‹ Vie de Louise d'Orléans reine des BelgesChapitre 5 sur 28 · DU ROI LOUIS PHILIPPE ET LE LAREINE DES BELGES · texte numérisé non relu

DU ROI LOUIS PHILIPPE ET LE LAREINE DES BELGES

loi

Averti de la gravité de son état, le roi reçut cette communication avec calme et 6l ses dernières dispositions. Après un assez long entretien avec la reine Marie-Amélie, il dicta, avec une remarquable clarté d'esprit, une sorte de conclusion des mémoires auxquels il travaillait depuis long-temps. Il demanda ensuite son chapelain. L'abbé Guelle s'approcha aussitôt de l'illustre malade et le Roi, dominant l'émotion des siens, accomplitavec calme ses derniers devoirs religieux, apportant dans ce dernier acte de sa vie une résignation et une simplicité vraiment chrétiennes. " C'est en cela — disait le journal anglais le

• Standard en racontant la mort de Louis-Philippe — qu'on

• retrouve la preuve évidente de la véritable grandeur hu- >» mai ne. >

Vers sept heures du soir, la faiblesse de l'auguste malade semblait disparaître; mais la fièvre s'empara de lui et ne le (juitta plus de la nuit. Il expira enfin dans les bras de la Reine, de la compagne de sa vie.

La nouvelle de cette mort se répandit rapidement dans toute l'Angleterre et sur le continent. L'émotion fut générale et à quelque opinion qu'on appartînt, quelque parti qu'on servît, on se dit que Ihomme qui venait de mourir serait grand dans l'histoire; la conscience de ceux-là même qui l'avaient combattu murmura qu'il avait beaucoup fait pour la France et pour la paix de l'tlurope.

La révolution de Février a tué Louis Philippe* et il est permis

Paris, 18 juin I80O.

• Oiiif^norcsans doute la vcrilablc cause de la maladie de S. M. Louis-Philippe. Je suis on mesure de vou« rindi(]uor. (Test [)cul-êlre un fait physiologiijuc sans pxemjle; el si je ne pouvais vous en garantir leJaclilude je nie garderais bien dp m aventurer à vous le dire, tant il est invraisemblable et inattendu. C'est Chenu et Delahoddc qui sont les causes de la prostration dans laquelle est tombé le \ieui Roi, et que la force de sa constitution ne devait pas faire craindre de si iM, malgré son grand Age. En effet, quand les révélations Chenu el Delahoddc ont montre à Louis-Philippe quelle ctail la poignée d hommes contre laquelle

de penser que, sans cette catastrophe (^u'il ne pouvaitou ne sut pas prévoir^, de longs jours encore lui eussent été réservés. Depuis son exil, ses forces physiques allèrent chaque jour s'affaiblissant; le moral les avait pour toujours frappées d'impuissance! Si la garde nationale de Paris l'eût voulu, ce prince serait encore aux Tuileries, plein de vie, avec cet esprit merveilleux, cette verve inépuisable, qui imposaient à IM Thiers un silence facile, faisaient naître l'admiration chez M. Guizot, qui avaient fini par commander le respect et la sympathie de l'Europe entière.

Si Louis-Philippe marqua son règne par de fausses mesures, par des fautes irréparables, certes, ce que nous avons vu, après lui, peut aider à le justifier. Non jamais, à aucune époque de l'histoire, prince ne fut plus misérablement remplacé. Qu'avonsnous eu, en France, après le départ de Louis-Philippe et de sa royale famille? M. Marrast étalant plus d'insolence et de luxe princier que les descendants de Louis XIV n'en eurent jamais! Là oii M"'' la duchesse d'Orléans s'était assise. M'"' Flocon venait prendre place. M. de Lamartine ne prétendait-il pas en-

élaienl venus se briser ses efforts de dix-huit années; quels condottieri l'avaient tenu en échec et vaincu ; quelle misérable quantité d'adversaires il avait devant lui, combien ces guérillas devant lesquelles s'est retirée la royauté avaient peu de consistance; — quand il a vu, disons le mot que j'emprunte à ses propres étonnements, quand il a vu quels étaient les gredins qui l'avaient surpris en Février, il en a éprouvé une douleur inexprimable. — Les sanglantes affaires de Juin l'avaient presque fait se féliciter de n'avoir pas dû une victoire au même prix que le général Cavaignac ; mais ces mémoires l'éclairant soudain d'une subite lumière le confondirent. Il fut humilié, il souffrit dans l'orgueil de son esprit plus que la perle d'un trône ne l'avait jusque-là meurtri dans sa conscience de roi. Il en résulta chez lui une réaction morale violente; il ne put se soustraire au regret douloureux de n'avoir pas comprimé impitoyablement ces bandes souterraines d'émeutiers dont la police soudoyait l'olatmajor en grande partie, et quelle connaissait nécessairement si bien ; et c'est aux vives émotions qu'il a éprouvées, Mi\ amers reproches qu'il s'est adresses à lui-même, c'est, on un mot, à un éclairrisscmcni rétrospectif que ses nerfs se sont heurtés et que, depuis cette époque, il est tombé dans la situation qui canso de si profondes inquiétudes à sa famille.

chaîner la Révolution et préserver le pays de ses excès, comme Louis-Philippe l'avait fait jadis? qu'a fait JM. de Lamartine? Des déceptions, des misères poignantes, des ruines, plusieurs milliards perdus pour la fortune privée ou publique du pays peuvent seuls répondre pour lui !

Quand Louis-Philippe prit les rênes du pouvoir, tout en France était à reconstituer; les fonds publics se cotaient à des taux désastreux ; les Saint-Simoniens, les prétentions républicaines, la révolution belge, l'intervention pour la Pologne, tout était un danger, tout demandait à être contenu ou réprimé; et pourtant il fallait faire de la popularité, ne pas mettre en oubli que la couronne de Juillet avait été trouvée au milieu des pavés sanglants des barricades ; et n'importait-il pas, en même temps, de faire accepter par l'Europe du Congrès de Vienne cette révolution de 1830 contre laquelle la Russie, l'Autriche, la Prusse, Naplcs, l'Espagne, le Saint-Siège et la Hollande protestaient à la fois?

Louis-Philippe pourvut à tout cela. Naples, qui s'était déclaré contre sa politique, donnait plus tard une de ses filles en mariage au duc d'Aumale; l'Espagne abaissait presque les Pyrénées pour envoyer la fleur de ses infantes à un prince de la maison d'Orléans; Pie IX, fuyant le Vatican ensanglanté, a regretté, depuis, de n'avoir pas suivi les conseils du roi Louis- Philippe; la Prusse était au mieux avec le gouvernement de ce prince quand Février arriva, et M de Humboldt y avait merveilleusement travaillé à Berlin; le cabinet de Saint-Pétersbourg, à défaut de sympathie pour le chef de la maison d'Orléans, traitait, du moins, sérieusement avec lui et connaissait sa haute valeur: et quanta l'Autriche, qu'on nous dise si M. de Motternich, au fond de sa retraite de Bruxelles, n'aura pas courbé la tête en apprenantcette mort, cette fin d'un prince quel'Autriche hésita si longtemps à bien traiter et qui, la veille de Février, tenait la paix de l'Europe dans sa mainî..

Oui, Louis-Philippe sera grand dans Thistoire, grand parce qu'il fit, et grand, surtout, par ce qui s'est fait après lui.

Terre de France, que le socialisme ronge et qu'il finira peutêtre par dévorer, où tout est désordre et confusion: pays de Hongrie et toi, belle Italie, que la guerre civile et le canon des batailles ont désolés depuis que l'exil conduisit à Claremont le roi Louis-Philippe; villes de Arienne, de Berlin, de Francfort, qui avez vu les balles impies frapper des compatriotes, des frères, combattant dans des rangs contraires ; n'oubliez jamais que tous ces maux vous sont venus de Février 1848, de l'irrésolution de la garde nationale de Paris , d'un banquet réformiste, de moins que cela peut-être : d'un quart d'heure de retard dans les ordres donnes au maréchal Bugeaud!... El combien de si chétives causes et de si grands résultats , combien cette mort d'un prince, dont la dynastie était naguère entourée de tant d'espérances, sont faits pour répandre le sombre voile du néant sur les projets et les folles espérances qui bercent le monde !

iMADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS

AU %é FÉYHIER.

(s O V V E N 1 K K K 1 II () S I» E C T I F. )

Le roi Louis-Philippe avait passé sa dernière revue; il était rentré aux Tuileries. Pendant qu'il conférait dans son cabinet avec quelques hommes politiques, la Reine et les princesses, renfermées dans une pièce voisine, attendaient... avec quelle anxiété! on peut le deviner aisément. Une des personnes de la maison de M*"® la duchesse d'Orléans, s'étant approchée d'elle, lui demanda avec inquiétude : a Que fait-on? Que fait madame?» Elle répondit: a Je ne sais pas ce qu'on fait, je sais seulement que ma place est auprès du Roi. Je ne dois pas le quitter, je ne le quitterai pas. » Tout à coup la porte s'ouvrit, le Roi parut et s'écria d'une voix forte : « J'abdique!... » A ces mots, la Reine, M""* la duchesse d'Orléans, toutes les princesses, s'élancèrent au-devant de lui et le conjurèrent, eu versant de larmes, de ne pas abdiquer; sa belle-fille se jeta presque à ses pieds, pressant sa main avec un tendre et douloureux respect- Le Roi ne répondit rien et rentra dans son cabinet. Les princesses l'y suivirent. Tandis que Louis-Philippe, pressé de toutes parts, signait .son abdication, non pas avec les hésitations misérables, les tergiversations pusillanimes que lui prête un récit sans autorité et sans vraisemblance, mais avec une ferme et imperlubable lenteur, la Reine et la princesse royale se tenaient par la main, en silence, à l'autre extrémité de la table. A la vue de la siiçnature fatale, lorsque tout fut irrévocablement accompli, elles se jetèrent en pleurant par un mouvement spontané dans les bras l'une de l'autre. Où placer dans une pareille scène un mot malveillant et dur, une expression amère, un reproche même irréfléchi? Quel ressentiment injuste pouvait se faire jour dans un tel moment? Quoi qu'on en dise, il n'y eut de paroles que pour la tendresse et pour la douleur.

Le Roi et la Reine embrassèrent leur belle-fille. Quelques hommes politiques lui parlèrent alors de la nécessité absolue où elle se trouvait de prendre la régence. Elle s'écria : « C'est impossible! Je ne puis porter un tel fardeau; il est au-dessus de mes forces. )> Elle insista encore auprès du roi pour le conjurer de revenir sur son abdication; mais le bruit en était déjà répandu dans la garde nationale et dans l'armée.

On répéta à M"'^ la duchesse d'Orléans que la régence était le moyen unique de salut pour la dynastie. Elle combattit cette opinion en peu de paroles, très-rapidement, comme tout ce qui se dit et se fit alors. Les gens considérables dont elle était entourée la pressaient d'accepter. Elle leur répliqua par ces mots déjà cité ailleurs : « Oter la couronne au Roi, ce n'est point la donner à mon fils. » Mais enfin il fallut se résoudre et céder. Le Roi, la Reine, étaient partis. Rentré au pavillon Marsan, dans son appartement, la princesse en fit ouvrir toutes les portes. Quelques relations, très-bienveillantes d'ailleurs, ont prêté à cette scène une pompe déclamatoire, une sorte d'apprêt théâtral qui n'est point dans le caractère de M"'^ la duchesse d'Orléans, et qui surtout n'était pas dans sa pensée en ce moment.

Ce qu'elle fit alors, elle le fit noblement, dignement, simplement surtout. L'enthousiasme n'était pas le mobile unique qui la dirigeait; ce n'était pas même le motif principal de sa résolution. Sans doute elle admettait la chance d'un grand sacrifice, elle se sentait résolue à périr, s'il le fallait; mais elle ne rejetait pas la possibilité de se faire entendre à une population désabusée et calmée : elle croyait encore pouvoir être utile à la France, à sa famille, à son fils, en traitant à des conditions honorables. Debout avec ses enfants au pied du portrait de leur père, entourée des personnes de sa maison, de quelques officiers de marine, de quelques membres de la chambre des députés, accompagnée d'une de ses dames restée inséparable de sa destinée, elle était prête à tout, lorsqu'une personne envoyée par M. le duc de Nemours vint l'avertir, de la pan du prince, de se rendre en toute hâte, par le pavillon de l'Horloge et par le jardin, au Pont-Tournant, surtout de ne pas perdre un

instant pour quitter les Tuileries. La princesse se mit aussitôt en marche. A l'entrée du pavillon Marsan, elle trouva M. le duc de Nemours à cheval. Le prince se plaça auprès de sa belle-sœur pour la couvrir de son corps et la garantir des coups de fusil qu'on tirait de la place du Carrousel dans la cour des Tuileries, qui n'était pas encore envahie, mais au moment de l'être. Sous les yeux mêmes de M"^" la duchesse d'Orléans, les insurgés avaient renversé et massacré un piqueur sortant à cheval des écuries du Roi. Cet homme était tombé contre la grille, déjà violemment ébranlée et près de céder à relTori des assaillants. Ceux-ci, repliés sous le guichet du Carrousel, marchaient droit sur le château, qu'ils n'avaient osé attaquer plus tôt dans la crainte d'y trouver de la résistance Plus enhardis maintenant, ils allaient forcer la grille, même plusieurs d'entre eux avaient pénétré dans la cour.

Ce fut dans cet intervalle de quelques minutes seulement que M""" la duchesse d'Oiléans put gagner le jardin des Tuileries par le pavillon de l'Horloge; elle n'y léussit qu'en pressant le pas le long des murs. Elle tenait M. le comte de Paris par la main; derrière elle, on portait le petit duc de Chartres, malade, grelottant de la lièvre et enveloppé de manteaux. Ils traversèrent le jardin au milieu d'une foule tumultueuse, qui cependant n'avait rien d'hostile. On criait : Vive la duchesse d'Orléans! Vive le comte de Paris! Les soldats placés dans l'intérieur présentaient les armes; on battait au champ, derniers honneurs rendus à la royauté. Ce fut ainsi que la princesse arriva au Pont-Tournant; mais elle n'y trouva ni les personnes ni les voitures qu'on lui avait annoncées. Elle ne put se concerter avec M. le duc de Nemours, resté à l'arrière-garde pour donner des ordres. Ne se trouvant plus à la portée de son beaufrère, entraînée par les conseils de quelques-uns des hommes politiques qui l'avaient suivie, elle se dirigea sur la Chambre des députés.

Tout en rendant justice à son courage dans ce moment décisif, on a quelquefois blâmé la résolution qu'elle prit alors. « Il fallait, di- .saii-on, tourner du côté opposé, marcher droit sur les boulevards, se faire voir et montrer ses enfants au peuple Ainsi avait agi autre-

fois Marie-Thérèse. Son fils dans les bras, elle avait entraîné la nation liongroise tout entière. Vive le roi Marie- Thérèse! avaient crié les Magyars; Vive la régente Hélène! auraient crié les Français. » En vérité, c'est étrangement méconnaître les lieux et les temps. Quel effet aurait pu produire la nouvelle régente sur ce peuple en révolution, sur celte armée si profondément découragée, qui avait reçu l'ordre de mettre la crosse en Tair? La troupe lui aurait répondu par le silence, l'émeute par des coups de fusil. Sans doute, elle n'aurait point pâli devant la mort; mais à quoi aurait servi ce sacritice, si ce n'est à rendre la révolte plus indomptable et la révolution plus assurée? Et d'ailleurs aurait-elle seulement été aperçue de tout ce peuple? Le succès des grands événements tient souvent à de bien faibles mobiles. Le costume semble une chose bien frivole ; l'éclat extérieur est cependant nécessaire dans ces occasions tumultueuses, et lorsque le prestige en est détruit, comme il l'est désormais parmi nous, c'est une arme de plus brisée dans les mains de la monarchie. Marie-Thérèse portail le vêlement national : un blanc panache flottait sur sa tête, la pourpre et Thermine couvraient ses épaules, un sabre résonnait à sa ceinture. Aujourd'hui tout cet attirail serait renvoyé sur les planches d'un théâtre; il ne pourrait produire aucun effet, ou plutôt il produirait un effet contraire à l'enthousiasme.

Et pourtant, comment dominer la foule, comment s'en faire apercevoir dans le costume de tous les jours et de tout le monde, sans marque distinclive, sans insignes particuliers, sans parier aux yeux par un moyen quelconque? En se rendant sur les boulevards et dans les rues, M'"^" la duchesse d'Orléans ne pouvait que s'y faire tuer pour rien, ce qui convenait à son courage, mais répugnait à sa raison. En allant droit à la Chambre, la princesse rendait hommage au principe qui faisait l'essence, l'honneur de sa dynastie et de son parti. A défaut de la légitimité, la royauté de juillet avait la légalité; elle devait la conserver. Louis-Philippe ne s'en était jamais écarté, et cette fidélité même contribua à sa perte. Il est permis de ne point s'associer à tous les actes de la politique de ce prince; mais, malgré l'événement, ce n'est point par cecôlé qu'elle est attaquable.

La foi dans la légalité honora seule la chute du trône. iM"'* la duchesse d'Orléans ne pouvait pas répudier le principe qui l'attachait solidairement à sa famille et à sa cause. Elle alla donc à la Chambre des députés, et, au risque de ce qui en arriverait, c'est là, c'est là seulement qu'elle devait porter sa douloureuse et rapide régence. Poussée par un cri unanime, elle arriva, à travers les flots de la foule émue, devant le péristyle du Palais-Bourbon. M. le duc de Nemours, la voyant de loin se diriger sur la Chambre, s'était hâté de la rejoindre, résolu à ne pas l'abandonner. Homme de devoir, il se plaçait auprès de la nouvelle régente; aussi un des députés qui entouraient M""' la duchesse d'Orléans s'étant approché du prince pour lui demander s'il ne jugerait pas utile de rester en dehors avec les troupes sur la place Louis XV, M. le duc de Nemours répondit : « Hélène court ici des dangers, je ne veux pas la quitter; ne me C(mseillez pas d'abandonner la femme de mon frère. » Peut-être lui donnait-on un avis salutaire et opportun, je ne serais pas éloigné de le croire; mais qui pourrait blâmer une résolution si noble? et d'ailleurs combien le blâme aurait-il été plus assuré et plus général si on n'avait pas vu M. le duc de Nemours auprès de sa belle-sœur ! 11 ne la quitta plus un seul instant.

Le cortège traversa la salle des Pas-Perdus. Bientôt une foule de députés et d'individus étrangers à la Chaml)re déboucha de tous les couloirs et entoura la princesse, au risque de la priver d'air. « Point de princes ! s'écrie un homme investi depuis d'un emploi diplomatique; (quelle préparation à la diplomatie!) point de princes! nous n'en voulons pas ici! « Après avoir écarté des furieux qui se précipitaient au-devant de M"'^ la duchesse d'Orléans pour empêcher son entrée dans la Chambre, on la dégagea de la presse et on la fit entrer dans la salle des distributions. Elle s'y assit quelques minutes. Enfin on l'annonce dans l'Assemblée, elle y pénètre et se place dans l'hémicycle. On apporte des fauteuils pour elle et ses fils; elle reste debout au pied de la tribune. A sa vue, les cris de Vive la duchesse d'Orléans! vive le comte de Paris! s'élèvent de tous côtés.

Les acclamations de l'Assemblée presque entière sont conslalées par le Moniteur, qu'on ne trouvera pas toujours aussi exact. Sans

doute des senlimenls hostiles avaient déjà pénétré dans la Chambre : au fond des tribunes frémissantes, on sentait, on devinait des ennemis, le silence des députés de Textréme gauche était une menace, mais enfin l'aspect de l'Assemblée loin de révéler un parti pris contre le jeune prince et contre sa mère, semblait favorable et protecteur. Tout dépendait d'un effori : M. Dupin le tenta. Le président ne crut pas devoir s'y associer. Sur les réclamations des députés opposés à la nouvelle régence, il invita les personnes étrangères à se retirer, et, tout en répétant plusieurs fois les mots d'auguste princesse, tout en prodiguant les hommages les plus monarchiques, il engagea M'" la duchesse d'Orléans à quitter la Chambre des députés par respect pour le règlement! Ce fut alors que, se tournant vers le président avec une incomparable dignité, elle lui adressa cette parole que conservera l'histoire . «Monsieur, ceci est une séance royale! »

Rien ne put la troubler, rien ne put l'émouvoir, et si son intrépidité sloïque avait pu s'inoculer à toutes lésâmes, la royauté existerait encore en France. Et pourtant la pression matérielle était au moins égale à la préoccupation morale. L'hémicycle était rempli par une foule nombreuse, entrée avec la princesse dans l'enceinte législative : foule atfairée, tumultueuse, bruyante, mêlée d'amis et d'ennemis, de curieux qui étaient venus pour voir, d'oflicieux qui se faisaient de ceci une fête, d'individus sans opinion qui attendaient pour se déclarer, prêts à acclamer le triomphe, quel qu'il fût. Des hommes armés escaladaient les bancs, allaient et venaient, poussés ou rappelés par leurs chefs. Quelques-uns s'approchèrent de la princesse, la touchant presque de la main. « Venez, venez, Madame, » lui dit en passant un jeune homme qui descendait en courant l'escalier de la tribune; « je vous réponds de vos enfants et de vous; venez vous montrer au peuple, il vous proclamera tout d'une voix. » — « Ne bougez pas! » s'écriait un autre; « si vous faites un pas, vous et vos enfants, vous êtes morts ! »

Au milieu de cet ellVoyable tumulte. M'"*" la duchesse d'Orléans ne faisait ni un mouvement ni un geste; seulement elle était un peu pâle et, comme si elle assistait à un spectacle émouvant et curieux, elle attachait ses regards avec une attention infatigable sur la foule

et sur l'Assemblée. Puis, lorsque quelques-uns des amis dévoués dont elle était accompagnée s'approchaient d'elle, elle leur répondait par un sourire triste et doux. Craignant pour sa vie, ils la suppliaient en vain de sortir : — « Si je sors d'ici, dit-elle, mon fils n'y rentrera plus. » La chaleur, la presse, la course précipitée de gens qui montaient, descendaient sans relâche finirent par ne plus lui permettre de demeurer au pied de la tribune. Elle passa sur les gradins supérieurs de la salle, s'y assit avec ses fils et M. le duc de Nemours, suivis par les ofilciers de la maison de M. le comte de Paris, par quelques députés et par des gardes nationaux.

Rien n'était encore perdu lorsque de froides et cruelles paroles, tombées goutte à goutte de la tribune, gagnèrent le centre de l'Assemblée et glacèrent les cœurs étonnés et indécis. En face de M. le duc de Nemours, dont la présence attestait un acquiescement formel et une abdication bien noblement volontaire, M. Marie se fit le champion bénévole de sa régence, il rappt^la la loi qui l'avait décernée à ce prince : a 11 faut dit-il, obéir à la loi... » A la loi portée par ces mêmes pouvoirs dont la destruction était décidée, accomplie !... L'orateur mit le comble à sa gloire en prononçant le premier ces mots : Gouvernement Provisoire, mots de funeste augure, destinés à servir d'enseigne h une anarchie que la France aurait dil dès-lors étouffer dans son germe, mais qu'à défaut de prévoyance, elle a du moins arrêtée avec courage dans sa marche audacieuse et désordonnée. Puisse-t-elle persévérer !

M. Crémieux |H'êla à son honorable collègue l'appui de son talent; mais il crut devoir joindre la pantomime à l'éloquence. Après avoir parlé, il se glissa auprès de M""' la duchesse d'Orléans et lui montra un petit papier sur lequel il lui avait fait sa leçon en termes ambigus qui pouvaient servir à deux fins. Il ajouta à ce don inestimable beaucoup de conseils, excellents sans doute. M. Crémieux fut écoulé en silence, car il assure qu'il fut écouté *. En tout cas, le temps était trop précieux pour l'employer à proposer des énigmes et à deviner des logogriphes. La princesse prit le chiffon que lui lendit son con-

(•) Voir le jUanileur du mercredi H avril 1849.

Page 1