‹ Vie de Louise d'Orléans reine des BelgesChapitre 6 sur 28 · MU · texte numérisé non relu

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seiller improvisé, le froissa dans ses doigts, le laissa tomber... On le ramassa, dit-on. Ensuite, M"''' la duchesse d'Orléans se leva une seconde fois et essaya de se faire entendre.

Elle crut même un instant y avoir réussi ; mais à peine eut-elle prononcé avec beaucoup de calme et de sang-froid ces simples mots : «( Mon fils et moi, nous sommes venus ici... » que les hurlements de la foule d'en bas et des tribunes étouffèrent sa voix. Les uns lui criaient ; « Parlez! parlez! » d'autres lui disaient : « Laissez parler Odilon Barrot! » M. Barrot, retenu par des obstacles aussi fâcheux qu'inattendus, était arrivé sur ces entrefaites; le tumulte l'ayant empêché d'entendre la princesse et la faiblesse extrême de sa vue ne lui ayant probablement pas permis d'apercevoir qu'elle était debout, essayant de se faire écouter, il prit lui-même la parole. Alors dans l'impossibilité de faire comprendre qu'elle voulait parler, M'"*^ la duchesse d'Orléans fut contrainte de se rasseoir.

M. Ledru-Rolin, M. de Larochejacquelein montèrent tour à tour à la tribune, lorsqu'une bande d'ouvriers en blouse, en bourgeron, parmi lesquels on voyait des gens d'une classe toute différente qu'on reconnaissait à l'élégance de leurs vêlements, tous le fusil sur l'épaule, tambours battants et drapeaux déployés, se précipitèrent dans la salle, poussant des cris affreux et proférant d'horribles menaces. Un insurgé parut tout à coup dans l'hémicycle envahi, et brandit un drapeau à la droite de la tribune. « Il n'y a plus de royauté! s'écrie cet homme; les Tuileries sont prises, le trône est jeté par la fenêtre! » Un autre vexillaire se place à la gauche de la tribune. On s'y presse, on s'y pousse, on s'y heurte : tous veulent parler à la fois; l'escalier est escaladé, le désordre est à son comble. Il est inutile de chercher à le peindre ; il est présent à tous les souvenirs, constaté par tous les documents, par le Moniteur lui-même. C'est ici pourtant qu'il faut relever une erreur grave du journal officiel. Après avoir rendu compte de celte scène tumultueuse, il fait disparaître M""^ la duchesse d'Orléans ; il lui fait quitter la salle avant le discours de M. de Lamartine *. Nous ne voulons pas croire cette erreur volon-

* « Lp» regards se porlcnt vers le sommet de iampliilhéàire, où s'élaient assis

taire; quoi qu'il en soit, elle est importante, elle est capitale, ei, dans rintérêl de l'histoire surtout, elle doit être soigneusement relevée. La vérité est que, lorsque M. de Lamartine parut à la trihune, M"" la duchesse d'Orléans était devant lui- « Messieurs, dit l'orateur, j'ai partagé aussi profondément que qui que ce soit parmi vous le double sentiment qui a agité tout à l'heure cette enceinte en voyant un des spectacles les plus touchants que puissent présenter les annales humaines, celui d'une princesse auguste se défendant avec son iils innocent, et venant se jeter du milieu d'un palais désert au milieu de la re|)résentation du peuple... ^^

A ce langage harmonieux et pacifique, les amis de l'ordre crurent la monarchie sauvée; ils respirèrent. L'un d'eux, qui se trouvait alors le plus rapproché de M"'" la duchesse d'Orléans, lui témoigna par ses regards l'espoir dont il se sentait pénétré; mais, d'un signe presque imperceptible de la main, la princesse lui fit comprendre qu'elle ne partageait pas ses illusions. Tandis qu'on la saluait de l'épée, elle en avait senti la pointe appuyée sur le cœur. Bientôt le glaive s'y enfonça tout entier. M. de Lamartine continua : de vaines espérances tombèrent toutes h sa voix; les clameurs s'élevèrent plus furieuses. Pendant toute la durée du discours de l'auteur des Girondins, un homme en blouse, un sabre à la main, s'était posté aux pieds de la tribune, les yeux obstinément attachés sur le visage (le l'orateur; dès que M de Laaiartine eut fini de parler, cet homme remit son sabre dans le fourreau en criant : « A la bonne heure! »

Vers la péroraison, le bruit du dehors s'était violemment accru : on entendit des coups de crosse de fusil briser les portes de la tribune diplomatique, qui se remplit d'hommes armés. La Chambre était prise d'assaut. Le président disparut derrière le fauteuil. La portion de la Chambre entre M""" la duche.sse d'Orléans et la tribune

la duchesse d'Orléans et ses enfanls; mais au moment de l'invasion de la salle par la multitude, la princesse, les princes et ceux qui les accompagnaient sont sortis par la porte qui fait face à la tribune.... MM. Crémieux, Ledru-Rollin el de Lamartine paraissent en même temps à la tribune, etc.. etc. « — iMonilevr du vendredi, 25 février 18^8.)

de droite fut dégarnie en un clin d'œil. La princesse resta comme un point de mire aux fusils braqués sur elle. Elle consentit alors à se retirer devant la force. L'Assemblée s'était levée tout entière avec un grand bruit. Pendant le tumulte, un huissier de la Chambre, vêtu en garde national, prit M. le comte de Paris dans ses bras. La princesse le suivit, tenant M. le duc de Chartres. Elle monta dans le couloir circulaire des [)airs de France, longea ainsi la salle et sortit par la porte située au haut de l'extrême gauche. Là se passa une scène terrible dans un passage sombre et étroit, ouvert sur le palier d'un petit escalier tournant. La princesse fut séparée de sa suite par la foule effrayée, qui descendait des tribunes comme un torrent. Elle se sentit heurtée et rejetée contre la muraille, tandis que son faible cortège, allongé dans ce défilé à peine assez large pour le passage d'une seule personne, avait disparu, rompu et brisé par la foule. Tout à coup un homme d'une figure effroyable se jeta sur le comte de Paris, l'enleva de terre et lui serra la tête dans ses mains comme dans un étau, appuyant ses larges pouces sur les yeux de l'enfant. La pauvre mère crut qu'on voulait les arracher de leurs orbiles. Elle se précipita sur l'assassin, et, avec le secours d'un garde national, lui fit lâcher prise. L'enfant tomba. Le petit duc de Chartres disparut, emporté par un passant. Nous verrons tout à l'heure comment ils furent retrouvés tous les deux. M'"Ma duchesse d'Orléans fut alors violemment séparée de ses fils. Entraînée, étouffée, presque jetée au bas de l'escalier, elle y resta, appelant ses enfants avec des cris douloureux. Elle se croyait arrivée à sa dernière heure.

Elle avait raison de le croire. Un prodige pouvait seul la sauver, et pourtant on vient nous dire après qu'en la traitant de la sorte, elle et ses enfants, on agissait dans leur intérêt; on se vante même de l'avoir sauvée^ on semble presque compter sur sa reconnaissance, « Que fût-il arrivé, dit-on, si un de ces hommes courageux qui étaient à la tribune eilt dit : « Ayez pitié de celte femme et de cet » enfant! Ne vous conteniez pas de les entourer de respect et de » compassion; donnez-leur, à l'une la régence, à l'autre un trône! » Et le peuple, attendri et flottant, aurait peut-êire ramené avec acclamations aux Tuileries celle femme et cet eiifani !. .

» El le lendemain?

» L'esprit se perd dans l'abîme de conjectures, toutes plus sinis 1res les unes que les autres, sur les catastrophes qui se seraient succédées, si des hommes à courte vue et à faible cœur avaient constitue la régence le 24 février. Un instant de trêve, oui; mais une içuerre renaissante et incessante aussitôt après, une émeute nouvelle tous les malins sous les fenèlres de cette femme. L'anarchie, si elle eût cédé; le sang h grands flots, si elle eût résisté. Aujourd'hui le palais forcé, comme au !20 juin 1791; demain la royauté captive, comme au 10 août.... »

En vérité, si ce n'est pas une ironie sanglante (on le croirait an premier aspect, mais je repousse une telle pensée), si ce n'est pas une ironie, voilà une singulière logique et une sollicitude plus étrange encore! Comment pour épargner dans l'avenir une catastrophe terrible à cette femme (ce n'est pas moi qui parle, je copie), pour la garantir «l'un malheur futur, on l'écrase séance tenante! Pour la préserver d'une prison problématique, d'une fantastique lour du Temple, on l'exile, on la proscrit, on la chasse ! Pour l'empêcher d'être assassinée le 25, on l'expose à être massacrée le 24! D'ailleurs, pour M'"^ la duchesse d'Orléans, il ne s'agissait plus de la régence, mais de la vie. Arrachez-lui le pouvoir, si vous voulez, mais veillez sur ses jours. Lorsqu'elle est entourée d'assassins, protégez au moins sa sortie ; ne la laissez pas tomber mourante au pied d'un escalier. La politique ne dispense pas de l'humanité. Eh bon Dieu! pourquoi s'élonut^r? la France n'a-t-elle pas été traitée comme cette femme ?

Entin, quelques amis dévoués parviennent jusqu'à la princesse et réussissent à la dégager; ils l'entraînent dans la salle des Pas- Perdus. Nouveau surcroît de danger! La salle était envahie par des bandes furieuses. Ils gagnent alors à grand'peine la seconde salle d'attente du côté de la cour, puis les couloirs qui mènent aux bureaux de la Chambre, où personne n'avait encore pénétré. A travers les corridors des bureaux, ils la conduisent au petit hôtel de la présidence; mais ce moment qui semblait celui de la délivrance, lut incomparablement le plus douloureux de tous Pour la pre-

mière fois, M'"*' la duchesse d'Orléans perdit courage et londit en larmes. Elle ne savait pas ce qu'étaient devenus ses enfants ! Elle ne savait pas s'ils étaient vivants ou morts! Calme tout à l'heure, presque tranquille au milieu d'un péril partagé, elle demandait avec égarement ses fils qu'elle ne voyait pas; elle voulait courir les chercher... Bientôt M le comte de Paris lui fut rendu.

Au moment où il était tombé, un des officiers de sa maison, suivi de plusieurs gardes nationaux, le trouva gisant à terre; l'ayant reconnu h sa voix enfantine, il le saisit rapidement et l'emporta dans ses bras. Arrivé h la salle des Pas-Perdus, l'officier fit descendre le petit prince par une fenêtre basse qui donnait sur le jardin de la présidence. Quant à M. le duc de Chartres, il avait été enlevé, comme son frère, par un insurgé, puis délivré par un huissier de la Cliambre. Ce brave homme l'avait caché chez lui dans les combles du palais Bourbon Plus tard, l'enfant fut aussi ramené à sa mère.

On ne pouvait rester plus longtemps à la Chambre des députés ou dans ses dépendances. Par bonheur, une petite voiture à un cheval stationnait dans la cour; M"'" la duchesse d'Orléans y monta avec M. le comte de Paris et un garde national ; deux députés l'escortèrent. Ce tut ainsi qu'elle arriva aux Invalides. M. le duc de Nemours, qui avait échappé aux insurgés en habit de garde national, y rejoignit sa belle-sœur.

En descendant de voiture. M" la duchesse d'Orléans était entrée dans l'appartement du maréchal Molitor. Le vieux guerrier n'attendait pas la princesse ; il la reçut avec un douloureux re>pecl, sans lui cacher cependant les craintes que pouvait inspirer pour ses enfants et pour elle le choix d'un asile où aucune défense n'était possible. « Monsieur le maréchal, répondit la duchesse d'Orléans, quelque danger que nous puissions courir, je suis décidée à rester aux Invalides. Dans ce moment, c'est le séjour le plus convenable pour mon fils et pour moi : convenable pour en sortir, si un avenir nous reste encore; convenable pour y mourir, si notre destinée est de mourir aujourd'hui. «

Toutefois, elle ne se bornait pas à celte abnégation héroïque, elle

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n'invoquait pas seulement le secours d'un beau désespoir. Elle ne resta pas inactive un instant. Tout ne lui semblait pas perdu; elle avait conservé l'espoir d'une réaction dans le sens de l'ordre. Elle dit aux personnes qui l'entouraient : « Je tiens à la vie de mon fils plus qu'à sa couronne; cependant, si sa vie est nécessaire à la France... il a près de dix ans, il est déjà en âge de s'exposer pour son pays. . Tant qu'il y aura une seule personne qui me conseillera de rester ici, quel que soit le danger, je resterai. » Si l'attitude de M™' la duchesse d'Orléans avait été noble et grande dans l'Assemblée législative transformée en champ de bataille, elle ne fut pas moins admirable dans sa retraite momentanée à l'hôtel des Invalides. Des négociations s'y nouèrent et s'y dénouèrent sans relâche; h»s députaiions s'y présentèrent ; les noms de ceux qui jouèrent un rôle dans cette circonstance ne sont pas encore acquis à la publicité, et quelques-uns ne laisseraient pas de causer un peu d'étonnement. M'"* la duche.ssed'Orléansécoutait tout le monde, répondait à tous... Toujours lésolue, jamais airilée, elle délibérait, ordonnait sans trouble, sans confusion, avec une présence d'esprit à la fois ardente et calme. Elle ne fut régente que pendant ces six heures, mais elle le fui*.

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