CHAPITRE III
Le cardinal Franchi, secrétaire d'Etal, ses rares qualités, -r- Le cardinal Simconi à la Propagande. — Mortdu cardinal Franchi, nomination du cardinal Nina. — Léon XIU écril à ce dernier et lui expose sa politique sur le rôle de l'Égliso dans le monde. — Il proclame la nécessité du pouvoir temporel et dénonce la mauvaise foi du gouvernement révolutionnaire. — Il représente aux souvecains que l'Église est la grande « force conservatrice ». — Suisse, France, Belgique. — Anniversaire de la mort de Voltaire. — Apothéose de Voltaire à Rome. — La révolution jette un défi solennel au vicaire do Jésus-Christ. — Amende honorable des Romains. — Discours aux vétérans de l'armée |)ontiricale. — Léon XIII et les lévites. — - La municipalité bannit le catéchisme des écoles. - Lettre du saint père au cardinal vicaire de Rome.
E 5 mars, c'est-à-dire immédiatement après les fêles du couronnement, le pape nomma le cardinal Alexandre Franchi, alors préfet de la Propagande, au poste de secrétaire d'État en remplacement du cardinal Simeoni qui fut nommé préfet de la Propagande.
L'office qu'avait rempli le cardinal Franchi était, sous un rapport, le plus important de l'administration pontificale; il avait permis à cet eminent prélat d'acquérir une connaissance profonde des affaires ecclésiastiques dans les quatre cinquièmes du globe.
C'était un homme d'une rare habileté, d'une vaste expérience bien qu'il fût jeune encore, d'un tact sijr, d'une grande amabilité unie à une fermeté inébranlable. Grâce à ces belles qualités, il savait aplanir les plus graves ditticullés ou les surmonter à force de patience (1).
(I) Voir, sur le cardinal Franchi, Louis Teste : Léon XIU et le Vatican, p. 79 et suivantes.
LÉON XIH ET LA RÉVOLUTION. 299
Le cardinal Franchi partageait la sollicitude toute particulière que Léon XIII manifesta, dès le commencement (l^son pontificat, pour les anciennes Églises de l'Orient et pour l'extension et la prospérité des missions de l'Asie et de l'Afrique. La connaissance intime qu'avait le nouveau secrétaire d'État de toutes les parties du champ immense que cultivait la Propagande, des qualités de chacun des ouvriers qu'elle y envoyait, de la force qu'elle tenait en réserve pour les occasions difficiles, était précieuse pour le souverain pontife. Le pape et son secrétaire formaient de grands projets pour la gloire de Dieu et le progrès de la foi dans toutes ces contrées. Ils étaient aussi parfaitement d'accord sur l'impérieuse nécessité qu'il y avait de' renouer les relations diplomatiques interrompues entre le Vatican et les cabinets de Berlin et de Saint-Pétersbourg, de se concilier le gouvernement ottoman et ceux de la Suisse et des républiques de l'Amérique méridionale.
Le jour même de son élection, le 20 février, Léon XIII écrivit à l'empereur d'Allemagne pour lui annoncer son avènement au trône pontifical. Guillaume F fut touché de celte démarche. S'il n'avait eu à consulter que son inclination personnelle, le monarque oclogénaire se serait aussitôt empressé d'entrer franchement dans la voie de la paix. Mais le prince de Bismarck, tout désireux qu'il étaitde mettre fin à une position intolérable, espérait obtenir du chef de l'Église catholique de trop sérieuses concessions, pour avoir l'air de lui tendre •la main et de saisir aussitôt la branche d'olivier qu'on lui présentait.
La réponse de l'empereur se fit donc attendre jusqu'au 24 mars. Il est vrai que les ouvertures de la part du Vatican se firent par l'intermédiaire de la nonciature de Munich; ce fut aussi par la même voie que s'entamèrent les négociations subséquentes. Mais la lettre de l'empereur, dont chaque parole avait été bien pesée par le prince-chancelier, ne laissait percer aucun espoir prochain de voir s'améliorer.la condition des catholiques prussiens.
L'attentat commis contre la vie de l'empereur fournit à Léon XIII l'occasion d'écrire au monarque une lettre où se manifestait une vraie sympathie. L'encyclique Inscrvtabili sur les.
300 LEON xni.
maux causés clans la société moderne par la conspiration antichrétienne, ne pouvait avoir de commentaire plus éloquent que ces atroces tentatives d'assassinat. Le prince impérial répondit au souverain pontife au nom de son père. Lui aussi soupirait après lapaix religieuse etlafindu culturkampf. Toutefois M. de Bismarck ne laissait espérer dans la nouvelle lettre envoyée au Vatican ([u'un seul moyen de conciliation, la soumission absolue dos catholi(jues aux lois de l'empire. En attendant le joug de ceux-ci s'aggravait.
Ni le pape ni son secrétaire d'Etat ne se trompaient sur les difficultés de la situation. Cependant c'était déjà beaucoup d'avoir sérieusement entamé des négociations. Le cardinal Franchi, qui suivait attentivement les péripéties des luttes parlementaires dans les Chambres prussiennes et dans la Diète impériale, connaissait trop bien le besoin qu'avait le prince de Bismarck de l'appui du centre ou parti catholique, pour ne pas croire que le jour des concessions ne tarderait pas à luire.
Il ne vécut pas assez longtemps pour voir se réaliser des espérances aussi bien fondées, et son plus vif regret, exprimé dans ses derniers moments, a été de mourir avant la fin de la persécution religieuse en Allemagne. Il expirait le 31 juillet, pleuré par le pape dont il était le bras droit, et regretté, on peut le dire, de l'Église entière.
Le cardinal Simeoni, placé à la tête de la Propagande, profitait des lumières et des connaissances précises qu'avait le cardinal Franchi sur les affaires des missions. En retour il faisait bénéficier celui-ci de l'expérience qu'il avait acquise à la secrétairerie d'Etat et dans ses nonciatures.
La mort du cardinal Franchi, bien qu'elle attristât profondément le saint-père, ne ralentit point l'ardeur de son zèle dans l'exécution des desseins qu'il avait conçus pour la prospérité de l'Église et le salut du monde chrétien. Il choisit le cardinal Laurent Nina pour secrétaire d'État.
Léon XIII voulait mettre fin aux conjectures que l'on persistait toujours à faire sur sa politique, et exposer nettement les principes qui allaient le guider; dans ce but, il adressa, le 27 août, au nouveau secrétaire d'État une lettre qui fut aussitôt pu-
bliéc cl qui contenait un véritable programme de tout ce qu'il s'était proposé de faire dans. le gouvernement de l'Eglise, depuis
le commencement de son règne.
« C'est, dit-il, un grand malheur, un vif cliagrin pour nous, de perdre sitôt le cardinal Alexandre Franchi, notre
ifeP.
Fig. 58. — Le Vatican; cour du ])alais de la chancellerie.
secrétaire d'Etat. Nous l'avions appelé à cette haute charge parce que les brillantes qualités d'esprit et de cœur dont il était doué et les éminents services qu'il avait rendus à l'Église, nous inspiraient une entière confiance en lui. Il a répondu si bien à notre attente pendant les quelques mpis qu'il a travaillé à nos côtés, que son souvenir ne périra jamais, et, parmi ceux q^ui viendront après nous comme parmi ceux
302 LÉON XIIl.
qui vivent encore, son nom. restera toujours cher et béni.
« Mais, comme il a plu au Seigneur de nous imposer cette épreuve, nous adorons humblement ses desseins. Ayant réfléchi au choix d'un successeur, nous avons jeté les yeux sur vous, Monsieur le cardinal, car nous connaissons votre habileté dans le maniement des affaires, votre fermeté et l'esprit généreux de sacriGce dont vous êtes animé envers l'Église.
« Comme vous allez entrer en charge, nous avons cru devoir vous adresser la présente lettre, afin de vous faire connaître notre Jiensée sur plusieurs points très importants, qui devront réclamer d'une manière toute spéciale vos soins assidus.
« Dans les premiers jours de notre pontificat, du haut de cette chaire apostolique, nous avons porté nos regards sur la société actuelle, afin de bien connaître sa situation, de discerner ses besoins pour pouvoir y porter remède. Depuis lors, dans l'encyclique adressée à nos vénérables frères les évêques, nous avons déploré la ruine non seulement des vérités surna- Uirelles que la foi nous révèle, mais des vérités naturelles tant de l'ordre spéculatif que de l'ordre pratique, le funeste règne' des erreurs les plus pernicieuses et le grave péril où se trouve l'ordre social à cause des désordres croissants qui l'environnent de tous côtés.
« Nous avons déclaré que la raison principale de cette catastrophe morale était la séparation que l'on proclamait ouvertement entre l'Église et l'État, et les tentatives faites pour éloigner en nos jours la société civile de Jésus-Christ et de son Eglise, qui seule peut réparer tous les maux sociaux. Nous avons montré, à la lumière éblouissante des faits, que l'Église, fondée par Jésus-Christ pour renouveler l'univers, commença dés sa première apparition à donner au monde consolation et force par ses vertus surhumaines; nous avons prouvé qu'aux époques les plus ténébreuses et les plus subversives, l'Eglise était la seule lumière qui rendit le chemin sûr aux nations, le seul asile où elles purent trouver la paix et la sécurité.
« De là il était facile de conclure que si, dans les siècles passés, l'Église a pu conférer au monde des bienfaits aussi signa-
LÉON XIII ET LA H ÉVOLUTION. 30â
lés, elle peut assurément le faire encore; que l'Eglise, comme tout catholique le croit, étant toujours animée de l'esprit de Jésus Christ, qui lui a promis son assistance infaillible, a été constituée par lui la maîtresse de la vérité, la gardienne d'une loi pure et sainte; qu'étant telle par sa nature^ elle possède' encore aujourd'hui toute la force nécessaire pour résister à la dégénération intellectuelle et morale et rendre la santé à la société malacle.
« Et, puisque des adversaires sans conscience, dans le but de perdre l'Église dafis l'opinion publique et de lui attirer l'inimitié du monde, c(jntinuent à répandre contre elle les plus graves calomnies, nous nous sommes efforcé, dès le commencement, de dissiper ces préjugés et de réfuter ces mensonges, étant certain que les peuples, lorsqu'ils auront connu l'Eglise comme elle est en réalité, dans sa nature bienfaisante, reviendront d'eux-mêmes dans son sein*
« Poussé par ce désir, nous avons voulu faire entendre notre voix à ceux qui régissent les nations, les invitant chaleureusement à ne pas refuser, en ces temps où ils en ont si grand besoin, le puissant secours que leur offre l'Eglise. Et presse par la charité apostolique, nous nous sommes adressé même à ceux qui ne nous sont pas unis parle lien de la religion catholique, tant nous désirions que leurs sujets éprouvassent, eux aussi, l'influence bienfaisante de cette divine institution.
« Vous savez bien. Monsieur le cardinal, que, pour donner suite à ces impulsions de notre cœur, nous avons écrit aussi au puissant empereur de l'illustre nation allemande, laquelle réclamait d'une manière spéciale notre sollicitude, à cause de la triste situation faite aux catholiques. Nos paroles, uniquement inspirées par le désir de voir la paix religieuse rendue à l'Allemagne, ont été favorablement accueillies par l'empereur et ont eu pour effet de donner lieu à des négociations amicales. Notre but en cela n'a pas été d'obtenir une simple trêve qui laissât le champ ouvert à de nouvelles luttes, mais de faire disparaître tous les obstacles qui s'opposaient à une paix véritable, solide et durable. L'importance de ce but, justement apprécié parla haute intelligence de ceux qui régissent les destinées de cet
304 LÉON Mil.
empire (1), les conduira à nous donner amicalement laaiiaui pour nous aider à y parvenir. L'Église assurément se réjouirait de voir la paix rendue à ce noble peuple; mais l'empire lui-même ne se réjouirait pas moins de voir les consciences tranquilles et de compter, comme en d'autres temps, les catholiques parmi ses sujets les plus fidèles et les plus généreux.
« Les contrées de l'Orient ne pouvaient, nonplus, échapper ù notre vigilance paternelle. Les événements si graves qui s'y développent en ce moment vont peut-être préparer un' nouvel avenir à la religion. Le siège apostolique n'omettra rien pour favoriser ces heureux germes, et nous pouvons espérer que les illustres Églises de ces pays recommenceront à vivre de nouveau d'une vie féconde et à briller de leur antique splendeur. ' « Ces courtes explications vous révèlent assez, Monsieur le cardinal, notre dessein d'étendre largement l'action bienfaisante de l'Église, au milieu de la société moderne tout entière. Il est nécessaire aussi que vous mettiez toutes vos lumières et toute votre activité à exécuter ce dessein que Dieu a déposé dans notre cœur.
« Vous aurez, en outre, à porter l'attention la plus sérieuse sur un autre point d'une haute importance, je veux dire sur la situation si difficile créée à Rome et dans toute l'Italie au chef de l'Église depuis qu'on l'a dépouillé du domaine temporel que la Providence lui avait accordé, depuis tant de siècles, afin de sauvegarder la liberté de son pouvoir spirituel.
« Nous ne voulons pas nous arrêter ici à considérer que la violation des droits du saint-siège et du pontife romain est funeste dans ses conséquences au bien-être et à la tranquillité des nations. Voyant, en effet, les droits les plus anciens et les plus augustes foulés aux pieds dans la personne du vicaire de Jésus-Christ, elles sentent s'ébranler leurs idées de devoir et
(4) Ce passage jeUe une vive lumière sur la reprise des négocialions entre le cabinet de Berlin et le Vatican en févri'er d8T8, ainsi que les discours prononcés par M. de Bismarck au Sénat prussien en avril 188G, lors du vote de la nouvelle loi ecclésiastique, et à la Chambre des députes au mois de mai. I.e pape dit qu'il ne voulait pas accepter du gouvernement prussien " une trêve qui laisserait le champ ouvert à de nouvelles luttes »,ct le prince-chancelier parle des positions occupées sur le domaine de l'Église qu'il ne veut pas abandonner sans des avan tages surs et durables obtenus en retour.
LEON XIII ET LA RÉVOLUTION. 30o
de justice, leur respect pour la loi s'affaiblit, et la voie est ainsi ouverte à la destruction de la Mse sur laquelle repose l'existence même des sociétés.
« Nous ne nous arrêterons pas, non plus, à considérer que les catholiques des divers États ne sauront jamais être à l'aise tant que leur pontife suprême, le grand docteur de leur foi, le guide de leur conscience, ne jouit pas de la plénitude d'une liberté et d'une indépendance véritables Nous ne pouvons cependant nous empêcher de l'observer : alors que d'un côté nous avons besoin de la plus entière et de la plus parfaite liberté pour l'exercice de notre pouvoir spirituel, parce que ce pouvoir est d'origine divine, s'exerce pour une fin surnaturelle-et doit étendre sa bienfaisante influence sur toutes les nations de la terre, d'un autre coté, les conditions dans lesquelles nous sommes à présent limitent et embarrassent tellement cet exercice, que nous trouvons la plus grande difficulté à gouverner l'Église universelle. La chose est notoire et clairement démontrée'par les événements de chaque jour. Les plaintes solennellesque fit entendre notre prédécesseur, Pie IX, dans la mémorable allocution du 12 mars 1877, peuvent avec tout autant de raison être répétées par nous, ainsi que beaucoup d'autres griefs auxquels ont donné naissance les nouveaux obstacles que l'on met à l'exercice de notre pouvoir. ^ « Assurément nous n'avons pas seulement à regretter, comme l'a fait notre illustre prédécesseur, la suppression des ordres religieux qui enlève au pontife un grand secours dans les congrégations auxquelles sont confiées les affaires les plus importantes de TÉglise. Nous devons encore déplorer que l'on enlève au culte divin ses ministres par la loi sur le recrutement mihtaire, qui oblige tout le monde sans distinction à servir dans l'armée ; que l'on soustrait à notre contrôle et à celui du clergé les établissements de charité et de bienfaisance fondés à Rome ou par les papes ou par les nations catholiques qui les confièrent aux soins de l'Église; que nous soyons forcé de voir avec une douleur inconsolable pour notre cœur de père et de pastcurleprogrèsque l'hérésie faitsous nos yeux dansceltevillede Rome, le cenlrede la religion catholique, où se fondent un grand nombre d'écoles et de temples, et la perversion qui en résulte
surloutchezla jeunesse àquiTon inculque une docirine erronée. Et comme si tout cela était peu de chose, on s'efforce de rendre sans valeur les actes même de notre juridiction spirituelle.
« Nous savons bien, Monsieur le cardinal, qu'après l'occupation de Rome, dans le but de tranquilliser jusqu'à un certain point la conscience des catholiques, alors grandement préoccupés du sort de leur chef, on protesta, dans des déclarations solennelles et publiques, que l'on voulait laisser au souverain pontife la nomination des évêques aux différents sièges épiscopaux de l'Italie. Mais ensuite, sous le prétexte que les actes de leur institution canonique n'étaient pas soumis au placet gouvernemental, non seulement on refusa aux évêques nouvellement installés les revenus de la mense épiscopale, imposant ainsi une dépense considérable au siège apostolique obligé de pourvoir à leur maintien; mais, au grand détriment spirituel des âmes confiées à leurs soins, on ne voulut même pas reconnaître les actes de la juridiction épiscopale accomplis par eux, tels que la nomination aux cures et aux autres bénéfices ecclésiastiques.
« Quand , pour obvier i\ ces graves inconvénients, le siège apostolique permit que les évêques d'Italie nouvellement nommés présentassent leurs bulles de nomination et d'institution canonique, la situation de l'Eglise n'en devint pas plus tolerable. Nonobstant la présentation requise, on continua, pour des motifs frivoles, à refuser aux évoques leurs revenus et à méconnaître leur juridiction épiscopale.
« Afin de rendre plus grave encore cet état de choses, on a entrepris dernièrement de mettre en avant les droits de patronage royal avec des prétentions tellement exagérées et des mesures si odieuses qu'un ordre du tribunal intima à l'archevêque de Chieti qu'on ne lui reconnaissait aucune juridiction ; on lui déclara en outre que sa nomination était invalide et l'on méôonnut jusqu'à son caractère episcopal.
« Les faits que nous venons d'énumérer indiquent évidemment l'infention de continuer en Italie un système d'hostilité toujours ^croissante envers l'Église, et montrent clairement quelle sorte de liberté on lui réserve et de quel respect on veut entourer le chef de la religion catholique.
308 LÊÔN XIÏÎ.
« Dans cet état de choses si déplorable, nous n'ignorons pas les devoirs sacrés que nous impose le ministère apostolique Les yeux tournés vers le ciel, l'âme fortifiée par l'espérance que Dieu nous sera en aide, nous nous eiïorcerons de n'y faillir jamais. Vous aussi, que nous avons appelé à partager notre grande sollicitude, apportez comme votre illustre prédécesseur, à l'accomplissement de nos desseins, le concours de votre constante et intelligente activité, assuré que notre appui ne vous fera pas défaut (1). »
Nous avons un peu anticipé sur l'ordre naturel des événements pour mettre sous les yeux du lecteur cette lettre remarquable, qui donne tout le secretde la politique de Léon XIII et nous explique les principes d'après lesquels il se propose de gouverner l'Église, de travailler à la réforme sociale, de traiter avec les divers gouvernements, qu'ils soient oui ou non catholiques.
Ceux qui se flattaient encore de voir le nouveau pape se promener dans Rome, pactiser avec le Qiiirinal, accepter un modvs Vivendi avec les francs-maçons qui régnaient en Italie et dirigeaient le roi, le parlement et t,oute l'administration, furent grandement surpris en lisant cette déclaration de principes si franche et si catégorique. Les francs-maçons qui, nous leur rendons cette justice, n'avaient pas cherché à se réconcilier avec le Vatican, virent bien que Léon XIII les connaissait à fond et n'attendait d'eux que de nouvelles persécutions, de nouvelles entraves mises à l'exercice de son pouvoir spirituel et des mesures habilement calculées pour amener la destruction iotale du catholicisme en Italie. La papauté et la maçonnerie avaient mesuré leurs forces respectives.
Léon XIII poursuivait auprès des cours sa haute politique qui consistait à leur montrer sans cesse l'Eglise catholique comme la grande force créatrice et conservatrice des sociétés, l'alliée nécessaire de tout pouvoir qui ne veut pas disparaître dans le chaos de l'anarchie révolutionnaire. Il avait écrit à l'empereur Alexandre II de Russie, comme à l'empereur Guillaume. Il espérait obtenir un sort plus heureux pour les catholiques
(I) Leonis XIIl, P. M., Ada, l, 103-HI.
de l'empire moscovite et il n'hésila pas à aller au-devant du persécuteur. Nous verrons plus loin, en parlant des relations de Léon. XIII avec les peuples de l'Orient, de quel succès furent couronnés les efforts qu'il fit pour alléger les souffrances des catholiques russes.
Il écrivit aussi au président de la Confédération Suisse. C'était une heureuse pensée; le premier pas se fit aussilôl dans la voie qui ahoutit aune plus grande liberté pour l'Église dans les cantons où elle était opprimée.
La France et la Belgique furent constamment l'objet de la sollicitude du saint-père. La première, gouvernée par une minorité compacte, toujours unie lorsqifil s'agissait d'abattre quelqu'une de nos belles institutions séculaires, semblait incapable d'opposer une résistance efficace au courant qui entraînait le pays à sa ruine.
En Belgique, les sectes s'emparèrent du pouvoir pendant quelques années et firent de grands efforts pour enlever à jamais au clergé le contrôle de l'éducation. Nous aurons bientôt à enregistrer la tentative du cabinet Frère-Orban pour créer un schisme. Mais les catholiques belges, comme ceux de la Prusse, connaissaient l'avantage de l'organisation; comme eux ils restèrent unis en se servant de tous les moyens légitimes pour faire valoir leurs droits. Léon XIII sut les encourager et les animer dans cette lutte pacifique jusqu'au jour du triomphe.
En France, la situation n'était pas moins délicate. On usait de tous les moyens pour avoir l'armée sous la main, pour intimider' toute opposition et disposer de la magistrature et des différents corps préposés à l'éducation de la jeunesse. La prudence, le tact diplomatique, l'éloquence, la supériorité et le renom de Léon XIII ne pouvaient avoir plus d'efficacité à Paris qu'à Rome pour sauver l'Église d'Italie. La révolution était maîtresse des deux côtés des Alpes, dans les deux villes qui avaient jusque-là représenté si glorieusement la civilisalion créée par l'Église.
Il est nécessaire de rappeler ces faits pour comprendre la situation de Léon XIII, au début de son pontificat.
L'encyclique Inscrutabili avait appris aux sociétés révolu-
310 LÉON xiir.
lionnaires que le souverain pontife avait une intelligence parfaite de leurs desseins; déplus, le commencementd'un nouveau règne leur offrait une bonne occasion de mettre tout déguisement et toute réserve de côté et de faire connaître ouvertement au pape le dernier mot de la révolution. Elles résolurent de célébrer, au mois de mai, le premier centenaire de la mort de Voltaire. La fête eut lieu en même temps à Rome et à Paris. Ainsi en 1878, dans le mois que la piété catholique consacreà honorer la vierge mère du Rédempteur, les sectes fêtèrent, dans la" ville éternelle, celui dont le cri de guerre contre le Christ avait été : Écrasons l'infâme!
Il est bon de. citer ce fait, parce qu'il met le monde civilisé en face de la réalité, en face du véritable ennemi que Léon XIII devra combattre. C'est à celui-ci que les partisans les plus acharnés de la révolution déclarent une guerre à mort.
Rome, sous la protection de la croix de Savoie, vit l'apothéose publique et solennçlle de Voltaire. Les gmivernants de l'heure actuelle et ceux du passé, les membres des assemblées législatives, les hauls personnages officiels, les professeurs salariés par le gouvernement, les journalistes, les littérateurs, les savants, tous les apôtres de l'incrédulité se donnèrent rendezvous et se réunirent à Rome pour glorifier Voltaire, pour affirmer en lui le triomphe du principe qui avait enfanté la révolution et qui, espéraient-ils, allait triompher de la papauté, du catholicisme, de la religion chrétienne elle-même. Ils ne le cachaient pas, c'était le christianisme qu'ils pensaient éteindre en Italie.
On ne parla guère dans les pays prolestants de ce centenaire célébré à Rome. On avait de la sympathie dans la presse anticatholique pour tous ceux qui travaillaient à renverser la papauté, et on ne voulait pas appeler l'attention publique sur ces puissants alliés qui célébraient une horrible saturnale sous les yeux des cardinaux et du pape. Ce fut seulementquand on vit les désordres de Londres, les grèves de France et de Belgique, les incendies allumés à New- York et à Chicago par les anarchistes, que l'on s'effraya un peu et que l'on se souvint des enseignements de Léon Xlli. Quand la bannière de l'impiété se leva en face du Vatican, les hommes sérieux
L!':ON XUl ET LA REVOLUTION.
se deniandéreiil. si les Etals civilisés de l'ancien el du nouveau monde n'avaient [^as commis une faute impardonnable en