CHAPITRE XLIV
mière curiosité du bon paysan fut satisfaite, il lui dit qu'il allait le faire conduire dans Paris, pour qu'il visitât les curiosités de la grande ville. Le brave jardinier refusa d'abord. « Non, non, dit-il, je ne suis pas venu pour voir la ville, mais pour vous voir, vous, notre bon maître ! »
Touché de tant d'attachement, qu'il s'était d'ailleurs acquis par son extrême bonté pour ses inférieurs, M. de Gourson voulut que Fonteneau fût logé et hébergé dans le séminaire même de Saint-Sulpice; il voulut le voir et s'entretenir avec lui plusieurs fois, et insista pour qu'il vît Paris.
Enfin, le brave Fonteneau, satisfait, veut partir. M. de Gourson le congédie, en lui disant qu'il était un peu mieux et qu'il le chargeait de rapporter cette nouvelle à tous ceux qui s'intéressaient à lui , notamment à tous ses serviteurs, qu'il aimait tendrement et qu'il n'oublierait jamais. « Eh bien! reprit le bon paysan, je suis bien heureux, notre maître, d'être venu vous voir. Puisque vous me le dites, je vais m'en retourner et dire que je ne vous ai pas trouvé aussi malade qu'on l'avait cru chez nous. » Ils se quittèrent, et Fonteneau revint dans son village, où, malgré son espoir, il ne devait plus revoir ce cher maître ^ Il est inutile de dire qu'outre les bons souvenirs qu'il rapporta de lui dans son pays, il n'eut
1 Rentré à Vallet, Pierre Fonteneau adressa à un de ses amis, métayer comme lui de M. de Gourson, la lettre suivante, qui complète en quelques points la narration qu'on vient de lire. » Je vous écris ces deux mots, dit le bon jardinier dans son langage plein de naïveté, pour vous annoncer que votre maître et le mien est dangereusement malade. D'après une lettre qu'on a reçue hier, il n'y a plus d'espoir de le conserver. Quel malheur,
point à regretter la brèche que le voyage avait faite à ses économies*. »
Il est facile de deviner la désolation que le retour du bon jardinier causa à Vallet , parmi les parents et les amis du saint malade. M™« Saulny en fut si profondément affectée qu'elle forma le dessein de se rendre auprès de lui , afin de le servir et de recevoir une dernière bénédiction. Heureusement M. de Courson fut prévenu à temps, et il eut assez d'autorité sur elle pour l'empêcher de se mettre en route. La lettre qu'il lui adressa à cette occasion, le 6 avril, et qui est la dernière signée de sa main, mérite d'être citée. On y voit une nouvelle preuve du grand respect que ce vénérable supérieur avait pour les usages et les règles du séminaire. La voici tout entière :
« Ma chère Angèle , je reçois à l'instant votre lettre. Elle m'afflige beaucoup; vous n'êtes pas raisonnable. Apprenons donc, vous et moi, à nous abandonner à Dieu. Je ne saurais rien prévoir sur les
mon cher ami, pour tous ceux qui ont alTaire à lui! Nous allons avoir un grand changement. Enfin, Dieu le veut.
<i II y a aujourd'hui quinze jours, je partis de Vallet et j'allai à Paris voir mon bon maître. Je l'ai trouvé dans un triste état. Cependant il s'entretenait avec toutes les personnes qui allaient le voir. J'ai été reçu de sa part comme un père charitable qui reçoit son enfant entre ses bras. Je n'ai pas pu lui parler le premier; ses paroles étaient: Viens, mon cher Pierre, que je l'embrasse. Je n'ai pu retenir les larmes qui coulaient de mes yeux et arrosaient son respectable visage. Ensuite, j'ai conversé avec lui pendant une grande demi-heure, avec bien du plaisir. Il a voulu que je voie Paris avant de le quitter. J'ai accepté; je suis resté quelques jours à Paris. Enfin il a fallu le quitter avec bien du chagrin, comme vous pouvez le penser, mon cher Boucdron. »
1 Biographie , p. 3^,
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conséquences de ma maladie. La Providence en décidera. Continuez à prier pour moi. Votre voyage à Paris serait le comble de la folie. Les règles de notre maison ne me permettraient pas de vous introduire auprès de moi, et il me serait impossible de descendre au parloir. Je ferai en sorte que vous receviez de mes nouvelles. Vous désirez ma bénédiction ; je vous la donne de tout mon cœur, à vous , à vos enfants et à toute voire famille. Veuillez dire à M. Saulny que je le conjure de ne pas permettre un voyage qui ne serait que tristesse pour vous et pour moi. »
Malgré les vives souffrances auxquelles il était en proie et qui prenaient chaque jour une nouvelle intensité, le pieux malade continuait à montrer une résignation, une douceur et une charité qui édifiaient tout le monde. Il était sans cesse occupé de ses amis, il leur faisait écrire pour les remercier de leur affection et pour les assurer de la sienne. Dès qu'un confrère entrait dans sa chambre, il lui tendait la main et exprimait sa joie de le voir. « Aux médecins qui le soignaient, dit M. Aurélien de Courson, il témoignait tant de bonté et de reconnaissance que ces messieurs avaient conçu pour leur malade un attachement plein de vénération. L'un d'eux, M. Récamier, voulant récompenser le plus jeune de ses fils, enfant de quatorze ans, de sa bonne conduite, l'introduisit auprès du lit du vénérable supérieur pour qu'il le bénît. Comme M. de Courson, après avoir embrassé l'enfant, étendit sur lui la main, le père se jeta aussi à genoux, disant qu'il espérait bien que la bénédiction serait pour tous les deux '. »
1 Notice, p. 15.
L'affabilité et la douceur de M, de Courson semblaient briller d'un nouvel éclat lorsqu'il recevait les séminaristes, qu'il appelait ses petits enfants et qui se montraient très empressés de le visiter. On avait voulu d'abord interdire ces visites, dans la crainte qu'il n'en fût fatigué ; mais on s'aperçut que cette interdiction l'affligeait : u Laissez donc venir vers moi mes petits enfants, disait-il, j'ai tant de bonheur à les voir. » Il écoutait, avec une patience admirable et une joie visible, les paroles que quelques-uns lui disaient à l'oreille, les petites recommandations dont plusieurs se permettaient de le charger pour le ciel. Il leur répondait par quelques mots pleins de tendresse et souvent d'une haute portée pour leur avenir. Il dit à l'un d'eux qu'il avait connu tout jeune : « Cher enfant, vous avez un bon cœur, mais prenez garde à votre tête. » Jusqu'au dernier moment, cet excellent supérieur se préoccupait de l'avenir de ses enfants bien-aimés; il les avait présents à son esprit, et rien de ce qui les intéressait n'échappait à son attention. « Mon enfant, dit-il à un jeune séminariste qui lui demanda sa bénédiction , depuis ce matin votre souvenir est dans mon cœur, je prie pour vous et je vous ai fait recommander aux prières de la communauté. » Une autre fois, c'était au plus fort de ses souffrances, il demanda le jour du mois. On le lui dit : « C'est aujourd'hui, reprit-il aussitôt, qu'un de mes enfants va recevoir la prêtrise, il faut prier pour lui.» Quelques jours plus tard, il souffrait encore beaucoup. On lui en fit l'observation. « C'est vrai, répondit-il, mais j'espère éprouver du soulagement; c'est aujourd'hui le 2 avril, jour anniversaire de la mort