CHAPITRE XllI
seuse même, à laquelle vous vous sentez porté. Bien entendu que vous vous appliquerez à concilier cette vie avec les devoirs d'un véritable chrétien , et qu'en accordant quelque chose à la nature, vous vous rappellerez que la nature ne vous conduira pas au ciel , qu'elle mène au contraire tout droit à l'enfer, quand elle n'est pas réglée et comprimée par la foi et les œuvres de la foi. Cette parole est dure : Durus est hic sermo, et cependant c'est la parole de vie, et la condition du salut éternel. Prenez donc une franche et bonne disposition à l'égard de votre excellent père. Dites-lui : Mon cher père, je travaillerai avec vous tant qu'il plaira à Dieu de ne pas me donner une autre direction. Et puis gaiement et librement appliquez-vous au commerce , vous prêtant à tout ce que vos parents souhaiteront de vous. Voilà une marche simple et droite , et la sainte Écriture dit : Qui amhulat simpliciter, ambulat confidenter \ »
M. de Courson pensait bien que ces concessions ne procureraient pas le repos à son cher disciple. Ce n'était de sa part qu'un moyen de l'amener à reconnaître, par sa propre expérience, que de si vulgaires occupations ne pouvaient satisfaire les secrètes aspirations de son cœur et que Dieu avait marqué son âme pour de plus hautes destinées. Le commerce, en effet, et la vie de famille ne donnèrent pas le repos espéré. Loin de disparaître , les inquiétudes s'accrurent. Le sage directeur profitait habilement des confidences de son ancien élève, pour lui faire sentir quel'anxiélé dont il souffrait venait uniquement de ce qu'il n'était
1 Prov. X , 9.
Ib6 VIE DE M. DE COURSON
pas à sa place. « Vous ne pouvez donc, lui écrivaitil , vous tenir tranquille sur vous-même ? Quelle singulière situation d'âme ! Je vous dis et je vous répète de ne pas vous occuper de votre vocation et de vivre au jour le jour; et malgré vous, vous vous écartez de cette ligne qui paraît pourtant si commode à suivre. Considérez votre frère aîné, votre bon père : ils s'en tiennent là et sont calmes et contents parce que Dieu ne leur demande pas autre chose. Imitezles , ou du moins efforcez-vous de les imiter. On vous parle quelquefois de certaines âmes généreuses qui savent tout abandonner pour Dieu, qui se dévouent sans réserve : pourquoi ces exemples vous troublent-ils ? » M. de Gourson aurait pu d'un mot terminer cet examen. S'il le laissa durer plusieurs mois, c'est qu'il voyait avantage à obliger son disciple d'avouer que Dieu l'appelait à l'état ecclésiastique et que vainement il voudrait se soustraire aux volontés du Seigneur. « L'amour du divin Maître vous poursuit, lui disait- il peu de temps avant la conclusion de cette affaire, il finira bien par triompher de votre résistance d'inertie. Attendons encore, j'espère que nous n'attendrons pas longtemps. Votre lutte a été assez longue, il est nécessaire qu'elle se termine. Demandez donc sincèrement ce rayon de lumière surnaturelle qui, pénétrant dans votre âme, dissipera les ténèbres que votre infidélité y a amoncelées. Ne vous arrêtez plus aux excuses que vous suggère votre pusillanimité. Prenez votre parti et marchez en avant. Votre cœur, quoi que vous en disiez, est fait pour les grandes choses : ce qui le prouve, c'est le vide qu'y laissent les petites. »