CHAPITRE XLV
un grand sentiment de confusion en se la voyant offerte; et, quoique touché jusqu'aux larmes, en vénérant de si près la sainte couronne, le bois de la vraie croix et le clou qui a percé les chairs de Notre- Seigneur, il souffrait cependant de se voir l'objet d'une distinction dont il se croyait tout à fait indigne. Aussi, après avoir exprimé sa profonde reconnaissance aux envoyés de l'archevêque et du chapitre, il pria ceux des directeurs et des séminaristes qui se trouvaient dans sa chambre, au moment où les saintes reliques y furent apportées, de garder un profond silence sur la faveur qui venait de lui être faite.
Jusqu'au dernier soupir, ce très digne supérieur conserva, dans toute sa vivacité, ce profond mépris de lui-même dont nous lui avons vu donner tant de preuves. « M. de Gourson, lit-on dans une lettre citée par le biographe nantais, nous quittait avec la conviction que sa présence parmi nous était inutile. « Saint-Sulpice n'a qu'à gagner en me perdant, » c'était son expression quelque temps avant sa mort. Une personne lui ayant représenté qu'il ne pouvait pas se dissimuler l'importance de sa conservation, dans l'intérêt de la compagnie de Saint-Sulpice : « Votre affection pour moi vous aveugle, » répliquat-il aussitôt. C'est dans ces humbles sentiments qu'il vécut et qu'il mourut. Convaincu que son élévation à la place de supérieur avait été un malheur et un sujet de confusion pour Saint-Sulpice, il regardait sa mort comme un heureux événement qui délivrerait la Compagnie d'un supérieur incapable.
Ce n'est pas ainsi que l'on pensait autour du véné-
rable mourant : « Nous sommes dans la triste expectative de la plus douloureuse des séparations , disait , le 9 avril, l'un des directeurs du séminaire de Saint- Sulpice. Nous mesurons déjà depuis longtemps le vide immense que va faire parmi nous cette perte, et nous en sentons de plus en plus toute l'amertume, à mesure que le moment approche. Faut-il espérer encore un miracle, faut- il y renoncer? Ah! les desseins de Dieu sont si impénétrables que notre seul parti est le sentiment du fiai voluntas tua/ »
Le moment était venu, en effet, de faire à Dieu le sacrifice de ce père si tendrement aimé. Dans la matinée du 10, les crises se succédaient si rapidement, et leur violence était telle, qu'on pouvait facilement prévoir que le saint malade n'y résisterait pas longtemps. On commença donc les prières des agonisants vers les neuf heures du matin. M. de Gourson, qui conserva toute sa connaissance jusqu'au dernier moment, y répondit d'abord de manière à être entendu; mais quand on les récita pour la seconde fois, le son de ses paroles ne parvenait presque plus aux oreilles des assistants. Cependant, il entendait tout, et on voyait au mouvement de ses lèvres qu'il répondait encore aux prières. Il reconnut môme, en ce moment, M. Quiblier, ancien supérieur du séminaire de Saint- Suipice, à Montréal, qui, accouru de Londres, en toute hâte, à la nouvelle du danger où était son vénéré supérieur, n'arriva que quelques minutes avant sa mort.
Au moment de rendre son âme à Dieu, le pieux mourant essaya de faire le signe de la croix et appliqua ses lèvres décolorées sur le crucifix. Puis, les