VIE DE LIMITÉ
» comprendre ; le premier moteur , l'être des êtres , » la cause des causes, le conservateur, le protecteur )) universel et le souverain artisan du monde. Qu'on » l'appelle Destin , on n'erre point ; il est celui de qui f> tout dépend : qu'on l'appelle Nature , on n'erre » point encore ^ car il est celui de qui tout est né : » qu'on l'appelle Providence , on dit vrai j car c'est sa » seule volonté qui soutient le monde !» *
Il est des hommes dont le génie vaste et puissant devance les temps , plane au-dessus de leurs contemporains , et établit une ère nouvelle , qui date de leur apparition sur la terre. Quelle que soit la condition dans laquelle le sort les place ils s'élèvent ; quels que soient les obstacles qui se présentent ils savent lé» ' surmonter; s'ils cherchent la gloke dans les armes, les sciences ou les lettres , ils la trouvent , parce que la nature leiu* accorda avec une grande force de conception , une grande force de volonté , et qu'elle leur laissa entrevoir de bonne heure le but vers lequel devaient tendre tous leurs efforts.
Linné naquit naturaliste comme Pascal naquit physicien , Newton astronome , Voltaire poète , Napoléon soldat. Quoique le sol de la Suède ne s'enrichisse que d'un petit nombre de plantes, que les insectes y soient rares , et que les oiseaux y émigrent pour chercher un climat plus doux , Linné n'en sentit pas moins éclater de bonne heure son goût pour l'étude des sciences naturelles. Sous un ciel du nord , cet homme portait un cœur ouvert à toutes les inspirations qui semblent naître plus fréquemment dans les régions méridionales.
^ * Système de la nature.
7^ VIE tt LIHKi.
Ainsi q[ae Linnë vient de nous Pappi^éndre ^ èft jeunesse ne fat qu'une longue lutte contre les contra-riëtës et là misère qui trop souvent ëteint le gëniè naissant y mais qui quelquefois aussi le développe et le fortifie ; poussé éonmie par instinct vers les scienée^ naturelles , il mit peu d'ardeur dans ses études , et se consola avec Tournefort de Pennui que lui fit éprouver le recteur du gymnase de Wexio. Nous ferons remai> quer en passant que la plupart des naturalistes ont commencé par étudier les plantes , et il doit en être ainsi : les animaux faient l'homme , qu'ils redoutent ; le» miner au2t, enfouis dans le sein de la terre , ne peuvent en être arrachés sans de longs et pénibles efforts; les V^étaux semblent au contraire s'ofiBrir à la main qui veut les cueillir , et cette partie de l'histoire de la nature y conduit nécessairement à toutes les autres. Le savant qui connaît une plante veut bientôt savoir le nom de l'insecte qui bourdonne à l'entour , celui de la chenille qui la dévore 5 il veut observer la nature du sol qui la nourrit , et se trouve ainsi conduit vers la zoologie et la minéralogie.
L'histoire de Linné est celle des sciences naturelles au dix-huitième siècle ; elle offre peu d'incidens re** marquables , si l'on veut exclusivement accorder de Pintérêt aux' grands drames qui décident du sort de» empires , et ne se lie, ni aux événemens politique» qui agitèrent l'Europe à cette époque , ni au grand mouvement qui poussa les esprits vers la liberté. Linné , devenu professeur , fat au comble de ses vœux et avait atteint la plus grande élévation k laquelle un savant pût prétendre , car en Suède, où les chaires donnent une grande considération et de fort» émblumens , le gouvernement a la sagesse d'interdire
vit DB Limifi. ^5
aux hommes qui cultiyent les scieoees Ave^ succès y les emplois qui penrent les en dëtoumer. Toujours étranger aux intrigues des cours , Linnë se complut dans la retraite. Yëritablement sage ^ on ne le rit point ternir la rëputation du savant en faisant blâmer rhomme d'État. Il acquit de grandes richesses sans vendre sa libertë , et une grande célëbritë sans nuire à ses rivaux.
Là réputation de Linnë ëtait européenne long-temps avant que la fortune lui eût souri. Laudahir et alget. € On le vante et il souffre ! » disait-il souvent. Combien de fois ce grand homme , justement fier de sa supërloritë , n'a-t-il pas dû gëmir d'être contraint d« recourir à des protecteurs ! Les bienfaits honorent ^Ux qui les répandent; mais ils mettent dans la dépendance ceux qui les reçoivent , et blessent la dignité de l'homme. Linnë ne perdit heureusement rien de la sienne. Destiné à reculer les bornes de l'esprit humain et à marquer glorieusement son passage sur la terre , il dut , pour atteindre plus sûrement ce noble but, faire taire sa fierté révoltée , et la postérité doit lui tenir compte de cet effort pénible. Linné voyageant en Angleterre aux frais de Cliffbrt , pour perfectionner les sciences naturelles , me semble aussi grand que Linné , honoré de la faveur des rois , entouré de ses nombreux élèves dans ses domaines d'Hammarby ou de Safja.
Quoique^ Linné n'eût aucune idée de la liberté telle que nous la comprenons aujourd'hui ^ nul homme ne servît mieux les véritables intérêts de son pays. Il repoussa les offires de plusieurs souverains étrangers^ qtd voulaient l'attirer dans leurs États , et fit tourner au ptùfBX de la Suède ses voya^ et se» écrits« Il
74 VIE DE LIKHÉ.
publia une Flore et une Faune Suédoises (,i755 ) , un Pan de Suède (1749), une Flore de Laponie, une thèse sur la nécessité de voyager dans la patrie , un mémoire sur les plantes susceptibles d'être naturalisées dans les Alpes suédoises , et une foule de travaux moins connus en France , qui tous avaient pour bul^ l'amélioration de quelques-unes des btanches de Féconomie domestique du pays.
On a voulu comparer Linné à Aristote et à Buffon , et ce grand homme , qualifié de Pline du Nord , a reçu en outre , de la société des curieux de la nature j le surnom de Dioseorides secundus. Ces rapprochemens manquent de justesse : comparer Linné à d'autres naturalistes, c'est comparer Voltaire à d'autres littérateurs» Ces hommes sont , dans des genres différens , hors de toute comparaison , par l'étendue et la prodigieuse variété de leurs ouvrages. On pourra peut-être égaler Linné comme botaniste ou comme zoologiste , le surpasser même comme minéralogiste , mais personne ne pourra , réunissant à un degré presque égal les qualités qui font le grand botaniste , le zoologiste profond, le minéralogiste habile , se montrer réformateur heureux de toutes les branches de l'histoire naturelle.
Aristote , considéré comme naturaliste , était sans doute un homme d'un génie puissant 5 mais outre qu'il a traité plus particulièrement des animaux , on sait que , trop élevée au-dessus de son siècle et conséquemment trop isolé , il n'a pu , faute de matériaux ^ établir des classifications solides. Or, Linné brillait par cet esprit méthodique qui manquait au philosophe grec. Pline et Dioscoride ont rassemblé un très-grand nombre de faits , coordonnés avec assez de méthode 5 mais'ils néglige trop souvent de les exsuninei: et d'en
VIE DE LIlflfÉ. 75
discuter la valeur. Leurs ouvrages semblent offrir le point de transition entre les temps d'ignorance où Fou compile tout sans choix , et les siècles éclaires où Fesprit humain , plus avancé dans sa marche , et par conséquent plus exigeant, n'adopte rien aveuglément. Ces hommes illustres ont vécu avant que les sciences naturelles dissent fondées; quelques-uns des matériaux qu'ils ont fournis , ont dû entrer dans l'admirable édifice élevé par Linné, avec lequel toutefois ils ne peuvent être comparés sans ignorance ou mauvaise foi. Si nous voulions un instant établir un parallèle entre Linné et BufTon, nous verrions qu'il n'y a entre ces deux naturalistes aucune ressemblance véritable. Interprète toujours heureux de la nature , Buffon la peignit à grands traits , et sema d'aperçus ingénieux et d'hypothèses séduisantes un style toujours pur , facile et nombreux •, Linné , au contraire , sacrifia toutes les qualités du style à l'une d'elles : à la concision ; et cette concision est si étonnante, que souvent une seule page des écrits de ce naturaliste a donné lieu à de longues paraphrases , devenues quelquefois des ouvrages importans et volumineux. Pour que Linné soit éloquent , il faut que son ame ait été vivement émue 5 s'il admire Dieu dans ses œuvres , s'il pai^ un dernier tribut à l'ami qu'il a perdu , alors on peut reconnaître le grand écrivain et souvent même le poète à certaines expressions d'autant plus touchantes qu'elles sont toujours inattendues. Hors ces cas assez rares , le style de Linné est aphoristique et plein de choses. Le naturaliste français a voulu faire aimer la nature 5 le naturaliste Suédois cherchait surtout à la faire connaître : aussi l'a-t-il étudiée tout entière , tandis que Buffon ne s'est guère emparé que des sujets
76 VIS DE Liirifé.
qui pouvaient le faire briller comme écrivaio. Liane dut faire école , et il le savait; aussi ëcrivit-il en latin. Buffon n'eut point cette prétention , aussi choisit-il la langue française , comme étant celle de ses conci*tpyens ^ pour lesquels surtout il écrivait. Les élèves de Linné et ses successeurs , marchèrent à la découverte des faits en le prenant pour guide , et ils trouvèrent l'illustration. Les continuateurs de Bufiba ne purent le suivre que de loin 5 jaloux d'achever le tableau dont leur illustre maître avait saisi les plus grands traits , ils employèrent un style pompeux et riche d'images, pour peindre des êtres , fort admirables sans doute , puisqu'il leur a été donné de vivrei mais dépourvus d'intérêt 9 soit à cause de la nullité de leur rôle par rapport à l'homme , soit à cause de leur exiguïté; ils tombèrent donc dans Fenflure , et nuisirent à la science qu'ils voulaient servir. Mais quelle que soit la différence de mérite des deux grands naturalistes , dont il nous est si doux de parler, on peut dire que leurs ouvrages forment un tout complet y car ils satisfont ces deux principaux besoins de l'homme intellectuel : admirer la nature et la connaître. On a dit du génie de Buffon , qu'il était pareil à la majesté de la nature ; on peut dire de celui de Linné qu'il était aussi vaste et aussi varié qu'elle. Si l'un sembla né pour la peindre , l'autre parut créé pour la décrire.
En examinant avec attention l'ordre chronologique des écrits de Linné , on s'aperçoit facilement que ce grand homme comprit de bonne heure sa mission , et qu'il la comprit dans toute son étendue ; l'esquisse du Systema naiurœ , qui parut en 1735 , en est la preuve. Cet ouvrage s'ac^ut constamnouent ; mais
viB DB Liimi* 7jr
rien ne Mi changé au plan primitif ; il consistait d'à* bord eu trois tableaux d'une feuille chacune , que les travaux de Linnë et ceux de ses disciples ont accru si prodigieusement , que la treizième édition ^ celle de Gmdin, n'a pas moins de dix gros volumes in-8^. Le respect que les savans ont pour la mémoire de linné est si grand , que toutes les éditions du êystema qui parurent après sa mort, portent encore son nom glorieux. L'éditeur , quelle que soit sa célébrité et la part qu'il a prise au nouvel ouvrage , se contente de mettre après le titre, le mot curante , c'est à dire: par les soins de ..•• Gmelin, Willdenow , etc.
La plupart des ouvrages de Linné tendent à développer les idées mères, émises dans le syêteme de la naUuTê, ainsi qu'on peut le voir, pour le règne animai, dans une thèse ayant* pour titre : Oratio de fnemorahUikuê m imeetiê ( 1739 ) ^ Anîmalia Sueeim ( 174^ )'j Muséum régis Adolpkii^ 1764 ); Mnseum Ludovioœ Uhricœ reginœ ( 1764 ) 5 Fauna sueeiea { 1745 ) •, et dans les diverses éditions du êystime de Al naiure , successivement accrues ; pour le règne T^étal , dans les Jundamenta botaniea ( 1736 ) ; BMiûiheea botaniea (1736)^ Gênera planiarum { 1757 ) 5 Methadns êexualis ( 1737 ) 5 Critiea èe^- ^mea (1737); Classes plantarum ( 1738); Speeies j^aniarurm ( 1753 ); Calendarium Florœ { 1756 ) 3 ouvrages qui , pour la plupart , sont devenus fondamentaux et qui ont servi à composer la philos^hie botcmique ( 1761 ); code admirable, que J. J. Rousseau déclarait être l'ouvtage le plus philosophique qui f&t jamais sorti de la main des hommes; «enfin , pour le règne minéral, dans une dissertation sur la fonxiation des cïktaux { 1747 ) ^ dans tme thèse
^78 vite DE LINNé*
traitant de Faccroissement de la terre habitable , etc. Auteur fécond et inimitable , si Linné n'a pas tout vu, son œil pénétrant a du moins tout entrevu. Mais de tous ses titres à la.reconnaisance des savans, le plus beau est sans contredit celui de fondateur d'une langue scientifique. Ce grand homme , en réduisant chaque dénomination à . deux mots , dont l'un est commun à toutes les espèces dénommées, et l'autre sert de signe distinctif à chacune d'elles, a offert aux hommes le plus puissant moyen de mnémonique que le génie pût trouver , et de ce côté sa gloire est impérissable.
Considéré comme zoologiste , Linné a le premier offert le règne animal dans l'ensemble de tous les êtres qui le composent •, ses classifications sont ingénieuses et principalement établies sur les organes de la mastication, de la digestion , de l'allaitement; sur la forme des ailes dans les oiseaux; sur l'absence ou la présence des élytres dans les insectes, etc. Personne avant lui n'avait su mieux différencier les animaux des végétaux ; aucun auteur n'avait encore su employer avec un succès pareil ces phrases synoptiques , modèles d'exactitude et de concision. Considéré comme botaniste , on lui doit un corps complet de doctrine , et le système ingénieux fondé sur le sexe des plantes. Avant lui , Gessner avait prouvé que la fleur et le fruit ofiBraient les seuls caractères importans pour la formation des genres ; Tournefort et Cœsalpin avaient publié de bonnes méthodes; les Bauhin, des synonymies exactes ; la physiologie végétale naissait des observations de Malpighi , Grew et Haies ; la méthode naturelle était fondée par Bernard de Jussieu, et la première idée du système sexuel avait jailli des
VIE DE LINIlé. 79
écrits de Burkhard et de Camërarius ; enfin, Vaillant avait établi les ingénieuses divisions qui séparent les plantes syngénèses. Mais ces travaux importans, que Linné sut mettre à profit , ne portent aucune atteinte à sa gloire ; car il est le premier qui ait su développer et généraliser ces idées éparses. Comme minéralogiste', il dirigea l'attention des naturalistes vers la forme des cristaux dont il détermina les principales modifications ; elles lui servirent à établir la première classification connue.
On conçoit qu'un homme qui se place à la tête des naturalistes , sous la triple qualité de zoologiste , de, botaniste et de minéralogiste , ait dû faire oublier qu'il était en outre grammairien profond , puisqu'il fiit chargé par son gouvernement de concourir à la traduction suédoise de la Bible 5 médecin éclairé , puisqu'il publia des écrits importans sur diverses branches des sciences médicales ; antiquaire habile, puisqu'il discuta savamment sur les ruines des îles de Gottland , et d'Oeland •, et , enfin , agriculteur intelligent, puisqu'il publia une foule de brochures sur l'économie rurale. Mais ces travaux qui auraient suffi à des esprits moins élevés, pour leur faire acquérir une grande illustration , lui sont à peine comptés.
En créant pour les sciences naturelles un langage philosophique, Linné semble avoir dit à l'ignorance tu nuiras pas plus loin. Cet illustre savant a concouru plus qu'on ne le croît communément à l'émancipation intellectuelle. Il a prouvé une fois encore , qu'un simple citoyen , sorti des derniers rangs de la société, peut faire davantage pour le bonheur de l'humanité, que la plupart des hommes assis sur un trône , par le droit de la naissance, ou par 1q caprice du sort.
90 TIX DE hVXVéïk
De tous les hommes des temps modernes qui ont cultivé les sciences , aucun n'a exerce une influence aussi marquée sur son siècle. Les conquérans reculent les limites de la patrie pour les voir quelque temps après reportées au point de départ : un traité enlève ce qu'un traité avait donné. Les littérateurs et les artistes essaient de former le goût de leurs conr temporains , que de hardis novateurs parviennent bientôt 4 dépraver encore. Les savans , plus heureux y agrandissent le domaine des sciences , et en changent lé langage ^ sans craindre de revenu: jamais sur leurs pas ; c'est que chacun de leurs travaux a pour but la découverte de la vérité ^ et que ces sortes d'écrits fiont impérissables ccmime elle. La gloire de Lini|é dépose sur une base inébranlable. Fidèle à sa devise ^, il fonda sa renommée en cherchant des faits nouveaux ; personne n'en trouva davantage , et n'éclahra àfwBip plus vive lumière les sciences naturelles; non seiile*ment il soumit leur marche à des règles invariables et sures , mais encore il imprima aux sciences physiques , en général , un caractère nouveau. U poussa les esprits vers l'ordre et la méthode, et fit partout substituer les faits aux hypothèses. On peut remarquer aussi qu'en simplifiant l'étude des sciences naturelles il rendit fructueux les travaux de ses successeurs , et leur procura une grande économie 4e temps qui tourna au profit du corps social , en accélérant la marche de l'esprit himiain , dont l'impulsion est aujourd'hui si prodigieuse. Que de titres à lareconnaissanoe des hommes !
* Famtim ^xicnd^re factis.
VÏE