O CRITIQUES
tère et qu'il plaçât quelque cpnfiaace 4an8 des bpmmQS qui ont du mérite et des yeui^ commis lui , quoiqu'ils yiyent dans des contrées plus méridionales , et qu'il youlAt bien se rappeler que toutes les sciences y m^iQe la botanique , sont érigées en républi que. »
Ces deux censures sont caractérisées par un ^and esprit dâ'creté et de ressentiment; Haller était Iç panégyriste j mais plus fréquemment le censeur de linné dans ses ouvrages. Il alla au devant du reprpel^e de jalousie qu'on lui adressait i l'égard de linné, peu d'années avant sa mort, dans la préface qu'il oiit en tête de sa correspondance latine. « On verra par les Lettres de Linné , dit-il , combien peu j'ai été jalpuif^ de cet homnie et copdbien il me provoquait par ses éteruelles contradictions. J'avoue que j'ai quelçjue plaisir d'avoir en mon pouvoir les moyens de réfat^ les charges Injustes qui pèsent sur mol par le propre témoignagf^ 4^ Linné. » Le ressentiment qui se pptanifeatp dans cette correspondance ne s'étendit point à la chaire du professeur; et il n'écrivit jamais ^xrprofkêso pour combattre Linné. Il n'en fut pas de même de son fils Emmanuel Haller , qui fit contre le Pline du nord ce que ?on père u'avait osé faire. Il commença la carrière d^^uteur à l'âge de 16 ans par divers traités çUri" gés contre Linné. On reconnaît dans ces écrits le ^épie de Haller père. Emmanuel mourut le 9 Apût 17869 avec le titre de haut bailli de Nyon dans le cantqn de Berne. (Voyez la correspondance avec Haller, pag. 93 et suivantes.)
On donne comme une c^pse certaine que l'apparition du preinier volume de la correspondance de Haller avec ses contemporains, correspondance dans laquelle Linné vit les lettrés qu'il avait écrites à ce ce-
Bl LlVlft. Soi
Whré ëtranger, rendues publiques » eut sur sa sàntë là jpiûs fîcheuse influence. linnë lut surtout avec indlgiiation là lettre dans laquelle il avait trace l'histoire lEb ses amours, lettre confiée à la plus ëtroitê intiniitë. fjné agitation extrême suivit, dit-on, cette lecture, et 'pieu après il fut frappé d'apoplexie. L'opinion gënâralè à Upsal attribuait à cette circonstance l'accident qui avança la mort de Linné. Un étranger qui était dans tfette viilè à cette époque, confirme publiquement uh fiSt que nous voudrions pouvoir réfuter victorieusement , afin de ne pas fyire douter de la noblesse dti deitactère de Haller et de la bonté de son côéur.
68. Le fils de Haller exprima plus tard de vife regrets d'avoir écrit contre Linné , et liii adressa uhe lettre d'excuses. Siégesbeck, son plus fougueux antagoniste, lui témoigna aussi un sincère repentir de l'avoir combattu, et le pria d'oublier les injures dont il s'était rendu coupable. Il comptait tellement sur la générosité de. Linné, qu'il lui demanda la place de garde conservateur du Jar4in des Plantes d'Upsal. Il ne dépendit pas du savant professeur d'en disposer en sa faveur.
^^. La réconciliation de Linné avec ïlosiéii fîit aussi sintièté que durable-, quelques biographes ont écrit néàtimoins que Roisen Vit toujours un riVal dans Son niïistre compatriote , et la correspondance de ce mé* âiecin avec Haller en donne la pteuve. La vîe dô ces deux honimes oSrede sîngâlf^ râppottSp iKosen naquit en 17Ô64 son père était ecîcl&iastiqùe et pauvre. n étudia à Lund, fht contraint par )k hiisèi^è'dé se )lMér à renseignement primaire à Upsal ^ ce fut un médecin qtû le fit sortir de l'obscurité. Il Voyagea en Ailejziagne, en Hollande, en Francet eôiiliîheh^à sa
B02 P&OTEGTBUaS
de professeur à Upsal; prit ses degrës de docteur en médecine à l'université d'Harderwicb^ devint médecin du toi de Suède qui Tanoblit et le créa chevalier de rétoile polaire. L'académie des sciences d'Upsal dont il était membre , fit. frapper une médaille en son hon« neur ^ enfin il précéda de bien peu d'années Linné ;dans la tombe.
On trouve dans quelques biographies que les d<imélés de Linné avec Rosea, furent, poussés si loin, que Linné appela son ennemi en duel. Cette provoçatipDy «ur .laquelle les biographies autographes se taisent, n'eut pas de suite ; mais sans l'intervention bienyeil^ lante de 0. Celsius , Linné aurait été chassé de l'université pour avoir proposé un duel à Tun de ses professeurs.
PeOTEGTEURS de LllSKÉ.
^o. M. de Rosèn, professeur de langue faébraï^e au collège de Phalsbourg, et descendant direct du célèbre Suédois dont il a été déjà question plusieurs -fois , nous a dit tenir de Linué même, dont il suivit les leçons dans les derniers temps de la vie de ce grand naturaliste , les détails xju'on va lire sur les commen.cemens de ses relations avec CliÔbrt *. Linné sa-» vait que le jardin de cet amateur était le plus riche en plantes exotiques de toute la UoUande. Se trouvant dans un état fort précaire, et portant déjà le poids d'une célébrité naissante, il résolut , pour mieux échapper au besoin et à Timportunité, d'entrer en
^ Ces détails ne se trouvent ni dans les biographies aulo- ^rajphes , ni dans les biographies particulières. „ ^
DE LIIfNE* 3o3
qualité de jardinier^ chez l'horticulteur hollandais. Il se rendit donc à Hartecamp , se présenta , fut admis et travailla quelque temps avant d'attirer sur lui l'attention du maître ^ mais reconnu par un voyageur qui l'avait vu à Upsal , l'incognito cessa aussitôt , et peutêtre l'eût-il regretté si Cliffort, un peu honteux d'avoir pu se méprendre , ne se fût empressé de le retenir , en lui ofi'rant , avec son amitié , la place de directeur de son magnifique jardin. Ce fut là que Linné fonda, sur des bases solides, le système sexuel qui, long-temps , prévalut sur la méthode naturelle , aussi ingénieuse et plus philosophique , mais peut-être moins commode et moins facile. La publication de l'ouvrage qui renfermait l'exposition de ce nouveau système se fit aux frais de Cliffort ; cet homme généreux força Linné de recevoir les bénéfices de la vente de ce livre célèbre et voulut en outre qu'il voyageât en Angleterre à ses frais.
71. Cliffort fut plutôt un ami qu'un protecteur^ c'était un jurisconsulte qui faisait de l'histoire naturelle ses plus chères délices. Il possédait un jardin magnifique et une belle ménagerie à Ilartcamp , près d'Amsterdam. Cliffort fit imprimei;^à ses frais un ouvrage de Linné, VHortus Cliffortianus^ qu'il donnait aux sa vans les plus distingués de l'Europe. Nous avons en France un autre Cliffort dans la personne de M. Benjamin Delessert, qui a de riches collections, soigneusement entretenues; elles sont à la disposition de tous les étrangers qui veulent les consulter. Les herbiers de Burmann , de Ventenat, de Palissot-Beauvois font partie des herbiers.
3(>4 GORàESPOKDÂlrS
CoHEESPOITDAnS DE LiînfÉ.
La correspondance de Linnë était immense;. Voici la liste de^ ^ayans avec lesquels il fut en rapport épvl' tolàire.
J^ AtleMtgne et dàiks te NardU
La margràvine Caroline-Louise de Bade^Baster, Ton Bergen^ Breyn , Bruckmann , comte Brummer, Burckbard,Buchner,J.A. Gessner à Tubingen, Gieseke^ GleditschàBerlin^Hallerà Gottingae, Hebenstreet à L^gr sick, Hérmann et Jagquinà Vienne, Jasnisch, Ka^tf Kaelpin et Kohi à Hambourg , J. Lange à Halle , Leske k Leipsick, Lesser, Lehmann , Ludolff et Ludwig ausri à Leîpsick , J. E. Meyer, Moebring à lyerness , le coir sellier von Murr à Nuremberg , Murraj à Gottingue, Munckbausen, Mylius, Scbuitz, Scopoli, Scbreber i Erlang, Spengler et Sprekelsen à Hambourg , Waçner^ Wèigèl , Welèmann , tTùlfeïi.
En Danentarck.
Adcanius, Brunnichj Bucfawald, Fabricius à Kîel, Bottboll , Gunner, GuntUer, Horrebow, C, F. Holm , Kratzénstein , 0. F. Muller, Niebuhr ^ Oeder, von Sulm, Wabl , Zoega à Copenhague.
En Russie.
A.mtnaB , Demidofi*, Domachneff, Gmelin , KraschentaidtïikoW, Laxmaiîti, Mounsey, G. Muller^ Siègesb^ck.
En Angleterre.
Andrew, !• Bancks,lord Baltimore, docteur Browne,
DE LINNÉ. 5o5
M. Catœsby, ChanDing, Colliûsony Dacosta , Dillenius 9 Donnell , Dru-Drury, Edwards , Ehret, J* Ellis , Forster, Fothergill, Gordon, Hill , Hope à Edimbourg, Hudson, Lawson, Lee, Lettsom, Liad» F. Masson^ G. et P. Miller, Mittchel , Pennant» R. Ramsay, Russel, Sibthorp a Oxford, Skene»
Tunstal, Walker, J. White de Black-Burn , Wright, Tunstall.
En Hollande»
AUeman à Leyde , Bodaert (à Utrecht, Boerhaave Barmann à Amsterdam, Clififort, J. yan Gorter à Harderwieh, Gronovius à Leyfle, Roell, YanRoyen, van Swieten, Voesmar, Wachendorff.
En France,
Âdanson , Duc d'Ayen - Noailles , Angerville , fiarrere , de Bomare , Duquesne , Carrere , Qiardon , Cusson , Gouan , Sauvages , Antoine et Bernard de Jussieu , Guettard , Lemonnier , Meynard , Jean** Jacques Rousseau , Rëaumur.
En Espagne.
Barnhardes, Grimaldi, Ottega, Quer, Minnard.
En Suisse,
J. Gessner , Scheucbzer , Haller.
En Italie,
Brunelli, Donati, Rathgab, consul à Venise, Sa- {pramoso , Seguier , Turra , Vandelli.
En Turquie,
Mordac, Kensie.
5o6 LISKÈ
En Amérique.
Barthram, Claytcm, Colden et sa fille ^ Gardea (Caroline- mëridionale )•
A Surinam.
Logany Bartsch.
A la Nouvelle Grenade.
Mutis.
EnA^.
J.-G« Koenig i Tranquebar, Rademacheri Nord-, ^een..
En Afrique.
Ryk-Tulbagh , Thunberg.
73. linnë se seryait de diffërens cacheta pour clore seei lettres , tou3 pçMrtent grayëe la Imncea. Le 1^ ayfK^ la deyise : Nunquam otiosu$i Dioieorideê IL Le 2® ; Taniuê mnorflçrum. Le S^^^qui était octogooey Famam extendere Jactis. Le ^ , oyale , ayait la même deyise* Enân Iç 5*^ portait ses armoiries sans légende.
LliriCÉ HOMME PRiyÉ.
^Z. « Quelque temps ayant de mourir, dit Condorcet , Linné traça , dans une feuille écrite en latin^ son caractère, ses mœurs et sa conformation exté^ rieure , imitant en cela plusieurs grands hommes. Il s'accuse d'impatience, d'une extrême yiyacité et même d'un peu de jalousie* Il a poussé dans cette esquisse la modestie et la yérité aussi loin que possible,
HOMME MLl\i. 507
«I ceux qui ont connu ce grand naturaliste l'accusent justement dé sëyëritë* Il y a des instans où l'homme le plus yertueux n'est frappé que par ses dé&uts. Après avoir décrit la nature entière dans tous ses de*tails, on peut dire que son tableau serait demeure incomplet s'il ne s'était peint lui-même } il est toutefois fâcheux qu'il se soit peint sous des couleurs aussi défavorables. En jugeant Linné d'après sa conduite , personne ne l'eût soupçonné de ces défouts^ et pour qu'ils fussent connus il a fallu qu'il les révélât.» ( CondorceL Voyez page 3i6. )
74- Quiconque veut connaître Linné doit lire 9X^ tentivement la préface de ses principaux ouvrages. Cest ainsiqu'on peut' juger de la noblesse de son cacaotèrcOn trouve, parexemple, àdca^l&Specieêphuvtartmiy dédié au roi et à la reine de Suède , une pro^ fiassion de foi morale que nous ne pouvons passer seus ttléiiee. «Je n'sûjamais, dit-il, renvoyé à mes ennemis les traitS'Cpi'ils m'ont lancés. Lescrîtiques , les injures», ies-mauvaises plaisanteries et les attaques de l'envie, cpii ont toujours été la récompense des travaux des grands hommes, je les ai souôèrtes avec tranquillité» Biefi^ de tout cela nem'a enlevé seulem^ent un cheveu % et' d'ailleurs;, comblé d'éloges par' 1^ botanistes les plus fameux, comm^itnesupporterais-jepasJesnaé^ chsius, e»x qui doivent 'rentrer- dans la^ poussière à Faspect de la gloke^deces hommes illustres* I/âgeacr* queljç suie d^ pafjsrenu , ma- profession et ^oaoa caractère me défendent de relever le gant de mes adversaires. En histoire naturelle^ les-erreurs ne. p^euvent se défendre, ni les vérités. se cacher : c'est à la.postéri^ que j'(envapj?jBUe. »
En parlant de lui sans réserve, et conune en parle
3o8 uimi
maintenant le monde savant j Linné prétait à set ennemis ample matière à la critique , toujours disposée à arracher ^un grand homme de son piédestal quand lui-même ose s'y placer.
^5. Linné disait en parlant de la Linnœa borealù: « C'est une petite plante dédaignée qui passe prompte* ment comme celui dont elle porte le nom.» Ce futGro* noyius qui lui fit cette dédicace. La lAnnœa est une plante de la famille des caprifoliacées; on l'a trouvée dans les Alpes du Valais , près de Genève 9 au mont Saint-Gothard , en^Âlsace et aux environs de Montpellier, où on ne l'a plus revue depuis Gouan.
76. Ia Nemesis divina est un ouvrage de morale q[ue l'on sait avoir été composé par Linné , mais qui étant resté manuscrit a été perdu. Linné l'aurait écrit y s'il faut en crqire les biographes , dans un moment de tristesse et de découragement , lors de ses dëmâéi avec son rival Rosen. Pendant le repos des nuits ^ il roulait dans sa tête d'afi&eux desseins de vengeance|~ mais il revint à des idées plus saines ^et plus modérées , et laissa à Dieu le soin de le venger. Ce fut aloit qu'il écrivit la Nemesis divina , dans le but de prôih ver que la Providence ne laissait aucun crime sans châtiment. C'est un recueil d'observations pour prouyer que Dieu punit les impies et les scélérats , même en ce monde. Cet ouvrage ressemble à celui de Salvien, quiest intitulé : Deprovidentia; peu de hiblii^apliei en ont parlé.
77. En été, Linné ne dormait ordinairement que depuis dix heures jusqu'à cinq , et en hiver ^ depdt neuf jusqu'à six. Lorsqu'il se ^sentait &tigaé par une
homue phiyé. S09
trop longue application il quittait le travail 9 et venait se reposer dans la société de quelques amis.
78. On a accusé Linné d'avarice; voici ce que dit le docteur Baëk à ce sujet : « Quoiqu'il fut extrêmement économe , il se montra toujours libéral pour recevoir ses amis , et pour faire des actes de charité. Il remit toujours aux étudians pauvres ce qui lui était du pour ses leçons. » (Voyez plus haut, page 276.)
79. « Dans la simplicité de sa vie, il était peu accès) sible aux honneurs du monde , vivant avec ses élèves qu'il traitait comme ses enfans; quelque plante sin* gulière, quelque animal d'une forme peu ordinaire avaient seuls le droit de lui procurer de vraies jouissances. » ( Cuvier. )
80. «J'ai eu le bonheur de jouir des instructions, de la protection et de la connaissance particulière de linné, depuis 1762 jusqu'à 1764 j dit Fabricius. Pendant tout ce temps je n'ai point passé un seul jour sans le voir ou sans assister à ses leçons *, je le suivais à la campagne , accompagné de deux amis , Kuhn et Zoega, étrangers aussi bien que moi. L'hiver, nous étions logés à Upsal, vis-à-vis sa maison. Il venait nous voir presque tous les jours sans cérémonie, en robe de chambre rouge et en bonnet vert garni de fourrure , sa pipe à la main. Sa conversation était vive et agréable; il nous amusait du récit de beaucoup d'anecdotes relatives aux naturalistes suédois et étrangers qu'il avait autrefois connus *, il aplanissait les difficultés que nous rencontrions fréquemment dans le cours de nos études, et nous favorisait souvent de ses instructions particulières. Dans nos entretiens , il n'était pas^ rare de le voir éclater de rire : la gaité brillait sur
3io tamcÈ
9on Tkftge , et âon ame se défixrpài avec mm frafrchise et une liberté qui montra^ot son indinalioft naturelle pour la société. La rie que nous menions i la campagne n'était pas moins agréable. Nous lo^^oni dans une chaumière de paysan , à peu de distance de sa maison. En été , linné se levait ordinairement i quatre heures , il Tenait fréquemment nous voir i six ^ et après avoir déjeûné , faisait des leçons sur les ordres naturels des plantes , jusqu'à dix. Alors nous l'accompagnions aux rochers voisins^ où il était sufll-» samment occupé à décrire et à détailler leurs ^afférentes productions jusqu'à midi , heure où il avaft coutume de dîner; nous nous rendions ensuite chez lui et passions la soirée dans sa compagnie.
» Tous les dimanches nous recevions la visite de tinné et de toute sa famille. Nous avions tôujbturs alors un paysan qui jouait d'une espèce de violon , et nous dansions dans une grange , avec une satisfkction infinie. Quoique à la vérité notre bal ne ftit pas des plus brillans 7 notre société des plus nombreuses , notre musique des plus excellentes , et que nos menuets et nos danses polonaises ne fussent pas fott diversifiés, cependant nous n'y goûtions pas peu de plaisir. Le vieillard , qui d'ordinaire était assis , nous regardant et fumant sa pipe avec mon ami Zoega , se levait de temps en temps et se joignait à la danse polonaise , dans laquelle il surpassait de beaucoup les plus jeunes de la compagnie. Ces jours heureux ne sortiront jamais de ma mémoire, et je m'en souviendrai toujours avec le plus grand plaisir.
)) Linné était petit de taille , et le paraissait enéore plus par l'habit court qull portait. Il était mince» mais bien fait, et lorsque je le connus, l'âge avait
HOMMB P&IVÉ. 3x1
ti^i^à comMencë à sillimiier son jBront. Il àVàit l'air onlr«rt, et presque toujours serein ^ et les yeux les plua :Èpirituels cpie j'aie jamais tus : ils étaient petits , à là vëritë 9 mais perçans au-delà de toute expression ; leurs regards lisaient jusqu^au plus profond de mon ame ; la gravure mise au-devant du Spetnes planta^ rum lui ressemble beaucoup. Il avait l'ame noble , l'esprit vif et fin. Sa grande prééminence sur les autres hommes consistait dans lerapport non interrompu de ses idées ; toutes ses paroles et toutes ses action» étaient réglées avec ordre , et pour ainsi dire systématiques. Il avait, dans sa jeunesse, une mémoire prodigieuse; mais il commença de très-bonne heure à la perdre. Je m'aperçus plusieurs fois qu'il ne pouvait se rappeler les noms de ses plus intimes amis ; et un jour, entr'autres, je le trouvai dans un grand embarras : il venait d'écrire une lettre à son beau-père , dont il avait absolument oublié le nom.
» Son cœur était ouvert à toutes les impressions de la joie ; passionné pour la société , il aimait beaucoup la plaisanterie ; il était gai et aimable dans la conversation ; il avait de l'imagination et possédait l'heureux talent de conter et de placer à propos les anec- ,doctes. Il avait les passions très-violentes, il était vif et colère , mais il s'apaisait aussitôt. Son amitié était ardente et inaltérable , plus particulièrement encore pour ses disciples favoris. Son attachement était toujours fondé sur l'amour de la science-, il a été assez fortuné pour ne trouver que très-peu d'ingrats, et l'on sait de quel zèle ses disciples payaient son amitié, et cotnbien de fois ils se sont engagés dans sa défense.
» Quoique son amour pour la gloire f&t sans borûes^ et que son adage ordinaire fàt , Famam eitten^
3i3 fisissi...
dere/heiiÊ, 9on ambition cependajit n'«ut d'autre bb* jet que la prëëminence littéraire , et ne dëgënéra jamais en \m orgaeil offensant et insociable. Le rang auquel il fut ëievé par la faveur de son souverain , (ne lui fiit agrëable que comme une marque de sa haute réputation dans] les sciences» Dans les sujets relatift i la botanique , il ne sou£Erait que très-impatiemment la moindre contradiction : il recevait cependant avec reconnaissance les remarques de ses amis, et s'en servait pour perfectionner ses œuvres , mais il dédaignait les attaques de ses adversaires , et ne leur répondait jamais : il les abandonna à l'oubli où ils sont depuis long-temps ensevelis. Il se donnait lui* même des éloges assez volontiers , et se plaisait i être admiré; ce qui parait avoir été sa principale faiblesse. Son amour pour la louange était fondé sur la confiance qu'il avait dans son mérite , sur ses succès en histoire naturelle , et sur la réputation^ qu'il savait avoir acquise , d'être le premier auteur systématique de son siècle. Tournefort , comme il me l'a souvent répété , fut le maître que dès sa jeunesse il se proposa d'imiter, mais que bientôt il surpassa de beaucoup. » Dans sa manière de vivre , il était modéré et économe 5 on l'a même accusé d'avarice. Pour moi, je l'excuserais aisément d'avoirun peu trop aimé l'argent, dont il avait si long-temps et si cruellement éprouvé le besoin. On peut dire aussi pour sa défense , que l'habitude d'une extrême parcimonie, qu^il avait contractée dans la nécessité la plus pressante , lui était ensuite restée , et qu'il lui fut impossible de s'en dé-' livrer même au sein de l'abondance. Je ne me suis cependant jamais aperçu que sa frugalité dégénérât en une véritable avarice , et je puis alléguer mon pro-
pre exemple comme une preuve du conttaire. Il reftisa si obstinément ce que moi et mes amis lui devions pour les leçons qu'il nous avait données durant tout Fëtë , que nous fumes obliges, après avoir fait tous nos efforts pour rengager à recevoir cet argent , de le laisser secrètement chez lui. »
( Fahrteitiê ^ traduction de Miller de Grand-> maison. )
81 • Tous les samedis Linnë faisait une grande herborisation. La troupe joyeuse, qui s'élevait souvent à cent cinquante élèves de toutes les nations , était partagée en petites bandes qui, d'abord séparées, devaient se réunir à une heure convenue. Linné ne gardait près de lui que les jeunes gens les plus instruits de la troupe *, de temps en temps on désignait pour lieu du rendez-vous , le* château de SaQa vers lequel on se dirigeait , non sans pousser des cris de joie que jamais l'illustre professeur ne songeait à réprimer. A peine était-on arrivé , Linné déterminait les plantes récoltées; une table de vingt couverts, chargée de fruits et de laitage, était bientôt dressée. Ceux d'entre les élèves qui avaient trouvé les plantes les plus rares ou qui eu avaient déterminé le plus grand nombre s'asseyaient à la table du maître , le reste de la troupe mangeait debout , espérant mériter quelque jour un honneur que tous enviaient, et qui suffisait pour entretenir la plus puissante émulation parmi ces jeunes rivaux.
82. Linné sentit venir sa fin , il répondait à M. Pennant, qui le pressait de mettre la dernière main au Lacheêii lapponica :
3l3 «LISBÉ ..
derejh^ i9on ambition cependajit n'eut d'autre bb* jet que la prëëminence littëraire, et ne dë^^nëra jamais en un orgueil offensant et insociable. Le rang auquel il fut ëievë par la faveur de son souverain , (ne kd fiit agrëable que comme une marque de sa haute rëputation dans) les sciences» Dans les sujets relatift k la botanique , il ne sou£Erait que très-impatiemment la moindre contradiction : il recevait cependant avec reconnaissance les remarques de ses amis, et s'en servait pour perfectionner ses œuvres , mais il dédaignait les attaques de ses adversaires, et ne leur répondait jamais : il les abandonna à l'oubli où ils sont depuis long-temps ensevelis. Il se* donnait lui* même des ëloges assez^ volontiers , et se plaisait à être admire; ce qui parait avoir ëtë sa principale fieiiblesse. Son amour pour la louange était fondé sur la confiance qu'il avait dans son mérite , sur ses succès en histoire naturelle , et sur la réputation^ qu'il savait avoir acquise, d'être le premier auteur systématique de son siècle. Tournefort , comme il me l'a souvent répété , fut le maître que dès sa jeunesse il se proposa d'imiter, mais que bientôt il surpassa de beaucoup. » Dans sa manière de vivre , il était modéré et économe 5 on l'a même accusé d'avarice. Pour moi^ je l'excuserais aisément d'avoir un peu trop aimé l'argent, dont il avait si long-temps et si cruellement éprouvé le besoin. On peut dire aussi pour sa défense , que l'habitude d'une extrême parcimonie, qu^il avait contractée dans la nécessité la plus pressante , lui était ensuite restée , et qu'il lui fut impossible de s'en dé-* livrer même au sein de l'abondance. Je ne me suis cependant jamais aperçu que sa frugalité dégénérât en une véritable avarice , et je puis alléguer mon pro-
pre exemple comme une preuve du conttaire. Il reftisa si obstinément ce que moi et mes amis lui devions pour les leçons qu'il nous avait données durant tout Pëtë , que nous fumes obliges, après avoir fait tous nos ^orts pour rengager à recevoir cet argent , de le laisser secrètement chez lui. »
( Fahneivs , traduction de Miller de Grand-»
maison. )
81 • Tous les samedis Linné faisait une grande herborisation. La troupe joyeuse, qui s'élevait souvent à cent cinquante élèves de toutes les nations , était partagée en petites bandes qui, d'abord séparées, devaient se réunir à une heure convenue. Linné ne gardait près de lui que les jeunes gens les plus instruits de la troupe *, de temps en temps on désignait pour lieu du rendez-vous , le- château de Safja vers lequel on se dirigeait , non sans pousser des cris de joie que jamais l'illustre professeur ne songeait à réprimer. A peine était-on arrivé , Linné déterminait les plantes récoltées; une table de vingt couverts, chargée de fruits et de laitage, était bientôt dressée. Ceux d'entre les élèves qui avaient trouvé les plantes les plus rares ou qui eu avaient déterminé le plus grand nombre s'asseyaient à la table du maître , le reste de la troupe mangeait debout , espérant mériter quelque jour un honneur que tous enviaient, et qui suffisait pour entretenir la plus puissante émulation parmi ces jeunes rivaux.
82. Linné sentit venir sa fin , il répondait à M. Pennant, qui le pressait de mettre la dernière main au Lacheêis lapponica :
3l4 . PO&T&AIT
Me quoque débilitât séries immensa lal>oriiiÀ ; Ânte meum tempus cogor et esse senex :
t*irma sit illa licet , solvatur in œquore navis Qase numquam liquidis sicca carebit aquis.
85. L'attaque d'apoplexie à laquelle Linnë succomba , eut lieu au mois de Mai 17 74 9 pendant une leçon qu'il donnait au jardin botanique. Il dëclara au»* sitôt aux personnes qui l'entouraient que c'était sans doute là l'un des avant-coureurs de la mort; néanmoins sa fin n'ëtaitpas aussi prochaine qu'il le croyait. Ses membres inférieurs furent afiectés d'une si grande fidblesse qu'il ne pouvait se mouvoir qu'avec une extrême difficulté. Cependant l'automne vint 9 et sa santé s'améliora légèrement. On se plut à attribuer ce rétablissement incomplet au présent que le toi lui fit de plusieurs centaines de plantes rares, ttÈr Toyées de Surinam par Dalberg, et si bien conserrée» dans Talcool, que les fleurs, les fruits et les feuiUes étaient comme dans l'état frais. Linné éprouva vmt véritable consolation en recevant ce magnifique présent. Il publia la courte description de ces plantes dans un mémoire ayant pour titre : Plantœ êurinatnenses : ce fiit là son dernier ouvrage.
84. Vers la fin de l'année 1776, Linné avait presque entièrement perdu l'usage de ses facultés intellectuelles. Un étranger, qui visita ce grand homme , lui présenta son album pour qu'il daigoât y écrire son nom. Linné le satisfit, et mit après sa signatiure le mot prqfessoTf écrit moitié en lettres latines et moitié en lettres grecques. On a conservé ce monument de la décadence morale du plus beau génie du dernier siècle.