AMUAir. 1736 — i74o
est encore aujourd'hui ma manière de yoir, car , dans la mëthode sexuelle , les plantes qui ont un même nombre d'ëtamines et de pistils sont , quoique toutà-iait diflférentes d'ailleurs , placées dans la même classe. Quelle affinité y a-t-il, par exemple, si l'onyeut en excepter le nombre des ëtamines , entre les genres valeriana et eypeiruSy pergicaria et campanula, gentiana et angeUca, etc. » ( Lettres des... Septembre 1736 , et i5 Novembre 1737.)
N'est-il pas extraordinaire qu'Amman ait pu méconnaître aussi complètement les véritables intentions de Linné. Où donc ce grand homme a-t-il déclaré vouloir conserver les affinités naturelles en créant sa méthode ? Les critiques de la plupart de ses adversaires ne renferment rien qu'il n'ait dit avant eux dans ses principaux ouvrages , et dans sa correspondance particulière (voyez surtout celle de Haller). Il a voulu donner un moyen commode de parvenir à trouver le nom des plantes, et il y a réussi 5 ne cherchons donc pas dans le système sexuel , uti genre de perfection que son auteur n'a pu vouloir y donner.
Amman a aussi adressé à Linné quelques critiques sur' la réforme synonymique 5 « vous promettez , dans votre critica botanicajde rendre compte, lui dit -il, des motifs qui vous ont décidé à changer la nomenclature des genres. Je présume que vous avez suivi à cet ^ard les règles tracées dans votre /undamenta hotanictty quoique ces règles n'aient pas été généralement approuvées. Avez- vous sérieusement songé à ce que deviendra la botanique si chaque personne peut arbitrairement donner des lois et des règles pour changer des nonis déjà connus et consacrés par les
90 COaEESPONDAJfCE DE LINNÉ.
auteurs classiques. Ne serait-ce pas menacer la science d'une confusion semblable à celle de la tour de Babel, etc. etc. » Ce langage ne peut nous surprendre; il était difficile que les réformes entreprises par Linné, ne trouvassent pas de nombreux opposans; pour juger une si haute capacité, il aurait fallu un génie égal au sien, et Amman, homme de mérite d'ailleurs , avait un esprit d'une portée médiocre. Rendons grâce au législateur de la botaniqpie d'avoir résisté à ces critiques injustes, et de nous avoir délivré de ces noms génériques adoptés ou créés par Amman lui-même, tels que stphonanthemumy UofUopetaloides y ricinocarpodendrum , pterospermor' dendrum, et une foule d'autres plus dissonans et plus ridicules encore.
Les plantes dont il est particulièrement question dans cette correspondance sont : Vammania, genr^ nouveau dédié par Linné à Amman , et qui fait partie de la famille des salicaires; le Betulanana que Linné décrit comme espèce nouvelle, quoique avant lui \di flore prussienne l'eût fait connaître sous le nom spécifique àepumila 5 le Ruhus arcticusqwL n'était autre chose que le jR. humilis de Buxbaum , dont Linné avait omis de citer la synonymie ; le struihiopteris de Cordus , Struthiopteris germanica de Willdenow, la plus belle des fougères européennes , si abondante dans les marais de l'Europe septentrionale, et qu'onsait être aujourd'hui naturalisée en Alsace, par les soins du professeur Nestler •, le ceratoearpum {Ceror tocarpus arenarius, Linn. sp : 1376. ) des déserts de laTartarie, qui sert de nourriture exclusive à une sorte de chèvre ; etc. , etc.
Ce fut le docteur Amman qui fit connaître à LioJCié
i. AHMAir. 1736 1740. 91
les dispositions hostiles de Siégesbeck à son ëgard. « Siégesbeck, lui ëcrit-il (lettre du i5 Novembre 1737 ) , homme d'un caractère difficile , fait imprimer en ce moment une dissertation critique , dans laquelle vos ouvrages sont sévèrement jugés. J'ai été à même de parcourir cette brochure qui est bien courte ; mais dont la méchanceté a dicté toutes les expressions. On peut dire la même chose des principes fondamentaux de botanique qu'il a mis en tête de sa brochure. » Linné pria Amman de lui faire passer cet ouvrage , celui-ci le satisfit, et lui adressa ce travail, peu de temps après^ (23 Janvier 1738) avec une autre composition du même auteur, ayant pour titre: Boianosaphiœveriorig sciagraphia *; il y a du Siégesbeck jusque dans ce titre, si âpre et si rude à prononcer.
Anmian parle de la Linnœa horealis qu'il venait de recevoir de Sibérie , et qu'il connaissait alors sous le nom de serpyUifolia que lui donna Buxbaum. Siéges*beck ne voiùut pas reconnaître le nom générique donné par Gronovius ; il appela cette plante oholaria pour donner, disait-il épigrammatiquement , la juste appréciation du mérite des ouvrages du naturaliste Suédois.
BOEKHAAVE.
( x3 Janvier 1757. )
On n'a trouvé dans les papiers de Linné qu'une seule lettre de Boerhaave. C'est une simple lettre de
* Boianosophiœ perioris sciagraphia ; cui accedit ob argitmenti analogiam Epicrisis in Linnœi systema plantarum , etc, Petropoli , in-4*«
9^ GOERESPOITDAKCE DE lllClCé.
remerciement pour la dédicace du Gênera plantafum» Elle est conçue en termes flatteurs, mais généraux^ qui en rendraient la traduction peu intéressante •, elle porte la date du i5 janvier 1737 , et a été conséquenunent écrite dix-huit mois seulement ayant la mort de ce grand médecin.
A. Haller.
( 3 Avril 1737 — 10 Avril 1766. )
'Albert de Haller, l'un des hommes le plus justement célèbres du siècle passé , naquit en 1708 , et mourut le 12 Décembre 1777, membre du conseil souverain de la république de Berne où il était né •, il eut un savoir très-précoce ; enfant extraordinaire , il devint un homme plus extraordinaire encore. Poète, philologue, médecin , physiologiste , botaniste , zoologiste , Haller aborda presque toutes les sciences avec distinction , et serait encore l'un des écrivains les plus distingués du siècle passé , lors même qu'il ne se serait occupé que d'une seule d'entr'elles. Comme tous les génies qui brillèrent avec éclat , Haller aspira à une domination universelle , et redouta tous les rivaux qui pouvaient lui disputer la première place , ou marcher ses égaux. Sans chercher à faire ressortir cette faiblesse , dont les plus grands hommes ont donné des preuves plus ou moins nombreuses , nous dirons néanmoins , pour expliquer ce qui va suivre , que Haller témoigna hautement son dédain pour les trois hommes les plus Illustres du 18® siècle : Rousseau , Voltaire et Buffon. Il disait du premier que c'était im rêveur éveillé 5 du
A. HALLER. 1^5^ — I74O. q5
second que sa réputation dépassait son mérite *f et du troisième qu'il ayait assez d'instruction pour un gentil-* homme français. Doit-on s'étonner qu'il ait cessé de voir en Linné un ami, pour ne plus voir en lui qu'un riraL
La correspondance entre Linné et Haller eut une grande activité , mais ne dura qu'un petit nombre d'années ; elle commença sous de très-fâcheux auspices: on avait persuadé à Linné , que Haller s'était rangé parmi ses antagonistes , et la lettre qui ouvre cette orageuse correspondance , témoigne à ce sujet les craintes les plus vives ; nous allons la donner textuellement; elle fait trop d'honneur au caractère de Linné pour que nous ne la fassions pas'^gurer ici.
Linné à HcUhr.
a Trois ans se sont écoulés depuis que pour la première fois j'ai vu votre nom dans le journal publié à Nuremberg , sous le titre de Commercia litteraria **; la description que vous y donnez de Vandrosacé*'** me plut tellement que j'eus dès-lors le plus vif désir de TOUS connaître. Lorsque j'entrepris y en mil sept cent
^Un étranger se présente chez M. de Voltaire , et lui raconte qu'il a TU à Berne M. de Haller. M. de Voltaire le félicite sur le bonheur qu'il à eu de voir un grand homme, ce Vous m'étonnez, dit l'étranger; M. de Haller ne parle certainement pas de vous de la même manière. — £h bien , dit Voltaire , il est possible que nous nous trompions tous deux. » ( Fpli, édit. Déterv. t. 33. p. 300. )
** Ce recueil a paru de 1730 à 174s , et a fourni régulièrement un volume par année.
Vol. n, année i73i; page 38o et suiyantes.
trente-cinq, mon premier Toyage en Hollande,' vous ëtiez occupe avec Geesner"*" à rédiger le synopsis des plantes de la Suisse. Six mois après , et à mon retour d'Angleterre, je revins en Hollande , où j'appris, non sans une grande joie, que vous vous livriez tout entier à l'enseignement de la botanique , et que vous y aviez de grands succès , ce dont je vous félicite de tout mon cœur. Il y a peu de jours , étant à Leyde , où je visitais le jardin dirigé par Van-Royen , on me montra votre thèse inaugurale sur la méthode à suivre pour apprendre la botanique sans maître '^^, et je la parcourus avidement. Elle m'a fait tant de plaisir que je ne puis résbter au désir de vous en demander un exemplaire , coûte que coûte , vous promettant en échange quelque autre ouvrage qui pourrait vous plaire. Si quelques-uns de mes faibles écrits vous étaient agréables, je m'empresserais de vous les faire parvenir par la voie qui vous semblerait la moins onéreuse. Dites-moi, je vous prie, si vous désirez quelques plantes exotiques du jardin de Cliffort, et vous serez un des premiers auxquels j'en adresserai.
» Je vous sais occupé à établir les familles naturelles^ plaise à Dieu que vous finissiez bientôt ce travail, et que vous le rendiez public; j'ai moi-même travaillé long-temps 3ur ce sujet, quoiqu'il fut peutêtre au-dessus de mes forces , et je pense avoir réuni plus de matériaux que beaucoup d'autres personnes; néanmoins j'ai laissé bien des lacunes : il est douteux que je termine jamais ce que j'ai commencé. Je suis
* J. Gessner de Zurich^ né en 1709, mort le 16 Mai 1790 ; il fut le plus intime et le plu» ancien des amis d'HalIer.
** De methodicQ studio botanices , abique perceptores; in-4**. Gottingue, 17 S6.
A. HALLEE. I737 — I766. 96
d'accord ayec vous sur ce point , que des considérations uniquement tirëes du nombre des ëtamines et des pistils ne peuvent conduire à une mëthode naturelle. Le système que j'ai établi sur ces organes a pour but de disposer les hommes studieux à examiner soigneusement les parties de la fructification , auxquelles on ëtait loin d'accorder toute l'importance qu'elles méritent. Adopter de préférence à toute autre 'méthode l'ordre alphabétique , me semble intolérable ; mon sptème fera connaître les patties les plus intéressantes delà fleur, ainsi que leurs fonctions , et n'empêchera point de travailler au perfectionnement de la méthode naturelle.
» Mon ouvrage intitulé : Critica hotanica, in-8% est sous presse , ainsi que YHortus cliffortianus^ in-folio; le Gênera sera terminé d'ici à peu de mois; si vous désirez en avoir un exemplaire , j'aurai soin qu'il vous parvienne. Lei Flora lapponica a été finie cette semaine; elle a été dédiée aux membres de la société royale des sciences; je suis tombé dans la faute commune à presque tous les botanistes en conservant les synonymes de Gaspard Bauhin, je les aurais certainement retranchés si j'eusse lu votre dissertation. Une plante d'AAique vous a été dédiée dans VHortus eliffbrtianus; je désire que cet hommage ne vous déplaise pas ; il me serait au reste impossible de faire disparaître cette dédicace , car le livre est totalement imprimé.
» Un de mes amis a reçu , il y a près d'un an , de M. Gessner une plante nommée StaheUna Halleri;je voudrais bien savoir où elle est décrite , et ce que vous en avez dit ; car elle nous est ici tout-à-fait inconnue.
96 C0&&B8P0in>AlfGE DE LIITNÉ.
» J'ai appris que les définitions de genre de Ludwig allaient paraître'*' : il suit la méthode de Rivinus. Je ne sais rien qui ait rapport à la publication de VHarPuê petropolUanuf de Siégesbeck , mais la cinquième décade de VHistoire des plantes de Martyn vient de me parvenir. Je déplore vivement la mort prématurée de Micheli *'^. Les deux dernières parties du Thésaurus de Séba '^'^ n'ont point encore été données au public; ses héritiers se disputent sa succession , et prennent plus de soin des écus que de la réputation du mort.
» Lorsque j'étais à Oxford, Dillenius mettait lardermère main au Pht/topmaûp**** de Shérard, et il n'avait encore terminé que la quatrième partie : rien n'a para depuis. Le Thésaurus zeylanicu^ de Burmann a été mis en vente au commencement de cette année ; et je sais que ce même botaniste continue le magnifique ouvrage de Rumphius (Plantœ amboinenses) ; puisse-t-il enfin le terminer heureusement. Un jeune médecin allemand y Bartsch , vient , sur ma recommandation , d'obtenir la place de médecin ordinaire
* Voici le titre des ouvrages mentionnés dans la dernière partie de cette lettre :
Definitiones plantarum , Lipsiœ 1737, in-8°. — Flora peiropolitana ; Berolini, in-8^. — Historia plantarum^ pecades IV; Londittif in-folio ,1729. — Thésaurus rerum naturalUimf Amsielod^ in-folio, 1734 — 1766. — Thésaurus zeylanicus ; Amstel, 1731 in-4**. — Herbarium amboinense , Amstel, 1690—7551. in-folio.
Né à Florence en 1679 , mort le a janvier 1737. Séba, pharmacien à Amsterdam , y mourut en i736« à l'âge de 71 ans.
**•* Cet ouvrage est demeuré inédit; on croit que le manuscrit existe dans la bibliothèque d'Oxfort.
A» HALLBA. I737 — 1766. 97
de la société des Indes Orientales à Surinam. Il m'a promis la totalité des plantes qui croissent dans cette île 9 ainsi que toutes les semences qu'il pourra récolter. Si je ne les obtiens de lui je ne pourrcd les obtenir de personne , car il m'est entièrement dévoué.
» Si TOUS m'honorez d'une réponse^yeuillez l'adresser à Amsterdam , chez M. G. Cliffort , et vos lettres me parviendront exactement.
» Je me recommande à votre bienveillance, et ydus désire toutes sortes de prospérités, etc. »
« P. S. Je reçois, à l'instant même, une lettre de Gronoyius dans laquelle se trouve inclus, un billet d'Iselius qui lui est adressé de Strasbourg , sous la date du 10 Mai dernier , par son frère J. F. Gronovius. On y lit ce peu de mots : le célèbre Haller a résolu d'écrire contre la nouvelle méthode sexuelle. Il serait sans doute utile de faire connaître à linné les dispositions dans lesquelles se trouve le professeur de Gottingue. J'ignore quel est le degré de confiance que peut mériter cet avis , mais quoiqu'il en puisse être , je crois deyoir hasarder ici quelques réflexions cpie yous me pardonnerez sans doute, dans l'hypothèse même où la nouvelle donnée par Iselius serait fausse.
» Persuadez-vous bien que j'éviterai , tant que je le pourrai, d'entrer en controyerse ayec yous; yoiw n'aurez jamais de justes sujets de mécontentement à me reprocher de ce côté : loin de youloir jamais être compté parmi yos ennemis, je yeux grossir la liste de yos amis ; yiyons unis, je vous en conjure.
» Je me suis toujours plu à rendre à yotre haut mérite la justice qui lui est due , et cela sans aucun effort. Pourquoi donc m'appeler aux armes? m'ayezivous jamais trouvé en opposlUon directe avec tou»?
Faites-moi connaître les motifs qui m'ont fait encourir votre disgrâce et vous me verrez jHrêt à vous oflBrir une complète satisfaction. Sachez-le bien , rien ne me coûtera pour éviter la guerre.
» Si la seule cause de l'agression dont je suis menace se trouvait dans la publication de mon tyHema^ rien ne serait plus injuste. Ai-je jamais rien écrit contre la classification que vous suivez , et ne m'a-t-on pas vu au contraire déclarer , dans une foule de circonstances^ que si la méthode naturelle n'existait pas encore, deux auteurs avaient été bien près de la trouver? Peut-être donnerai-je un jour quelques essais sur cette méthode; mais je n'ai pas la prétention de pouvoir remplir l'importante lacune qui reste à ikare disparaître. J'ai déclaré ^ in systemate p* 8, § 13 , et j'ai répété y Gênera plarUarum, frœf. p. 9, que la mé* thode naturelle devait être. préférée, non seulement à la mienne , mais encore à toutes les autres; qu'en attendant néanmoins il fallait se contenter des' méthodes artificielles. Devenez le fondateur de la méthode naturelle , et soyez certain que je m'en réjouirai sincèrement; vous n'aurez pas de disciple plus zélé que moi.
» Si vous ayez trouvé des fautes dans mes ouvrages ne devez-vous pas, vous qui êtes plus éclairé que moi y me les pardonner? Quel est celui qui peut éviter l'erreur en étudiant une nature aussi vaste et aussi variée dans ses productions ? Avertissez-moi amicalement de mes fautes , et vous aurez des droits éternels à ma reconnaissance. J'ai fait jusqu'ici tout ce que j'ai pu; un arbre ne peut pas acquérir toutes ses branches en un seul printemps.
» Beaucoiqi de botanistes distingués m'ont ixécou&osy
A. Bia.L£&. 1737 — 1766.
et je n'ai reçu d'eux que des encouragemens. Personne n'a cherché à étouffer en moi ce désir insatiable de m'initier aux sfecrets de la nature 5 pourquoi vouloir vous montrer plus sévère qu'eux tous ? Vous ferez plus sûrement briller l'éclat de votre génie par des travaux qui vous seront propres, qu'en vous efforçant de mettre à nu l'ignorance ou l'impuissance des autres.
» Croyez-moi , vous pouvez déployer avec assez d'avantage les trésors de votre étonnante érudition sans qu'il soit besoin, pour rehausser votre renommée, de vous attaquer à moi. Vous le savez : à leur début dans la carrière, les jeunes botanistes sont bouffis d'aiftogance et toujours prêts à entrer en lice 5 j'ai été moi-même dans de semblables dispositions, mais j'ai heureusement changé et je m'en applaudis; plus tard ces mêmes hommes agissent autrement*, ils deviennent doux et modestes , soigneux de plaire à tout le monde et disposés surtout à ne proférer que des paroles obligeantes. Cette ol)servation', que j'ai faite depuis longtemps , me dispose à croire fkux le rapport qui m'est adressé ; car vous avez déjà vieilli dans la science et votre réputation est honorablement établie.
» Je me suis fait ce que l'on me voit'êtte, seul, et eh dliservant les règles tracées dans votre plan d'étudéèj je suis peu habile encore; mais s'il suffit pour acquérir votre savoir de vous avoir eu pour guide , je puis espérer de devenir un jour ce que vous êtes devenu. Ni voua, ni aucune autre personne li^ée à iHnstruction , ne peut décenmient s'occuper dé controverse. Il feut que lés professeurs évitent soîgheuseihentdé Se comiriettre avec leurs élèves, qui doiVènt toujouti^ être cônfîans et respectueux. Si le disciple découvre dans le maitra des faiblesses qui lé râppro-^
100 GOIOIESPOHDAIÏCE DE LINNÉ.
chent trop de lui , c'en est fait de sa considëration : elle est perdue. Tout homme qui veut régenter les autres, doit éviter de s'exposer à la censure , car est-on bien sûr de ne faillir sur rien? Nous avons un ëj^emple de cette vérité , par ce qui est arrivé dernièrement à l'un de nos plus illustres professeurs, et le plus bel ornement de notre académie. S'étant livrée sans mesure et sans relâche, à des attaques réitérées contre de méprisables pédagogues, il reçut de l'un deux un châtiment si sévère qu'il est douteux qu'il s'en relève jamais entièrement. Un très-habile médecin me disait, il y a peu de jours, qu'il aimerait mieux renoncer à sa profession que de descendre à des controverses publiques. » Mettez sous vos yeux la liste des auteurs qui ont aimé la polémique , et dites-moi ce que chacun a gagné en bonheur ou en considération. Matthiole à'^t-il, en se mêlant de controverses , ajouté à la réputation qui l'a fait l'un des plus grands hommes de son temps? A quelle personne pensez- vous que puisse plaire l'épithète de/itribond , donnée par Fuchsius à son adversaire, et celle de chien galeux , qu'il reçut en échange? Quels fruits ont retiré Ray et Rivin de leurs mutuelles attaques? Dillenius ne regrette-t-il pas tous les jours que Rivin l'ait contraint à descendre dans l'arène , et la victoire qu'il a remportée a-t-elle ajouté à sa renomonée ? Threlkeld lui a donné récemment un juste sujet de guerroyer 5 mais, plus sage cette fois, il refusa de ramasser le gant qu'on lui jetait , et resta prudemiment sous sa tente. Enfin Vaillant , cet illustre observateur, qui voulut disputer le sceptre de la botanique à Tournefort , fut blâmé de tout le monde et compromit sa gloire , en voulant attaquer celle d'un grand homme.
▲. HAILER. 1737 — 1766. 101
» Je ne craindrai pas de l'avouer , je redoute le combat : vainqueur ou vaincu je ne sortirais pas sans blessure de la mêlée ; le temps a trop de prix à mes yeux pour que je ne cherche pas à l'employer plus utilement. Si nous prenions une fois les armes, qui sait si nous voudrions les déposer jamais , et si ce ne serait pas une guerre à mort. Je suis d'ailleurs trop jeune pour consentir à passer ce que j'ai encore à vivre dans les combats. N'oublions pas que ces querelles qui pourraient intéresser nos contemporains, sembleraient à nos descendans des puérilités indignes de les occuper. D'ailleurs , songez-y bien : vous auriez plus i perdre que moi dans ces débats y car je puis sans rougir recevoir des conseils sévères de vous 5 en serait-il de même pour ceux que je pourrais vous donner?
» Le voilà donc cet homme que vous voulez traiter en ennemi , il vient vous demander instamnàent votre amitié-, si vous la lui accordez, soyez certain que vous obtiendrez plus de véritable satisfaction en acquérant un ami, que vous ne pourriez retirer de gloire en accablant un adversaire ; mais pourquoi croire à d^ipareilles dispositions? vous avez trop de noblesse d'ame pour songer à attaquer quelqu'un qui ne vous a point offensé , et que ses ennemis auront sans doute calomnié auprès de vous. Pourtant , si contre toute attente je ne pouvais obtenir cette paix que je vous demande avec tant d'instances , j'espère vous trouver du moins assez généreux pour me transmettre vos critiques aussitôt après leur publication, vous promettant de vous adresser directement mes réponses manuscrites.
» Si tout cela reposait sur une fausse supposition ,
102 CaBJIESPONDAirGE QE LINNÉ.
j'aurais i vous demander pardon de tous avoir écrit si longuement pour rien.
» Adieu , veuillez me répondre. »
La réponse de Haller ne se fit pas attendre , elle est datée du i4 du même mois , et eonçue en termes convenables. Haller , en con^uençant sa lettre ^ qualifie Linné de son cher amiy afin qu'il puisse juger au premier coup-d'œil, de la fausseté de la nouvelle qu'il a reçue de Gronovius^ il a dit seulement à son ami Stashœlin , qu'il ne croyait pas à la possibilité de se servir du système sexuel ; mais jamais il n'a formé le projet d'entrer en controverse avec Linné, ni avec quelque personne que ce fût. « Les véritables amis de la science^ continue-t-il, doivent rester unis, afin de travailler de concert à son avancement. La lettre qu'il vient de recevoir lui a fait connaître le caractère de Linné avec avantage. Celui qui peut se montrer aussi sage et aussi retenu envers un homme qu'il regarde comme un adversaire, sera certainement bon et afiectueux à l'égard d'un homme bienveillant. » Haller assure Linné que quand ses opinions seront diifierentes des siennes , il les discutera dans le secret de la correspondance; il convient que dans sa c^fnière brochure il a parlé du système sexuel , mais de manière à ne pas nuire à la réputation de son auteur, et à ne point condamner ses opinions d'une manière tranchée \ il termine par cette phrase obligeante : « Ce que je souhaite surtout que vous sachiez , c'est que j'ai toujours eu une haute estime pour vous , et que maintenant cette estime va devenir de l'amitié. »
Ainsi commença cette correspondance qui devait être si orageuse , et qui ne devait point servir à cimenter une amitié durable , que le caractère honorable de ces
jL. HAXLBa. 1737 — 1766. io5
illustres âaturalistes eût rendue si douce. Ces deux hommes supérieurs n'osaient-ils donc s'avouer qu'ils se redoutaient mutuellement, et doit-on croire qu'ils ne voulaient pas rompre ouvertement aux yeux du monde savant, de peur de perdre quelque chose de leur considération personnelle? Peut-être n'étaient4ls pas sincères , et la défiance se glissa-t-elle entr'eux , dès le début de leurs relations. L'analyse de leurs lettres résoudra sans doute ces questions : Haller et Linné méritent bien qu'on étudie leurs caractères dans ce qu'ils of&ent de bon et de mauvais.
Les lettres des deux nouveaux amis se succédèrent avec assez de fréquence 5 celles de Linné renferment ,une foule de nouvelles scientifiques qui avaient alors un très -grand intérêt; fort éloigné de penser que jamais sa correspondance pût être imprimée , il donna à Haller des preuves de la plus grande confiance , en lui faisant connaître ce qu'il pensait du mérite des botanistes ses contemporains. Haller, en pubUant ces lettres confidentielles , a violé le secret de l'amitié, et rien ne le rend excusable aux yeux de la postérité. Ce qu'il dit même dans la préface placée en tête de sa correspondance latine , semble encore ajouter à ses torts. «On pourra voir, écrit-il, par les lettres de Linné, combien peu j'ai été jaloux de eel homme ^ et combien il me Migua par ses contradictions. Il ne m'est donc nuUement désagréable de pouvoir me défendre d'une imputation injuste par le témoignage même de Linné '''. » Ainsi
* Ex Linnœanis epistoîis apparet quam non inuidus in pirum fuerim , etiam cum suis objectionibus me lacessiuisset ; neque displicuit mi/ii injustam accusationem proprio Linnœi testimonio refutare*
104 COA&ESFOlfDAKGE DE LUTNÉ.
le désir setd de se justifier d'une imputation vague suffit à Haller pour publier des lettres qui pouvaient^ sinon compromettre la gloire de Linné , du moins lui faire des ennemis et troubler son repos; et à quelle époque encore ? lorsque la vieillesse annonçait à Haller et à Linné que la mort était proche et qu'il fallait se hâter de se donner le baiser de paix; serait-il vrai que la vieillesse est inexorable? On dit que l'illustre Suédois en apprenant la publication de sa correspondance privée , en fut si vivement affecté que sa santé déclina dès ce moment , et qu'il prouva bientôt une première attaque d'apoplexie* Quelle dut être la douleiu: de Haller s'il connut les terribles effets de son indiscrétion ! Mais continuons d'analyser les lettres de Linné : celui-ci , rassuré sur les sentimens de son nouvel ami, se livra sans réserve aux charmes d'une correspondance intime. Il se réjouit d'apprendre que la nouvelle reçue de Strasbourg n'eût aucun fondement , et répéta encore qu'il ne redouterait rien tant que d'avoir Haller ou Dillenius pour ennemi. Linné fait un envoi de livres , et demande à Haller des renseignemens sur la nature des séminules des mousses, qu'il avoue naïvement ne pas connaître; il assure que Cliii'ort et les autres botanistes hollandais sont dans le même cas. Cette lettre (5 Avril 1737) abonde en renseignemens curieux siu: diverses plantes et renferme les caractères génériques de VhaUeria, plante d'Afrique , de la famille des scrophulariées. Linné annonce qu'il travaiUe à son Hortuscliffbrtiantiêy et qu'il a, à chaque instant, l'occasion d'admirer, en déterminant les syngenèses, l'extrême sagacité de Vaillant. On trouve dans cette lettre un paragraphe ciurieux dans lequel Linné classe
A« BALLSR. 1757 — 1766. 105
en deux mots , et avec la concision qui lui est propre y les principaux botanistes hollandais , anglais et suédois. Haller ( 24 Mai 1757 ) apprend à son correspondant qu'il s'occupe sans relâche du synopsis des plantes de la Suisse. Il a tu , dit-il 9 et différentes fois, les semences des tnarchantia^ des hépatiques, de la lunulavia, du marsilea et des muscoides. Les fleurs lui semblent uniquement consister dans une multitude de petits anthères^ et il a eu le plaisir de voir les lames (étamines ) se rouler et se dérouler avec promptitude par un mouvement qui leur est propre. La lettre de Linné, en réponse (S Juin lyZj)^ est du plus grand intérêt, et nous ferons remarquer que ces lettres ont en général une très -grande supériorité sur celles de Haller. On y lit avec plaisir plusieurs développemens relatif à la nomenclature, que Linné défend avec esprit et chaleur. « Vous me demandez, dit-il, pourquoi la terminaison en oides me déplaît? c'est qu'elle est l'asile de l'ignorance. Depuis quelque temps les botanistes modernes ont créé une foule de ces noms en oides. Qu'on me fournisse mille genres nouveaux, et je promets de les nommer de cette manière, immédiatement. Vous avez sans doute remarqué l'abus que je vous signale dans une foule d'ouvrages nouveaux. Je n^aime pas les noms qui traînent une longue queue après eux; les noms appendiculaires bouleversent, et troublent tout-à-fait la mémoire. Voyez plutôt, aMneet alsinoides, Raj. alsineta, Dill* alsifuistrum, Y eàll. alsinastroides, Kr. alsinastriformisj Pluk. alsinanihemos. Rai. abinanÛiemum^T^. Pouvezvous retenir ces noms facilement ? pour moi , j'avoue que je ne puis retenir ni ceux-ci , ni ceux qui leur ressemblent; il faut faire cesser un si grand abus? Vous
106 COEEpPONDAirCE DE USJHÉ*
voulez savoir pourquoi je blâme votre rapuneuloideM et votre lychnidea , dont les noms dérivent de rapufir* eulus et de lychnis^ c'est que l'on ne doit conservfsr que les genres naturels soigneusement établis , et se garder d'introduire un genre fondé sur une différenoe unique; Tout botaniste qui veut créer un jg;enre doit s'assurer d'un caractère essentiel. Le nombre des loge» dans le fruit n'en est point un , ainsi que vous avez pu vous en assurer dans le ruUa ^ Vevonymmy Ut moschatellina et Vorohanchoides ^ où ce nombre est variable. Gomme vous maintenez les classes naturelles 9 je ne doute pas que vous n'insistiez plus encore sur les genres naturels , car ceux qui ne le sont pas. sont plus préjudiciables aux progrès de la science que les classes artificielles elles-mêmes. Quand les genres sont bien distincts pourquoi ne pas avoir des noms qui le soient aussi ? autrement qui empêcherait de nommer le eerasw y prunoides ; le malus f pyroides, etc. Trouve-t-on de semblables noms chez les anciens? Ne doit-on pas craindre qu'on étende cette nomenclature vicieuse au règne animal et qu'on en vienne à appeler le canard une petite oie , anseroides; le cygne, une ^osse oie, anserasirum, etc. Pensez , je vous prie , aux inconvéniens qui résulteraient d'un pareil abus. Je ne puis m'empêcher de sourire quand je pense à ce botaniste qui , trouvant un convolvulus f à tige redressée , se crut par cela seul autorisé à former un nouveau genre qu'il nonmia convolvuloides,
» Je vous sais opposé à mes innovations relatives à la nomenclature , et disposé à écyire contre elles*. Les
* Haller a déclaré n'avoir jamais eu ce projet.