ET LE LA PRINCESSE LOUISE B'ORLEAM
foucauld, de Monlesquiou, et de Chastellux ; au marquis du Chasteler, au comte d'Hane de Steenhuyse, à MM. Prisse, Van de Weyer, Van Praet, Firmin Rogier, au comte Van der Straten, au colonel Curt, à sir Henry Seaton et au docteur Lebeau.
La cérémonie religieuse commença immédiatement aprjès. La chapelle était décorée avec une grande magnificence; des colonnes de marbre blanc soutenant les tribunes ; le jubé recouvert d'une riche draperie de velours rouge; de splendides lustres de cristal reflétant le feu de mille bougies; les ornements de l'autel ciselés en vermeil et tous d'un travail admirable; les chaises des deux époux de velours rouge galonnés d'or.
La reine Louise portait, ce jour-là, une robe * et un voile de dentelles en point de Bruxelles et une rivière de diamants d'un éclat merveilleux. Le roi Léopold était en grand uniforme, la poitrine décorée d'un grand nombre d'ordres étrangers, avec le grand cordon de la Légion d'honneur; les jeunes princesses avaient des robes de mousseline blanche des Indes, leurs cheveux sans ornement; Louis-Philippe portait l'uniforme de maréchal de France et le grand cordon de la Légion d'honneur.
Dans les tribunes et au milieu des dames de la cour et d'officiers généraux, plusieurs peintres occupaient des places réservées. L'un d'eux, M. Court, fut chargé par le roi Louis- Philippe de retracer sur la toile cette cérémonie. Son tableau se trouve aujourd'hui placé au Musée de Versailles **.
M*', l'évêque de Meaux, assisté de ses deux grands vicaires, officiait. Les paroles qu'il prononça, en s'adressant aux époux, émurent tous les cœurs, et ce ne fut qu'avec peine que Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie purent réprimer
' Celle robe sortait de la fabrique de M"" J. D. T'Kinl, de Bruxelles. La même fabrique avait fourni le manteau de cour destiné à la Reine et de la plus grande beauté.
" La gravure ci-contre a éié dessinée d'après le tableau de iVI» Court.
leur attendrissement. La reine de Belges versait d'abondantes larmes et pria avec beaucoup de ferveur.
La cérémonie terminée, le cortège se rendit dans un appartement préparé pour le mariage d'après le rite luthérien que professe le roi des Belges. La bénédiction nuptiale fut donnée aux époux par un pasteur de l'église luthérienne de Paris.
Le lendemain, le roi et la reine des Belges reçurent solennellement toutes les personnes qui avaient eu l'honneur d'assister au mariage; puis, le roi Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie, le roi et la reine des Belges, suivis d'une partie de la cour, parcoururent la ville en voiture. Un peloton de la garde nationale parisienne achevai précédait le cortège. Le roi Léopold ayant aperçu dans la foule un capitaine de la garde civique bruxelloise, revêtu du nouvel uniforme adopté par ce corps, le salua d'un air affectueux et le fit remarquer à la reine des Belges qui le salua avec un empressement marqué.
L'ambassadeur d'Angleterre, lord Granville j le comte d'Appony, ambassadeur d'Autriche, et le baron de Werther, ministre de Prusse, arrivèrent à Compiègne et adressèrent leurs félicitations au roi et à la reine des Belges.
Il y eut dîner de cent-vingt couverts dans la galerie de Diane, et la foule fut admise à circuler autour de la table royale. Le soir, il y eut au château spectacle gala. Louis- Philippe avait donné des ordres pour que des places particulières y fussent réservées à tous les Belges présentés à Compiègne. On entendit Martin et Ponchard dans le Maître de chapelle et Maison à vendre.
A l'occasion du mariage de sa fille bien-aimée, le roi Louis- Philippe envoya, accompagnée de lettres autographes conçues dans les termes les plus flatteurs, la croix d'officier de la Légion d'honneur à M. le comte Félix de Mérode et à M. Yan de Weyer. M. le comte Lehon et M. de Muelenaere, ministre des
affaires étrangères de Belgique, furent nommés commandeurs; le docteur Lebeau reçut la croix de chevalier.
La visite faite le 1 1 par la famille royale aux ruines du château de Pierrefonds, dans le voisinage de Gompiègne, doit avoir sa place ici. Construit en 1390 * par Louis d'Orléans, frère de Charles VI, ce manoir se trouvait visitée quatre siècles et demi de distance par un autre prince d'Orléans. Le souvenir du premier nous reporte au Moyen-âge, à des siècles de féodalité et d'oppression; le second fut, au contraire, l'un des plus intelligents représentants de l'époque actuelle, d'un temps de liberté. Fils de cette grande révolution de 1789, dont il avait tou jours servi le drapeau et qui mit un abîme entre l'ancien monde féodal et un monde nouveau, le duc d'Orléans, devenu roi des Français, faisait, le 11 août 1832, les honneurs d'un manoir féodal au roi des Belges qui, lui aussi, issu d'une race souveraine et dès longtemps illustre, se trouvait là le représentant du pouvoir conféré par un peuple éclairé et libre.
* Le chàleau de Pierrefonds était le centre d'une châtellenie étendue et l'une des plus considérables du Valois. On vit souvent les rois de France rechercher l'alliance de ses seigneurs et réclamer le seconrs de leurs hommes d'armes. La force de ce château, placé dans un lieu presque inaccessible, l'avait rendu la terreur de la contrée. La juridiction de la châtellenie de Pierrefonds s'étendait sur le château de Martimont, sur la baronnie de Cramailles, la terre de Cœuvres- Estrées, le marquisat de Fayel et sur un grand nombre de Oefs; les abbayes de Saint-Jean des Vignes, Longpont, Val-Séry et Saint-Jean au Bois étaient comprises dans cette juridiction. Assiégé en 1407 par les Bourguignons auxquels il résista; au pouvoir des Anglais en 1420; repris par Charles VII, en 1429, et occupé par les Ligueurs, en 1587, le château fut démantelé en 1617 par l'ordre de Louis XIII; on essaya de le démolir; mais ses murs, construits de pierres de taille de grand appareil, offrirent une résistance telle qu'il fallut se borner à y pratiquer de larges brèches. Les pierres placées dans les angles étaient unies par des crampons de fer, scellés avec du plomb coulé. Les tours font l'admiration de l'archéologue.
Les logements étaient spacieux; on y voyait de grandes galeries voûtées oh les habitants des lieux voisins et les religieux des monastères, placés sous la sauvegarde du château, venaient à l'approche de l'ennemi porter leurs provi-
Le roi et la reine des Belges quittèrent Compiègne le 13 au matin. Après de longs et touchants adieux à sa raère, au roi Louis-Philippe et à tous les siens, la nouvelle reine prit place dans la voiture à côté de son royal époux et devint belge dès ce moment-là, mais en gardant à la France une affection qui ne s'est éteinte qu'avec elle.
Toute la route fut marquée par des fêtes brillantes. Les réceptions de Cambrai, de Douai et de Lille respiraient le plus vif enthousiasme. H y eut un bal splendide dans cette dernière ville. La Reine y parut avec une robe de mousseline blanche brodée de soie; des bouquets de fleurs bleues ornaient sa ceinture et ses cheveux; elle portait au front et au cou un riche bandeau et un collier de diamants. Elle ouvrit le bal avec le maire de Lille.
Au village de Lépine, extrême frontière des deux pays, la garde civique de Tournai s'était rangée en bataille sur le territoire français. On remarquait à sa tête le colonel Dumortier- Rutteau, membre de la chambre des représentants. Là M. le duc de Ghoiseul fit à la reine Louise les derniers adieux de la France; la reine en fut profondément émue. En arrivant sur le
«ions el ce qu'ils avaient de plus précieux. Monslrclel, parlant de Pierrefonds,
rappelle « un châlel mouU bel el parfailemenl édifie, moult fort defensa-
» Me, bien garni cl rempli de toutes choses appartenant à la guerre; » et
l'artiste qui peignit la galerie des Cerfs à Fontainebleau lui donna place dans
«on œuvre. « Cet édifice — dit M. de Caumont — fut regardé, à juste titre,
» comme un chef-d'œuvre d'archileclurc et l'une des merveilles de l'époque...
» Il y a quelque chose <ie grandiose dans les ruines de Pierrefonds. Si vous allez
» les visiter comme moi, un jour d'automne, lorsque les vents de l'équinoie
» viennent se briser en mugissant sur ces énormes masses de pierres, et qu'au
» milieu de ce son)bre murmure des vents vous entendiez les sons vagues et
» doux des harpes éoliennes qu'un vient de placer au sommet de l'une des plus
» hautes tours, vous serez frappé de la beauté du spectacle et d'une indéfinissa-
» ble émotion. »
(Archives historiques el ecclésiastiques de Picardie et d'Artois, publiées par P. Roger, ancien sous-préfet).
sol belge on lui présenta M"" la comtesse Henri de Mérode et M"*' la baronne d'Hooghvorst qui, dès ce jour-là, attachées à sa personne en qualité de daines d'honneur, ont rempli jusqu'à sa mort les devoirs de leur charge avec un dévouement qui ne s'est pas un instant démenti.
Les fêtes de cette réception suivirent le Roi et la Reine jusqu'à Laeken. Leuze, Ath, Enghien, Saint-Ernel, Hal et même les plus petits villages s'étaient décorés de verdure pour célébrer cette royale bienvenue. Les foies de Bruxelles furent magnifiques. Il y eut spectacle gala au théâtre de la Monnaie, où la Muette de Portici fut chantée au milieu des acclamations populaires.
Ella ^ul pnuitHDt se prêter au inuodc uvro toule la di(rniié que demandait on grandeur. I-r» rois, non plus que le soleil, n^ont pas reçu en vain Péclat qui le» envirenne; il est nécessaire au gcnro humain; et ils doivent, pour le repos autant que pour la décoration de Tuniveni, soutenir une innjestc qui n^cst qu'Hun rayon do celle do Dieu.
(OnikisoR rnNKBRB or M*Hiii-TiiéRAsR
n'ACTRICH».)
Les reines, comme les rois, eurent toujours une prédilection marquée pour les résidences placées loin du bruit des cités, loin de l'étiquette des cours. C'est là qu'elles retrouvent les charmes d'une douce intimité, qu'elles se dépouillent des grandeurs et de la contrainte officielle pour redevenir épouses et mères.
Ce fut le secret des préférences qu'eut toujours la reine Louise pour la résidence de Laeken. Elle aimait à s*y retrouver seule avec le Roi, avec les princes, avec la jeune princesse Charlotte; c'est à Laeken qu'elle relisait les lettres de sa mère chérie, la reine Marie-Amélie; que M""" Henri de Mérode, sa dame d'honneur, venait s'entreteniravec elle des familles à secourir, de toutes ces bonnes œuvres dont la vie de la Reine fut remplie. Pendant dix-huit ans, et grâce à cette âme d'élite qui s ouvrait à tous les malheurs, le palais de Laeken fut le palais de la charité, et les pauvres en savaient le chemin.
« Si elle eut de la joie à régner — dit le plus grand des '• orateurs chrétiens en parlant de la reine Henriette d'Angle- " terre — c'est surtout parce qu'elle pouvait contenter le désir
'• immense qui sans cesse la sollicitait à faire du bien. Elle i> avait une magnificence royale et l'on eût dit qu'elle perdait ce » qu'elle ne donnait pas. » Ces belles paroles de Bossuet peuvent ici trouver leur place, et c'était, mue par le désir de faire plus de bien encore, c'était pour donner à ses charités un résultat plus efficace que, s'attristant^ un jour, de n'avoir pas de plus grandes sommes à leur appliquer, elle disait à une de ses dames d'honneur : « Ce qui me console, du moins, c'est que j'ai eu le » bonheur de n'avoir jamais de fantaisies. '»
D'autres soins encore remplissaient la vie de la Reine : l'éducation de ses enfants, d'abord; une sollicitude de tous les instants pour la direction de l'esprit et du cœur de la jeune princesse Charlotte; sa correspondance avec la reine Marie- Amélie si régulière, si précieuse pour la mère et la fille, qu'elle fut presque de tous les jours pendant dix-huit ans; d'autres correspondances encore, avec la princesse Marie et, plus tard, avec la reine Victoria, la duchesse de Kent et la princesse de Prusse; la lecture d'un grand nombre de journaux ; fexamen des productions historiques et littéraires les plus remarquables parmi celles qui paraissaient à Paris et à Londres. Souvent le Roi passait la soirée avec la Reine, et il arrivait fréquemment qu'elle faisait la lecture à haute voix, discutant ensuite avec le Roi les opinions émises par l'auteur. La Reine, douée d'un jugement sûr, d'un goût éclairé, étonna plus d'une fois le Roi par la haute portée de ses aperçus.
La politique intérieure du pays resta toujours en dehors des influences de la Reine. S'en remettant uniquement au Roi et au bon sens du pays du soin de diriger les affaires publiques, elle se borna toujours à des vœux pour le bonheur de la Belgique, sans permettre jamais que son nom fût mêlé aux luttes des partis. Sa piété profonde et la ferveur de ses pratiques religieuses ne furent jamais une arme pour les hommes de l'opinion catholique et n'étaient pas comptées dans la ba-
lance où se pesaient les décisions du Roi; et quant aux beaux esprits du libéralisme, aux disciples de Voltaire, ils se sentaient saisis de respect, pénétrés d'une véritable admiration, pour cette femme si sincèrement pieuse, d'une tolérance si douce et d'un instinct si miséricordieux.
Les premières larmes que versa la Reine, après son arrivée en Belgique, datent de la perte de son premier-né, Louis-Philippe-Léopold-Victor-Ernest, prince royal, que la mort emporta au berceau. D'autres douleurs devaient la frapper encore ! Ce fut, d'abord, la fin si prématurée de la princesse Marie, morte à Pise en 1839, et que la Reine, sa sœur, avait surnommée Vange poétique de la maison d'Orléans *.Puis, le 1 3 juillet 1842, à quelques pas de la porte Maillot, le duc d'Orléans, prince royal, perdait la vie dans des circonstances fatales. Ce jour-là, le roi Louis-Philippe douta de la fortune de sa maison, et la reine des Belges s'écriait en apprenant ce funeste événement : C est pour la France un irréparable malheur!... Paroles prophétiques dont Février 1848 vint révéler plus tard le sens profond.
On attendait le roi Léopold et la Reine à Liège pour les fêtes de l'inauguration de la statue de Grétry, quand la nouvelle de la mort du prince royal parvint à Bruxelles. Ce voyage ne se fit pas; le Roi et la Reine partirent pour Paris oii une lettre du roi Louis-Philippe réclamait leur présence auprès de la reine Marie-Amélie. La perte était immense pour cette royale fa-
* On n'a pas oublié la profonde impression que fit dans le monde artistique la statue de Jeanne d'Arc exposée par la princesse Marie lors de l'inauguration du Musée de Versailles. Charmé des suffrages unanimes que l'œuvre de sa fille recevait, Louis-Philippe lui demanda ce qu'elle désirait recevoir en échange de aon travail. « Combien donnez-vous, dit la princesse à son père, aux autres statuaires ?» — «Dix mille francs, ma fille, répondit le Roi, et ils vous seront payés demain, car vous le» avez bien mérités. » Le lendemain, la princesse Marie distribuait les 10,000 francs à ses pauvres de prédilection.
mille; elle fut plus grande encore pour la France, que le duc d'Orléans servait si noblement de son épée, qu'il eût plus tard peut-être, sauvée de si grands orages!...
ii La douleur est inséparable de la royauté : c'est la foudre » frappant les arbres les plus élevés ! » * Nobles paroles dont la vérité apparaît dans tout son éclat lorsqu'on songe aux appréhensions incessantes qui remplirent le cœur de la reine des Belges depuis le jour où la révolution de Juillet plaça la couronne de France sur le front de son père. Et quel roi, depuis Henri IV, fut plus souvent que Louis-Philippe en butte aux balles ou au poignard des régicides? Depuis que Fieschi ouvrit la voie fatale, chaque heure qui s'écoulait pouvait être la dernière de ce prince, car sa mort était devenue le but suprême pour ces farouches sectateurs de la doctrine de 1 793, dont Morey, Pépin et Alibaud furent successivement les instruments !.. Et chaque soir, dans le palais de Laeken, la Reine se disait tristement : » Qui sait si, à l'heure où j'écris à ma mère, la » balle ou le poignard d'un assassin n'a pas frappé le roi, mon '» père, ou l'un de mes frères chéris! i» Toujours inquiète, toujours troublée, s'abandonnant à des craintes que le cœur des humbles de la terre ne connaît pas, que de fois le sien fit ressortir la vérité de ces belles paroles si souvent citées : «' On s'é- » tonne de la quantité de larmes que les yeux d'une reine peu- » vent contenir ! »
Et lorsque l'issue fatale de la révolution de Février ouvrit le chemin de l'exil au roi Louis-Philippe, qui dira ce que le cœur delà reinedesBelgesendura de tourments? Pendant huit jours, on fut sans nouvelles à Bruxelles sur le sort de Louis-Philippe et de Ma rie- Amélie. La tempête révolutionnaire avait dispersé dans des directions différentes et ignorées el le père et les en-
( Tableau delavie et de la nwrl de la Reine, par M. Rastoul db Mont-
GEOT.)
fants... que d'alarmes!., que de pleurs répandus!.. Enfin, on sut à Laeken que toute la royale famille avait pu gagner les côtes d'Angleterre!.. Huit jours furent un siècle alors pour cette reine désolée, tremblante à la fois pour son père, pour sa mère, et pour ses frères bien-aimés.
Et, pourtant, quelle femme au monde méritait mieux que la reine des Belges d'être exempte de si grands tourments ! Où trouver plus de bonté, plus de douceur, plus de piété sincère, une âme plus ouverte à l'indulgence et à la charité?
Un volume ne suffirait pas pour révéler tous ses bienfaits, pour bien mettre en relief les qualités de son cœur. Dès son enfance, on avait reconnu en elle ce fonds d'inépuisable bonté auquel tous ceux qui l'entourèrent depuis se plurent à rendre hommage. Le roi Louis-Philippe racontait quelquefois qu'étant encore duc d'Orléans, il aimait à aller visiter, chaque matin, dans les jardins de Neuilly un admirable pécher, et qu'un jour la plus belle pèche s'étant trouvée détachée de l'arbre par Tinadverlance du duc de Nemours encore enfant, ce dernier en fut fort eftVayé et confia à sa sœur ce qui venait d'arriver. La princesse, touchée du chagrin de son jeune frère, le tranquillisa et déclara qu'elle était la coupable. Le duc de Nemours dit, quelque temps après, la vérité à son père. Ce trait a peu d'importance, mais peint bien le caractère de la Reine; et, plus tard, au palais de Laeken ou de Bruxelles, que de fois on l'a vue excuser ce qui pouvait être blâmé autour d'elle! Et lorsque le service de sa maison souffrait de quelque irrégularité, sa parole indulgente ne fit jamais défaut; il arriva même alors quelquefois que la Reine chercha presque à s'attribuer des torts imaginaires, mue par la bienveillante pensée de voiler des torts réels.
Sa charité était inépuisable, et elle avait une manière d'obliger si ingénieuse et si délicate, que le prix du bienfait en était doublé. Un jour qu'elle accompagnait le Roi à sa terre d'Ar-
denne,'un respectable ecclésiastique fut admis auprès d'elle et lui parla en ces termes : « Je viens recommander à Votre Majesté î» une famille d'honnêtes fermiers de Beauraing ; le père a trois » fils et quatre filles; deux de ceux-ci sont mariés; la mi- » lice réclame le troisième, seul soutien d'un père vieux et « infirme, et ils sont hors d'état d'acheter un remplaçant. » — " Monsieur le curé, dit l'excellente Reine, mes ressources sont '• peu considérables en ce moment; beaucoup de malheurs me '• sontsignalés; beaucoup d'infortunés réclament mon assistance. • Cependant j'ai un peu d'argent en réserve ici; peut-être cela i> suffira-t-il. » A ces mots, la Reine se lève et va chercher dans un petit meuble deux billets de cinq cents francs qu'elle remet à l'ecclésiastique. La somme suffit et au-delà pour procurer un remplaçant.
Des malheurs imprévus plaçaient un habitant de Bruxelles dans la nécessité de suspendre ses paiements. Sa femme prit la résolution d'implorer l'assistance de la Reine, et ne l'ayant pas trouvée à Laeken, elle partit sur-le-champ pour Dinant.La Reine était à Ardenne avec le Roi. Epuisée de fatigue et l'âme attristée, la pauvre solliciteuse demande audience ; la Reine était malade et gardait le lit; elle la reçut pourtant et, sur le récit de ses malheurs, la Reine remit un bon de quatre mille francs sur lintendant de la liste civile. Pour ajouter plus de prix encore à ce bienfait, la Reine ordonna qu'on servît à dîner à cette femme et la fit reconduire ensuite jusqu'à Dinant dans une voiture de la cour.
Un bourg des plus considérables du Brabant était dépourvu d'une cloche assez grosse pour pouvoir appeler de loin les fidèles à la maison de Dieu. La fabrique, le curé et les habitants se multipliaient en efforts afin de réunir des ressources suffisantes pour en acquérir une; mais ces efforts restaient vains. La Reine, visitant ce bourg, apprend que l'église n'a pas de cloche. Or, peu de temps pprès, un journal ayant annoncé qu'on
cherchait à en céder une, la Reine se souvint de sa visite, fit acheter discrètement cette cloche, et on l'envoya par ses ordres dans le bourg oîj chacun s'émerveilla de sa venue. Cette cloche reçut le nom de Louise-Marie.
Pendant que la Reine se trouvait au château d'Ardenne, elle alla visiter, un jour, une ferme-modèle où l'on élevait avec soin des taureaux de Durham. Un pauvre paysan se trouvait là, et, admirant leur belle venue, il s'écria naïvement et assez haut pour être entendu de la Reine : « Eh ! si j'avais seule- '• ment une de ces bétes, les choses iraient bien mieux chez " moi... ma femme et mes enfants n'auraient plus rien à crain- » drede la misère! » La Reine entend ce propos qui l'émeut tristement. Elle prend quelques informations et se fait bien fixer sur l'honnctelé et la pauvreté du paysan et de sa famille; quelques semaines plus tard, les vœux qu'elle avait entendu former étaient doublement exaucés... deux belles vaches de Durham arrivaient dans la demeure du paysan et portaient l'aisance dans sa maison.
Les congés sollicités par les miliciens, les requêtes en grâces, l'avancement méconnu, les industries naissantes à encourager, les jeunes filles à doter ou à préserver des malheurs de l'inconduile, les établissements charitables à patroner, les chapelles à décorer, tout devint pour la Reine un motif de sollicitude et l'occasion d'un bienfait. Comme Titus, elle eût dit volontiers : « Quand je n'ai pas fait une bonne action, j'ai perdu ma journée! »
Les bienfaits de la Reine ne se bornèrent pas à des charités privées *. Les établissements de bienfaisance, les pieuses insti-
• Le cours de la prospcrilé publique et privée eut beaucoup à souffrir dans une partie de l'Europe à la suite de la crise alimentaire provoquée par la maladie des pommes de terre et le manque de céréales. Le fléau du paupérisme s'étendit alors sur le» Flandres, cl il fallut d'énergiques efforts pour conjurer ces dés.istrcs qui prirent les proportions d une calamité nationale. La Reine fut
tutions reçurent aussi ses encouragements et ses dons. Nous citerons les maisons de sourds et muets et les maisons d'aveugles, les associations maternelles, fondées, il y a quarante ans, sous la protection de l'impératrice Joséphine et de la mère de l'empereur Napoléon, précieux établissements qui. depuis, ont rendu de si grands services à l'humanité. La société pour la propagation des bons livres et celle de Saint- Jean Régis, ayant pour but de rendre le mariage accessible aux classes pauvres et de légitimer les enfants naturels, recevaient aussi les bienfaits de la Reine; nous mentionnerons, de plus, la société pour la propagation de la foi et celle de Saint-Vincent de Paule.
Les écoles gardiennes de Bruxelles durent leur établissement à la reine des Belges dont la sollicitude s'était aussi étendue sur les écoles dentellières. Ces dernières reçurent son patronage spé-
invoquée de toutes parts comme un ange de bienfaisance et de charité. Aux dons continuels que prodiguait son inépuisable bonté, à toutes les institutions de prévoyance et de secours dont elle était la royale protectrice, à ces orphelins qu'elle adoptait, à ces veuves qu'elle consolait de la perte de leur unique appui, à ces vieillards dont elle mettait les derniers jours à l'abri du besoin, à cette série continuelle de bonnes actions vinrent se joindre des dons extraordinaires, des mesures en rapport avec la gravité des circonstances, inspirées par la pitié la plus tendre, la plus ingénieuse.
 chacune de ces expositions philanthropiques, qui se multipliaient par enchantement dans nos dilTérentes villes, et qui appelaient le prestige des arts au secours de l'infortune, on voyait paraître de riches dons de la Reine, d'admirables ouvrages qui semblaient sortis de la mam d'une fée ; cette fée, celait la petite-fille de Henri IV. Et le château des Tuileries ne manquait jamais, dans ces pénibles circonstances, de joindre son tribut au tribut envoyé par le palais de Laeken.
Aussi toutes les fois que le malheur venait à frapper une famille, toutes les fois qu'un grand désastre demandait un prompt secours, chacun s'écriait à Bruxelles, comme dans les provinces : « Si la Reine le savait !... >) Aujourd'hui, on dira : « Si la Reine vivait encore ! »
[Tableau de la vie et de la mort de la Reine, par AI. Rastoul ue Montgeot.)
cial ; elle aimait à les visiter; elle avait même rédigé des règlements d'ordre intérieur pour ceux de ces établissements qui lui doivent leur fondation. On la vit présider aux distributions de prix de ces écoles et adresser des félicitations et des encouragements aux jeunes filles que leur habileté et leur bonne conduite avaient fait distinguer. Elle avait un plaisir extrême à faire travailler pour son compte personnel les plus habiles de ses protégées, et les dentelles que ces dernières fabriquaient étaient ensuite envoyées en présent aux princesses de sa famille.
C'est ainsi qu elle adressa plusieurs voilettes de dentelles, ouvragées dans les écoles qu'elle patronait, à sa sœur, la princesse Clémentine, et à sa belle-sœur la duchesse de Nemours; qu'elle fit don à la reine Marie-Amélie d'une magnifique collection de toutes les dentelles travaillées dans le pays. La reine Victoria reçut même de la Reine différentes garnitures de dentelles de Bruxelles d'une grande valeur. La Reine était d'autant plus charmée d'envoyer ces présents à l'Etranger qu'elle contribuait ainsi à faire connaître et apprécier au loin l'industrie belge *.
On a vu des princesses d'une haute piété faire éclater l'ardeur de leurs croyances religieuses, mais porter dans le monde
* « On se sent involontairement entraîné à comparer la reine des Belges à noire bonne reine Adélaïde. Toutes deux furent remarquables par leur extrême piété, l'étendue de leur bienfaisance et la manière simple et sans ostentation avec laquelle elles pratiquaient la charité. Elles se plaisaient à porter ellesmêmes des secours aux nécessiteux. On ne saurait compter tous les vêtements que la reine des Belges faisait elle-même ou faisait faire pour les indigents. Dans toutes les loteries au profit des pauvres, on était sûr de voir un grand nombre d'ouvrages de la Reine. Catholique, elle servait de lien entre le roi protestant et le parti catholique. Ses bons offices ont été bien précieux pour la Belgique. » [Morning Chronicle.)
« La reinp des Belges unissait un jugement trcs-sain à lesprit le plus élevé;
une altitude austère et un cœur souvent impitoyai3le : d'autres, au contraire, surent comn[)e la reine des Belges allier la sincérité de leur foi aux exigences du trône. Aux bals de la cour, la Reine ne dansait plus depuis bien des années; mais elle comprenait qu'on dansât; et son regard, plein de douceur et de bonté, disait à tous combien elle se prêtait à ces joies permises, à ces plaisirs du bal qui éclataient autour d'elle.
Et cette reine si tolérante, d'une bonté que rien ne lassait, se montra toujours sévère pour elle-même. Etrangère à cet égoïsme qui resserre tant de cœurs, elle faisait l'admiration de sa mère, la reine Marie-Amélie, qui répétait souvent : u Louise » n'a jamais connu le moil » Lorsque, à Claremont, la famille d'Orléans se trouva subitement frappée d'un mal dont la source, d'abord inconnue, inspirait à tous de si vives inquiétudes, la reine des Belges ne quitta plus le chevet de parents qu'elle chérissait; et lorsque, voyant ses forces épuisées, la comtesse d'Hulst l'engageait à prendre du repos, lui faisant redouter pour elle-même les atteintes du mal, la Reine répondit avec calme : «Nous sommes dans lage dur... Sachons souf- » frir et ne pensons qu'à ceux qui nous sont chers ! >>
Ennemie du faste, la Reine bannit de la cour toute contrainte. Elle avait pour dame d'honneur M""" la comtesse Henri
elle avait, en oulre, dos connaissances solides, une bonté inépiiisabie, une pièié sublime et une générosité sans bornes. Le feu roi Louis-l'hilippe, dont elle était l'enfant de prédilection, ainsi que son royal époux étaient loin de dédaigner ses conseils, qui élaienl toujours dictes par la justice et la clémence. Elle n'était pas seulement l'idole de sa famille ; on l'adorait aussi en Angleterre, et notre souveraine I;i comptait au nombre de ses meilleures amies. Les deux reines entretenaient une correspondance active, et bien que la reine Louise connût parfaitement notre langue, la reine Victoria lui écrivait toujours en français, langue qui permet l'inlimilé du « lu » et du « toi. » Le duc de Wellington, qui avait aussi une admiration et un respect des plus profonds pour elle, ne laissa jamais échapper l'occasion de lui témoigner ces deux «entimenih.o
{Moniing Posl.)
de Mérode-Wcsterloo, princesse de Rubeinpré, née comtesse de Thésan; les dames du palais furent M"" la baronne d'Hooghvorst, née de Wal d'Anlhines; M'"*" la baronne de Stassart, née comtesse de Peysac; M*"^ la comtesse A^ilain XIIII, née baronne de Feltz; M""" la comtesse Yan der Straten, née comtesse de Beaufort-Spontin; M'"*^ la marquise Clémentine de Trazegnies mariée, depuis, au comte Lupi de IMontalto, et M™" la baronne d'Overschie de Neerysche. Peu de cours en Europe ont offert, de nos jours, des réceptions plus fréquentes et plus remarquées pour l'élégance et l'éclat. Bruxelles n'avait pas dans ses murs de voyageur de distinction qui ne fût invité au palais, et, dans ses relations officielles, la Reine savait parler à chaque visiteur avec tant d a-propos et un si grand fonds de bienveillance, que tous se sentaient saisis d'admiration et de respectueuse sympathie poiir cette souveraine adorée. Devant elle, les partis se taisaient, et on voyait les hommes de l'opposition parlementaire déposer leurs haines politiques. Que de fois une seule parole de la Reine désarma des hostilités qui semblaient ne pouvoir être vaincues!... et c'est ainsi que, sans mcler son nom à la politique du pays, la Reine exerçait sur les partis une salutaire influence.
L'onibrc de Luther treataillit de jute à la vuo de Phéritière d'Henri VIII viiitanl le palais de Cobourg; el rAllemagne protestante t'inolina a»ec respect derant la reine Louise, celte filîe de* rois, si ctière à PÉglisc inmaine el Pemblèma rfe tant de vertu*.
(P«Pltlll« .\IlB«l;k!<ORS.)
Dans le mois d'août 1843, la reine Victoria et le prince Albert traversèrent la Belgique pour se rendre en Allemagne. On se souvient que pendant que la Chambre des Lords discutait gravement, sur la motion de lord Campbell, la question de savoir si la reine d'Angleterre avait le droit de quitter un seul moment le sol anglais, celle-ci, déjà montée sur le yacht royal Victoria and Albert, débarquait sur les côtes de Belgique. Elle se trouvait à la vue d'Anvers le dimanche 10 août et, remontant l'Escaut, elle fut complimentée par l'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamillon Seymour, et par le baron d'Arnim, ambassadeur de Prusse à Bruxelles, pendant qu'un corps de musique exécutait sur les bords du fleuve l'air national anglais : God savethe Queen. Ni la reine ni le prince Albert ne parurent cependant sur le pont du yacht royal; seul, lord Aberdeen se montra pendant quelques instants entre les deux tambours du navire.
La Reine écrivit immédiatement au roi des Belges et au roi de Prusse pour leur annoncer son arrivée à Anvers. Le débarquement s'effectua sur le quai de Rubens,le lundi matin, au milieu d'un grand concours de population *. A sept heures, le convoi
' La Reine voyageant incognito avait désiré qu'aucune disposition ne fût prise à Anvers pour sa réception. Elle fut seulement complimentée au moment de «on débarquement el au milieu d'une foule immense par M. Gérard le Grelle,
royal traversait JMalines; les couleurs belges et anglaises flottaient aux abords de la station oii le roi et la reine des Belges attendaient l'auguste voyageuse, entoure'e d'une suite nonabreuse dans laquelle on remarquait le comte d'Arschot, le général Goblet, le baron d'Hooghvorst, général en chef des gardes civiques, M. Van de Weyer, ministre de Belgique à Londres.
Le convoi s'étant arrêté, le roi et la reine des Belges saluèrent la suite de la reine Victoria et se placèrent auprès d'elle dans la berline royale; puis on prit la route de Liège au milieu des acclamations de la population. Le roi Léopold et la reine "./)uise se séparèrent à Verviers de la reine Victoria et retourlièrent à Laeken pendant que cette dernière prenait le chemin de l'Allemagne oii ils ne devaient pas tarder à se retrouver.
La présence delà reine d'Angleterre sur le sol allemand fixa l'atlenlion de l'Europe, et le protestantisme ne manqua pas de donner beaucoup d'éclat et de retentissement à tout ce voyage. A Herbesthal, première station prussienne, la Reine et le prince Albert furent reçus par le prince royal de Prusse qui les accompagna jusqu'à Aix-la-Chapelle oîj le roi de Prusse les attendait pour les conduire à Cologne et de là au château de Briihl, résidence de la reine et de la princesse de Prusse.
Arrivés à Brùhl le lundi soir, la reine Victoria et le prince Albert assistèrent le lendemain matin, à Bonn, au festival de Beethoven et, le soir, au grand feu d'artifice qui fut tiré à Cologne. Le mercredi 13, la reine Victoria se rendit à un second concert à Bonn oii se trouvèrent réunis le roi et la reine de Prusse, le prince Albert, le prince et la princesse de Prusse, le prince Guillaume, le prince Frédéric, et le prince Adalbert de Prusse, le duc de Nassau, la princesse de Wurtemberg et beaucoup d'autres princes el personnages de la plus haute distinc-
bourgmeslre de la villo, par le gouverneur de la province, M. Henri de Brouckere. et par le général comte d'Ham . Conformrmenl aux désir» de la Reine, ces dernier» ne portaient pas de costunif^ officiel.
lion. L'archiduc Frédéric d'Autriche, fils du grand archiduc Charles, était arrivé de Vienne pour féliciter la reine d'Angleterre au nom de l'empereur. On sait que ce prince, amiral de la marine autrichienne, avait fait ses premières armes en 1 840 dans le combat de Saint-Jean d'Acre.
On remarquait parmi les personnes de distinction qui accompagnaient la reine Victoria le comte Aberdeen, ministre des affaires étrangères, et le comte Liverpool, grand maréchal de la cour, le comte de Westmoreland, ambassadeur d'Angleterre à la cour de Berlin, et la comtesse de Westmoreland, la comtesse de Gainsborough et la vicomtesse Canning, dames d'honneur de la reine, le colonel Wylde, attaché à la personne du prince Albert, le docteur Clarke, médecin de la cour, et 31. Anson, secrétaire du prince. La Reine, après le concert, alla voir la cathédrale do Cologne, visite dont elle abrégea la durée pour retourner à Briihl, dès qu'elle a[)prit que le roi et la reine des Belses venaient d'v arriver.
Le roi et la reine des Belges avaient quitté Bruxelles le 13 août pour venir rejoindre la reine d'Angleterre. LL. IMjM. étaient accompagnées du baron de Dieskau, faisant fonctions d'aide de camp du roi, et de ^M'"" la comtesse Van der Straten, dame du palais. A la station d'Aix-la-Chapelle, LL. MM. reçurent les hommages des magistrats de la cité ; puis, le lieutenant-général de Kanilz, commandant la division militaire de Cologne, et le major de Rechberg, chargé par le roi de Prusse de les complimenter et de remplir les fonctions d'aide de camp auprès du roi Léopold, conduisirent LL. MM. à Cologne.
La réunion dans cette ville du roi de Prusse, du roi des Belges et de la reine d'Angleterre était digne d'attention. Elle avait lieu presque sous les murs de la gothique cathédrale dont la restauration toujours promise, si longtemps ajournée, venait enfin de jeter tant de joie dans les cœurs catholiques. Et voilà qu'à côté des grandeurs de l'Eglise, les grandeurs hu-
maines se groupaient, elles aussi, à Cologne et y fixaient l'attention de l'Europe. Après les luttes religieuses qui avaient précédé, après les persécutions du dernier roi et l'éclatante fermeté déployée par l'archevêque de Cologne, cette restauration du plus bel édifice religieux de l'Allemagne catholique marquait l'heure d'une ère réparatrice et devenait un véritable symbole de réconciliation ; aussi la reine des Belges, dont chacun savait la haute piété, fut-elle l'objet à Cologne des plus grandes sympathies et salua-t-on sa venue de vives acclamations.
Le soir, il y eut un grand concert au château de Briihl. Lorsqu'on annonça dans la salle la reine d'Angleterre, le roi et la reine de Prusse allèrent au-devant d'elle, et le roi la conduisit jusqu'à son fauteuil placé en face de l'orchestre; la reine de Prusse ayant pris le bras du roi des Belges, le prince de Prusse avait offert le sien à la reine des Belges. Le concert, dont l'exécution était confiée à IMeyerbeer, qui tenait le piano, commença par un poëme mis en musique par ce célèbre compositeur, en l'honneur de la visite de la reine Victoria. Les vers du poëme étaient deForster;les solos furentchantés par MM. Mantins, Pischeck et Standigl. On entendit aussi M"''Tuczeck, Liszt, Jenny Lind et Pauline Yiardot. Ces deux dernières eurent un grand succès et, avant de quitter la salle du concert, la reine Victoria félicita l'une et l'autre sur leur beau talent. Liszt reçut aussi les félicitations de la reine d'Angleterre, du roi de Prusse, et surtout du prince Albert, pour sa magnifique cantate qui commence par ces mots : Les rois sont rivés à l'histoire.
Le départ de Briihl eut lieu le 1 4. Les deux reines, le roi Léopold et le prince Albert s'embarquèrent sur le Rhin pour le château royal de Stolzenfels. Alors toute étiquette disparut; on eût dit de simples voyageurs, une de ces parties de campagne comme les Allemands les comprennent si bien; la reine Victoria dessinait sur le bateau à vapeur; roi et princesses
n*étaient plus là que d'intelligents touristes rendant hommage aux magnificences des belles contrées qu'ils parcouraient. Dans le voisinage de Coblence, le coitége fut salué par deux cents coups de canon partis de la forteresse d'Ehrenbreistein et le soir, vers cinq heures, on arriva au château royal de Stolzenfels.
Des corps de cavalerie et d'infanterie attendaient l'arrivée de LL. MM. Le débarcadère était couvert de riches tapis, et des guirlandes ou couronnes de myrtes et de lauriers ornaient ses balustrades. Tout le chemin qui conduit au château était semé . de fleurs; les troupes formaient la haie.Lesappartementspréparés pour LL. MM. étaient décorés avec une rare magnificence; ils avaient vue sur le Rhin jusqu'à la forteresse d'Ehrenbreistein. Tout le château fut illuminé à giomo, et un feu d'artifice qui ne le cédait pas à celui que la reine Victoria avait admiré à Cologne fut tiré devant les fenêtres de la grand' salle du château. Coblence, Lahneck, Oberlahustein et plusieurs autres points placés en vue du château étaient également illuminés; pendant ce temps le silence de la nuit était, à de courts intervalles, troublé par le canon d'Ehrenbreistein.
Les princes et dignitaires invités dans cette royale résidence étaient les mêmes qu'au Brûhl. Le prince de Metternich, archichanceUer d'Autriche, vint se joindre à eux, accompagné de sa famille, du comte Esterhazy du comte de Lebzeltern, du baron deWerner et du baron de Neumann, aujourd'hui ministre d'Autriche à Bruxelles. Ces derniers appartenaient tous à la chancellerie impériale et se trouvaient alors au Johannisberg. Le prince de Metternich reçut de la reine d'Angleterre l'accueil le plus distingué et le plus flatteur. Cet homme d'Etat, qu'aucune révolution n'a lassé, qui a vu leur flot monter, puis si vite décroître et disparaître comme les eaux du torrent, ne pouvait manquer d'être fort remarqué au milieu de cette cour de princes allemands qui tous s'inclinaient au souvenir de ce
que le premier-ministre de l'empire d'Autriche avait fait avant 1814 pour l'indépendance de l'Allemagne et, depuis, pour lutter contre les tempêtes révolutionnaires, cherchant toujours, avec cette fixité de vues et cette sûreté d'exécution dont les véritables hommes d'Etat ont seuls le secret, à faire prévaloir le principe d'autorité contre le désordre des esprits.
Le roi et la reine des Belges logèrent au palais royal de Coblence, voisin de Stolzenfels. Le 15 août, jour de fête solennelle, la reine Louise se rendit à l'église Saint-Jean, accompagnée du comte de Waldeck, chargé par le roi de Prusse de remplir auprès de la reine les fonctions de chambellan. Le choix du comte de Waldeck, appartenant à une famille des plus distinguées de la noblesse allemande et dans laquelle les sentiments catholiques sont héréditaires, était plein d'à-propos et fut fort remarqué. Le clergé alla au-devant de la Reine lorsqu'elle se rendit à Téglise et tous les catholiques de Coblence ne manquèrent pas de se trouver sur le passage de S. M.
11 y eut grand concert le soir au château de Stolzenfels. On y couvrit d'applaudissements un quatuor de l'opéra de Phèdre, dont le comte de Westmoreland, ambassadeur d'Angleterre à Berlin, avait fait la musique ; Pauline Viardot chanta une ravissante sicilienne; on eut Listz et Yieuxtemps; enfin, Pauline Viardot et Jenny Lind chantèrent la Mère grand\ ballade de Meyerbeer. On regretta beaucoup qu'un changement de dispositions dans l'itinéraire du voyage ne permît pas de fêter la présence de la reine Victoria au théâtre de Coblence. On avait fait pour cette soirée de brillants préparatifs et on assure que le roidePrusseavait envoyé 30,000 écusdesa cassette particulière pour monter l'opéra de laAorma dont Meyerbeer devait diriger l'exécution et dans lequel Jenny Lind eût chanté le beau rôle de la prêtresse gauloise.
La reine Victoria quitta Stolzenfels le 16 août, se-dirigeantsur Mayence où elle fut reçue parle prince Guillaume de Prusse et
prit ensuite la route de Cobourg. * A Wurtzbourg, elle reçut la visite du prince toyal de Bavière, accouru de Munich pour lui oiïrir ses hommages et l'hospitalité dans son château royal. De leur côté, le roi et la reine des Belges reçurent au palais de Coblence les princes elles dignitaires prussiens, puis se rendirent à Cobourg par Francfort. Car Cobourg était le but et le terme de tout ce voyage. Mariée au prince Albert de Saxe- Cobourg, on comprend quel attrait s'attachait pour la reine Victoria à celte visite. Le roi et la reine des Belges l'avaient