CHAPITRE XXX
Avant de terminer une journée si laborieuse et si pénible, M. de Courson eut à cœur d'envoyer quelques lignes à ses confrères d'Issy, avec lesquels, depuis huit mois , il vivait dans une si cordiale intimité. « Adorons les desseins de Dieu, leur disait- il, il n'est pas permis de se plaindre de ce que le Seigneur ordonne. Que vos prières, à tous les cinq, m'aident à bien souffrir. Que je serais consolé de vous voir et de vous embrasser, de vous remercier de votre indulgence pour moi, de votre bonne amitié, j'espère que j'aurai mercredi cette consolation! Redoublez de prières. Cette élection est bien de nature à exciter votre zèle à prier pour la Compagnie, pour le séminaire, pour moi, avec plus de ferveur que jamais. Et nos chers séminaristes? ah ! dites-leur qu'ils prient, eux aussi, qu'ils aillent à Lorette, à Notre-Dame de Toutes -Grâces. Je les ai souvent recommandés à la très sainte Vierge ; qu'ils me rendent la pareille. Je compte sur leur bon cœur. Je ne les quitte pas , je me ressouviendrai toujours qu'ils sont les prémices de mon ministère au séminaire de Paris '. »
La lettre que l'humble supérieur adressa à l'évêque de Nantes n'est pas moins édifiante que celle qu'on vient de lire : « Monseigneur, lui disait-il, dans l'état de peine et d'embarras où je suis, je ne sais comment vous parler. Je veux cependant que ma première
1 Parmi les élèves qui formaient la communauté d'Issy, en 1844-45, six déjà ont été élevés aux honneurs de l'épiscopat; un bien plus grand nombre occupe, à Paris ou ailleurs, des postes importants; sept ou huit travaillent dans des communautés ecclésiastiques ou religieuses; tous ont conservé le meilleur souvenir de leur ancien supérieur.
lettre soit pour vous ; c'est mon devoir et un devoir que mon cœur s'empresse d'accomplir. Vous savez, Monseigneur, ce qu'il en coûte pour se soumettre en tout et aveuglément aux desseins de la Providence. Ce genre de sacrifice n'est compris que par ceux qui en ont fait l'expérience, et cette expérience vous l'avez faites Que Dieu soit toujours béni! qu'il soit ma lumière, ma force, mon appui! Je ne saurais vous dire sous quelle impression je suis de ma faiblesse et de mon incapacité. Ce choix qu'on vient de faire me paraît un mystère ; Dieu seul en a le secret. La sainte Vierge aime notre petite Compagnie ; elle l'abandonnera d'autant moins que son supérieur est plus faible. Donnez-moi votre bénédiction, Monseigneur. »
M. de Courson ne pouvait oublier ses confrères de Nantes, au moment où, contrairement à ses plus douces espérances , il se voyait définitivement séparé d'eux par son élection. N'ayant ni le temps ni le courage de leur écrire le premier jour, il pria M. Guittcr, alors à Paris, de le faire en son nom. « Je ne suis guère plus fort aujourd'hui, disaitil le lendemain à M. Féret, je veux pourtant que le courrier vous porte ma signature. Qu'elle vous excite à pleurer sur moi. Je no saurais vous dire ce que je ressens : c'est une confusion d'anéantissement. Fiai volunlas Dei! Je répète ce mot du fond du cœur, au milieu des répugnances et de l'effroi. » Il priait ensuite cet excellent ami d'être l'interprète de ses senli-
1 M. de Courson fait allusion aux violences qu'il fallut faire à Mer (Je Hercé pour le déterminer à accepter l'épiscopat.