RÉUNIS A BRUBL ET A STOLZENFELS
Le roi cl la reine de» Belges — la reine d'Angleterre et le prince Albert — le roi et la reine de Prusse — le prince et la princesse de Prusse — le prince Guillaume de Prusse — le prince Frédéric de Prusse — le prince Adalbert de Prusse — l'archiduc Frédéric d'Autriche — le duc de Nassau — le duc d'Anhalt-Coethen — la duchesse de Dessau et sa fille — le prince et la princesse Charles de Hesse et au Rhin — deux princes de Solnis-Braunfels — le prince de Neuwicd — le prince héréditaire de Schaumbourg-Lippe — la princesse de Wurtemberg — le prince Frédéric de Wurtemberg —la duchesse douairière de NasHau — le prince de Metiernich et sa fainille.
A la suite du roi de Prusse : le comte de Stolberg — M. de Bodeischwing — le comte de Kanilz, ministre à Vienne — le maréchal de cour de Meycrinck — le grand-maîlre des cérémonies comte Pourtalès — l'intendant des théâtres comte de Redern — le grand-écuyer général de Brandenstein — le général de Ncumatui — le colonel comte de Bruhl — le major de Willisen — M. Alexandre de Humboldt — M. de Voss — le chambellan M. de Schleinitz — le chambellan comte de Wilzieben — le chambellan comte de DoenhoIF — le chambellan comte de Boos-Waldeck — les lieutenants-généraux comte Kanilz, comte Groeben, de Thicle, de Pfiihl, de Holleben, de Bardeleben — le major de Rechberg — Dames de la cour de Prusse: la grande-maîtresse comtesse de Rhcede — M"* de Maltzan — la comtesse de Hacke — la comtesse de Ilacke, sa sœur.
Cour d'Angleterre : le comte Aberdeen — lord Liverpool — la vicomtesse Canning — lady Gainsborongh — le comte et la comiesse de Westmorcland — le colonel Wyide — M. Anson.
A la suite du roi Léopold et de la reine des Belges : le baron de Dieskau — lu comiesse Van derStraten, dame du palais.
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précédée d'une heure à Cobourg. Comme elle, la reine Louise se trouvait pour la première fois dans la patrie de son époux. Le duc régnant, frère du prince Albert et neveu du roi des Belges, reçut avec les marques de la joie la plus vive ces deux reines et ce roi qui honoraient à la fois de leur présence la capitale de ses Etats.
A l'entrée de Cobourg, on avait érigé un arc de triomphe aux armes et aux couleurs anglaises et belges. De belles jeunes filles choisies dans les premières familles du pays présentèrent aux deux reines des bouquets et des vers. Le bourgmestre et le conseil de la ville, les sociétés de tir, les délégués de la bourgeoisie, les corporations des métiers, le directeur de la poste princière de la Tour et Taxis, le personnel des chasses ducales, précédaient la voiture attelée de six chevaux et oîi setiouvaient la reine Victoria et la reine Louise, le roi des Belges et le prince Albert. Le duc régnant, à cheval, marchait à côté de la voiture royale, suivi d'un brillant état-major.
Arrivéesau château royal d'Ehrenbourg les deux reines trouvèrent au pied du grand escalier d'honneur M""' la duchesse régnante de Cobourg, M™^ la duchesse douairière IMarie et les autres membres de la famille ducale, le grand-duc de Bade, la grande-duchesse de Russie Anne Féodorowna et la duchesse de Kent, mère de la reine Victoria. Une cour brillante se trouvait aussi réunie à Cobourg pour faire aux deux reines les honneurs de l'Allemagne. Princesse protestante et ayant déjà en elle du sang de Saxe-Cobourg; mariée, depuis, au frère du duc régnant, la première était bien sûre d'exciter dans le pays de Luther d'universelles sympathies; la seconde sut les mériter par sa grâce, ses nobles vertus et la véritable distinction de son esprit. Princesse catholique au milieu dune cour protestante, elle y conquit tous les cœurs. La maison d'Orléans, en apprenant le succès qu'avait obtenu la reine des Belges au milieu de tous ces princes allemands s'en enorgueillit à juste titre, et
la France comme la Belgique furent fières, elles aussi, de ce succès si peu recherché et h la fois si éclatant et si mérité.
A peine arrivée à Cobourg, la reine Victoria alla loger au château de Rosenau où le prince Albert est né. Le paysage qui se dessine des hautes fenêtres gothiques de ce château s'étend jusqu'au vieux manoir de Cobourg, berceau des anciens ducs saxons, aussi remarquable par son histoire que par sa construction qui date du moyen âge. Eclairé par le soleil d'été, l'aspect de cette grande construction féodale engagea les deux reines à la visiter. Accompagnées de leur cour, elles parcoururent le chemin qui mène au château par le Bauzenberg, tantôt à travers de riantes prairies, d'autres fois sous le doux ombrage de la foret qui oiTre au voyageur, lorsque des éclaircies de bois le permettent, l'aspect lointain des forets de laThuringe. Arrivés aux remparts du château, aujourd'hui convertis en promenades, les augustes visiteurs viient se dérouler sous leurs yeux l'un des plus beaux panoramas que puisse oiïrir l'Allemagne. Ici ce sont des villages encadrés de jardins, le Maingrund avec l'église et le pèlerinage de V ierzehnheilifjen (quatorze saints) et le Schloss de Bauz; là les bourgs de Kallenberg et de Hohcnstcin, les ruines de Straufhain et les deux Gleichbergc, immense jardin que ceignent les cimes bleuâtres de trois chaînes de montagnes ; la foret thuringienne, le Rhoengebirge et le Fichtelwald.
Après avoir longtemps admiré ce ravissant paysage, on entra par le pont-levis dans la cour intérieure du château. Sur l'une des ailes, on voit peint à fresque et dans des dimensions colossales le saint patron du Schloss, Saint-Georges, en chevalier, terrassant le dragon. Une autre fresque représente l'entrée à Cobourg du duc Casimir et de sa jeune épouse. Si de la cour on entre dans le château, qui a été restauré avec beaucoup de goût par le père du duc régnant, on arrive au moyen d'un large escalier gothique, à rampe découpée à jour, dans une vaste
antichambre dont la vue plonge au fond d'une fosse où deux ours monstrueux prennent leurs ébats; c'était chose ordinaire autrefois dans la plupart des vieux châteaux d'Allemagne.
A droite de l'antichambre, on trouve la chambre de Luther; à gauche la grande salle des chevaliers; et, certes, elle est la bien nommée, car on aperçoit au fond deux couples de gens à cheval, en vrai costume de tournoi, sapprétant à rompre une lance. Les murs sont parsemés de brillantes armures, parmi lesquelles on s'incline devant celle deBernard de Saxe-Weimar; puis, ce sont des boucliers, des cimiers, des lances, des javelots et des flèches, formant de nombreuses panoplies dans les combinaisons les plus ingénieuses et les plus variées. Au milieu de cette salle, on remarque un véritable monument construit avec des glaives et des épées ayant appartenu à des personnages historiques. Des fléaux, des massues, des hallebardes, datant la plupart de la guerre des Hussites et de la révolte des paysans, occupent les embrasures des fenêtres. "
De la salle des chevaliers, on passe dans l'humble salle qu'habita Martin Luther, à l'époque où les protestants arrachèrent l'acte de la Confession d'Augsbourg à l'empereur Charles- Quint. C'est là que Luther acheva sa traduction de la Bible, qu'il écrivit ces nombreuses lettres dans lesquelles il exhorte ses amis à ne pas faiblir dans leurs nouvelles croyances; c'est là qu'il jeta au monde ce chant célèbre de ses coreligionnaires : Notre Dieu est un puissant boulevard (Eine feste Burg ist unser Gott). On conserve précieusement dans cette chambre, qu'un protestant ne visite jamais sans émotion, quelques objets de ménage dont Luther fit usage et des autographes de lui qui sont d'un grand prix.
Lorsqu'on arrive au second étage du château, la chambre dite de corne soITre d'abord à la vue; elle est remarquable par ses mosaïques merveilleuses et ses riches ciselures de bois. Puis vient la grand'sallc où se trouvent les portraits de Tilly,
de Wallenstein, de l'empereur Ferdinand, deGustave-AdoIphe, du duc Bernard de Saxe-Weimar, du duc Casimir ; et enfin une salle de moindre dimension dont les murs offrent les portraits peints à l'huile, de Luther et des autres réformateurs que le protestantisme enfanta, Melanchthon, Bugenhagen, Gaspard d'Aquila, etc. Des vers dans le vieux idiome allemand sont inscrits au-dessus de chacune de ces figures. Nous nous bornerons à donner ici la traduction en prose de ceux qui concernent Luther et sa femme, Catherine de Bora :
Martin Luther, ce grand homme, a merveilleusement compris la Bible, a peu compté sur l'aide des hommes, n'ayant fiiince que dans la parole de Dieu. El loi aussi, Chrétien, efforce-toi d'imiter Luther.
Et plus loin :
Catherine de Bora, femme de Luther, a fermement et fidèlement aimé son mari. Comme lui. elle a conjuré Dieu le Seigneur, d'écarter d'eux tout ce qui était mal. Son cœur et son esprit, purs et chrétiens, reposent maintenant dans le sein de Dieu.
Les vitraux de cette chambre, consacrée au grand réformateur et à ses émules, portent ses armes avec celte devise : Le cœur du chrétien marche sur des roses quand il est sous la Croix.
Les augustes visiteurs entrèrent ensuite dans la chambre de Marie, ou ils admirèrent les scènes de l'enfance de Jésus, la fuite en Egypte, la prédication dans le Temple, etc., découpées en relief sur bois d'après des esquisses d'Albert Durer. La chambre des roses fixa aussi leur attention. Elle a reçu ce nom des nombreuses rosettes taillées dans le bois au plafond avec une admirable variété dans le dessin et l'exécution. Les portes de bois sont ornées de riches ciselures. Les portraits des anciens princes saxons et de leurs femmes couvrent les murs peints à fresque, et des scènes empruntées à la vie de famille des chevaliers occupent les embrasures des fenêtres dont les vitraux richement coloriés reproduisent les vingt-quatre ccussons des différentes provinces saxonnes.
Si de la chambre des roses on revient sur ses pas, une galerie de tableaux s'offre à la vue; puis arrivela petite chapelle ou Luther fit souvent retentir sa voix éloquente.
La reine Victoria et la reine des Belges, le roi Léopold et le prince Albert employèrent plusieurs heures à visiter ce château magnifique et si précieux pour l'histoire, et un livre richement relié, dans lequel les deux couples royaux ont inscrit leurs noms, transmettra à la postérité le témoignage authentique de leur visite au vieux manoir des ducs saxons.
Le soir du même jour, il y eut spectacle au théâtre ducal. Richement décorée en style Renaissance et éclairée a giorno, la salle était tapissée de guirlandes et de fleurs. Le public d'élite qui s'y trouvait réuni se leva avec un respectueux empressement lorsque les deux reines entrèrent dans la salle et saluèrent l'assemblée. L'air national anglais God save theQueen, joué par l'orchestre, fut chanté avec enthousiasmeparle public. La reine Victoria avait pris place dans un fauteuil au milieu de la loge du duc régnant ; elle avait à sa gauche la reine des Belges, à sa droite le roi Léopold placé auprès de la duchesse de Cobourg. Le prince Albert s'assit aussi à côté de la duchesse, sa , belle-sœur, ayant à sa droite la duchesse de Kent. A côté de la reine des Belges, se trouvait placé le grand-duc de Bade; puis venait la grande-duchesse de Russie, Anne Fœderowna. Les places du second plan étaient occupées par le prince de Linange, les ducs Alexandre et Ernest de Wurtemberg, le comte de Mensdoriï et le prince de Furstenberg. Le duc régnant s'était aussi placé au second plan entre la reine d'Angleterre et la reine des Belges. Le duc Ferdinand de Saxe-Cobourg était assis auprès de lui. On avait donné place dans les loges de côté à lord Aberdeen et à lord Liverpool, aux ambassadeurs d'Angleterre, de France et de Portugal.
L'opéra des Huguenots était presque de circonstance ce soirlà dans un pays oii la Réforme est en si grande vénération. H
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fut exécuté avec une rare perfection par les chanteurs les plus éminents de l'Allemagne. Tichatscheck, premier ténor du théâtre de Dresde, chanta le rôle de Raoul ;M^^'* Tonner, Halbreiter et Oswald furent ravissantes dans Marguerile de Valois, Valentineelle rôle du page fMam;Noldcn, Reer et Hofer chantèrent le comte de Nevers, Saint-Bris et Marcel.
Dans les soirées qui suivirent, on joua la Fiancée de Messine, de Schiller, et une comédie de Gutzkow.
La présentation solennelle des autorités et des notables du duché eut lieu le soir du 21 dans les salons du palais ducal. La description de ces salons mérite quelques détails. Ce sont d'abord de riches tapis turcs recouvrant les parquets, des tableaux, des livres et des instruments de musique j nous sommes, comme on le voit, dans le cabinet du jeune duc de Saxe- Cobourg, peintre et à la fois excellent compositeur. Un magnifique gobclin, acheté à Paris par le duc défunt, représente un paysage du tropique ; on dirait un tableau, tant les couleurs ont de la vie et de l'éclat. Vn groupe d'Indiens ramassant des fruits occupe le centre de cette riche tapisserie. Les bustes de marbre de la reine Victoria et du prince Albert et une statuette du dernier grand-duc de Bade complètent rornementation de cette pièce où la famille ducale aime à se réunir le soir pour faire de la musique et prendre le thé.
Arrivons à la salle du trône où ont heu les grandes réceptions des ambassadeurs et l'ouverture des Chambres. Le velours rouge à trame d'or décore les murs ; le parquet est en mosaïque de bois, le plafond de stuc richement fouillé. Puis vient la chambre jaune, où l'on donnait autrefois les thés damants et qui clôt la série des appartements situés dans cette ailedu château.
La chambre jaune communique à angle droit avec la galerie des tableaux, galerie où les toiles célèbres sont rares, mais qui renferme cependant des Rubens, desVanDyck, des Rembrandt, des Murillo, des Breughel, des Teniers et des Wouwermans.
La galerie de famille ofTre les portraits, de grandeur naturelle,, des membres encore existants de la famille ducale. On y trouve aussi les figures des princes de la maison de Gobourg récemment décédés. Le feu duc, sa veuve la duchesse Marie, si vénérée à Gobourg, le prince Albert, le roi Léopold, sont là et, à côté d'eux, la charmante tetc du jeune prince de Galles, fils de la reine Victoria.
Deux antichambres relient cette galerie à la salle des Géants^ la plus vaste de toutes les pièces du château et qui prend son nom des cariatides colossales adossées aux murs. Son ornementation dans le style du moyen âge, ses panoplies, ses boucliers formidables, ses lustres immenses lui donnent un aspectimposant. On pourrait la comparer à la grand' salle espagnole du Hradschin, à Prague, ou bien encore à la salle d'or de l'Hôtel de ville d'Augsbourg.
G'est dans ces salons d'une si noble magnificence que la présentation solennelle dont nous avons parlé s'accomplit. Le cortège royal parut précédé de deux maréchaux du palais, un bâton doré à la main, du premier chambellan et des hauts dignitaires de la cour du duc régnant, la reine d'Angleterre au bras du duc de Saxe-Cobourg, la reine des Belges conduite par le prince Albert, la duchesse régnante accompagnée du roi Léopold. Arrivées dans la salle des Géants, LL. MM. et LL. AA. RR. s'assirent, et les ambassadeurs, les députés, le clergé, la magistrature, les officiers de l'armée et le corps professoral leur furent successivement présentés ainsi que les dames de toutes les familles notables du pays.
Le lendemain vendredi, toute la ville de Gobourg fut sur pied à l'occasion de la fête instituée par le pape Grégoire IV en 828, pour remplacer l'ancienne ïèlc de la Minerve alleinande, que les princes saxons, récemment convertis au christianisme, continuaient de célébrer. Gette solennité religieuse qui, d'ordinaire, a lieu au commencement du printemps, avait été remise
au 21 août, à la prière du prince Albert; on l'appelle la fèlc do saint Grégoire, et l'Eglise l'a consacrée à la jeunesse des écoles. Autrefois, dans toutes les villes saxonnes, les écoliers masqués ^ et travestis parcouraient les rues de la ville, accompagnés de musiciens, quêtant sur leur passage de l'argent ou des vivres et chantant de joyeux refrains. Il ne reste aujourd'hui de cet ancien usage qu'un cortège d'enfants masqués qui reçoivent une somme d'argent du duc 'régnant et des autorités communales. Le matin de la fête, tous les enfants se réunissent dans leurs écoles ; ils reçoivent là ces brioches dont il est question dans une vieille chanson sur saint Grégoire :
Le craquelin s'appelle preliolium, Pciil prix pour les eiifanlelcls, etc.
Les princes de la maison de Gobourg prirent de tout temps beaucoup de part à cette fête qui, cette année là, empruntait plus d'éclat encore à la présence des hôtes augustes du duc régnant
Les enfants réunis dans leurs écoles dès le matin arrivèrent vers deux heures de l'après-midi dans la grande cour du palais, au nombre de quinze cents, les uns masqués, les autres portant les couleurs nationales, lis entonnèrent aussitôt des chœurs enThonneùr de la famille du duc régnantetdes illustres voyageurs qui s'étaient placés au balcon du palais. Ils se dirigèrent ensuite vers une prairie située devant le Ketschcntar et offrant une enceinte fermée par des barrières avec des mâts ornés de drapeaux, de guirlandes, de fleurs et de banderoles. L'arrivée de LL. MM. fut saluée par les acclamations des enfants. La reine Victoria avait pris le bras du duc de Saxe- Gobourg, le roi Léopold accompagnait la reine des Belges, le prince Albert donnait le bras à la duchesse de Kent. Le duc régnant ayant retrouvé parmi les professeurs présents le premier maître de son enfance, le fit remarquer au prince
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Alhert et le présenta à la reine d'Angleterre en lui disant : •; Voilà, Madame, mon premier professeur! »
Les enfants furent aussi présentés à LL. MM. 11 s'en trouvait dans le nombre dont les costumes historiques étaient pleins de fidélité et de fraîcheur. On remarqua beaucoup ceux qui représentaient Frédéric le grand, Tempereur Napoléon et la reine Victoria.
Cette fête de la jeunesse se termina avec le jour. Les enfants, après avoir défilé devant LL. MM. et LL. AA., rentrèrent à Cobourg, avec leur musique et leurs drapeaux. Le soir, il y eut grand bal à la cour. La salle des Géants étincelait de lumières; à huit heures et demie, la reine Victoria parut donnant le bras au duc régnant; puis venaient la reine Louise et le prince Albert, la duchesse de Saxe-Cobourg et le roi Léopold, la duchesse de Kent, le grand-duc de Bade, la grande- duchesse Anne de Russie, la duchesse douairière de Cobourg, le prince Ferdinand de Cobourg, son fils le prince Léopold, les deux ducs de Wurtemberg, le duc de Saxe-Meiningen, la princesse de Reuss- Ebersdorf, le prince de Furstcnberg, le prince de Hohenlohe- Langenbourg, le comte de MensdorfF et trois de ses fils, le prince de Linange, etc. Au milieu du cortège on remarquait le prince indien Rhaden Salé, appelé à Cobourg le prince noir. Sa figure indienne et son costume aussi riche que pittoresque attirèrent tous les regards.
Le bal s'ouvrit par une polonaise, la danse de cérémonie des bals de la cour. Les contredanses suivirent, et l'on vit figurer dans un quadrille la reine Victoria et la reine des Belges. La duchesse de Saxe-Cobourg et la comtesse Vitzthum, lady Canning, dame du palais de la reine d'Angleterre, et la comtesse Van der Stratcn, dame du palais de la reine des Belges, dansaient avec elles. Les cavaliers étaient : le prince Albert; son frère, le duc régnant; le prince héréditaire de Saxe-Wcimar et le prince de Bade; le prince Ernest de Wurtemberg et le
jeune prince Maximilien de Furslcnberg-Donaueschingcn. La grâce parfaite de la reine des Belges fui fort remarquée par les étrangers de distinction qui se trouvaient à ce bal.
Tel est le récit exact des fêtes qui marquèrent le séjour en Allemagne de la reine Victoria et de la reine Louise, du roi Lcopold et du prince Albert. Tout ce voyage eut beaucoup de retentissement et d'éclat dans le monde politique. La somptueuse hospitalité du roi de Prusse, dès que la reine Victoria eût franchi le Rhin; ces trois chancelleries étrangères qui se trouvaient face à face pour la première fois... Ici lord Abcideen, là M. le prince de Melternich et, à la suite du roi Frédéric-Guillaume, les hommes d'Etat les plus éminents de la Prusse; tout se réunissait là pour fixer les regards du monde politique. La jeune dynastie belge reçut ce jour-là de l'Allemagne les premiers témoignages de cette sympathie qui, depuis, n'a fait que se fortifier; tous ces princes, ces étrangers de haute distinction, ces ministres d'État, ces diplomates, ces hommes de cour se sentirent charmés par cette grâce entraînante qui ralliait à la reine des Belges toutes les opinions el lui conquérait tous les cœurs. Et telle était la modestie de cette princesse qu'elle ignorait encore, à son retour, l'admiration et la sympathie qu'elle avait inspirées dans les cours d'Allemagne.
Bien des préventions disparurent après ce voyage dont l'importance pour la Belgique n'échappa point aux hommes politiques. La présence de la reine Louise el l'éclat de sa royale auréole, répandu sur le sol étranger, effacèrent les dernières traces de cette froideur que la révolution belge avait causée dans les relations officielles de la cour de Bruxelles avec le gouvernement prussien. On fut bien loin à Berlin, depuis ce jour-là, de cettehostililéjdece mauvais vouloir plus ou moins déguisé que la maison d'Orange s élait attachée à entrclenir entre la Prusse
et la Belgique de 1 830 ; et on peut dire que le roi Léopold trouva dans ce voyage les premiers éléments de cette confiance profonde qu'il a conquise cjepuis dans ^s cours étrangères où sa prudence et son habileté sont aujourd'hui prisées si haut.
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< ^'i>iis vrrrrï dan» mm neiile vi« (oiile* Ip" > exireiniiCK lies t'hoscN humaine»; Ih felicilo sans » boriio*, au»»! bien que \vs iiiiMiTes ; niio lon;;ii« » «l (laisible jouisitaiicc d'une don plus noble» • fouriiiincs de l'univrrs ; loul ce tiur piruvcnt •< donner de pluw glorieux la iiaistiniico et la » {Traiiticur amimiilecs i<iir une tel*-, qui ensuite » e.*! expoKéfl à tous lea oulraf^es do la rorlunn, »
(Boflftl-BT.)
Les relations d'amitié que la reine Louise avait nouées avec la reine Victoria, pendant leur voyage en Allcnfiagne, furent durables. Rien ne les relVoidii depuis; leur correspondance était active et sur le pied de la plus affectueuse intimité. Lorsque des difficultés politiques surgirent entre les Tuileries et le cabinet anglais, le roi Louis-Philippe s'en remit, plus d'une fois, à l'intervention olficicuse de la reine Louise, sa fille chérie, pendant que le roi Léopold portait dans ces graves affaires le poids de sa haute raison et de sa parfaite équité.
Les bons rapports de la famille d'Orléans avec la maison régnante d'Angleterre étaient, d'ailleurs, de longue date. Depuis le temps du Régent et de lord Stair les dispositions les plus favorables et les plus flatteuses du cabinet anglais étaient acquises aux princes de la branche cadette de Bourbon. La politique inaugurée en juillet 1 830 par le roi Louis-Philippe était, de plus, une politique essentiellement favorable à l'alliance anglaise. Il a fallu, on le sait, les mariage» espagnols pour que cette alliance fût brisée. Car en 1830, tout semblait s'être réuni pour établir entre l'Angleterre et le nouveau roi, cette entente cordiale, dont on a tant parlé. Louis-Philippe avait longtemps
habité ce pays; il y laissait, lorsqu'il le quitta, les meilleurs souvenirs; il garda les usages anglais, pour ainsi parler, au milieu de la cour de Louis XVIIl et de Charles X; et, plus tard, l'empressement qu'avait apporté l'Angleterre à reconnaître la royauté de Juillet recommandait cet exemple aux autres puissances signataires comme elle des traités de 1815.... pour Louis-Philippe c'était un grand pas! Il s'en montra si touché, sa gratitude revêtit de si vives et si cordiales expressions qu'on se persuada tout d'abord à Londres que la diplomatie française allait, à l'aide du nouveau règne, subir le joug des chancelleries britanniques.
On se disait en Angleterre que le roi Louis-Philippe ne se ferait jamais à la pensée de rompre avec le cabinet anglais: " Il n'oubhera pas — ajoutait-on — que, la première, l'Angle- » terre a reconnu et appuyé son trône édifié sur les pavés » des barricades, pendant que la Russie se préparait h la guerre » contre la France de 1830, lorsque la Prusse et l'Autriche, de • concert avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, renouaient » contre cette France, dont une révolution de plus venait ' remuer le sol, la Sain te- Alliance des dynasties légitimes. » Enfin on répétait volontiers dans les salons de Londres que les derniers conseils donnés à Louis-Philippe par M. deTalleyrand au lit de mort avaient été ceux-ci : «Le roi dans la situation difîi- '• cile de sa dynastie ne peut et ne doit espérer de bons rap- )» ports avec l'Europe qu'en sappuyant sur l'alliance anglaise. '• C'est, d'ailleurs, pour Votre Majesté une tradition de fa- » mille. »
Voilà ce qu'on disait à Londres!
Mais bien que le roi Louis-Philippe ne se fît pas à la pensée de rompre avec l'Angleterre, il voulait que la France fût grande et honorée; il rêvait pour sa maison toute la splendeur des races royales, et son cœur se complaisait dans le spectacle des alliances dont ses fils et les princesses, ses filles, formeraient.
SI
un jour, le brillant faisceau ; il croyait toutes ces choses compatibles avec l'alliance anglaise; il comptait sur le temps, sur son habileté consommée, pour que le cabinet anglais fît large parla la France dans les influences qui domineraient la politique de l'Europe. Ne laissait-on pas à l'Angleterre la prépondérance des mers et tout un monde à conquérir encore dans les vastes régions de l'Inde.''.. Les mariages espagnols furent la consécration de cette politique toute française, toute nationale. Ils abaissaient les Pyrénées... il fallut 1848, il fallait une révolution de plus pour les relever, pour détruire encore une fois Tieuvre que les Bourbons de Tune et de l'autre branche, en dignes descendants de Louis XIV, ont toujours voulu recommencer, montrant ainsi au monde que bon sang ne peut mentir.
Et c'est en exil, loin de la France, sur le sol anglais, que le roi Louis-Philippe est mort!..
Mais avant de raconter cet exil et les royales douleurs qui se sont abritées à Claremont, THolyrood de la branche cadette, esquissons rapidement les principales circonstances du voyage que fit la reine des Belges en Angleterre au mois de juin 1847. Les rapports de parenté et d'intimité atrectueuse que le roi Léopold entretenait depuis longtemps avec la reine Victoria, les bonnes relations de cette dernière avec la reine des Belles rendaient bien naturel ce voyage que, depuis leur commun séjour en Allemagne, la reine d'Angleterre appelait de ses vœux.
Le roi Léopold el la reine des Belges débarquèrent à Woolwich dans la journée du 24 juin, accompagnés de la comtesse Van der Stralen, dame d'honneur de la Reine, du major de Moerkerke, du vicomte de Jonghe, chargé d'affaires de Belgique à Lisbonne, et du docteur Carswell. La traversée d'Ostende à Woolwich s'était faite en huit heures sur le bateau à vapeur le Garland.
Une sarde d'honneur de la marine rovale avait été placée
au débarcadère avec un bataillon de rarlillcrie royale qui salua l'arrivée de LL. IMM. par le feu de plusieurs pièces de canon. Lord Byron^ chambellan de la reine d'Angleterre, et lord George Lennox, de service auprès du prince Albert, s'étaient rendus à Woolwich. A sept heures un quart du matin, un drapeau hissé sur la flèche de l'église annonça que le Garland se trouvait en vue avec le drapeau belge au grand mât. Lord Byron et lord George Lennox se rendirent sur le bateau à vapeur pour prendre les ordres de LL. MM. Ils étaient accompagnés de M. Van de Weyer, ministre de Belgique à Londres, du Commodore sir Gordon Bremer, du lieutenant-général sir Thomas Downman et de plusieurs officiers supérieurs de la marine et de l'armée de terre anglaises.
Une voiture, aux armes de la reine d'Angleterre, attendait les augustes voyageurs et les conduisit rapidement à Londres , où ils logèrent au palais Buckingham. La reine Victoria et le prince Albert les reçurent à l'entrée du jardin, avec une grande eiïusion de cœur. La marquise de Douro, lady Caroline Cockx. miss Paget, la baronne de Speth, le lord chambellan, lemaîire des cérémonies, l'amiral Godrington et lord Alfred Paget accompagnaient la reine Victoria et le prince Albert.
La première visite du roi Léopold et de la reine Louise, après s'être rendus auprès de la reine d'Angleterre, fut pour la reine douairière à Marlborough House. Lord Palmerslon, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, et le comte de Sainle-Aulairc, ambassadeur extraordinaire et ministre plénipotentiaire de France, s'empressèrent de venir offrir leurs hommages à LL. MM. qui reçurent aussi, dans la journée, la visite de la duchesse de Glocester et du duc de Cambridge. Il y eut grande réception le soir. On y remarquait le grand duc héréditaire et la grande-duchesse de Saxe-Weimar, le prince Edouard de Saxe-Weimar et S. A. R.le prince Georges, le duc et la duchesse de Cambridge, le prince de Lowcnstein, le prince et la prin-
cesse de Liechtenstein, le comte et la comtesse de Sainle-Aulaire, le comte de Dietrichstein, ambassadeur d'Autriche, et la comtesse de Dietrichstein, le marquis et la marquise de Westminster, lord Palmerston et la vicomtesse Palmerslon, le duc et la duchesse de Norfolk, etc.
Dans la journée, LL. MM. et le prince Albert étaient ailés visiter la grande exposition des tableaux à Westminster-Hall. La suite royale se composait de la marquise de Douro, de la comtesse Van der Straten, dame d'honneur de la reine des Belges, de miss Paget, de lord Byron, de l'amiral Codrington et du major de Moerkcrke. Le soir, il y eut grand dîner au palais Buckingham. On remarquait, parmi les personnes de distinction admises à la table de LL. MM., M. Van de Weyer, ministre de Belgique à Londres, le vicomte de Jonghe, la comtesse Van der Straten, la comtesse de Westmoreland, la comte de Liverpool, le comte et la comtesse Gray, le comte et la comtesse Granville, etc.
Le lendemain LL. MM. se promenèrent en calèche découverte avec le prince Alfred et la princesse Alice; lord Paget, écuyerde service, était à la portière. Le soir, la reine Victoria, la reine des Belges et le prince Albert, accompagnés du prince de Galles, de la princesse royale et de la princesse Alice, honorèrent de leur présence le théâtre royal de Saint-James.
Dans la journée du 26, le roi Léopold avait tenu au palais Buckingham un grand lever diplomatique. Toute la diplomatie étrangère était présente. On voyait là M. le comie de Sainte- Aulaire, ambassadeur de France, le comte Louis de Noailles, secrétaire, et >L de Rabaudy, chancelier de l'ambassade française; le comte de Dietrichstein, ambassadeur d'Autriche; le baron deCetto, ministre de Bavière; le baron de Moncorvo, ministre de Portugal; le comte de Kielmansegge, ministre de Hanovre; le baron de Hugel, ministre de Wurtemberg; le chevalier Bunsen, ministre de Prusse^ le prince Lowenstein
cl le comle Redern, tous deux allachés à la légation prussienne; le commandeur marquis Lisboa, ministre du Brésil, et M. Pixato, attaché à la légation brésilienne ; le comte de Reventlow, ministre de Danemark; le ministre péruvien, colonel Sturregui ; le prince Gallimaki, ministre de la Porte Ottomane; M. Bancroft, ministre des Etats-Unis, et M. Brodhead, secrétaire de légation ; le comte Schimmelpenninck, ministre hollandais, et M. Stratenus, conseiller de légation; M. Isturitz, ministre d'Espagne, et le chevalier Pedrorena, secrétaire de la légation espagnole; M. Mora, ministre mexicain, et M. de Lizardi, attaché; le baron de Beust, ministre de Saxe; le comté Adrien de Revel, chargé d'affaires de Sardaigne; le baron de Rehausen, chargé d'affaires de Suéde; M. Koudriaffsky et le baron de Nicolaï, secrétaires de la légation de Russie.
Le corps diplomatique setait réuni dans la bibliothèque et fut présenté au roi Léopold et à la reine des Belges par M. Van de Weyer, ministre de Belgique à Londres. M. Charles Drouet et M. Octave Delepierre, secrétaires de la légation belge, M. Caslcllain, consul de Belgique à Londres, le comte de Lalainget le vicomte de Jonghe étaient présents.
La comtesse de Sainte-Aulaire et la comtesse Dietrichstein lurent présentées, dans la même journée, à la reine Louise qui leur fit beaucoup d'accueil.
Le 28, le roi et la reine des Belges donnèrent au palais Buckingham un diner auquel se trouvaient le duc de Wellington, JM. Van de Weyer, le marquis et la marquise de Douglas, le comte et la comtesse de Clarendon, le vicomte Melbourne, lord et lady John Russcll, sir Robert Adair, etc.
Pendant le dîner, la musique des Royal horse giiards exécuta lintroduction de Marie Sluart, de Donizclti, et divers morceaux de liandel et de Mcndolsohn. Il y eul, le soir, grand concert au palais.
So
Le roi Léopold et la Reine des Belges restèrent en Angleterre jusqu'au commencement du mois de juillet et recueillirent pendant tout leur séjour à Londres, l'expression des sympathies les plus vives du peuple anglais.
Nous avons raconté ailleurs les douleurs et les appréhensions qui remplirent le palais de Laeken lorsque la reine des Belges et le roi Léopold apprirent que le roi Louis-Philippe, cédant à la pression du mouvement insurrectionnel, persuadé, d'ailleurs, que la régence de M""" la duchesse d'Orléans allait pourvoir à tout, avait quitté Paris avec sa famille, sans que Ton sût la direction qu'il avait suivie 11 y eut alors à Laeken des jours de mortelles alarmes, des moments d'angoisses qui, peul-étre, ont marqué cette heure fatale depuis laquelle la santé delà Reine ne pouvait plus que péricliter, oii la douleur, l'ayant frappée au cœur, devait la ravir prématurément à la terre.
Et lorsqu'on sut à Laeken que Louis Philippe et les siens avaient pu gagner l'Angleterre et s'abritaient à Claremont, ancienne résidence du roi Léopold, il fallut que la reine Louise commandât encore à l'élan de son âme. Placée dans une condition obscure, elle eut bientôt franchi les mers pour aller embrasser et consoler son vieux père, pour pleurer avec sa mère bien aimée sur l'adversité qui les frappait, sur les malheurs de la France; épouse et mère, mais reine aussi, elle eut à subir les lois de la prudence et de la politique; sa place était, d'abord, auprès du Roi, son époux; auprès de ses jeunes fils, espoir de la dynastie belge; et lorsque la République française prêta la main aux tentatives de Risquons- Tout ou bien les toléi'a, la Reine put, du moins, recueillir autour d'elle les marques de l'affection publique, et tous les Ficlges se ser rèrent autour du trône pour dire à la Reine et au Roi : " Restez avec nous; point de république; la royauté » conslittilionnelle et héréditaire est notre sauve-garde à » tous! »
La Reine ne revit sa famille qu'au commencement d'octobre 1 848. Partie d'Ostende le 1 ", elle arrivait à Douvres le lendemain à onze heures et demie du matin, a bord d'un paquebot de la marine royale britannique. Ce voyage se fit sans éclat. La Reine était accompagnée de la comtesse d'Hulst, dont le dévouement pour elle s'est retrouvé jusqu'à son lit de mort, du major de Moerkerke et du docteur Rieken. M. Charles Drouet, chargé d'affaires de Belgique à Londres, et M. Lotham, consul belge à Douvres, reçurent la Reine lorsqu'elle débarqua et elle prit immédiatement la route de Claremont.
On comprend tout ce qu'eut de touchant la première entrevue de la Reine avec le roi Louis-Philippe après tant de périls courus, tant d'espérances déçues, de si grands malheurs publics et privés! Les bornes et les convenances que nous avons dû nous imposer ne nous permettent même pas de reproduire ici tous les détails qui s'ébruitèrent alors sur les graves entretiens des hôtes de Claremont. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'il n'y eut pas une seule parole d'amertume et que le bonheur de la France résuma toutes lesponséeset tous les vœux.
Dans la journée du 1 1 octobre, la Reine, accompagnée de M"" la comtesse d'Hulst, alla rendre visite à la reine d'Angleterre qui la reçut avec les marques d'une grande effusion de cœur. Les deux reines se promenèrent en voiture découverte, dans le grand parc de Windsor, et le soir il y eut grand dîner au château. On remarquait au nombre des convives, la duchesse de Kent, la princesse de IIohenlohe-Langenbourg, la princesse Elisa, sa fille, et M. V^an de Weyer, ministre de Belgique à Londres.
C'est pendant ce voyage que le roi Louis-Philippe expliqua à la Reine, sa fille, à quelles espérances il s'était rattaché en signant son abdication, au moment de quitter les Tuileries : « J'entendais, disail-il, répéter autour de moi : <t Que Bugcaud s'éloigne ! que la garde nationale reprenne
>' tous les postes! que les régiments se retirent... nous répon- " dons de tout ! » J'ai dit alors aux hommes qui parlaient » de la sorte : — « Vous répondez de tout, je m'en vais! » '» Qu'ont fait de mieux que moi, MM. Tliiers. Odilon Barrot, )' de Ucmusat, Duvergier de Hauranne et autres qui étaient les » garants auprès de moi de l'établissement pacifique de la Ré- • gence? L'envahissement de la Chambre des députés répondra >• pour moi ! -•
Le roi Louis-Philippe expliquait aussi que, dans la situation où il se trouvait placé, les reproches les plus amers n'eussent pas manqué de l'atteindre. «' Les uns prétendent, disait le vieux Koi, que je n'aurais dû écouter ni M. Odilon Barrot, ni M. Thiers, et que malgré eux, malgré tout, il fallait me défendre. Me défendre ! avec quoi ? avec l'armée? Oh ! je sais qu'elle eût fait bravement son devoir et que, malgré les incertitudes de quelques chefs dont j'ai oublié les noms, mes excellents soldats eussent marché comme un seul homme. Mais l'armée seule était prèle, et ce n'était pas assez pour moi. >• La garde nationale, cette force sur laquelle j'étais si heureux de m'appuyer, la garde nationale de Paris, de ma ville natale, de cette ville qui a été la marraine de mon petit-fils — je l'ai voulu! — de cette ville qui, la première entre toutes, m'avait dit en 1830 : «' Prenez la couronne et sauvez nous de la république! » la garde nationale de Paris, pour laquelle j'ai toujours eu tant de bénévolence, ou s'abstenait, ou se prononçait contre moi.
• Et je me serais défendu! Non je ne le pouvais pas! Et quand pas une de ces mains que j'avais tant de fois pressées dans les miennes ne se levait en ma faveur, je n'avais qu'un parti à prendre : imiter l'exemple de mes ministres qui avaient abdiqué, de mes partisans qui avaient abdiqué, de la garde nationale qui avait abdiqué, de la conscience publique qui avait abdiqué elle aussi... J'ai suivi cet exemple.
î> mais je l'ai suivi à la dernière extrémité, et mon abdication !. n'est venue qu'après Tabdication universelle, i»
Et il disait encore : •< Maintenant j'admets que le maréchal w Bugeaud fût resté a la tête de l'armée. On entame la lutte; " le peuple la soutient; lesangcoule; mais, enfin, aprrs une ré- '• sistance plus ou moins longue, plus ou moins énergique, l'in- » surreclion triomphe! l'armée est décimée; le roi meurt au )• milieu de ses généraux et de ses enfants; la reine et la famille » royale sont exilées ou tombent entre les mains des vainqueurs. X Ce que sera leur sort, je ne cherche point à le savoir; mais " ce que dira la France de la conduite du roi, je le devine, et je 1» vais vous l'apprendre :
)» Ah! s"écriera-t-elle, c'est l'entctement de ce vieillard ambitieux qui a perdu la monarchie! Que lui demandait-on? de renoncer à ce pouvoir que le pays ne voulait plus laisser entre ses mains II a refusé!
)» On lui demandait de descendre du trône et d'3 faire monter son petit fils à sa place! Il a refusé!
» On lui demandait de s'éloigner sain et sauf et de raffermir par sa retraite la monarchie près de s'écrouler. Il a refusé !
» On lui demandait d'empêcher l'efTusion du sang français... il a refusé!
» On lui demandait de ne pas transformer Paris en un champ de bataille, de préserver sa ville natale d'une ruine imminente. Il a refusé! *
» Et se cramponnant à ce trône qui chancelait sous ses pieds, il a dit :
» Que la ville tombe en ruines, que le sang coule, que mes amis meurent, que ma famille soit livrée à la colère du peuple, que la royauté soit à jamais anéantie... tous ces malheurs me touchent peu si je ne dois plus être roi!
» Dieu l'a puni. Dieu est juste! »
»' Voilà ce qu'on aurait dit si j'avais été vaincu!...
» Prétend-on, au contraire, que je pouvais être vainqueur? » Soit! J'accepte la supposition. ï.'armée s'est montrée fidèle et )» courageuse, comme toujours. Le canon a tonné. Les barri- » cades ont disparu. Les insurgés sont en fuite, ou prisonniers, » ou morts. L'état de siège est proclamé, les conseils de guerre » s'assemblent. Le trône est debout, je suis encore roi! Ecoutez » la clameur qui s'élève d'un bout de la France à l'autre :
« Quoil ce n'était pas assez de juin 1832! Il a fallu encore que le pavé de Paris fût taché de sang! Il a fallu que des milliers de braves gens périssent 1 H va falloir maintenant que des condamnations soient prononcées, que de pauvres diables égarés s'en aillent peupler les cachots de Doullens et du Mont Saint-Michel, que les femmes de ces malheureux n'aient plus d'époux, que leurs enfants n'aient plus de pèrel
» Tout cela pour que cet homme égoïste et sanguinaire reste roi? Mais ne valait-il pas mieux qu'il se retirât, qu'il laissât la couronne à son petit-fils? La Régence nous eût donné la Réforme; il ne la donnera pas, lui! La Régence eût appelé l'Opposition aux affaires, et l'Opposition nouseût apporté lagloire au dehors, la prospérité au dedans, et tant d'autres bienfaits dont nous devions jouir à son avènement.
« Mais il ne l'a pas voulu, lui, le roi, ce despote intraitable! Que lui fait le bonheur de la France? Honte et mépris sur ce mauvais prince! Honneur à qui nous délivrera de ce fléau! »
« Et la désaffection serait allée grandissantet, trois mois après, '> une nouvelle insurrection aurait éclaté. Alors mes meilleurs » amis seraient venus me dire : » Ah! si le Roi avait voulu abdi- « quer en Février, comme la France serait calme aujourd'hui!... n Mais le Roi ne fa pas voulu, maintenant il est trop tard. »
La Reine fit un nouveau voyage en Angleterre à la fin de juin 1849. Accompagnée de la comtesse Van der Straten, dame du palais, et du major de Moerkerke, aide de camp du duc de Brabant, elle précédait de peu de jours en Angleterre la du-
chesse d'Orléans qui se rendait comme elle à Claremont, voyageant sous le nom de comtesse de Villiers.
Apres avoir rendu visite à la reine Victoria, la reine des Belges reçut la duchesse de Kent, la duchesse de Cambridge et la grande-duchesse héréditaire de Mecklembourg-Strélitz, se rendit chez la duchesse de Glocester et dîna chez le marquis de Westminster, dans son hôtel de Grosvenor-Square, avec la reine Victoria et le prince Albert.
La fête que le marquis et la marquise de Westminster donnèrent, le 27 juin, en Thonneur des deux reines, fut extrêmement brillante. Le banquet où elles s'assirent aves le prince Albert était servi avec une somptuosité vraiment royale. Le marquis de Westminster porta trois toasts : à la Reine, à la Reine des Belges et au prince Albert. Ces trois toasts furent accueillis debout par les convives avec les marques d'un grand respect, et lorsqu'on porta celui de la reine des Belges, l'orchestre placé dans une salle voisine entonna l'air de la Brabançonne. Ce banquet fut suivi d'un concert auquel prirent part les artistes les plus célèbres parmi ceux qui se trouvaient alors à Londres.
La reine des Belges prit congé le 28 de la reine Victoria et du prince Albert et quitta le palais de Buckingham le jour même où M*"^ la duchesse d'Orléans arrivait à Londres avec le comte de Paris et le duc de Chartres, accompagnés de M. le duc de Nemours qui était allé jusque Rotterdam au devant de la princesse et des jeunes princes.
La reine des Belges et la duchesse d'Orléans arrivèrent à Lewes le jeudi soir, par un service du chemin de fer du Sud. Le roi Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie, M™^ la duchesse de Nemours, M. le duc et M"'" la duchesse d'Aumale les attendaient à la station. L'entrevue du roi et de la reine Marie-Amélie avec M""^ la duchesse d'Orléans et les jeunes princes fut chose touchante. On eut beaucoup de peine à écarter la foule pour leur frayer le chemin de la chambre où Louis-Philippe les attendait.
M"»» la duchesse d'Orléans s'avança la première, tenant par la main le comte de Paris, et à peine ce dernier eut-il aperçu la reine Marie-Amélie qu'il courut vers elle en s'écriant : « Ma '» bonne maman, je vous revois enfin! ^) Louis-Philippe embrassa la duchesse avec beaucoup d'effusion. C'était la première fois qu'il revoyait la veuve de l'aîné de ses fils, de l'héritier de sa maison, depuis le jour fatal où ils s'étaient quittés aux Tuileries le premier pour la terre d'exil, la seconde pour remplir ses devoirs de mère et assurer la couronne à son fils, sans songer au péril qu'elle pouvait courir dans une ville que l'insurrection maîtrisait déjà.
La contenance de la princesse fut pleine de calme au milieu de la foule émue; mais on voyait sur son visage l'empreinte de cette douleur profonde qu'ont laissée la mort d'un époux toujours regretté et les malheurs qui, depuis, sont venus frapper sa famille. Louis-Philippe conduisit M"'^ la duchesse d'Orléans à la voiture; la reine Marie-Amélie les suivait donnant la main au comte de Paris ; puis venait la reine des Belges avec le jeune duc de Chartres. Us prirent place avec les autres membres de la famille dans une grande voiture disposée pour eux et qui les conduisit à Saint-Léonard.
Dans les réunions de cette royale famille, le prince et la princesse de Joinville, le duc et la duchesse de Montpcnsier furent fort regrettés; les premiers se trouvaient alors à Munich, les seconds en Espagne *.
* M. le prince et M""' la princesse de Joinville ne tardèrent pas à rentrer à Cla remont. Voici Icxlrait d'une lettre publiée à cette époque dans le Bulletin de Paris :
« Toute la famille d'Orléans, moins M. le duc et M'"« la duchesse de Montpensier, est rassemblée en ce moment à Saint-Léonard auprès du Roi et de la reine Marie-Amélie; magnifique famille, l'une des plus belles, des plus unies, des plus honorables, des plus palriarchales, et en même temps des plus nobles et des plus princières qui se puissent trouver en Europe. Elle se compose de trente personnes, fils et petits-fils, princes et princesses.
Pendant son séjour à Saint-Léonard, la reine des Belges entretint une correspondance active avec la reine d'Angleterre. Elle alla même plusieurs fois la voir à Londres et, le 1 1 juillet, accompagnée de la reine Marie-Amélie, elle fit une visite à la duchesse de Kent et déjeuna chez S. A. R. à Clarence-House.
» Le duc de Nemours ne quitte pas sou vieux père et l'entoure de tous les soins de la piété filiale.
» La reine des Belges, la duchesse de Saxe-Cobourg, la duchesse d'Auniale, la princesse de Joinville forment autour de la Reine une couronne de grâces et de vertus. Les plus beaux noms de la monarchie et de Ihistoire de France se trouvent là réunis ; ce sont les noms de Condé, de Chartres, de Paris, d'AuraaIe, d'AIençon, d'Eu, d'Orléans, de Penlhièvre, etc.
» Le prince de Joinville fait des études sur la marine historique et militaire de France; le duc d'Aumale recueille les documents les plus intéressants sur Turenne, et il prépare sur la vie de ce héros national de remarquables travaux.
» Le comte de Paris est un enfant parfait et remarquable surtout par un si grand sens qu'il étonne pour son âge. Son frère, le duc Robert de Chartres, plus vif, plus ardent, décèle l'avenir du génie raililaire. Les deux princes reçoivent, sous les yeux de leur mère et de leurs aïeuls, une éducation magniGque de perfection et d'ensemble.
» Quant aux (ils du Roi, ils sont tous dévoués à la France ; ils supportent no • blement leur exil. Louis-Philippe disait d'eux, il y a quelques jours ; » Mes en- » fants savent qu'ils sont exilés et ils s'y soumettent. Ils seront toujours prêts à » servir la France, mais en obéissant à son vœu et sans jamais le devancer. »
» Voilà, d'ailleurs, toute la pensée politique du Roi et des siens. Il met avant tout, au-dessus de tout, la volonté de la France.
» Il est positif maintenant que le roi Louis-Philippe ne fera pas de testament politique. C'était une invention qui avait eu cours, mais qui était sans réalité, ou plutôt qui était née d'un fait relatif à son testament civil. Il a fallu que le prince changeât les dispositions de ce testament, qui ayant été fait lorsque le regrettable duc d'Orléans était héritier présomptif de la couronne, ne lui accordait pas une portion dans les biens du domaine privé. Aujourd'hui il a fallu restituer aux deux enfants du prince leur part légale, et le testament a dû être modiUé ou refait dans ce sens.
» Quant au testament politique, il n'y en a pas. Louis-Philippe a écrit ses mémoires, mais pour n'être publics que longtemps après sa mort. S'ils le sont jamais, ce sera le plus curieux testament politique qu'il puisse laisser à la postérité.»
La reine des Belges revint d'Angleterre le 1 5 juillet et no revit plus sa famille qu'au mois d'avril 1850.
Cette fois encore, la reine des Belges et M™^ la duchesse d'Orléans se trouvèrent ensembleauprèsdu roi Louis-Philippe. Cette dernière venait d'Allemagne avec le comte de Paris et le duc de Chartres et devait trouver le roi et la reine des Belges à Malines. Arrivée dans cette ville, M'"^ la duchesse d'Orléans demanda si le Roi et la Reine étaient arrivés, et on entendit le comte de Paris dire à sa mère, en lui montrant du doigt un plateau placé près des rails : «^ C'est là que je suis descendu » avec une échelle, il y a deux ans, lorsque nous venions de >» France. >» M'"** la duchesse d'Orléans fit un signe affirmatif, et de douloureux souvenirs parurent remplir ses pensées.
Cependant, le roi et la reine des Belges ne tardèrent pas àarri ver; les deux princesses s'embrassèrent; le Roi serra affectueusement la main à sa belle-sœur; puis on partit pour Termonde; le Roi reprit alors le chemin de Laeken pendant que les deux princesses et les jeunes princes allaient s'embarquer à Ostende pour l'Angleterre, sur le bateau à vapeur royal Vivtd, capitaine Smilhett. La comtesse \an dcr Straten, M""^^ la baronne de Vich, le major de Moerkeike et le docteur Rieken accompa gnaient la reine des Belges et M""' la duchesse d'Orléans.
Les deux princesses furent reçues à Douvres par M. Van de Weyer, minisire de Belgique à Londres, accompagné de M"'' Van de Weyer et de M. Drouet, conseiller de la légation belge.
Après le débarquement, la reine des Belges et M""^ la duchesse d'Orléans se rendirent à la station du South Eastern Railway, où un convoi spécial les attendait pour les conduire par Reigate à Guilford et jusqu'à la station d'Esher oîi s'étaient rendus le roi Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie, le duc, la duchesse de Nemours et le duc d'Aumale. La royale famille vint de là à Claremont et, bientôt après, la reine des
Belges se rendit de Claremont au palais de Buckingham pour voir la reine Victoria. Elle retourna le soir à Claremont après avoir rendu visite à la duchesse de Kent.
La réunion de toute la famille royale à Claremont devint alors l'occasion de correspondances nombreuses sur le continent et quelques unes furent publiées par les journaux. Parmi les plus remarquables, nous citerons celles qui parurent dans le journal l'Univers et dont voici quelques extraits :
« Toute la famille déchue est réunie en ce moment. M"' la duchesse d'Orléans a amené ses enfants à Claremont pour que le comte de Paris, qui va faire sa première communion, y fût préparé sous les yeux de sa grand'mère. En même temps que les leçons nécessaires, le jeune prince reçoit de sa pieuse aïeule et de toute sa famille paternelle les exemples les plus capables de lui faire comprendre et aimer la religion.
'> Après de longues et difficiles négociations, Marie- Amélie a pu enfin obtenir du gouvernement anglais la faveur de faire célébrer le saint sacrifice dans le château royal de Claremont. La messe est dite tous les jours, et chaque jour la famille entière y assiste. J'ai vu s'incliner devant l'autel tous ces fronts qui ont perdu la couronne. C'est une grande scène, je ne l'oublierai jamais. Entendre la messe est le principal signe, la principalegarantie morale que donnent à la société la monarchie constitutionnelle exilée à Claremont, la République modérée régnant à Paris, la monarchie pure, disponible à Frohsdorf. En dehors de ces trois grandes fractions qui entendent la messe, que restet-il en France? Par qui voudraient être gouvernés ce qui nous reste de voltairiens conservateurs?
» Les lois de l'Eglise, si largement accomplies à Claremont quant au culte, y sont observées sur tous les autres points. Le médecin seul en dispense, et la table de Louis-Philippe, sobre comme celle d'un bourgeois, est orthodoxe comme celle d'un curé. Cette régularité est l'ouvrage de la reine Marie-Amélie;
elle jouit délicieusement de la docilité avec laquelle s'y sont soumis son mari et ses fils. Celte vénérable princesse est vraiment une chrétienne. Elle aime Dieu de toute l'ardeur dont il sait remplir les cœurs qu'il éprouve. Lorsqu'elle prie dans celte chapelle accordée par grâce à ses importunités, n'ayant plus rien autour d'elle de toutes les pompes royales, mais ayant là, près de Dieu, son mari et ses enfants, qui, jadis, n'y étaient pas, tenez pour certain, que si elle se souvient d'avoir été reine, elle est plus heureuse de ce qu'elle a gagné, qu'afïligée de ce qu'elle a perdu.
» La politique de Claremont n'est pas moins chétienne que tout le reste. L'histoire nous montre la cour des princes exilés pleine d'agitations et de rumeurs; on y forme mille intrigues, on y prépare mille entreprises. Rien de tel ici, et c'est un autre trait de ressemblance entre Claremont et Frohsdorf.
'» On pourrait en conclure que le sentiment monarchique s'éteint à ce point même que les princes le sentent; mais je crois que des princes qui voudraient conspirer trouveraient vite assez d'hommes à projets et des gens de bonne volonté pour animer leur exil. A Claremont ni à Frohsdorf on ne voit point de conspirateurs, parce qu'ils n'y seraient pas reçus. A défaut même de principes, on les écarterait par l'habileté. A quoi bon des conspirations? Les mieux ourdies ne vaudraient pas le simple jeu des constitutions républicaines.
» On ne fait à Claremont que de la politique rétrospective et spéculative. Le Roi parle volontiers des choses de son règne, depuis le premier jusqu'au dernier jour. Il proteste avec force contre l'accusation d'avoir préparé ou seulement désiré les événements qui l'ont mis sur le trône. Son langage, à ce sujet, confirme le curieux document que le duc de Valmy a publié récemment dans un écrit si remarquable et si patriotique. « La couronne, dit-il. avait roulé dans la rue; je l'ai retirée du milieu des pavés et je l'ai placée sur ma tète. C'était le seul moyen de la conserver à la maison de Bourbon et de conserver à la France
le gouvernement monarchique. Une Régence n'était pas possible; elle ne l'était pas surtout pour moi. En admettant que j'eusse pu conjurer les efforts réunis du parti républicain et de Tancienne cour, à qui j'aurais dû laisser beaucoup de positions influentes, savais-je si le duc de Bordeaux vivrait, et pouvais-je exposer mon nom aux calomnies qu'eût soulevées sa mort? Je n'avais de choix qu'entre le trône et l'exil. Je ne sais si mon exil, à peine volontaire, eût été jugé bien chevaleresque ; mais le jour où j'aurais disparu, arrachant par la fuite ma vie aux factions, et mon nom aux pamphlets, ce jour-là aussi j'aurais arraché de la France la maison de Bourbon et la monarchie. Je livrais le pays à la République, la République à l'Etranger; et la maison de Bourbon, ce dernier rempart au bord d'un abîme insondable, ne pouvait revenir, dans l'hypothèse la plus heureuse, qu'à la suite des chevaux de l'ennemi. Je fus roi dix-huit ans: dix-huit ans j'ai combattu la Révolution, me sentant débordé toujours. Ma défaite n'a surpris personne moins que moi. Qu'on juge du temps qu'aurait pu tenir une régence ! Les dix-huit années de mon règne ont été des années de paix et de prospérité; j'ai fait avorter beaucoup d'idées coupables ; j'ai relevé beaucoup de ruines; je n'ai point laissé de représailles à exercer à personne contre personne. J'ignore si quelque autre eût pu davantage; j'ai fait ce que j'ai pu.»
C'est pendant ce voyage que le roi Louis-Philippe et sa famille furent subitement atteints d'un mal inconnu qui mit leurs jours en danger. Après en avoir longtemps recherché les causes et le caractère, on finit par reconnaître que l'eau potable n'avait plus les conditions d'hygiène voulues, par suite du mauvais état des conduits qui alimentent d'eau le château deClaremont. Louis Philippe et les siens se rendirent alors à Saint- Léonard sur mer.
C'est là que M. Thiers vint voir la famille d'Orléans et qu'il revit Louis-Philippe dont la fin approchait. Ce prince ne ce-
dait pas à un mal organique, mais à un affaiblissement progressif, à cette langueur des vieillards dont Louis XIV était mort. Saint-Simon raconte que le grand roi, revenant de la chasse et encore plein de vie, en apparence, fut pris tout à coup d'un affaiblissement qui devint tel que toutes les forces physiques disparurent et que l'art ne put rien contre lui. Louis XIY, aux portes du tombeau, gardait toute la lucidité de sa raison ; Louis Philippe, près de quitter la vie, montrait encore cette intelligence supérieure qui l'avait toujours guidé; peu de temps avant sa mort, ce prince écrivait à ]\L le comte de Montalivet des lettres dont l'écriture n'avait plus la fermeté des anciens jours; mais on y retrouvait celte rectitude de pensées, cette force de logique, cette élévation dans les aperçus, cette extrême clarté dont la correspondance du chef delà maison d'Orléans fut toujours un modèle.
Les entreliens de M. Thiers avec le roi Louis- Philippe portèrent, surtout, sur les malheurs de la France, sur les périls d'une situation dont nul n'osait même entrevoir Tissue. On dit que, dans le cours de la conversation, Louis-Philippe fit bien des efforts pour amener l'ancien premier-ministre à la pensée d'une fusion entre les deux branches de la maison de Bourbon. M. Thiers ne se prononça pas ; il était bien d'avis que cette fusion rêvée serait le salut de la France; mais il objectait que, parl'effetde croyances plus ou moins enracinées dans l'opinion, le pays se montrerait peu favorable au rapprochement espéré. ]\L Thiers aurait pu ajouter qu'ayant toujours encouragé les espérances de M""" la duchesse d'Orléans, il ne pouvait abandonnersa causeavant quelaFrance se prononçâtsurlaquestion. Jusqu'alors il se croyait tenu de rester sur la réserve et de pratiquer la plus complète neutralité dans la question de la fusion des deux branches.
On parla des mariages espagnols et le vieux roi ne manqua pas de rappeler à M. Thiers toutes les considérations que
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M. Guizot et lui avaient fait valoir pour présenter ces mariages comme l'œuvre d'une diplomatie habile et qui avait l'intelligence des intérêts et de la grandeur de la France. Louis-Philippe s'étendit beaucoup sur ce sujet qui a offert deux aspects bien distincts, car si, d'un côté, la grande politique de Louis XIV ressaisissait là ses traditions, la haine invétérée de l'Angleterre y trouvait aussi un aliment de plus, et il fut tel qu'il précipita, peut-être, la crise de Février et qu'il aida, plus qu'on n'a cru, à donner à une émotion populaire les proportions et toute la responsabilité d'une révolution politique et sociale.
Ces mariages espagnols, qui ont joué un si grand rôle dans les événements des dernières années du règne de Louis- Philippe, ont été bien diversement jugés. Il y avait trois partis à prendre. Le premier faisait roi le fils de don Carlos; le second appelait au trône un prince de Saxe-Cobourg; le troisième parti était celui qui prévalut.
La pensée de marier la reine Isabelle avec le comte de ■Montemolin, fils de don Carlos, était rationnelle et découlait d'une politique à la fois conciliante et hardie. Par là on restait dispensé de se débattre plus longtemps sur la question des principes pour laquelle la guerre civile avait éclaté ; on tournait cette question, pour ainsi dire, puisqu'il n'était donné à personne de la vider; car la reine Isabelle ne pouvait raisonnablement reconnaître les droits à la couronne du comte de iMontemolin, et celui-ci, ne devenant pas l'époux delà reine, devait garder le rôle qu'il a encore ; mais il ne se fût pas humilié en partageant le trône, et l'abdication de don Carlos eut été le gage de ce pacte de famille.
Cette combinaison avait encore d'autres avantages; elle n'éveillait ni la jalousie de l'Angleterre, ni celle de la France ; l'Europe entière aurait applaudi à cette œuvre de conciliation, et l'Espagne Teiit vue de grand cœur, car ce n'était pas un prince étranger qui partageait le trône avec la reine Isabelle.
La susceptibilité espagnole se tut sentie satisfaite; c était beaucoup pour la paix et lavenir du pays.
Mais Louis-Philippe se montra contraire au comte de Montemolin et cette combinaison n'aboutit pas. L'ambition qu'il nourrissait pour ses enfants, les traditions de la maison d'Orléans, lui conseillèrent à la fois de demander la main de l'infante pour y\. le duc de Montpensier. Il eut dû comprendre, pourtant, que la combinaison qu'il repoussait était bien celle qui entraînerait le moins d'embarras, tout en maintenant le trône dans la maison de Bourbon. Mais les grandes difficultés n'ont jamais effrayé les grandes intelligences. Klles semblent même constituer pour les hommes d'élite un aliment indispensable et que leur activité, quelquefois leur audace, recherche avidement. Et puis le roi de Juillet n'entendait pas se prêter à replacer un héritier légitime sur le trône d'Espagne. Ce rapprochement contemporain eût effarouché sa politique, pn'îoccupé sa conscience ; l'opinion libérale, un peu révolutionnaire même, sur laquelle il aimait à s'appuyer, pouvait voii* là une inconséquence, peut-être même une lâcheté... Louis Philipp(; se refusa donc à toute combinaison autre que celle qu'il s'attachait à faire prévaloir.
Car il y avait un troisième projet, et celui-là il fallait l'empêcher à tout prix. La France se fût attristée en voyant sur le trône d'Espagne un prince de Saxc-Cobourg marié à la reine Isabelle par la main de l'Angleterre; le cabinet britannique eût fait reparaître avec lui cette politique envahissante à laquelle Espartero avait donné son appui et qui pouvait, tôt ou tard, conduire à placer l'Espagne dans des conditions de vassalité commerciale et industrielle dont le Portugal fournit aujourd'hui l'exemple.
Dans tout ce qui eut trait au projet de marier Isabelle avec le jeune prince deSaxe-Cobourg, le roi des Belges garda une neutralité parfaite, telle que la commandait sa position d'oncle de ce
prince elde gendre du roi Louis Philippe. On se souvient même que le prince de Saxe-Cobourg refusa de se poser comme candidat dans les débats diplomatiques dont cette grave affaire fut l'occasion. Cette réserve, pleme de dignité, fut fort remarquée et toutes les chancelleries y applaudirent.
M. Thiers quitta l'Angleterre vers le milieu du mois de juin. Il ne devait plus revoir le vieux roi. M. Guizot, M. le duc de Broglie, M. Duchâtel, M. Dumon, anciens ministres; M le duc de Montmorenoy, M. de Montalivet, M. de Montebollo et beaucoup d'autres personnes attachées à la maison d'Orléans vinrent successivement à Saint- Léonard ou à Kichmond; les généraux autrefois attachés à la maison de Louis-Philippe vinrent aussi saluer le roi qu'ils avaient servi et aimé dans sa bonne fortune et qu'ils n'abandonnaient pas dans l'adversité.
Le reine des Belges, rappelée par le roi Léopold, fit ses derniers adieux au roi Louis-Philippe dans la journée du 18 juin. La santé de ce prince paraissait se rétablir; tout danger semblait avoir disparu; et bien que la vieillesse et les chagrins dussent hâter sa fin, rien ne semblait encore présager qu'à deux mois de distance la maison d'Orléans aurait perdu son chef et la France un de ses meilleurs rois.
Les adieux de la reine des Belges émurent jusqu'aux larmes le roi, son père; en l'embrassant pour la dernière fois il eut comme un pressentiment qu'il ne la verrait plus! Il ne se trompait point, mais il ne devinait pas que sa fille bien aimée dut, si tôt après lui, le suivre au tombeau. Quand la faux de la mort est entrée dans une maison, souvent elle y multiplie ses coups, avant de mettre un terme à ses rigueurs.
Louis- Philippe est mort à Richmond dans la matinée du '26 août I8d0. Le samedi 24, il s'était trouvé assez bien pour faire en voiture une promenade dans les jardins de Richmond et pour dîner avec sa famille. La crise suprême ne se déclara que dans laprcs-midi du dimanche.
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