‹ Vie de M. de CoursonChapitre 106 sur 336 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

ne vous perdez pas dans le rien. Suez et prenez de la peine pour l'amour de Dieu.

« Mais à quoi servira-t-il , direz -vous, de prendre tant de peine ? A quoi ? à accomplir la volonté de Dieu et à développer les germes d'utilité qu'il a mis en vous pour des fins à lui connues. Pour la piété , vous serez exact à vos exercices. Petite oraison du cœur tous les matins, petite lecture spirituelle, chapelet, fréquente réception des sacrements, pour y trouver plutôt de la force que des consolations. Vous éviterez les rêveries inutiles, vous condamnerez la misanthropie. En tournant toute votre âme du côté de Dieu, vous ne laisserez pas d'aimer les hommes en Dieu et pour Dieu , vous aimerez ce qu'ils ont de bon et vous prendrez pitié de ce qu'ils ont de mauvais, sans vous laisser jamais aller à l'indignation. »

Tel était habituellement le ton des lettres du vénéré et bon supérieur, lorsqu'il s'adressait à ses anciens élèves ; quelquefois cependant, quand il était en présence de l'irrésolution ou de l'insouciance, sa plume devenait presque mordante et ironique ; mais sous ces formes diverses on retrouvait toujours le père, et ses enfants ne s'y méprenaient pas. «Vous voilà dans votre paradis terrestre, disait-il, avec une grâce charmante, à un jeune homme qui avait quitté Paris avant la fin des cours ; vous n'y vivrez pas en paix et je veux que cette lettre trouble votre repos, en excitant dans votre conscience des remords salutaires. Je n'aime point les paradis terrestres , parce qu'ils font oublier celui du ciel , parce qu'ils endorment dans la mollesse et dans l'inaction, parce qu'ils paralysent les facultés et anéantiss.ent un jeune homme qui se

doit à Dieu , à l'Église et à la patrie. Sans doute le séjour de Paris est fort désagréable dans cette belle et riche saison où les champs sont si riants, si enchanteurs; mais le séjour de Paris est utile, tandis que les champs et leurs rosées, et leurs frais ombrages, et leurs fleurs et leurs parfums, laisseront mon Emile ce qu'il était auparavant, l'accoutumeront à une petite vie, vie innocente, si l'on veut, en ce sens qu'elle n'est pas criminelle, mais vie stérile et que je redoute pour lui par-dessus tout. Les champs porteront leurs moissons, et l'âme d'Emile, au milieu de ces belles moissons, restera vide de fruits solides. Tout au plus produira-t-elle quelques beaux sentiments ; je le crois apte à autre chose que ce qu'on appelle le sentimental. Emile pourrait et devrait être un homme positif. Peut-être cherche-t-il à se persuader que Dieu ne lui demande pas autre chose , et même qu'il fait une œuvre méritoire en se préservant des dangers du monde. Emile se fait illusion. Dieu veut qu'il travaille et fasse valoir tous les dons de la nature et de grâce qui lui ont été prodigués.

« Cher enfant, dit- il en terminant, vous me trouvez incisif dans mes réflexions, et c'est pourtant mon cœur qui me les dicte. Vous savez bien que je ne puis pas vous parler un autre langage que celui du cœur. Votre lettre m'a fait un mal incroyable , et je m'en venge. A vous de vous justifier, de me réfuter. J'attends votre réponse, j'engage le combat, bien disposé à le soutenir et à vous poursuivre dans tous vos retranchements. Malgré ma colère, je vous embrasse, cher ami, d'aussi bon cœur et de meilleur cœur que jamais. »

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