, sont opposées à la raison : elles ne sauraient en rien faire du jDien aux hommes, ni leur procurer la prospérité et le bi'eaêtre...

« Si on considère maintenant les travaux des papes, quelle plus grande injustice que de nier les immenses, les glorieux services que les évèques de Rome ont rendus à tout le monde civilisé? Dans l'intérêt des peuples, nos prédécesseurs n'ont jamais hésité à accepter les luttes les plus pénibles, ù endurer les plus grandes fatigues, à s'exposer aux plus graves difficultés. Tenant leurs regards fixés vers le ciel, ils n'ont jamais voulu s'abaisser devant les menaces des méchants, ni permettre que les flatteries ou les récompenses leur arrachassent un consentement qui les fit dégénérer et les rendît indignes de leur charge.

« C'est le siège apostolique qui recueillit et réédifia les rcsles de l'ancienne société, quand ce grand édifice tomba en ruine. C'est le siège apostolique qui fut un phare ami pour l'humanité quand la civilisation des siècles chrétiens atteignit son apogée; il fut lancre de salut pour le genre humain quand le vaisseau de ses destinées était battu des plus furieus.es tempêtes ; il fut le lien sacré qui réunit dans la concorde des peuples si éloignés les uns des autres et si différents de mçeurket de caractère; il f^t le centre comnxim où l'on alîail chercher la vraie doctrine et l'instruction reUgieuse, les *cç)nsei.ls et la médiation qui conduisaient à la paix et au bon o-Quvernement, °

« Pourquoi s'étendre davantage? La plus grande gloire, des souverains pontifes est de s'être opposés, comme un mur et un boulevard, à ce que la société humaine ne retombât dans la superstition et la barbarie ancienne.

«Plût à Dieu qu'on n'eût jamais méconnu, jamais répudié cette autorité salutaire ( Alors, bien certainement, la souveraineté civile n'aurait pas perdu le caractère auguste et sacré dont la religion l'avait investie, et qui seul donnait valeur et dignité à l'obéissance des sujets; et nous n'aurionç point yu

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tant de rébellions et de guerres qui ont rempli le monde de calamités et de carnage; des royaumes jadis si florissants ne seraient pas déchus de leur grandeur et tombés sous le poids de leurs malheurs. Nous en avons un exemple dans les peuples de l'Orient qui, brisant le lien d'afl'ection qui les attachait à ce siège apostolique, ont perdu tout l'éclat de leur ancienne i-enommée, leur gloire dans les arts et dans les sciences, avec la dignité de leur empire. »

L'encyclique rappelle ensuite les bienfaits que les papes ont procurés à l'Ilalie. Léon XIII parcourt la longue dynastie des pontifes, s'arrêtant aux noms les plus illustres : saint Léon, le Grand, Alexandre III, Innocent III, saint Pie Y, Léon X. La ville de Home elle-même, le siège de ces pontifes, rend témoignage aux services innombrables qu'elle a reçus d'eux. « Ils en firent la forteresse de la foi, le refuge des arts et de la civilisation, le séjour de la sagesse, lui conciliant ainsi Tadmiralion et le respect du monde entier. Comme tous ces bienfaits sont conservés à jamais dans les monuments de l'histoire, le mensonge seul et la calomnie, publiés par la parole ou la presse afin de tromper les ignorants, oiit pu représenter le siège apostolique comme un obstacle à la civifisation des peuples et au bonheur de l'Italie. »

C'est pourquoi, voulant affirmer les droits et la liberté du saint-siège, Léon XIII déclare qu'il ne cessera jamais de réclamer la pleine obéissance due à son autorité, l'éloignement de tous les obstacles que l'on oppose au plein et libre exercice de son ministère et de son pouvoir, et la restauration de cet état dechoses que les desseinsprovidentielsdeladivineSagesse avait créé pour les pontifes romains.

« En insistant sur cette restauration, dit-il^ nous ne sommes inspiré ni par l'ambition, ni par aucun désir de domination, mais uniquement parles intérêts les mieux entendus de notre charge, et à cause des serments qui nous lient; et nous y sommes poussé, en outre, non seulement parce que la souveraineté temporelle est nécessaire pour protéger et préserver la complète liberté du pouvoir spirituel, mais encore parce que c'est une chose évidente, chaque fois qu'il est question de la principauté civile du saint-siège, que dans celte pleine

ATTITUDE DE LUMVEHS. — l^'^ ACTES l'ONTlFICAUX. 2'J3

et entière liberté se trouvent impliqués et les intérêts du bienêtre commun et le salut de toute la société humaine.

« Ainsi, pour accomplir le devoir qui nous commande de

Fis. 57. — I-T papauté et la civilisation. — Le pape Pie V fit alliance avec l'Espagne cl Venise contre les Turcs.ct prépara la victoire de Lépante. D'après une gravure de l'époque.

défendre les droits de la samte Église, nous renouvelons et confirmons par ces présentes toutes les déclarations et protestations que notjx^ prédécesseur Pie IX, de sainte mémoire,

W4 tÉON XIII.

publia et réitéra et contre Toccupation de la principauté civile et contre la violation des droits de l'Église romaine.

En même temps nous nous tournons vers les souverains et les magistrats suprêmes des États, et nous les supplions avec instance, au nom auguste du Dieu Très-Haut, de ne point négliger dans des temps si calamiteux les secours que leur offre l'Eglise, de s'unir par des efforts zélés et amis à cette grande source d'autorité et de salut, de chercher à s'en approcher toujours davantage par une affection et une vénération cordiales (1). »

Ainsi Léon XIIL s'adressa aux chefs des nations civilisées , la première fois que sa parole se fit entendre à la chrétienté, leur rappelant que Dieu leur avait accordé son Église pour éclairer, sanctifier, sauver les peuples. S'attaquer à elle, c'est vouloir renverser les fondements même de la terre et déchaîner sur le monde les plus terribles fléaux. La rejeter, au milieu des agitations et des révolutions actuelles, c'est repousser la seule planche de salut entre le naufragé et l'abîme.

Le pontife qui avait voué sa vie entière a l'œuvre de l'éducation, ne devait pas, dans sa première encyclique sur les maux de la société, oublier les (Rangers auxquels la famille chrétienne est exposée.

La famille est l'élément organique avec lequel on forme l'Etat; dans la société domestique on élève les hommes et les femmes qui font le bonheur ou le malheur, la grandeur ou la ruine de la société contemporaine Le pape en appelle aux évêques, qui sont les pasteurs des peuples, auxquels il appartient de tracer pour les parents la ligne de conduite qu'ils doivent tenir dans l'éducation de leurs enfants; il les supplie de montrer un zèle sacerdotal en allumant dans les âmes de leurs peuples l'amour ardent de notre sainte religion. « A''otre devoir, dit-il, est de travailler sans cesse à semer les doctrines célestes sur toute l'étendue du champ du Seigneur, de faire que l'enseignement catholique pénètre de bonne heure dans les esprits, y jette de profondes racines et y préserve de la contagion des mauvaises doctrines.

{^'}Leoni$ Xlïr, P. A/. Ada,}, p. 4i-52.

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