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CHAPITRE IV

LÉON Xlll ET LA ROME DES PAPES. — LUTTE CONTRE Lll SOCIALISME.

Triste silualion de l'Église en Italie. - Efforts de la révolution pour détruire la Rome clirélienne el.lui subsliluerune Rome nouvelle. — Pages mesures du saint-pcrc. — Les pèlerins allemands et espagnols subissent à Civitq-Vecchia une odieuse quaranlaine. — Les journalistes catholiques se réunisser(t à Rome en 1879. — DiscoiiTS du papb. —Léon XIII et l<îs éludes historiques. — Léon XIII et les archi^vcs du Vatican. — Sympntliie poijr Icscalholiques allemands. — Lettre à l'arcUevêquc de Cologne. — Eucycliquc sur le socialisme; impression profonde qu'elle produit en Allemagne. — Le Pape enseigne avec éclat du haut de la chaire opostoliquc. — Premier jubilé.

DUS n'avons pas énuméré toutes les difTicullés que, dès ses premiers pas, Léon XIIÏ trouva sur sa route; nous n'avons pas non plus exagéré leur portée. Le vénérable pontife les envisagea sans trouble et se mit à l'œuvre avec une volonté inflexible afin de les faire disparaître ou de les surmonter.

Nous ne pouvons parler de celui dont nous racontons la vie et rapp.elons les actes, comme si la tombe s'était fermée sur lui. La discrétion nous impose des devoirs. Mais il est utile de faire connaître le pontife à qui la Providence a confié nos plus chers intérêts.

Le saint-père, dans l'accomplissement de sa mission apostolique en Allemagne, en France, en Belgique, en Russie, s'est trouvé en face d'obstacles formidables. En Italie, rien ne pouvait lui faire espérer un changement favorable à la religion. Malgré tout, il ne s'est jamais découragé. Il opposa bravement à l'œuvre de démoralisation que les Piémontais p-ourêurvaieot

avec une fiévreuse énergie, un travail non moins actif d'édification spirituelle.

Le gouvernement visait un double but : pervertir et défigurer. Les faits déjà relatés suffisent abondamment pour montrer ■au lecteur avec quelle ardeur il tendait au premier; pour arriver au second, il travailla, d'après un plan habilement conçu et scru[)uleusement exécuté, à transformer la ville éternelle. Les Piémontais semblaient vouloir efl'acer des sept collines toutes les traces de la Rome chrétienne, tous les caractères historiques que le moyen âge y avait imprimés, tous les souvenirs que les grands papes y avaient accumulés à l'exemple des Jules II, des Léon X, des Pie V, des Sixte-Quint, des Pie IX (1). Le gouvernement apportait à cette œuvre de destruction une activité haineuse, comme s'il voyait s'approcher le jour où son empire mal assuré doit finir pour toujours.

On se souvient de la controverse suscitée par une brochure de M. Grimm, sur la « Destruction de Home », et des lettres pleines d'indignation de Gregorovius sur le même sujet. 11 est facile de voir que la révolution, non contente d'efi'acer toute trace de religion dans l'àme du peuple romain, voulait encore ôterà la Rome des papes tout ce qu'elle avait reçu du christianisme. Ce dessein est-il réalisable? Les révolutionnaires le pensent et ils agissent en conséquence.

On sait comment le gouvernement a permis aux spéculateurs de bâtir une ville nouvelle au delà du Quirinal et de l'Esquilin, au pied du Janicule, dans le Transtévère et à l'est de la cité Léonine et du Vatican. On sait aussi que démolisseurs et constructeurs ne s'inquiélaient nullement des besoins spirituels de la population catholique dans ces nouveaux quartiers. Léon XIII, qui avait l'œil à tout, suivait avec une sollicitude toute spéciale cette malheureuse transformation de sa capitale et l'abandon systématique dans lequel on laissait une grande partie de ses diocésains. Il fit venir, le 11 août, le clergé de Sainte-Marie Majeure, qui se trouve le plus voisin de cette cité nouvelle, et lui confia cette portion de son troupeau. Ce ne fut pas en vain qu'il fit appel au zèle et à la générosité de ses prêtres.

(0 A. Auiiin, Lton .Y; M. de Falloux, Histoire de saint Pie V.

LUTTE CONTRE LE SOCL\LISME.

Cependant les catholiques ne cessaient de visiter, comniu autrefois, cette cité qui restera toujours, malgré les efforts de ses nouveaux maîtres, la ville éternelle, la Home des papes. Les catholiques allemands, dont la foi et la constance étaient encore si cruellement éprouvées par le cuUurkampf, «. la bataille contre l'Église », comme l'appela plus lard le chancelier

Fig.GS. ~ La Rome des papes. — Sainte-Marie Majeure.

impérial, envoyèrent une deputation pour protester contre l'apothéose de Voltaire et les blasphèmes du congrès antichrétien. Ils furent reçus par le pape le 23 mai; leurs paroles de foi, de piété filiale, de respect et de sympathie, touchèrent profondément le cœur du pontife. Léon XIII, qui sentait si vivement les souffrances de ses enfants d'Allemagne, qui a:dmirait leur héroïque fidélité et travaillait si constamment à leur porter secours, répondit en félicitant les confesseurs de

324 LÉON XllI.

Jd foi et en louant ceu.x. qui venaient lui apporter de si douces consolations.

La catholique Espagne lui avait exprimé dès son avènement au trône pontifical sa sincère vénération et par son jeune roi et par la voix de ses sénateurs. Elle désirait aussi réparer l'outrage fait au Christ el à son vicaire par le congrès voltairien. Quinze cents âmes d'élite des différents diocèses de la péninsule se préparèrent à célébrer, à Rome, la fête de sainte Thérèse. Ils s'embarquèrent à Barcelone sur le vapeur 5a«ticKjo, ayant à leur tète l'évêque de Huesca. Ils avaient pris toutes leurs précautions pour se trouver à Rome quelques jours avant la fête, qui se célébrait le 13 octobre, afin de satisfaire leur dévolion en visitant les sanctuaires de la ville éternelle. Mais ils comptaient sans les Piémontais. Ceux-ci n'aiment pas les pèlerins, et n'encouragent ni les visites au tombeau des saints apôtres ni les processions au Vatican. Ils espèrent en avoir bientôt fini avec la papauté, et les hommages des nations chrétiennes excitent leur colère.

Le Santiago, en arrivant à Civila- Vccchia, fut mis en quarantaine, bien qu'aucune maladie contagieuse n'existât à Barcelone et dans l'intérieur de l'Espagne. On déclara ensuile que les lois sanitaires ne permettaient pas à tant de monde de débarquer ensemble en Italie. On empêcha ainsi les pèlerins de mettre pied à terre jusqu'à ce que la fête de sainte Thérèse fût passée. Le 17 octobre seulement, ils purent être présentés au saint-père. Celui-ci ressentit vivement loutrage infligé sans aucun motif à ses fidèles enfants, aux représentants d'une nation fière et brave entre toutes.

Les autorités italiennes pensaient que la leçon ne serait pas perdue et que les évêques d'Espagne et leurs diocésains n'oseraient plus désormais s'aventurer en si grand nombre sur les côtes d'Ualie, pour venir rendre leurs hommages au chef de la catholicité.

Les pèlerins apportaient au pape leurs offrandes du denier de Saint-Pierre. Us cunnaissaient les besoins du souverain pontife; ils savaient combien nombreuses et importantes étaient les œuvres qui subsistaient par sa seule générosité. Ils attachaient un grand prix, eux et leurs familles, à l'hon'

neur de contribuer ainsi au myinlien et à l'entretien de l'Église de Jésus-Christ. Il était doux aussi au Père commun des fidèles de senlir que, flans sa pauvreté, il pouvait s'apptiyer sur l'amour et la fiflélité dos peuples catholiques.

Au mois de lévrier ,1870, au moment où se terminait la première aimée du pontilicat de Léon XIII, Rome vit accourir aux pieds d\i pontife romain les représentants de la presse catholique, écrivains et journalistes dévoués à la cause de la vérité et îi la défense des plus chers intérêts de l'Eglise et du saint-siège. Léon XIII estimait à sa juste valeur le concours de ces soldats de la vérité. Il voulait donner à leurs travaux l'unité de vue qui en as.surcrait le succès eu combinant leurs efTorts communs.

De graves dissentiments divisaient chez les nations catholiques ceux dont la plume et le talent étaient consacrés au service de la religion. 11 fallait, dans chaque pays, accepter des évêques la direction que ceux-ci recevaient eux-mêmes ^u souverain pontife. Tout soldat, dans les rangs de cette armée d'élite, devait tenir les yeux fixés sur son chef, suivre exactement la voie tracée par le vicaire do Jésus-Christ et faire abnégation de ses propres opinions à la voix de celui qui est divinement assisté dans le gouvernement de l'Église. C'est la vraie politique àlaquelle le publiciste ou le journaliste catholique doit tenir; c'est celle que Dieu bénit.

Quand, le 22 février, cette légion choisie se trouva eu présence de Léon XIII, le pontife n'eut pour ces soldats dévoués que des paroles d'afl'eclueuse bienveillance et de bénédiction paternelle. Lui-même avaitété àPérouse, pendant de longues années de luttes contre l'erreur et l'injustice, le défenseur infatigable de la vérité.

On avait parlé de la nécessité de faire en Italie un compromis avec la révolution, d'accepter les faits accomplis en tirant le meilleur parti possible des institutions politiques. On voulait évidemment forcer la main au pape, mais Léon Xlll n'était pas homme à se laisser dicter une ligne de Conduite. C'était à lui de donner la direction, de tracer le chemin à suivre, d'imposer l'oBéissance à ses sujets.

Il ne veut pas que lion tranche « de sa propre autorité et

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selon ses idées particulières des controverses de la plus haute importance, des questions qui regardent la situation actuelle du saint-siège. On ne doit pas avoir des sentiments contraires à la liberté et à la dignité du pontife romain «. On comprit, et il n'exista plus de divergence sur ce point.

« Mes bien-aimés fils, dit en terminant le saint-père, vous qui, très fermement attachés à la chaire de Pierre, vous montrez toujours prêts à défendre la cause du siège apostolique, soyeï aussi courageux et unanimes à maintenir, par la voix et par la plume, la nécessité de son domaine sacré pour assurer le libre exercice de son pouvoir spirituel. Les annales de l'histoire en maiih, démontrez qu'il n'y a pas ici-bas de puissance temporelle qui puisse prétendre ni être égale ou supérieure par la légitimité de son droit et des titres sur lesquels elle s'appuie.

« Si quelqu'un , dans le but de vous rendre odieux à la foule, se permet de proclamer que cette souveraineté temporelle est incompatible avec le bien-être de l'Italie et avec la prospérité des États, vous devez, de votre côté, répondre que la sécurité et la prospérité des nations n'ont rien à craindre de la souveraineté des papes et de la liberté de l'Église... Ajoutez ce que tout le monde connaît : à savoir que les pontifes romains ont, de tout temps, donné leurs soins au développement des lettres et des sciences .qu'ils ont libéralement protégé les beauxarts et que leur gouvernement juste et paternel a fait le bonheur de leurs peuples. Proclamez enfin que les affaires de l'Italie ne seront jamais prospères et que le pays ne jouira jamais d'une paix stable, tant que l'on ne pourvoira pas, selon que tous les droits le réclament, à la dignité du Siège romain et à la liberté du souverain pontife. »

Ce fut un premier pas pour obtenir du journalisme catholique une parfaite unité d'esprit et d'action. Nous veri-ons comment, plus tard, Léon XIII resserra les liens d'une parfaite charité parmi ceux qui se dévouent à la défense de la vérité.

Le pape , dans son adresse aux journalistes comme dans sa première encyclique, avait beaucoup insisté sur l'usage que les apologistes catholiques doivent faire de l'histoire pour

Chine. Une école catholique à Pékin, d'après une peinture chinoise.

montrer les sfrvices que l'F^glise romainp a ronrlns n l.i c\\\ lisation et, les bienfaits dont la pjipanlé a coniblé l'Italie et la ville rie Rome. Les adversaires de l'Kglise faussaient les fails pour arriver à des conclusions tout opposées. Il fallait, rétablir la vérité entière en allant, aux sources mêmes de l'bistoire. Or, lout le monde reconnait (|ue nulle biblioUièque dans la chrétienté ne surpasse, i)Oiir labfuidance , la richesse et l'authenlicité des documenjs historiques, les archives du "Vatican. Léon XIII se proposa de stimuler los écrivains catholiques et de lès engager à puiser à celte source. Pour cela il voulut rendre ces précieuses archives plus accessibles aux hommes d'étude, et fixer sagement l'usage que l'on devait faire des matériaux que les siècles y ont accumulés.

Le 9 septembre 1879, le pape publia un règlement à ce sujet. D'autres dispositions vinrent plus lard compléter ces premières mesures.

La bibliothèque du Vatican a une administration distincte' de celle des archives. À la première était préposé le cardinal Pitra.' Le saint-père, voulant perfectionner celte administration, créa la charge de sous-bibliothécaire. Il nomma pour la remplir M^"" Panisi.et lui adjoignit le père Cozza-Luzi, de l'ordre de Saint-Basile. Il y a en outre deux préfets ou gardiens, M^'' Ciccolini et le père BoUiez, jésuite. Les plus éminents linguistes ferment un corps d'écrivains ofTiciels sous la présidence de l'illustre orientaliste, le père Ciasca, auguslinien. La numismatique et l'archéologie forment deux départements distincts de celte administration. A la tête du cabinet de numismatique est le commandeur Louis Visconti; à la tête du musée d'archéologie, le souverain pontife plaça l'ilhlslre Jean-Baptiste de Rossi.

M'^'' Hergenrœther, dès son élévation au cardinalat, fut nommé préfet des archives du saint-siège. Le vice-archiviste est l'abbé Louis Tosli, du mont Cassin, si connu dans le monde des lettres. Il y a deux sous-archivistes et deux assistants avec des gardiens et un corps officiel d'écrivains. Léon XIII créa plus tard une chaire de paléographie qu'il adjoignit au département des archives et à laquelle il nomma le professeur Isidore Carini.

LUTTE CONTRE LE SOcL\LlSME.

Pniir rphansser pnroie rimporfanre (ir> élndes hisloriqiies, Léon XIII élablit, dans la suite, une commission cardinalicp permanente dont le but esl de promouvoir et dVnroiirager de toutes les manières ce genre d'études, à Rome o\ dans toute l'Eglise, dette commission se composa des cardinauv Pitra, Barlolini, Parocchi, Pecci et Hergenrœther, auxquels fut at-

Fig. 65. — Le cardinal Pilra, de l'ordre des bénédictins.

taché un corps nombreux de consulteurs, tous éminents dans les sciences et les lettres.

Le souverain pontife donna ainsi un grand élan aux études sérieuses, bien persuadé que toutes les lumières que l'on parviendrait à concentrer sur les origines de la religion et sur les faits de son histoire, ne feraient qu'éclairer et affermir la foi et de l'écrivain et de ses lecteurs.

L'Italie, dont le pape connaissait si bien les épreuves, était par-dessus tout robjet de ses plus constantes préoccupationa-

Le gouvernement piémontais, voyant qu'il ne pouvait pas détruire l'épiscopat italien, faisait en sorte de reconnaître comme évéques ceux-là seuls qu'il pensait pouvoir assouplir à sa volonté. Le peu de succès qu'il avait obtenu ne l'amenait pas à cesser ses persécutions et ses tracasseries. Le saint-siège, de son côté, avait le plus grand intérêt à ce que personne n'obtint en Italie un siège episcopal s'il n'était homme de science et de piété , inflexible dans ses principes et dans son attachement à la chaire apostolique. Aussi , dès le tnois de septembre 1878, une commission spéciale avait été instituée pour le choix des sujets les plus aptes à remplir les évêchés vacants dans la péninsule.

Les épreuves des catholiques allemands continuaient toujours; elles étaient même arrivées à un tel degré qu'elles rappelaient la désolation des catholiques irlandais sous Elisabeth et les Stuarts. L'archevêque de Cologne avait écrit au saintpère pour lui rendre compte des soufl"rànces qu'enduraient les fidèles de la Prusse et lui dire avec quelle constance héroïque le peuple demeurait ferme dans la foi de son baptême. Les prêtres se montraient, eux aussi, inébranlables dans leur obéissance aux évêques, de sorte que l'union des esprits et des cœurs faisait des pasteurs et du troupeau un corps que rien ne pouvait entamer.

Le pape répondit la veille de Noël. Sa lettre est pleine de cœur et d'élan. On dirait un ordre du jour adressé par le cornimandant en chef à un corps d'armée qui occupe le poste d'honneur sous le feu même de l'ennemi. Chacun reçoit sa part de louange et d'encouragement; Léon XIII fait indirectement la leçon aux gouvernants et affirme solennellement que les maux de n'importe quel État chrétien « viennent principalement de ce que l'on entrave partout la liberté de l'Eglise , ce qui l'empêche d'exercer sa puissante influence au bénéfice de l'ordre public. Toutes les fois qu'on lui laisse pleine et entière liberté, l'histoire du passé prouve qu'elle apporte la prospérité et le bien-être à toutes les conditions sociales; toutes les fois qu'on enchaîne sa liberté d'action, on voit prévaloir les principes et les doctrines qui tendent par leur nature à ruiner tout ordre social. » Il raconte ce qu'il a

fait dès le commencement de son règne pour amener tous les gouvernants à faire la paix avec l'Église. « Vous savez, dit-il à l'archevêque, que nous n'avons rien omis dans le but d'obtenir pour la noble nation allemande une paix durable, en enlevant la cause de nouveaux conflits, tout en sauvegardant les lois de l'Église... Seul l'Auteur de tout bien peut dire si nos efforts seront enfin couronnés de succès, lui qui nous a mis au cœur un si grand désir de la paix. >'

Le zèle avec lequel le pontife déclare qu'il poursuivra jusqu'au bout la pacification religieuse de la Prusse , s'enflamme encore davantage à la pensée de ce que font les socialistes et les anarchistes pour séduire même les masses catholiques en Allemagne. Là comme ailleurs , le remède efficace et radical à ces erreurs pestilentielles, à ces menées révolutionnaires, ne peut venir que de l'Église.

La vue de la triste position à laquelle on a réduit tous les diocèses de Prusse ne décourage point le pontife et ne l'enrpêche point de travailler au salut de l'Allemagne, comme à celui des autres nations en proie au socialisme.

Il demande à l'archevêque, à ses frères dans l'épiscopat et à tous leurs peuples de se joindre à lui, afin de prier tous ensemble, de contribuer à raffermir la concorde et l'union des intelligences et des volontés. Cette union et ces prières devront obtenir que Dieu, tenant en sa main lé cœur des rois, inspire à l'empereur d'Allemagne et aux hommes d'État qui l'aident à gouverner, « des desseins plus modérés (I) ».

Les avertissements adressés, dans l'encyclique Inscrutabili, aux souverains et à leurs ministres ne furent point perdus pour l'empereur d'Allemagne. Durant le cours de cette même année 1878 des socialistes- fanatiques attentèrent à sa vie. Au mois de mai, il échappa heureusement à la balle de Hoedel; mais, un mois après, l'assassin Noebling réussit à le blesser grièvement. Empereur et chancelier devaient donc apprécier les hautes leçons de sagesse qui tombaient de la bouche du vicaire de Jésus-Christ , dont la mission est d'instruire les nations et ceux qui les gouvernent.

(\) Cf. Acia, I, 105-109.

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Le pape prévoyait sans doute l'effet que sa lettre produirait; et cette impression favorable devait être confirmée, espérait-il, par l'encyclique Quod aposfolici mvneris, sur le socialisme, qui fut adressée au monde catholique le 28 décembre. Quand cette encyclique parut avec l'année 1870 et fut commentée par les journaux de toutes les nations enropéeimes, bien peu de personnes peut-être songeaient que ces graves leçons de sagesse étaient de celles que les souverains jugeraient admirablement adaptées aux circonstances.

Léon XIII signale le poison nïortel qui circule dans l'organisme vital de la société liumaiuc et la conduit à sa perte; il explique, en même temps, quels sont les remèdes les plus enicgces pour retrouver la voie du salut et échapper ainsi au grand péril qui la menace. Les maux ont fait de si rapides progrès, qu'il lui semble urgent de mettre en pratique le conseil du prophète : « Crie; ne cesse point ; fais retentir ta voix comme une trompette (1). »

Des hommes connus sous les noms divers et un peu étranges de socialistes, de communistes ou de nihilistes, sont partout répandus. Liés les uns aux autres par un pacte criminel, ils ne demandent plus leur force aux ténèbres de leurs convenliculcs; ils se produisent au grand jour et essayent audacieusement de réaliser le plan qu'ils ont formé depuis longtemps de renverser jusqu'aux fondements de l'ordre civil.

Ces hommes, ainsi que l'attesle la divine parole, « souillent la chair, méprisent le pouvoir et blasphèment la majesté {'i). » Ils n'épargneat rien, ne laissent rien intact de tout ce que les lois divines et humaines avaient établi dans leur sagesse pour la sécurité et l'honneur de la vie humaine. Ils refiisent d'obéir aux puissances les plus élevées auxquelles toute ânie vivante doit se soumettre puisqu'elles tiennent de Dieu le poiivoir de commander; ils prêchent la parfaite égalité de tous lés hom- Jues en ce qui regarde leurs droits et leurs devoirs.' Ils profanent l'union naturelle des époux , que les tribus barbares elles-mêmes regardent comme sacrée; ils affaiblissent la vertu

(1) Isaïe, Lvm, l.

(2) S. Jude, V, 8.

du lien conjugal, qui est la base principal*^ de la société do-

mestique, ou ils en font le jouet arbitraire de la passion. Séduits par la soif des richesses, qui est « la racine de tous les

maux el dont la convoitise a fait errer plusieurs dans la foi (i), » ils attaquent le droit de propriété, droit sanctionné par la loi naturelle. Par un monstrueux attentat, sous le prétexte de pourvoir aux besoins et aux désirs de tout le monde, ils s'efforcent d'enlever aux autres la possession de ce qu'ils ont légitimement obtenu par héritage ou acquis par leurs talents et leur industrie, ou amassé parleurs économies.

K Ces doctrines monstrueuses, ajoute le pontife, sont enseignées hautement dans leurs assemblées, circulent dans leurs brochures et sont répandues dans la foule par de nombreux journaux. Aussi s'est-il produit parmi la multitude des séditieux une telle haine de la majesté et de l'autorité des souverains, que des traîtres, impatients de toute subordination, ont , plusieurs fois dans un court espace de temps,, par une audace impie, tourné leurs armes contre ceux qui gouvernent les peuples. »

Le pape donne ensuite l'histoire des erreurs socialistes ; il la fait remonter au seizième siècle, « alors qu'une guerre furieuse fut déclarée à la foi catholique, guerre croissant en violence jusqu'à nos jours, guerre qui a pour but de renverser toute vérité révélée et tout ordre surnaturel, de donner libre carrière aux découvertes ou plutôt aux délires de la raison. Cette erreur, empruntant bien à tort à la raison le nom qu'elle porte, flatte et excite le désir naturel qu'ont les hommes de s'élever au-dessus de leurs semblables, elle lâche la bride'à toutes les passions, et de cette manière, non seulement elle trouve des adeptes «dans la foule, mais elle se propage dans les rangs même de la société civile.

« De là vint cette impiété toute nouvelle à laquelle les païens eux-mêmes n'avaient pas songé; on fonda des Etats sans tenir compte de Dieu ni de l'ordre qu'il a établi. On promulgua comme une vérité incontestable que l'autorité publique ne doit à Dieu ni son origine, ni sa majesté, ni le pouvoir de commander;- tout cela, selon eux, dérive de la multitude; on enseigna que celle-ci, se croyant libre de toute sanction divine, ne pouvait s'assujettir qu'aux seules loi.s qu'elle voudrait bien se donner.

(1) I à Tiniothée^ vi, 10.

« Après avoir combattu et rejeté, coinme contraires à la raison, toutes les vérités surnaturelles de la fui, on bannit le

Créateur et le Rédempteur du genre humain des universités, des lycées, des collèges, puis on l'exclut insensiblement de toute la vie publique des.nations. Enfin, on mit en oubli les récompenses et les châtiments de la vie future et éternelle et.

l'on ne laissa à notre ardent désir du bonheur que les limites de la vie présente pour se satisfaire.

v( Avec de telles doctrines propagées en tous lieux, avec une licence absolue de penser et d'agir, est-il étonnant que les hommes des conditions inférieures, ennuyés de leurs pauvres habitations et de leurs modestes ateliers, se soient épris d'une ardente envie de se jeter, sur les demeures et les fortunes des riches? Est-il surprenant que la vie publique, comme la vie privée, soit pleine d'agitation et que le genre humain semble s'approcher de sa ruine?

'< Mais les pasteurs suprêmes de TÉglise, qui sont obligés par leur charge de protéger le troupeau du Seigneur contre les pièges de l'ennemi, se Sont appliqués de bonne heure à conjurer le péril et à veiller au salut des fidèles. Aussitôt, en effet, que ces sociétés clandestines commencèrent à se développer, nourissant dans leur sein les germes des erreurs dont nous avons parlé, les souverains pontifes Clément Xll et Benoît XIV découvrirent les projets impies de ces sectaires et firent connaître à tous les fidèles les malheurs que l'on préparait en secret. Quand, grâce à ceux qui se donnaient au dernier siècle le nom retentissant de philosophes, on eut attribué à l'homme une liberté effrénée; quand l'on eut commencé h établir et à sanctionner le droit nouveau, comme on l'appelle, droit en opposition avec laloi naturelle etla loi divine. Pie VI, d'heureuse mémoire, fît aussitôt connaître, dans des enseignements publics, le caractère et la fausseté de ces doctrines et, avec une clairvoyance tout apostolique, il prédit la ruine vers laquelle on entraînait les peuples malheureux et trompés.

« Néanmoins, comme on ne prenait pas de précaution efficace pour empêcher la propagation de ces funestes doctrines jjarmi le peuple, Pie VII et Léon XII condamnèrent solennellement ces sociétés secrètes et jetèrent un nouveau cri d'alarme pour avertir la société du danger qu'elle courait. Enfin tout le monde sait avec quelles éloquentes paroles, quelle constance et quel courage notre glorieux prédécesseur, Pie IX, d'heureuse mémoire, lutta, contre les iniques projets des sectes et en particulier contre cette peste du socialisme auquel elles ont donné naissance. »

Le souverain pontife déplore l'aveuglement de ceux qui sont chargés de veiller au bien général. Ils se laissent tromper, par les ruses des impies ou intimider par leurs menaces, conçoivent contre l'Eglise d'injustes soupçons, et ne comprennent pas que les tentatives des sectes n'auraient abouti à rien si l'enseignement de l'Église et l'autorité des papes avaient conservé leur influence naturelle auprès des souverains et auprès des peuples. « Car l'Eglise du, Dieu vivant, la colonne et l'appui de la vérité, prêche les doctrines et prescrit les pratiques qui font la sécurité et la paix des sociétés et arrêtent la funeste propagande du socialisme. »

La franc-maçonnerie, c'est-à-dire la force antisociale et arltichrétienne que Benoît XIV dévoilait au monde, que Pie VI dénonçait quand elle était déjà maîtresse, s'emparait de nouveau du pouvoir en certain pays, au moment même ou Léon XIII quittait Pérouse pour n'y plus retourner.

Derrière la franc-maçonnerie prenant possession de la puissance souveraine, suivaient le socialisme, le communisme et l'anarchie. C'était en vain que les hommes d'ordre s'efforçaient de les tenir en échec; en 1878 comme en 1890, ils étaient maîtres et leur règne semblait assuré pour lorîgr temps.

Les enseignements de Léon XIII furent inutiles pour beaucoup; le cri d'alarme qu'il poussa pour avertir les gouvernements n'eut pas plus d'effet sur les ennemis de la religion que ses allocutions consistoriales. Ce que veut avant tout la francr maçonnerie, ce n'est pas le progrès dje la civilisation ou lemaintien de l'ordre social, c'est la destruction de l'Église et de T idée chrétienne. Voilà le but où elle tend.

En Allemagne, la situation n'était pas absolument la même. Les hautes classes, en général, étaient conservatrices. Le socialisme et les théories analogues avaient pénétré surtout parmi les masses prolestantes. La classe ouvrière appartenant à l'Église, que le cuUurkampf persé.cutail, n'avait été que superficiellement atteinte par les doctrines antisociales. Le mal, chez les catholiques, n'avait pas fait de progrès sérieux, sinon depuis que les lois de mai avaient privé les por pulations de leurs guides spirituels. Ces faits confirmaient

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les enseignements de Léon XIII et devaient produire une vive impression.

La genèse du socialisme et du naturalisme, telle que l'encyclique la donne, a été vivement discutée. Le protestantisme refuse d'accepter la paternité de ces théories. Malheureusement pour lui, il se trouve parmi ses apologistes les plus distingués des hommes assez sincères pour affirmer, à l'exemple de Léon XIII, l'étroite connexité du rationalisme avec les principes du libre examen et de l'interprétation individuelle, qui sont la base même des doctrines réformées. Les faits historiques sont là pour justifier toutes les affirmations de Léon XIII sur l'extinction graduelle de la notion du surnaturel, sur la ruine hon moins certaine dans les universités, les écoles secondaires et la vie civile, de toute croyance relative à l'Incarnation, à la Rédemption et à leurs conséquences.

La doctrine de l'encyclique sur l'origine du pouvoir social et de l'autorité dans l'Etat ne fut pas moins vivement combattue. Mais elle trouva des défenseurs habiles et éloquents même chez les adversaires du catholicisme.

C'est un point important de s'emparer de l'attention de toutes les classes éclairées et de faire pénétrer les vérités fondamentales du christianisme dans les grandes écoles et dans la presse sérieuse. Léon XIII a le privilège d'éveiller ainsi l'opinion en Europe et en Amérique sur les questions les plus élevées et les plus délicates.

Nous on^ettons l'analyse du reste de la lettre Quod apostolici muneris (1). Quelques-uns de ses enseignements sont développés dans l'encyclique sur la Constitution chrétienne des États.

La lettre sur le socialisme justifiait pleinement l'idée qu'on avait en Italie du savoir et de l'éloquence du souverain pontife. Léon XIII ne faisait que projeter dans le monde entier, du haut de la chaire de saint Pierre, la lumière qu'il répandait sur rOmbrie pendant son épiscopat à Pérouse. Hors de l'Italie, même chez le haut clergé qui ne l'avait pas assez

(1) voir ce précieux document clans les Acta.

La Rome des Papes. Chef-d'œuvre de la peinture, tableau de Riphac!, au musée du Vatican.

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connu et chez la masse des catholiques européens, cette voix majestueuse fut écoulée avec une surprise agréable, mêlée d'admiration pour le pontife et de reconnaissance envers Dieu, qui envoyait à son Église un tel docteur dans un moment si opportun.

Mais, comme le nouveau pape était avant tout un homme de Dieu, un homme de prière, il comptait beaucoup plus sur les bénédictions du ciel jiour faire fructifier son ministère que sur les travaux de tout le corps des pasteurs. 11 fallait travailler plus que jamais; mais, plus que jamais surtout, il fallait prier. Le 15 février 1879, Léon XIII publia la lettre Ponti/ices maximi, annonçant un jubilé pour toute l'Église.

Les largesses sj)irituelles accordées dans ces jubilés ont toujours été regardées par les papes comme un don fait à toute la grande famille chrétienne au commencement de leur administration. « C'était, suivant les termes de la lettre, un« gage sacré de cette charité divine que les pontifes ont pour toute cette famille. C'était aussi un devoir de piété chrétienne que les fidèles, unis avec leurs pasteurs au chef visible de l'Église, accomplissaient auprès de Dieu, priant le Père des miséricordes non seulement pour les besoins du troupeau, mais encore, suivant les paroles mêmes de saint Léon, le suppliant de regarder avec faveur et d'aider celui qui était sur la terre le pasteur de ses brebis, de le protéger et de le nourrir de sa grâce (1). »

« C'est ce que nous voulons fdii-e, » cunliuue le successeur de saint Léon, « à l'appioche du jour anniversaire de nutre election... Nous savons combien nous avons besoin, dansnolie infirmité, de l'abondance des grâces divines pour l'accuniplissement de notre ministère si difficile. Une longue expérience nous a appris combien déplorable est la condition du siècle où nous vivons et de quels orages l'Église est assaillie. Puis nous ne pouvons que prévoir et craindre de plus grandes calamités en considérant comment les affaires publiques vont toujours de mal en pis, comment les méchants ne cessent de conspirer, comment le ciel donne, des signes certains de sa colère dans

(J), Saint Léon, serai, m. al. H, Inanniv. assumptionis suw.

les sévères chAliments qui sont déjà lombes sur quelquesuns (I). »

Léon XIII liiiissail, de la sorle la première année de son règne; dc[)Ouillé de son pouvoir temporel par la révolution, il gagnait une si haute place dans restime et la vénération de ceux mêmes qui ne reconnaissaient pas son autorité spirifiielle, qu'il préparait sûrement la restauration de la souveraineté pontificale.

(1) Ada; recueil de Bruges et de Lille, t. I. p. 56.

l■■i,^. (;!». — L'ICspéiaiico.

T!,<s-ielieren bronze, par Andre de l'iso. XIV siècle.

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