‹ Vie de Linné, rédigée sur les documens autographes, et suivie de l'analyse de sa correspondanceChapitre 6 sur 50 · LITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LITRE DEUXIÈME

La publication de la correspondance dçs naturalistes n'est pas toujours sans inconvënient pour leur gloire , et nous, allons dire poiurquoi. Les hommes de lettres qui s'occupent exclusivement de littérature , doivent nëcessairement soigner leur style puisqu'ils traitent de matières qui seraient déhuées d'intérêt, si le style ne venait y jeter du charme et de la variété. Toujours préoccupés de cette idée , que leur correspondance peut faire un jour partie du domaine public , ils s'eflforcent de la rendre digne d'être offerte au jugement de la postérité. Les naturalistes n'ayant rien de pareil à espérer , écrivent d'abondance et sans recherche , se bornant toujours au simple exposé des faits ou à leur développement , pour lequel les redites sont souvent nécessaires , afin de rendre intelligibles des matières ardues et en litige. Aussi arrive-t-il que la correspondance des plus grands naturalistes a toute

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la gravité d'un mémoire académique , et qu'au lieu d'y trouver la grâce et l'abandon qui font rechercher les moindres écrits de nos grands littérateurs , on n'y trouve que de la science ou de l'érudition. Hâtonsnous de dire, toutefois, que la correspondance de Linné nous a révélé une foule de faits intéressans qui le font voir sous le jour le plus favorable, et que la publication de ses lettres, mettant dans la confidence de ses goûts et de ses affections, fait aimer l'homme privé, tandis que la lecture de ses immortels ouvrages pouvait seule faire admirer l'homme de génie. C'est principalement sous ce point de vue que la correspondance de Linné peut être regardée comme ayant une véritable importance. Considérée comme monument scientifique , elle se ressent de la rapidité avec laquelle les lettres qui la composent ont été écrites, et celles-ci renferment des inexactitudes qui rendraient un long commentaire nécessaire. Les notes multipliées dont U faudrait les accompagner, feraient de cette collection un ouvrage volumineux qui serait sans résultat positif pour l'avancement de la science. On doit donc se borner à présenter de simples extraits de la correspondance de Linné , et c'est ce que nous allons faire. Il a paru plusieurs recueils des lettres de Linné et de ses correspondans : les principaux sont, i** CoUecHo epistolarum quas ad viros illustres et clartsstmos scripsit Carol. a Linné ^ Hambourg 1792, in-8** de 194 pages-, 2^ y4 sélection qf the correspondance tf Linnœus , and other naturalisas front the original manuscrips'y London 1821 ,2 vol. in-8** avec un trèsgrand nombre dejac simile. Indépendamment de ces deux recueils, dont le dernier est fort volumineux, on trouve plusieurs lettres de Linné, éparses dans une

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foule d'autres ouvrages, notamment dans la préface de la Florœ lusitanieœ et hrasUiensis spécimen : Coimhra 1788', dans la première année des Annales de la société linnéenne du Calvados , dans celles de la société linnéenne de Paris, et dans les Mémoires du muséum d'histoire naturelle de la même ville, pour 1827. Vandelli a aussi réuni quelques lettres de Linné dans le Catalogue des plantes qui croissent en Portugal, ouvrage publié en langue nationale, par ordre de l'académie de Lisbonne. Ces lettres imprimées ne sont que la plus faible partie de celles écrites par un grand liCHnme qui fit école et qui eut des disciples dans tour tes les parties du monde civilisé.

Les lettres de Linné ont été imprimées, tantôt isolées et tantôt accompagnées des réponses de ses correspondans; quelquefois même celles-ci sont seules connues; mais elles sont néanmoins du plus haut intérêt, car elles font connaître les matières qui faisaient le sujet principal de la correspondance, et renferment souvent des passages entiers des lettres de ce grand homme , fragmens précieux qu'il était important de conserver. D'ailleurs Linné n'eut de relations qu'avec ceux de ses contemporains qui se fondèrent une réputation solide et dont les noms figurent avec honneur dans les fastes de la science.

Telle fut la prodigieuse activité de la correspondance de Linné, qu'il déclara à l'abbé Duvernois, dans une lettre dont nous donnerons la traduction , que dix mains comme la sienne ne pourraient suffire à ré- - pondre à toutes les lettres qui lui sont adressées ; et que quiconque le verrait , pourrait croire facilement qu'il ne fait autre chose que de répondre à ses correspondans , au grand détriment de ses travaux scientifiques.

84 GOEEESPONDANCE DE LtHIYÉ.

Afin de satisfaire à un plus grand nombre d'exigences Linné se décida à adopter la concision , dont ses livres offrent un si admirable modèle. Il proposait et résolvait les plus grandes difficultés avec une jprodigieuse économie de mots. Le corps d'écriture est assez menu et difficile à déchiffrer 5 les lettres sont inégales; lesf sont sans point 9 et les t ne sont point barrés: la ponctuation laisse beaucoup à désirer. Linné employait fréquemment des abréviations ; cependant son latin est facile à comprendre , à quelques obscurités près.

La première lettre connue est adressée à Rudbeck son bienfaiteur , elle porte la date du 29 Juillet 1731. La dernière fiit écrite en 1777 , et adressée au naturaliste français Cusson , médecin de Montpellier. Cette vaste correspondance renferme donc une période de 46 ans , et consiste en plus de mille lettres adressées à près de x6o personnes*.

Hâtons-nous de dire qu'on chercherait vainement dans ces lettres une seule pensée malveillante. Linné l'avait déclaré, il ne voulait répondre à ses critiques que par la publication de nouveaux ouvrages qui , en ajoutant à sa gloire , devaient forcer enfin l'envie à se taire : il y parvint , et ses adversaires désarmés se rangèrent presque tous parmi ses plus sincères admirateurs.

* Voyez, dans la vie anecdo tique, la liste des correspondans de Linné, liste fort longue et qui cependant est loin d'être complète.

O. RUDBEGK. 173l. 85

Olaus Rudbegk.

( 29 Juillet 1731.)

Olaûs Rudbeck , professeur à Puniversitë d'Upsal , naquit en 1670 et mourut en 1740 > à Tâge de 70 ans. Son père 9 botaniste célèbre 9 cultiva les beaux arts et la littérature arec non moins de succès que la médecine. Olaùs Rudbeck enseigna arec distinction la botanique, et publia sur cette science plusieurs écrits fort*estimés qui lui donnèrent une grande renommée; on lui doit notamment la relation d'un voyage en Laponie , dans laquelle il décrivit diverses plantes nouvelles. L'un de ses plus beaux titres de gloire fut d'avoir soutenu les premiers pas de Linné dans la carrière de l'enseignement. Le jeune naturaliste pénétré d'une vive reconnaissance parle de Rudbeck avec vénération dans plusieurs passages de ses mémoires , ( 17^0 et 1731). Il lui consacra une plante de la famille des syngenèses et le lui annonça en ces termes * :

« Quand dans le cours incertain de la vie, l'homme est parvenu à se procurer, ainsi qu'à sa famille , une existence assurée, que peut-il désirer encore, si ce n'est de voir revivre son nom chez les races futures. Pour parvenir à ce but les uns étendent leur famille, les autres achètent des titres de noblesse et des ancêtres 5 ceux-ci élèvent des maisons élégantes et dévastes châteaux , ou s'occupent à fonder des édifices religieux; ceux-là convoitent les honneurs, d'autres enfin cultivent les sciences et les lettres, ou bien cherchent la gloire

* Cette lettre n'est pas écrite dans le style épistolaire ordinaire; c'est un compliment fort bien tourné, qui dut flatter beaucoup Rudbeck à qui il fut adressé le jour de sa fête.

86 GOREESPOIfDÀNGE DE LIHNÉ.

dans les combats. Mais , à l'aide de ces divers moyens ^ cette prolongation d'existence ne dépasse guère un ou deux siècles. Les grandes richesses se divisent et disparaissent , les édifices les plus solides tombent en ruines, car les plus grandes villes ont été renversées, et les états les plus florissans sont devenus la proie du vainqueur. Jaloux de te donner l'immortalité , sage Rudbeck^ je vais te consacrer une plante et la nommer de ton nom ^ seule elle pourra 8u£Bre pour éterniser ta mémoire et la porter chez nos arrières neveux. Aussi long-temps que la terre existera , et que chaque printemps la verra se couvrir de fleurs , la Rudheckia conservera ton nom glorieux.

» Depuis long-temps les habitans de l'IUjrie ont oublié queGentius les gouverna; on ne célèbre plu» la valeur d'Eupator; Lysimaque et Valère ne vivent plus dans la mémoire des hommes ; mais la Gentiane , l'Eupatoire , la Lysimaque et la Valériane , proclament tous les ans la gloire de leurs noms , que seules elles sauvent de l'oubli. Les écrits d'Esculape et ceux de Chiron n'existent plus , mais ces deux grands honmies revivent chaque année dans l'Asclépias et la Centaurée. Quand Auguste voulut ériger des monumens à Musa et à son frère Euphorbe , le premier eut une colonne de bronze sur le Forum , tandis qu'Euphorbe n'obtint que la dédicace d'une plante; cependant, le temps a renversé le monument qu'on croyait éternel , et conservé l'Euphorbe qui vit et meurt dans un même printemps; c'est aussi pour te donner l'inmiortalité que j'ai nommé une plante Rudheckia^ et j'avais de meilleures raisons de te rendre cet hommage qu'à tout autre , car quels droits un monarque aurait-il pour prétendre à de pareils honneurs ? Tu as parcouru la

J. AHMAir. 1736 — 1740. 87

Laponie qu'aucun botaniste n'avait osé visiter avant toi , et après avoir étendu nos paisibles conquêtes , tu es revenu chargé des trésors enlevés à des plages lointaines , il est donc juste que tu obtiennes les honneurs du triomphe, et qu'un soldat portant tes couleurs

soit placé à la porte de ta demeure.

» J'ai choisi une plante élevée pour rappeler ton mérite et les services que tu as rendus ; élancée pour donner une idée de ta stature; je l'ai voulue rameiute et chargée d'un grand nombre de fleurs et de fruits , pour montrer que tu as su cultiver à-la-fois les sciences et les lettres. Ses fleurs radiées rendront témoignage que tu brillas parmi les sa vans comme le soleil parmi les astres; et sa racine vivace nous apprendra que chaque année te voyait revivre par de nouveaux ouvrages. Honneur de nos jardins, la Rudbeckia sera cultivée dans toute l'Europe , et dans les pays lointains, où depuis long-temps a dû pénétrer ton nom vénéré.

» Reçois cette plante, non pour ce qu'elle est encore, mais pour ce qu'elle deviendra lorsqu'elle portera ton nom. Je ne l'ai pas nommée pour en tirer vanité; mais pour honorer tes œuvres et te présenter l'hommage de ma gratitude , en retour des bienfaits dont tu m'as comblé. Ce n'est point un don que je fais^ c'est une dette dont je m'acquitte. »

J. ÂMMAir.

Septembre 1736 — 18 Novembre 1740.

Jean Amman, d'une famille originaire de Suisse, naquit à Schaflfouse en l'année 1707 , et mourut professeur de botanique à l'académie impériale de

88 co&asspoiïDAiiCE de unité.

Saint-Pétersbourg. Quoique ce médecin ait payé prématurément sa dette à la nature , il était déjà connu avantageusement par quelques travaux estimables qui Pavaient fait admettre en qualité de membre correspondant de la société royale de Londres. J. Amman publia des Stirpiuni rariorum inimperio Rutheno sponteprovenientittum^iconeg et descriptiones (Saint-Pétersbourg 1739, in-4**. ) ainsi que plusieurs mémoires botaniques, ayant pour but de mieux faire connaître certaines plantes difficiles à étudier. Si une mort précoce n'eût interrompu les travaux de ce professeur , il eût marqué son passage sur la terre par un grand nombre d'ouvrages importans.

La correspondance d'Amman avec Linné s'ouvrît en Septembre 1736 , et finit en 1740. Elle consiste en sept lettres écrites à des distances assez éloignées qui traitent uniquement de matières botaniques. Amman était un des opposans de la méthode sexuelle et de la nouvelle synonymie; il eut le courage de l'écrire à Linné. « Votre nouvelle méthode de classer les plantes, d'après le nombre et l'insertion des étamines et des pistils , lui dit-il , me semble assez convenable pour l'établissement des genres , mais elle est très-peu favorable pour fonder des classes. J'apprends que vous me blâmez de ce que j'ai écrit à Gronovius , relativement à votre nouvelle méthode. Je plaisantais , si je ne me trompe, dans ma lettre, et je ne puis supposer vous avoir sérieusement déplu, en remarquant combien , dans votre système , il y avait d'hommes pour une seule femme : ce qui est en opposition avec les usages reçus dans notre vieille Europe. J'écrivais dernièrement à Dillenius , continue-t-il , que votre système n'était guère susceptible d'être adopté, et telle

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