CHAPITRE XXX
Ah ! j'ai vu de trop près ce qu'est une autorité qui n'a d'autre appui que celui des conseils, pour me faire illusion sur ce qu'elle peut. »
Passant ensuite à la preuve de son indignité, il s'accuse avec plus de vigueur encore : « Je n'ai, dit-il, aucune des vertus qu'il faudrait avoir ; je suis étranger à toutes ces dispositions intérieures qui sont l'âme de notre compagnie, qui en forment l'esprit, qui seules assurent le succès de son œuvre. C'est à peine si je comprends la doctrine de M. Olier; pour la pratique de cette doctrine, hélas! je n'ose l'aborder. Ma vie a l'apparence de la régularité, elle ne donne pas grande prise aux reproches , mais elle est molle, dissipée, inconstante, dominée par les circonstances. »
Répondant enfin aux raisons qu'on alléguaiten faveur de sa candidature, il disait, avec cet accent de conviction qu'inspire l'humilité, qu'il n'avait rien fait dans la direction des petits séminaires de Nantes, ni dans la conduite du séminaire des philosophes, ni enfin depuis son arrivée à Issy, d'où l'on .pût conclure qu'il était propre au gouvernement des hommes et capable de remplir les fonctions de supérieur général de Saint-Sulpice. 11 terminait enfin cette plaidoirie d'un nouveau genre en disant qu'il manquait d'ordre et de constance dans le travail, qu'il ne suivait une correspondance qu'avec une répugnance extrême et n'y mettait la main que lorsqu'il ne pouvait plus différer.
En alléguant ce dernier grief, M. de Courson ne s'aperçut pas qu'il démontrait le contraire de ce qu'il voulait prouver; car personne à Saint-Sulpice n'ignorait la fidélité avec laquelle il répondait aux nom-
breuses lettres qui lui venaient de tous côtés; en s'accusant de ne suivre une correspondance qu'avec une répugnance extrême, il révélait donc la continuité des sacrifices qu'il s'imposa pendant les vingtcinq dernières années de sa vie. Au reste, les autres chefs d'accusations accumulés dans sa lettre n'étaient pas mieux fondés ; on ne pouvait y voir et on n'y vit , en effet, qu'une preuve de sa profonde humilité.
Telles étaient les dispositions des membres de l'assemblée, lorsque dans la matinée du 9 juin ils entrèrent en séance au séminaire de Saint-Sulpice. M. de Gourson , admis le dernier au nombre des assistants, y occupait la dernière place. 11 n'avait que quarante-cinq ans, et M. Paillon seul était un peu plus jeune que lui. On sait que M. Émery, en 1782, fut élu supérieur général dans des circonstances analogues. Mais M. de Gourson. malgré les avis contraires, ne pouvait croire que l'assemblée s'aveuglât au point de réitérer à son égard ce qui avait été fait en faveur du restaurateur de Saint-Sulpice.
On peut juger si sa désolation fut grande lorsque, après le premier tour de scrutin, il entendit proclamer son nom. « Aussitôt, dit le procès-verbal de la séance, il a manifesté par ses larmes, encore plus que par ses paroles , combien il se croyait incapable d'un pareil emploi. 11 nous a demandé si ces votes étaient bien réfléchis et si on ne voudrait pas revenir ù un nouveau scrutin. L'assemblée lui ayant répondu que chacun avait fait mûrement ses réflexions, qu'un nouveau scrutin n'amènerait que le même résultat, qu'ainsi il devait reconnaître la volonté de Dieu et mettre en lui toute sa confiance, il s'y est soumis. »