‹ Vie de M. de CoursonChapitre 81 sur 336 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

sième, la réponse qu'il me donna un jour que j'étais plongé dans la plus noire mélancolie. Je m'attendais à ce que sa charité prendrait, comme de coutume, ce langage de bonté sensible et compatissante avec lequel il m'accueillait toujours dans mes peines. Je fus bien mieux traité et je trouvai le remède où je ne le soupçonnais pas. « Mon cher, me répondit-il, dites à Dieu : Ciba me, Domine, pane lacrymarum, elpotum da mihi in lacrymis in mensura *. Ce fut un calmant qui me servit souvent depuis. En bien des circonstances je me suis présenté dans la chambre de ce bon père, ne sachant comment m'y prendre pour lui faire connaître tous les embarras qui m'occupaient l'esprit et me torturaient le cœur : un regard, une parole lui suffisaient pour rendre le calme à mon âme. »

A ceux qui se désolaient de n'avoir ni ferveur ni goût dans la prière et d'être sans énergie dans l'accomplissement de leur devoir, il se hâtait d'expliquer quelle était la conduite ordinaire de Dieu sur les âmes et comment ce bon Père les retirait peu à peu de la voie du sentiment pour les faire marcher par les sentiers de la foi, qui sont bien plus directs et plus sûrs. « Ne vous mettez donc point en peine de vos froideurs dans la prière et de vos dégoûts pour l'étude , disait-il à un de ses disciples les plus aimés ; ne voyez -vous pas que Dieu veut que vous le suiviez par la voie des vertus. Il est bien temps qu'il vous sèvre et qu'il vou& oblige à comprendre que vous êtes un homme qui doit être gouverné par la foi et non par le sentiment

* Seigneur, nourrissez-moi d'un pain de larmes, et faites-moi boire aussi abondamment qu'il vous plaira l'eau de mes larmes. (Ps. LXXIX, 6.)

et rinclination. Cette région de foi est la seule qui soit sûre : soyez très peu attentif à ce qui se passe dans la partie inférieure , ne vous amusez pas à réfléchir sur les mobiles fluctuations qui s'y succèdent. Tout cela n'est rien. Pensez peu à vous-même : Dieu, son règne, sa gloire, son Église, les âmes rachetées de son sang, voilà ce qui doit vous occuper. Ne pensez même pas trop à votre salut, c'est l'affaire de Dieu. Je ne suis point quiétiste, tenez -le pour certain, et cependant je gémis en voyant qu'un grand nombre d'âmes ne savent pas s'abandonner assez à Dieu , et qu'elles s'exténuent à se rapetisser par leurs vaines sollicitudes sur leur salut. Quand Dieu nous dit d'imiter l'oiseau de l'air qui ne sème ni ne moissonne et le lis des champs qui ne travaille ni ne file , il ne veut pas seulement nous dire que nous devons nous reposer sur lui des soins de notre pauvre petit corps, mais bien plus des soins de notre âme qui lui est mille fois plus chère et plus précieuse. »

Ce n'est pas à quelques âmes d'élite seulement que M. de Courson parlait un langage si élevé et propoposait des pensées si hautes ; dès qu'il croyait quelqu'un appelé au divin sacerdoce, il le supposait capable d'entendre ces solides instructions. Dans ses lettres comme dans ses entretiens de direction , il ne perdait jamais de vue qu'il formait des prêtres; et sa grande crainte , ainsi que le fait remarquer un de ceux dont nous avons les notes, était que ces jeunes élèves, qu'il savait destinés au service des autels, n'eussent pas la générosité de tendre à la perfection de leur état, s'arrêtant à des demi-mesures, se contentant d'aspirer à une vertu très ordinaire et reçu-

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