NAISSANCE DE LEON PAP1N DUPONT. — SA JEUNESSE. — SON MARIAGE
Le fervent chrétien dont nous entreprenons d'écrire la vie, ce fidèle serviteur de la sainte Face et de saint Martin, naquit en Amérique, aux Antilles, dans l'une de ces deux petites îles que Christophe Colomb a consacrées par le nom populaire du thaumaturge des Gaules.
L'illustre navigateur, lors de son second voyage au nouveau monde, en 1494, ayant découvert le 11 novembre une île de très médiocre étendue qu'il appela Saint- Martin, en mémoire du saint évêque dont la fête tombait ce jour- là, aborda, peu de jours après et la même semaine, à une autre île un peu plus grande, et il voulut que celle-ci fût nommée la Martinique. La baie où il débarqua, la plus belle de ces parages, reçut de lui le nom de Saint-Pierre. De la part de l'explorateur espagnol, c'était une simple reconnaissance, une sorte de consécration religieuse qu'il imposait à la contrée sous le vocable de deux grands saints célèbres dans la chrétienté ; mais il n'en prit point possession , et il la laissa librement habiter par une tribu sauvage indigène, celle des Caraïbes, la plus féroce de l'Amérique.
M. Dupont étant un créole de la Martinique, cette petite
île nous intéresse et nous devons en retracer sommairement la topographie et l'histoire. La Martinique fait partie du groupe des Antilles désigné sous le nom d'Iles du Vent. Sa distance approximative du port de Brest est de 1290 lieues marines. Sa plus grande longueur est de 64 kilomètres et sa largeur moyenne d'environ 28 kilomètres. Sa latitude entre le 14°23' et le 14° 28' correspond à peu près à celle du centre de l'Afrique. La chaleur devrait y être excessive; mais, tempérée par les brises de la mer, elle est très supportable. Les nuits sont habituellement égales aux jours. On n'y connaît que deux saisons : l'une belle, l'autre pluvieuse, qui règne de juillet à octobre ; il n'y a pas d'hiver. Aussi une des plus grandes surprises qu'éprouva M. Dupont à son débarquement sur le continent, fut l'aspect de la neige, qu'il n'avait jamais vue.
Un tiers de l'île environ est en plaines , et le reste en montagnes, parmi lesquelles on compte jusqu'à six cratères de volcans éteints : ce qui explique les tremblements de terre auxquels elle est fréquemment sujette. Les montagnes , qui forment le centre, sont ceintes pour la plupart de forêts presque impénétrables, dont l'étendue est évaluée au quart environ de la superficie de l'île. Le sol de la plaine est très fertile et donne, même sans culture, presque toutes les belles et riches productions des contrées tropicales ; par contre , il y souffle quelquefois des vents d'une violence extrême, et les ouragans sont fréquents et terribles.
Après Christophe Colomb, les Espagnols, déjà maîtres d'un continent immense, n'avaient pensé à faire aucun établissement dans les petites Antilles, qu'ils appelaient dédaigneusement Cayes ou rochers. Les Caraïbes restèrent tranquilles possesseurs de la Martinique jusqu'au XVIIe siècle. Il se forma alors en France, sous le patronage du cardinal de Richelieu, une « Compagnie des îles de l'Amérique » ayant pour but de soutenir et d'encourager la formation de colonies lointaines. Après avoir réussi à fonder la colonie de Saint- Christophe, aux petites Antilles, un intrépide marin
français, Pierre Belain , sieur d'Esnambuc, qui par ses belles actions sur mer avait obtenu le grade de capitaine du roy sur les mers du Ponant, jeta ses vues sur la Martinique et débarqua dans cette île , le 1er septembre \ 635, avec cent cinquante hommes déjà acclimatés à ces pays et munis de nombreuses provisions. Il traita avec les sauvages, prit solennellement possession de l'île au nom de la compagnie dont Richelieu était le protecteur, et fit bâtir sur la rivière Saint- Pierre un fort en palissade qu'il arma de canons : c'est ce qu'on appela dans la suite le Fort- de- France, aujourd'hui capitale de l'île. Avant de retourner à Saint-Christophe, siège de sa résidence , il laissa pour commandant de la nouvelle colonie un gentilhomme de vertu éprouvée et de valeur reconnue, nommé Jean Dupont. Nous savons peu de chose de ce premier gouverneur de la Martinique devenue française ; mais nous saluons avec bonheur son nom qui nous apparaît comme une gloire en tête des annales de la colonie, présage d'une gloire bien supérieure que ce nom vénéré et béni doit plus tard faire rayonner de la Martinique sur toute la France et dans l'Eglise entière.
A partir de Jean Dupont, la Martinique a son histoire , et cette histoire se confond avec celle de la France. La petite colonie transatlantique partagea dès lors la fortune de la mère patrie; elle eut surtout sa part, souvent glorieuse, dans les différentes guerres maritimes que nous eûmes à soutenir successivement en Amérique contre les Espagnols, les Hollandais et les Anglais. Peu à peu aussi elle acquit une grande prospérité agricole et commerciale. Son sol fertile se prêtait particulièrement à la culture des cannes à sucre. Ce genre d'exploitation y attira de bonne heure de nobles et industrieuses familles. On cite entre autres la famille des Lestiboudois, qui vint s'y établir au temps de Louis XIII. Ils étaient deux frères, occupés à l'exploitation d'une sucrerie importante. L'un des deux, abandonnant la sucrerie à son frère et renonçant à tout , s'enfonça dans la montagne voisine, appelée le Piton du Carbet, et y vécut en solitaire,
k VIE DE M. DUPONT
retiré dans une caverne,- d'où il ne sortait que le dimanche pour aller à l'église de la paroisse. Il y est mort en odeur de sainteté; on l'a surnommé « l'ermite du Carbet », et Ton montre encore la grotte célèbre où il a vécu.
Les plantations de cannes à sucre forment la principale richesse des créoles ou colons de la Martinique. C'est en cela que consistait en grande partie la fortune de M. Dupont et de sa famille. Les terres destinées à cette culture ne reçoivent jamais plus d'un ou de deux labours en plein, et après qu'elles ont été sillonnées par la charrue, les autres travaux s'accomplissent le plus souvent au moyen des bras. Les noirs, Asiatiques ou Africains, sont jugés plus aptes à ces différentes sortes de travaux, parce qu'ils résistent mieux que les Européens à l'excessive chaleur du climat et à l'humidité du sol. De là le grand nombre de gens de couleur ou mulâtres qui constituent la population de l'île. Cette population, évaluée actuellement à 136,000 habitants, se compose de races très diverses , parmi lesquelles on compte environ 9,000 blancs ou Européens, 110,000 noirs et gens de couleur, 8,000 Indiens, 7,000 Africains et 800 Chinois. La ville de Saint-Pierre compte 20,500 habitants et Fort-de-France 10,200.
A l'époque de la révolution de 1793 , la colonie ressentit d'une manière funeste le contre-coup des événements de l'Europe. Les décrets de la Convention qui proclamaient imprudemment la liberté des noirs, furent suivis de grands désastres , et la guerre civile ne tarda pas à éclater dans l'île. Les Anglais profitèrent de l'occasion pour l'occuper, après un siège meurtrier et un bombardement effroyable. Du reste, ils administrèrent paternellement la colonie et la firent jouir d'une grande prospérité jusqu'en 1802, où ils la restituèrent à la France en exécution du traité d'Amiens.
C'est durant cette période de la domination anglaise que naquit M. Dupont, le 24 janvier 1797. Son père, Nicolas- Léon Papin Dupont, habitait la Guadeloupe, où il était né. Comme cette île, tout en se défendant contre les Anglais,
était restée sous le joug sanguinaire et tyrannique des commissaires de la Convention, M. Papin Dupont crut devoir, avec beaucoup d'autres, suivre le parti des émigrés, et il vint se réfugier à la Martinique , occupée par les Anglais. Il appartenait à une famille de gentilshommes originaire de Bretagne, faisant partie, croyons- nous , des anciennes et catholiques familles bretonnes qui vinrent dès l'origine et en grand nombre peupler la colonie des Antilles et y fonder des établissements de commerce et d'industrie. Son nom semble l'indiquer. Il y avait les Papin Dupont, les Papin de Kerfily et les Papin de l'Epine. Les Papin Dupont croyaient à leur titre de noblesse et portaient des armoiries1. M. Nicolas Papin Dupont, domicilié à la Guadeloupe, avait épousé une riche créole martiniquoise, MUe Marie-Louise-Philippine Gaigneron Jolimont de Marolles, qui appartenait, elle aussi, à une noble et ancienne famille du continent français. On cite de sa mère, Mmc Angélique Gaigneron Jolimont de Marolles, un trait de désintéressement patriotique qui lui valut une récompense royale, glorieuse pour elle et ses enfants.
C'était sous Louis XVI , à l'époque de la guerre d'Amérique. Les finances de la Martinique étant épuisées , Mmc de Marolles prêta spontanément une somme très considérable pour l'armement de la flotte à laquelle on dut, sur les Anglais, la conquête de l'île de Saint- Christophe. Le gouverneur, M. de Bouille, rendit compte au roi du secours qu'il avait trouvé dans la colonie, et mentionna que Mme de Marolles s'était refusée à accepter l'intérêt des fonds avancés par elle au gouvernement pendant plus d'une année. Alors le souverain commanda à un artiste de renom une pendule de haute valeur, et, quand elle fut coulée en bronze, il voulut que la matrice fût brisée, afin que Mmc de Marolles, à qui il l'envoya, pût seule en posséder une semblable.
i De gueules, à cinq tuyaux d'orgue de... rangés en fasce; couronne de comte ; support : deux lions. On écrit aussi Papin du Pont.
Cette pendule était accompagnée d'une lettre de remerciement écrite de la main de Louis XVI. La pendule fut longtemps à la Martinique l'ornement de l'habitation que les Gaigneron de Marolles possédaient à la Grand'Case. Elle se trouve aujourd'hui à Nantes dans la demeure d'un membre de la famille.
La famille Gaigneron de Marolles était une des principales et des plus riches du pays. Elle possédait au Lamentin, gros bourg situé dans la plus belle plaine de la Martinique, une agréable demeure et un domaine important en plantations. C'est là, sur les terres et au pays de sa femme, que le gentilhomme émigré de la Guadeloupe était venu chercher un refuge et un abri contre les excès révolutionnaires des agents de la Convention. Ce fut alors aussi que sa jeune et vertueuse épouse donna le jour à l'enfant de bénédiction qui devait faire durant tant d'années sa consolation et sa joie. On le nomma simplement Léon, un des noms de son père. Ondoyé le jour de sa naissance par le curé de la paroisse, il reçut les cérémonies du baptême le 6 mars suivant dans l'église de Saint-Laurent du Lamentin , et eut pour parrain son aïeul, Jean -Baptiste Papin Dupont, chevalier de Saint- Louis, émigré de la Guadeloupe, et pour marraine sa tante maternelle, Marie-Rose des Vergers de Maupertuis.
Le Lamentin est un des quatre principaux bourgs de l'ile, situé en amphithéâtre, dans une position pittoresque, à quelque distance de Fort-de-France, aux environs de la mer, sur un canal qui conduit à la rade. La plaine environnante est une des plus belles et des plus riches de l'île; son sol fertile et couvert de plantations contraste avec la partie pierreuse et aride qui s'étend entre Saint- Pierre et Fort -de France. C'est là que le petit Léon passa les premières années de son enfance sous la tutelle de sa jeune mère, femme aimable et charmante, nous disent les contemporains, douée de beaucoup de qualités et de grandes vertus, qui sut de bonne heure inspirer à son tils le goût des choses de Dieu et guider ses premiers pas dans les sentiers du bien.
Il connut peu son père, qu'il eut le malheur de perdre ayant à peine six ans. M. Nicolas Papin Dupont mourut à Brest en 1803 ; l'acte de son décès lui donne le titre de capitaine d'infanterie. Il laissait à sa veuve deux enfants : Léon, l'aîné, et Théobald', plus jeune que son frère de quatre ans.
La première enfance de Léon nous fournit un petit trait charmant qui prouve la franchise de son caractère et la candeur de son âme. Il allait à l'école du bourg avec les autres enfants de son âge. Or il arriva qu'un jour les écoliers, profitant de l'absence du maître, s'évertuèrent à l'envi à rire, causer et courir sur les pupitres, au lieu de faire le devoir et d'étudier la leçon. Averti par le vacarme, le maître survient tout à coup; mais déjà la gent écolière s'était remise en place, et tout paraissait tranquille. Le maître veut connaître les auteurs du désordre; il interroge; tous, à les entendre, avaient été parfaitement sages. Il n'y en eut qu'un seul , le petit Léon , qui avoua ingénument et en toute sincérité qu'il s'était amusé au lieu de travailler. L'heure de la récréation à ce moment sonnait: « Oh! mon petit ami, dit gravement le maître, vous ne méritez pas de rester ici avec ces enfants si sages, allez à la cour. » Et il l'envoya à la récréation , faisant aux autres une verte réprimande et les condamnant à garder l'étude. Dans sa vieillesse, en racontant avec sa gaieté ordinaire ce trait de son enfance, le serviteur de Dieu exaltait beaucoup la sincérité et la franchise, lesquelles, disait-il, « l'avaient toujours heureusement servi. »
Quand vint pour lui l'âge des études un peu plus sérieuses, sa mère le plaça dans une institution libre aux Etats-Unis. Les événements politiques qui se passaient en France obligeaient Mme Dupont à cette pénible séparation.
C'était l'époque des grandes guerres de l'empire qui tenaient en armes la France et l'Europe entière. Aux éclatantes victoires de Napoléon sur le continent, les Anglais répondaient sur mer en nous faisant subir une série de défaites désastreuses pour nos colonies. En 1809, ils envahi-
rent pour la seconde fois la Martinique, et la tinrent sous leur domination jusqu'en 1815. Loin de la mère patrie et du sol natal, le jeune Léon resta en pension aux Etats-Unis, nous ignorons en quelle ville, l'espace de deux ans; après quoi il put revenir en France et continuer son éducation au collège de Pontlevoy, qui n'était pas éloigné du château de Ghissay, qu'habitait près de Montrichard dans le Blésois son oncle maternel, le comte Gaigneron de Marolles.
Pontlevoy, cette école célèbre, jadis si florissante, s'essayait après la révolution, comme tant d'autres établissements religieux de l'ancienne France, à se relever de ses ruines; malheureusement elle n'était point encore ce qu'elle allait bientôt devenir. Un prêtre marié et assermenté en était le directeur, — c'est M. Dupont lui-même qui nous l'apprend, — et sous lui la maison était « dans le plus grand désordre ». Il ne paraît pas néanmoins que l'innocence et la foi du jeune créole en aient notablement souffert pendant les trois années qu'il y passa. A quoi faut -il attribuer cette préservation? Est-ce au sang catholique et breton qu'il avait hérité de ses ancêtres et qui coulait dans ses veines? Est-ce à la piété solide et tendre qu'il avait goûtée sur les genoux de sa mère? Un mot échappé plus tard à M. Dupont indique une autre cause, à savoir, la grâce de sa première communion, qu'il avait eu le bonheur de bien faire à l'âge de douze ans. De cette sainte et décisive action nous ignorons les circonstances : mais nous savons que souvent M. Dupont s'en félicitait hautement, et qu'il la regarda toujours comme une des plus grandes grâces de sa vie. « Je ne savais pas alors, dit-il, ce que c'était que les consolations divines; mais ce que je sais, c'est que je versai un torrent de larmes, et mon cœur fut inondé de joie. »
Il y puisa comme à sa source cette vive et tendre dévotion pour le sacrement de l'Eucharistie qui l'a si éminemment caractérisé, et pour le moment elle nous explique comment, dans les circonstances où nous le voyons, un enfant de douze à quatorze ans, privé de son père, séparé
de sa mère, entouré de périls et de tentations, ait pu se maintenir dans le bien, de telle sorte que, selon les desseins de Dieu, l'épreuve ne servit qu'à tremper son caractère et à fortifier sa foi.
D'ailleurs, un second père lui fut ménagé par la Providence. C'était le comte Gaigneron de Marolles, son oncle maternel, gentilhomme plein de cordialité et de distinction, qui l'avait accueilli avec bonheur, l'entourait de vigilance et de soins et le traitait comme un de ses enfants. Chaque année, pendant les vacances, il le recevait auprès de lui dans son château de Chissay, sur les confins de la Touraine. Là , dans cette demeure hospitalière , en société de ses deux cousins de Marolles plus jeunes que lui, de son frère Théobald , qui était venu le rejoindre à Pontlevoy, et quelquefois de M110 de Beauchamp , sa cousine , et de M116 d'Audiffredi , jeune créole de la Martinique , pensionnaire à Tours chez Mme de Lignac, Léon trouvait avec les souvenirs du pays natal les joies affectueuses et les pieux exemples de la famille. II y contracta des liens d'une amitié chrétienne aussi pure qu'inaltérable. Par sa nature sympathique et enjouée, il savait se faire aimer et gagnait tous les cœurs. « C'était , nous dit une de ses respectables cousines qui faisait alors partie de cette petite société de vacances, c'était un charmant et aimable enfant. Gai, vif, empressé à faire plaisir, il se montrait au milieu de nous tous comme le boute-entrain des jeux innocents et des amusements de notre âge, faisait des folies, se livrait à perdre haleine aux danses, aux rondes et aux courses à l'âne; mais en même temps d'une résolution virile , d'une énergie de volonté et d'une ténacité de caractère qui ne cédait pas et qui parfois nous frappait de stupeur. On en jugera par le petit trait suivant.
« Un jour, à Chissay, Léon était grimpé sur la grande grille qui fermait l'entrée du château. Alfred de Marolles, son. cousin, était monté de l'autre côté sur la partie de la grille qui n'était pas fixée et qu'il balançait fortement. Léon avait le pouce placé précisément dans l'endroit où
la grille devait se fermer. Alfred, continuant à se balancer, lui dit plusieurs fois : « Ote ton pouce, Léon, ou tu verras : je l'écraserai... » Léon lui dit : « Comme tu voudras!... je ne l'ôterai pas... » Un moment après, la grille se fermait sur le pouce de l'opiniâtre et entêté Léon , qui en reçut une blessure terrible. Le mal fut des plus graves et le pouce complètement écrasé. Il en résulta à cette partie de la main une difformité très apparente et qu'il garda toute sa vie. » — On entrevoit dans ce caractère résolu et décidé le fonds généreux que la grâce fera servir de base à l'édifice des plus solides et des plus héroïques vertus.
Ses études de collège étaient terminées. On était en 1815. La paix continentale venait d'être définitivement conclue , et les Anglais avaient quitté l'île. Le jeune Dupont put revenir à la Martinique auprès de sa mère, qui, restée veuve à vingtdeux ans, avec de grands biens à gérer, avait en secondes noces épousé M. d'Arnaud. L'acte de mariage nous apprend que M. Pierre-Grégoire d'Arnaud, propriétaire, domicilié au Lamentin, était né dans le département des Hautes- Alpes, et qu'il était alors chevalier de la Légion d'honneur et membre du conseil général de la colonie. Les enfants Dupont restèrent peu de temps à la Martinique. Il s'agissait pour eux de compléter leur éducation et de se préparer à une honorable carrière, ce qui ne se pouvait bien faire que dans les écoles de la mère patrie. Léon, destiné à la magistrature, vint à Paris pour commencer ses études de droit. Il occupait avec son frère Théobald un appartement garni , rue du Colombier, aujourd'hui rue Jacob, à l'hôtel d'Angleterre, tenu alors par une excellente chrétienne, Mmc Contour, par qui on a pu avoir, sur la jeunesse de M. Dupont dans la capitale, plusieurs détails intéressants et authentiques. Il suivait, en dehors des cours publies, un cours spécial sous un maître particulier, et sa famille lui assurait dix mille francs à dépenser par an.
Dès son arrivée, sous la restauration, en 1818, nous le vovons en contact avec la haute et brillante société aristo-
critique de l'époque, au milieu de laquelle il ne se trouva point étranger par sa fortune , sa naissance , son esprit , ses manières distinguées, ses opinions monarchiques et sa qualité de fils de gentilhomme émigré. Il eut tout d'abord des relations avec le célèbre M. Laurentie, avec le docteur Pignier, homme de bonnes œuvres et fervent chrétien , qui était directeur de l'institution des jeunes aveugles et beau-frère du docteur Baron, médecin des Enfants de France, et avec beaucoup d'autres jeunes gens éminents par leurs talents et leur instruction. 11 eut le bonheur en particulier de retrouver un de ses anciens camarades de collège, devenu prêtre et jouissant déjà d'une réputation qui n'allait pas tarder à jeter le plus vif éclat. Nous voulons parler de l'abbé de Frayssinous. Par son esprit éminent et ses rares qualités, cet ami d'enfance exerça du premier coup sur le jeune créole une influence salutaire et profonde. Ils ne se quittèrent plus; et c'est à cette illustre amitié que Léon Dupont, dut, en grande partie , la généreuse détermination que bientôt nous le verrons prendre de s'adonner à une vie de piété fervente et d 'œuvres sérieuses.
Le séjour de Paris, en effet , n'était pas sans dangers pour un jeune créole de vingt et un ans, éloigné de sa famille, ayant de l'extérieur, de l'argent, du loisir, un grand cœur. Léon vivait largement et dépensait en son entier le gros revenu qu'on avait affecté à ses dépenses. Sans s'éloigner des habitudes essentielles de la vie chrétienne, il céda aux entraînements de la mode et aux frivolités du jour. Comme les élégants, il eut son cabriolet et de jolis chevaux ; il hantait les salons du grand monde, conduisait son équipage au bois de Boulogne, aimait la danse et fréquentait les bals, où sa bonne réputation et sa tenue distinguée le faisaient rechercher par des mères qui pensaient à le faire entrer dans leur famille. Sa renommée, d'ailleurs, fut toujours intacte, et l'on peut croire que son cœur demeura pur. Sa vie était mondaine, mais ne cessa jamais d'être chrétienne. Telle était même la délicatesse exquise de ses rapports avec toutes
sortes de personnes qu'on avait surnommé Léon Dupont « le marquis des égards ». Plus tard , s'égayant lui-même de ce surnom, il racontait comment une fois il l'avait brutalement démenti. C'était à la Martinique, peu de temps après son retour de Paris. Un jour, au Lamentin , un visiteur se permit je ne sais quelles invectives révolutionnaires contre le roi martyr Louis XVI, pour lequel toute sa famille avait une si grande vénération. « Le marquis des égards » perdit soudain patience. Se levant immédiatement : « Monsieur, dit-il au visiteur, voici votre chapeau... ! » Et il le congédia sans plus de façon. Sa digne mère, Mmc d'Arnaud, était présente , et elle aimait parfois à plaisanter son fils à ce sujet.
Mais à Paris sa conscience délicate et pure ne pouvait longtemps s'accommoder de ces goûts frivoles et mondains. Des remords l'agitaient. Dieu lui faisait intérieurement sentir que cette vie légère et tout extérieure n'était pas faite pour lui. Combien de fois plus tard ne l'a-t-il pas déplorée ! Faisant, dans ses lettres et ses conversations, allusion à l'état de son âme, il en exprimait d'amers regrets; son humilité même exagérait sa situation ; il se représente sur le pavé de Paris, trébuchant, tombant, vivant dans la fange du siècle. « M fallut, dit-il, que la grâce intervint; tout d'un coup la lumière se fit bien grande à mes yeux ! Ce rayon de lumière intérieure me faisait voir l'importance de la vie chrétienne, l'indispensable affaire du salut. Je dus rompre alors avec certaines habitudes , tout en m'affectionnant de plus en plus aux âmes que les premières j'avais rencontrées. » Ce fut ce qu'il appelait l'époque de sa conversion. Comment cette intervention de la grâce se fit-elle extérieurement ? Par quelle circonstance eut-il le courage de triompher de ses habitudes mondaines auxquelles son cœur était attaché, et de resserrer le lien des amitiés vertueuses qu'il avait contractées d'abord? Le voici, d'après le récit qu'il en fit lui-même plusieurs fois à des amis.
Il avait besoin d'un domestique pour soigner son cheval
et entretenir son cabriolet. Le concierge de l'hôtel où il habitait, lui fit ses offres d'homme intelligent dans cette partie, et de plus se chargea de lui procurer un jockey qui pouvait être tout à ses ordres et compléter le service voulu. L'offre étant acceptée, le concierge avise sur la rue un petit Savoyard , comme il y en avait tant d'autres à cette époque, exerçant le métier de ramoneur. Il le fait entrer, l'examine, l'interroge, et, trouvant en lui l'étoffe du personnage en question, il le nettoie, l'habille, et le dresse si bien qu'il en fait un jockey de bonne mine et d'agréable tournure. Mais voilà qu'après avoir commencé sa nouvelle fonction auprès de son jeune maître , l'ex-ramoneur un jour se trouva en défaut d'exactitude , n'étant pas arrivé à l'heure. Il fallait savoir où il était allé et pourquoi il avait tardé ainsi. M. Dupont apprit qu'il y avait un fervent chrétien, nommé Bordier, qui, s'unissant à d'autres pieux jeunes gens , s'occupait particulièrement des petits Savoyards, les réunissait à certains jours et à certaines heures dans la chapelle basse de l'église des Missions étrangères, leur faisait le catéchisme et préparait ainsi ces pauvres enfants à leur première communion. Son nouveau jockey, qui n'avait encore que douze ans, était de ce nombre, et c'était son assistance à l'une de ces réunions qui l'avait mis en retard. Curieux de s'assurer du fait par lui-même, le jeune Dupont se rendit à l'adresse et à l'heure indiquées, et il trouva effectivement un homme respectable et de bonne tenue , entouré de nombreux enfants qui l'écoutaient avec attention et semblaient l'aimer comme un père.
Emu de ce spectacle et plein d'admiration, il voulut aller remercier M. Bordier chez lui, et lui rendit visife. Or, dans le cours de la conversation, il arriva au jeune créole étudiant en droit de raconter, avec l'enjouement qui lui était naturel , une partie de plaisir qu'il avait faite peu de jours auparavant au bois de Boulogne, et de se plaindre d'avoir été à un certain moment surpris par un orage violent et d'être ainsi rentré harassé de fatigue et mouillé jusqu'aux
os. C'était, paraît-il, une de ces courses à l'âne qu'il aimait tant dans son enfance. M. Bordier avoua naïvement que pour lui il ne s'était pas aperçu dudit orage; et, voyant son jeune interlocuteur en manifester de l'étonnement, il déclara qu'à l'heure indiquée il avait dû se trouver à une église qu'il désigna , pour assister aux vêpres et entendre le sermon. « Mais ce n'était pas un dimanche, reprit le jeune Dupont. — Non, repartit M. Bordier, mais c'était une fête de la sainte Vierge. » Et il lui nomma nous ne savons plus quelle fête secondaire qu'on avait célébrée sur semaine. Ces simples mots tirent sur le jeune homme une impression profonde; il se retira confus, interdit, se reprochant vivement, lui qui voulait passer pour chrétien, son ignorance et sa conduite.
Il se lia d'amitié avec M. Bordier et voulut s'associer à son œuvre des petits Savoyards. Une semblable résolution détermina son changement de vie. Aussi cette œuvre lui est-elle demeurée toujours chère. A Tours, quand il vint s'y établir, il fut le premier à s'en occuper. Il réunissait les petits ramoneurs de la ville dans la chapelle des carmélites, leur apprenait le catéchisme, leur faisait réciter leurs prières et les mettait à la disposition de l'aumônier du Carmel, pour qu'ils fissent bien leur première communion. Quelque part qu'il fût , chaque fois qu'il voyait dans la rue un petit Savoyard , il lui donnait l'aumône. « Je n'en rencontre jamais un seul, dit -il, sans le regarder avec attendrissement. »
Cette amitié de M. Bordier initia le jeune Dupont à la connaissance d'une autre œuvre plus importante. Nous voulons parler de la congrégation de la sainte Vierge, qui jetait a'ors un si vif éclat à Paris et produisait un bien immense
parmi la jeunesse. Comme M. Dupont a fait partie de cette pieuse association et qu'il lui fut en grande partie redevable de la conservation de sa foi et de son innocence, aussi bien que de son goût prononcé pour les oeuvres de zèle et de piété, il est à propos d'en retracer l'origine.
Elle fut fondée à la suite de la révolution par un ancien père de la Compagnie de Jésus, le P. Delpuits, qui, affligé de voir la jeunesse des écoles abandonnée et privée des secours religieux , conçut le projet d'établir une congrégation à l'instar de celles que son Ordre avait autrefois dans s^s collèges. Six jeunes élèves en droit et en médecine en furent le premier noyau et se consacrèrent à la très sainte, Vierge le jour de la Purification, 2 février 1801. Un grand nombre d'autres les suivirent. Approuvée et bénie par le cardinal de Belloy, archevêque de Paris, l'œuvre prit en peu de temps un développement extraordinaire.
Cette association pourrait passer pour une espèce de prodige, si l'on se reporte à cette époque de troubles, de licence et d'impiété, alors que les prêtres étaient chaque jour atteints par des lois vexatoires et qu'une éducation voltairienne laissait les étudiants dans l'ignorance des devoirs les plus sacrés. Au milieu de cette masse corrompue, le P. Delpuits sut découvrir des jeunes gens que l'esprit du siècle n'avait point pervertis. Il les fortifia par ses instructions et leur communiqua son zèle. On les vit non seulement se livrer aux pratiques de la piété, mais encore exercer une sorte d'apostolat. Ceux-ci allaient dans les hôpitaux, où les malades étaient dépourvus des secours de la religion, leur adressaient des exhortations, ranimaient en eux la foi, leur inspiraient le désir des sacrements et leur procuraient les moyens de les recevoir. Ceux-là s'attachaient à développer chez leurs jeunes compagnons l'amour de la vertu, s'insinuaient dans leur confiance pour les détacher du monde et de ses plaisirs, et les gagnaient souvent par leurs prévenances, la sagesse de leurs conseils et la force de leurs exemples. Les réunions avaient lieu tous les quinze jours ,
Je dimanche matin, chez le directeur, au quatrième étage, rue Saint- Guillaume. On y entendait la messe et une instruction. Les autres exercices étaient à peu près les mêmes que dans les anciennes congrégations de la sainte Vierge; ils n'étaient pas longs et se terminaient de manière à ce qu'on pût prendre le déjeuner ensemble et assister ensuite aux offices de la paroisse.
L'institution grandissait de la sorte et faisait le bien en silence, lorsqu'en 1809, à l'époque de l'excommunication lancée contre l'empereur Napoléon par le pape Pie VII, elle fut obligée de se disperser, parce que deux de ses membres furent arrêtés, accusés d'avoir répandu et propagé la bulle malgré la défense du gouvernement. On interdit les réunions. Le bon P. Delpuits en éprouva un vif chagrin; il ne vit plus ses chers congréganistes que séparément; mais il leur continua ses soins en particulier, tant que ses forces le lui permirent. Il mourut en 1811 , avec la réputation d'un des plus saints prêtres et des plus habiles directeurs de son ordre.
M. Dupont n'a pas connu personnellement le P. Delpuits, son séjour à Paris est d'une époque plus récente; mais il en avait beaucoup entendu parler aux anciens congréganistes, et il porta toujours à sa mémoire une religieuse vénération. Nous en avons sous les yeux une preuve touchante : c'est un petit reliquaire en forme de médaillon , orné de chaque côté d'une gravure sous verre gracieusement peinte, l'une représentant la Religion avec les insignes ordinaires figurant la Foi, l'Espérance et la Charité , et l'autre offrant l'image du sacré Cœur entourée de différents emblèmes et de plusieurs reliques de saints. M. Dupont garda toute sa vie avec respect ce pieux objet; il le tenait enveloppé d'un fort papier où nous lisons ces mots écrits et signés de sa main : « Ce médaillon était attaché à la porte du tabernacle de l'autel où le P. Delpuits disait tous les jours la sainte messe dans sa chapelle intérieure. » Cette « chapelle intérieure » était, sans doute, celle de la maison où dès le principe se tenaient les réunions. Par quelle voie le précieux
médaillon est -il arrivé dans la possession de M. Dupont? Nous l'ignorons. Mais, évidemment, il y attachait un souvenir de congréganiste.
La congrégation ne s'éteignit pas avec le P. Delpuits. Un vertueux prêtre, plus tard évêque de Grenoble, Mgr Philibert de Braillard , en rassembla les membres épars. Elle vécut dans l'ombre jusqu'à la restauration. A cette époque, nous la voyons placée sous la direction de l'abbé Legris- Duval, qui, par l'onction de sa parole et sa charité sans bornes, avait rendu son nom pupulaire. Il réunit d'abord les congréganistes chez Cahier, rue des Orfèvres, puis dans une chapelle de l'église des Missions étrangères. En 1814, après le rétablissement de la compagnie de Jésus, il remit ses congréganistes entre les mains des Pères. Sur sa demande, la direction en fut confiée au P. Ronsin, qui, durant treize ans , s'acquitta de cette charge avec un merveilleux succès. Par ses soins , les hommes les plus distingués appartenant à toutes les classes de la société et l'élite de la jeunesse furent formés à la pratique des bonnes œuvres et des vertus. M. Dupont, arrivant dans les dernières années du P. Ronsin , se trouva au moment où l'œuvre jetait son plus vif éclat. Il ne pouvait être à meilleure école.
Le P. Ronsin était un homme de Dieu, d'une direction sage et ferme, qui maintint soigneusement la congrégation dans son véritable esprit et dans la voie que le P. Delpuits lui avait tracée. Tandis qu'au dehors on ne parlait que des intrigues qui s'y complotaient, les réunions des congréganistes étaient exclusivement consacrées aux pratiques les plus simples et les plus sérieuses de la piété chrétienne. Pas un mot de politique n'y était prononcé ; les moindres allusions étrangères aux matières religieuses en étaient rigoureusement bannies.
Le P. Ronsin tenait aussi à leur conserver le caractère laïque qu'elles avaient eu depuis leur origine. Seulement, comme plusieurs congréganistes étaient entrés à Saint- Sulpice, une fois chaque année, ceux qui se trouvaient aux
séminaires de Paris ou d'Issy faisaient une réunion spéciale à laquelle prenaient part tous les membres laïques de la congrégation : c'était une fête de famille un peu plus solennelle, où les jeunes gens du monde étaient heureux de se retrouver avec des frères, lévites, diacres, sous -diacres et prêtres, sortis de leurs rangs pour se dévouer d'une manière plus parfaite à la mission sacrée que tous regardaient comme la leur; et plusieurs regrettaient de n'avoir pas été appelés à faire le même sacrifice. C'est probablement à ces réunions qu'il faut attribuer les premières idées de vocation sacerdotale qui agitèrent vaguement l'esprit du jeune Dupont et l'auraient peut-être, comme quelques-uns l'assurent, entraîné à Saint-Sulpice sans l'opposition de sa mère.
L'histoire de la congrégation à cette époque nous offre un fait qui fut alors très remarqué et qui méritait de l'être. C'était au printemps de 1819. M. Dupont se trouvait depuis deux ans à Paris. Les reliques de saint Denis, soustraites pendant la révolution au vandalisme impie du temps, étaient restées jusque-là déposées provisoirement dans l'abbaye voisine de la basilique. On résolut de les placer dans un lieu plus honorable et plus accessible aux fidèles. Ce fut le sujet d'une translation solennelle, qui devait être une protestation publique contre tous les outrages commis à l'égard du saint apôtre protecteur de la France. Le cardinal-archevêque de Paris, MgT de Périgord, s'entendit avec le gouvernement du roi pour que rien ne manquât de ce qui pouvait rehausser l'éclat de cette fête nationale et religieuse. Le P. Ronsin, annonçant la cérémonie à sa congrégation quelques semaines auparavant, avait exprimé aux associés le désir manifesté par l'archevêque qu'ils s'y trouvassent en grand nombre et disposés à recevoir la sainte communion. Ils répondirent à son appel, etau jour fixé, quoique la cérémonie eût commencé tard et se fût prolongée bien au delà de midi, on vit au moment de la communion près de quatre-vingts hommes et jeunes gens se lever, s'avancer vers le sanctuaire et s'agenouiller à la lable sainte. Ceux qui n'avaient pu
prolonger aussi longtemps leur jeûne, avaient communié à d'autres messes. Un spectacle si nouveau alors et si peu attendu attira tous les regards et causa une visible émotion à l'assemblée.
Les congréganistes ne se distinguaient pas moins par leurs œuvres de charité. L'objet immédiat et direct de la congrégation était, nous l'avons dit, de procurer à ses membres , la plupart jeunes encore à l'époque de leur admission , les moyens de défendre leur foi, leurs mœurs et leur piété contre les dangers de leur âge et la séduction du mauvais exemple. Les œuvres de zèle et de charité étaient bien la conséquence naturelle de l'esprit de foi de l'association ; mais elles n'étaient qu'une conséquence secondaire, et ne figuraient qu'indirectement dans le choix des pratiques mises en usage. Cependant, à l'époque où M. Dupont fit partie de la congrégation, ces sortes d'œuvres se trouvaient parfaitement organisées et en plein exercice. Elles formaient une société distincte, appelée la Société des Bonnes Œuvres, qui se recrutait en grande majorité parmi les congréganistes. Cette société se partageait elle-même en un certain nombre d'autres associations qui embrassaient les différentes œuvres de Paris. On distinguait l'œuvre des Hôpitaux, l'œuvre des Prisons, l'œuvre des petits Savoyards, déjà mentionnée, et l'œuvre des bonnes lettres , dont le nom indique assez le but, celui de maintenir la jeunesse lettrée dans les principes de la foi et des saines traditions. On fournissait à celle-ci les moyens d'apprendre et de se récréer, en s'éloignant du vice et des doctrines pernicieuses; on la préparait à remplir les fonctions judiciaires ou administratives. C'est au sein dé la congrégation que naquit aussi l'œuvre de saint François Régis, dont l'idée mère était la réhabilitation des mariages contractés seulement devant l'officier
Telle était l'ardeur qui animait pour le bien une foule de personnages recommandables par le talent, le nom et la position. Ces hommes ne cachaient ni leurs œuvres ni leurs
noms. On comptait dans leurs rangs des princes, des évoques, des généraux, des magistrats, des savants, des artistes, des ouvriers. Au contact d'une telle société, en face de pareils exemples , le jeune Léon Dupont dut faire avec profit son éducation de chrétien fervent et zélé. Son âme, naturellement généreuse et expansive, s'enthousiasma pour la vertu ; sa foi jeta de profondes racines; il acquit peu à peu du goût et de l'aptitude pour toutes sortes d'œuvres. Aussi resta-t-il toute sa vie attaché de cœur à la congrégation. C'est peut-être ce qui explique pourquoi il ne fît jamais partie d'aucune autre association du même genre, ni d'aucun tiers ordre religieux. On voyait suspendu à sa cheminée un petit tableau représentant un groupe de jeunes gens agenouillés devant un autel : c'était un souvenir de congréganiste, qu'il montrait avec bonheur à ses amis.
Pour achever l'histoire de la congrégation, nous devons dire que bientôt les ennemis de la religion en firent l'objet de leurs plus injustes et de leurs plus violentes attaques. On affecta de ne voir en elle qu'une société secrète nuisible et malfaisante. Parce que le P. Ronsin était jésuite , on représenta ce saint prêtre comme un personnage mystérieux, tenant entre ses mains le fil de toutes les intrigues et distribuant à son gré les ministères et les emplois. On fit passer les congréganistes pour des ambitieux et des hypocrites. La tempête soulevée par les ennemis de la religion fut si violente qu'on crut prudent de céder à l'orage. En 1828, d'accord avec Mgr de (Juélen , archevêque de Paris, le P. Ronsin, pour apaiser les clameurs excitées à son sujet, dut donner sa démission, et quitta la capitale.
Il mourut à Toulouse en 1846, dans la soixante-seizième année de son âge, vénéré comme un saint; on a de lui un opuscule qui respire la plus touchante piété , sous le titre d 'Instruction abrégée sur la dévotion au sacré Cœur de Jésus. Il avait toute sa vie travaillé à propager cette dévotion, convaincu qu'elle était le remède efficace aux maux de la société et serait tôt ou tard le salut de la France.
Nous ne doutons point que, dès sa jeunesse, M. Dupont n'ait puisé auprès de lui cet amour du sacré Cœur qui l'a si hautement caractérisé. Il a pu également lui emprunter son zèle pour la propagation des formules de prières; car on rapporte de ce fervent apôtre que, pendant plus de sept à huit ans, il rédigea, fit imprimer et répandit dans toutes les parties de la France un nombre incalculable de neuvaines ou de quarantaines, avec indication de prières, de jeûnes et de communions pour l'Eglise, pour la patrie, pour divers besoins de la société. Nous verrons M. Dupont marcher sur ses traces et employer les mêmes moyens de pieuse propagande.
On comprend , d'ailleurs , l'avantage qu'il y eut pour lui à Paris, durant ses études de droit, à faire la connaissance de cet homme de Dieu, à suivre ses conseils, à se trouver plus ou moins mêlé aux œuvres de zèle et de piété dont la congrégation était le centre. Ces précieuses relations lui furent principalement ménagées par les deux amis que nous avons déjà nommés, M. Bordier et le docteur Pignier. Une particularité relative à ce dernier mérite d'être mentionnée. Le docteur Pignier honorait saint Vincent de Paul d'une dévotion spéciale. Dans l'ancienne maison des jeunes aveugles, rue Saint -Victor, dont il était directeur, il avait fait conserver respectueusement dans la salle à manger une barrière en lattes pour indiquer la cbambre qu'avait occupée l'illustre fondateur des prêtres de la Mission. Plus tard M. Dupont, venant à Paris, a souvent déjeuné dans cette même salle avec le docteur, son ami, et sa digne sœur.
Le docteur Pignier est mort en 1874, à l'âge de 88 ans. Il parlait toujours de M. Dupont avec la plus affectueuse vénération. Dans son opinion, l'œuvre des congréganistes de la sainte Vierge, en donnant, comme nous l'avons dit, naissance à l'œuvre des bonnes lettres , aurait par là même été le premier berceau des conférences de saint Vincent de Paul, qui sont venues si heureusement et comme à point nommé remplacer la congrégation supprimée.
Quoi qu'il en soit de cette dernière assertion , le jeune Dupont, alors âgédedix-huitàvingtans, n'eut pas plus tôt connu l'œuvre des congréganistes qu'il se présenta pour en faire partie. Une fois admis, il se livra à la pratique des règles et à l'exercice de la charité, sans respect -humain, sans faiblesse , avec l'élan et la franchise propres à son caractère. Le trait suivant nous donnera une preuve de sa fidélité à accomplir tous ses devoirs de congréganiste.
Etant en voyage et passant à Nantes un dimanche, il entre le matin dans une église et s'adresse à un des vicaires de la paroisse, lui exprimant le désir de se confesser et de communier. L'abbé, voyant devant lui un beau jeune homme du monde élégant de Paris, n'ose le prendre au sérieux, hésite à le recevoir et à l'entendre : tant c'était alors une chose rare et presque inouïe de voir un jeune homme du grand monde braver le respect humain et demander publiquement la sainte communion un simple dimanche ordinaire ! M. Dupont, devinant sa pensée à son air embarrassé, lui déclare nettement qu'il est congréganiste et qu'en cette qualité il s'est fait une habitude et une règle de s'approcher des sacrements tous les huit jours. Le vicaire alors, aussi édifié que surpris, l'accueillit avec empressement et bonheur.
Il ne mettait pas moins de générosité et de dilatation de cœur dans le soulagement des familles nécessiteuses. Voici ce qu'a raconté à ce propos, en 1856, un libraire catholique de Paris qui en fut témoin : « J'ai connu M. Dupont, dit-il, depuis 1821 , et voici dans quelle circonstance. Je me trouvais à une réunion de créanciers pour la mise en faillite d'un pauvre père de famille , marchand papetier, obligé de suspendre ses payements faute de quinze cents francs. M. Dupont arrive dans le magasin ponr y faire quelque emplette. L'air triste des visages frappe le nouveau venu ; il en demande la cause. Sur la réponse qui lui est faite, il dit aussitôt, faisant un geste vers la rue: « Prenez mon cheval. et mon tilbury, vendez et payez. » Et certes, continue le narrateur, il avait un beau cheval , car c'était un élégant du jour.
Cet acte spontané de chanté fit sensation sur ceux qui étaient présents ; la faillite ne fut pas déclarée et le pauvre marchand se remit à flot. — Je ne serais pas surpris, observe le narrateur, que la sainteté de M. Dupont datât de cette époque. »
La grâce, en effet, à laquelle il correspondait si fidèlement, transformait peu à peu sa vie et son caractère, et elle le portait à la pratique des actes les plus parfaits. L'excellente dame Contour, sa maîtresse d'hôtel, qui le voyait journellement et à qui souvent il confiait ses petites contrariétés et ses embarras, a toujours fait de lui et de sa conduite le plus grand éloge. Lors même, dit -elle, que la vivacité de sa nature l'entraînait au delà des bornes de la douceur, le retour était chez lui si prompt, le repentir si sincère et si franc, qu'on ne pouvait s'empêcher de dire que l'acte de vertu l'emportait sur la faute. — Un jour, au moment de sortir, M. Léon s'aperçoit de la disparition d'un billet de mille francs, qu'il voulait faire changer. 11 cherche, il était pressé, on l'attendait. A l'inquiétude, à la précipitation de la recherche se joint la crainte de manquer aux égards envers les personnes qu'il allait faire attendre ; tout cela s'exprimait dans ses gestes, ses paroles. Au trouble succède l'impatience, puis le soupçon. Il avait fait appeler Mme Contour, qui l'aidait dans ses perquisitions. Enfin, la passion éclate, et montrant son domestique : « C'est ce malheureux, dit-il : lui seul était ici !... » Le domestique pâlit à faire peur, mais ne dit pas un mot. Mme Contour répliqua : « Monsieur Léon, calmez- vous, je me charge de cette affaire. Vous avez à sortir, je vais vous avancer l'argent dont vous avez besoin aujourd'hui; laissez -moi vos clefs, je vais garder votre chambre et faire de nouvelles recherches. »
Rassuré pour le moment, Léon sortit en la remerciant, mais encore tout ému de colère contre son serviteur. Après son départ l'hôtesse ouvrit et fouilla minutieusement chaque tiroir du secrétaire ; ce ne fut qu'après bien des recher-
ches inutiles qu'elle eut l'idée de vider le meuble jusqu'au fond , en enlevant tous les compartiments. A sa grande satisfaction, elle trouva le billet froissé et pressé contre le dos du secrétaire , comme cela arrive souvent par le recul ou l'avancement d'un tiroir rempli de papiers.
Le pauvre domestique avait été obligé de suivre son maître ; il ignorait cet heureux résultat. Mme Contour attendait son jeune hôte. Elle eut à peine le temps de lui expliquer où elle avait trouvé le billet de banque : sans hésiter un instant, Léon se jette à genoux aux pieds de son domestique, lui demande pardon en sanglotant, et depuis lors il ne sut, dans sa générosité, quel moyen prendre pour lui faire oublier le soupçon injurieux qu'il avait porté sur lui.
Pendant les dernières années de son séjour à Paris, une circonstance providentielle lui procura, selon son expression, « l'honneur de connaître M1"0 Barat, » la vénérable et illustre fondatrice des religieuses du Sacré-Cœur. Laissons- le lui-même raconter le fait, dans lequel nous verrons de plus en plus, avec sa modestie , le genre de relations et de bonnes œuvres qui l'occupaient dès lors *.
« Une dame, dit-il, m'aborde un jour dans un salon, et me fait, pour ainsi dire, une sommation impérative. « Allez trouver madame la supérieure du couvent de la rue de Varenne, — c'était l'ancien hôtel Biron, acheté par Mmo Barat en 18*20, — et tâchez d'obtenir qu'elle fasse une diminution sur la pension des demoiselles de X.... La famille se trouve gênée, et les amis ne peuvent intervenir directement. Un inconnu, un jeune homme désintéressé dans la question fera plus librement la négociation. » Tout embarrassé d'être chargé d'une pareille mission, je m'en acquitte en toute simplicité, le moins maladroitement possible. M"10 Barat m'accueillit avec beaucoup de bienveillance et m'exposa ses motifs de refuser la diminution demandée, malgré tout l'intérêt qu'elle portait à la famille. Je sentis ma confiance
1 M. Dupont a fait un jour ce récit en présence de sa filleule t.... à M"11, la supérieure des religieuses du Sacré-Cœur de Beauvais.
s'accroître à mesure qu'elle me parlait ; nous nous mîmes parfaitement d'accord, elle, en faisant une légère concession, et moi, en lui offrant de payer le surplus onéreux. Il fut convenu que nos arrangements réciproques demeureraient secrets, pour ne pas blesser la délicatesse de la famille de X..., qui les ignora toujours. »
Ainsi déjà, par son zèle et sa vertu, le jeune Dupont était désigné dans la haute société pieuse de Paris pour les missions les plus délicates, et, par sa réserve et sa générosité, il savait s'en montrer digne. Ce qui n'est pas moins à remarquer, toute sa vie il cultiva fidèlement et conserva précieusement les amitiés vertueuses et les honorables relations qu'il eut alors le bonheur de contracter. Il revit d'autres fois Mme Barat et entretint une correspondance avec elle et par suite avec les premières dames du Sacré-Cœur. M. Bordier vint le voir à Tours à diverses époques et finit, comme nous le dirons en son lieu, par lui léguer toute sa fortune. Le docteur Pignier, l'abbé Lacroix, devenu clerc national à Rome, et beaucoup d'autres lui sont également restés des amis fidèles et dévoués.
De sa jeunesse d'étudiant en droit, voilà tout ce que nous avons pu recueillir d'intéressant et de positif. Nous y ajouterons un petit trait de caractère et de mœurs écolières qui n'est pas sans originalité. Le voici à peu près dans les termes qu'il employait en le racontant, attentif, comme il faisait toujours, à mettre en relief ses imperfections et ses faiblesses. Nous y voyons paraître de plus en plus un des côtés saillants de sa physionomie morale : la franchise du caractère et la candeur de l'àme.
« Faisant mon cours de droit, j'avais, dit-il, un maître particulier dont je recevais les leçons, et je m'en autorisais, mauvais étudiant que j'étais , pour me dispenser totalement d'assister au cours public. Arriva le moment où, devant subir mes examens, j'eus besoin d'avoir le nombre requis d'inscriptions constatant ma présence et mon assiduité au cours. Que faire? Je me décidai à m'adresser directement
au professeur lui-même , en allant le voir chez lui. J'ignorais le lieu de sa demeure ; je prends des informations, je vais à la rue et au numéro indiqués, et je demande au concierge si M. le professeur est rentré. « Comment ! me dit-il, c'est « lui qui tout à l'heure vient de passer à côté de vous, et qui « monte dans ses appartements ; suivez-le. » Je mepréso::le devant le professeur, que je ne connaissais pas, que je i Savais jamais vu auparavant, et je lui expose le motif de ma visite, qui était d'obtenir les inscriptions dont j'avais besoin pour mes examens. Il me tait asseoir amicalement et ne manque pas de m'interroger aussitôt sur mon exactitude à suivre ses leçons. Alors, sans détour, je lui avoue ingénument que je n'avais jusqu'ici paru à aucune des leçons du cours, et que c'était même pour la première fois que j'avais l'honneur de le voir, ce qui expliquait l'impolitesse que j'avais commise, il n'y avait qu'un moment , en ne le saluant pas à son passage au bas de l'escalier. Cet aveu simple et naïf de ma part parut le frapper beaucoup, car au lieu de m'adresser les reproches que je méritais, il s'écria vivement : « Ah ! en voilà un , au moins , qui est franc et sin- « cère, et qui avoue son absence! » — « Vous êtes le premier, « poursuivit- il, à me faire cet aveu et à me parler avec fran- « chise. Tous les autres étudiants qui se trouvent en pareil « cas, s'obstinent à nier leur tort. A les entendre, ils sont « d'une assiduité exemplaire, et ne manquent pas à une seule
« de mes leçons Quand je dis à l'un ou à l'autre : J'ai
« remarqué tel jour votre absence, il me répond invariable- « ment et sans hésiter: « Mais j'étais présent, Monsieur; « c'est que vous ne m'avez pas aperçu. » — Croiriez-vous, « ajouta-t-il en s'animant, que, ces jours derniers, un étu- « diant à qui je reprochais son absence un certain jour, « eut bien l'audace de me dire que, si je ne l'avais pas vu « au cours, c'est qu'il se trouvait effacé derrière un pi- « lier?... Or, il n'y a pas de pilier dans la salle!... «Après avoir continué quelque temps sur ce ton : « Mon ami, me « dit-il , venez deux ou trois fois jusqu'à telle époque. Puis-
« que vous me dites avoir suivi un cours spécial sous un « maître privé, j'ai confiance en vous; je vous adresserai « quelques questions pour m'assurer de votre savoir, et je « vous donnerai les inscriptions qui vous sont nécessaires. » Ce qui eut lieu , en effet. »
Ses études en droit ne furent pas sans succès. Déjà il appartenait à la cour royale de la Martinique, en qualité de conseiller auditeur. C'était en 1821. Léon avait vingt-quatre ans ; il revint auprès de sa mère. La carrière de la magistrature, où il se trouvait honorablement posé, lui plaisait ; mais il se sentait un autre attrait ; il avait pensé à l'état ecclésiastique, même avant son départ de Paris, et il avait voulu entrer au séminaire de Saint-Sulpice; ses amis, sa famille, et Mmc d'Arnaud s'y étaient opposés. II revint au pays natal dans ces dispositions. Il y continua le genre de vie qu'il avait contracté à Paris, adonné aux œuvres de zèle et de charité, fréquentant néanmoins le monde et prenant part aux plaisirs de société qu'on se permet en famille. Nous savons, par exemple, qu'il était adroit à tous les exercices du corps ; il aimait la chasse et les courses à cheval ; on le recherchait dans les réunions mondaines et spécialement dans les soirées dansantes; il s'y livrait volontiers. A la Martinique, comme à Paris, il céda à cet entraînement qu'il se reprocha si vivement plus tard. Toutefois, il ne faudrait pas s'y méprendre, sa réputation n'eut jamais à en souffrir; elle fut toujours intacte, celle d'un très vertueux jeune homme, manifestant en toute occasion et parfois d'une manière éclatante une souveraine horreur pour le vice et pour tout ce qui eût pu en avoir l'apparence.
Un jour, son énergie sur ce point s'exprima, vis-à-vis d'une femme de couleur, avec une vivacité coloniale, excu-
sable dans son motif et dans la position de conseiller qu'il occupait à la cour. C'était un dimanche à la grand'messe, au Lamentin , dans l'église de la paroisse. La jeune mulâtresse, parée de clinquants et de tout ce que la coquetterie féminine lui avait inspiré , tournait la tète de tous côtés , cherchant à attirer les regards et l'attention de son entourage. « Debout pendant la préface, comme cela était d'usage à la Martinique, — c'est M. Dupont qui parle , — je fus tellement saisi d'indignation de voir la mimique de cette femme, que, du haut de mon banc, dont la porte me séparait d'elle, je lui appliquai un vigoureux soufflet, qui la fit rester tranquille à l'instant même. »
Dans cet acte de punition sommaire de la part du jeune magistrat, on voit percer également l'énergie de sa foi et la pureté de son cœur. Son zèle ne s'exerçait pas moins dans la pratique des œuvres de miséricorde et de charité; et déjà ce qu'il envisageait avant tout dans ces sortes d'œuvres, c'était le côté moral et religieux. Ainsi, dès les premiers temps de son retour à la Martinique, il voulut, comme parrain, adopter une petite fille dont il se constitua toute sa vie le gardien et le tuteur avec une sollicitude et une tendresse paternelles. Sachant que cette enfant, fille d'un officier français, venait de perdre son père, et qu'on lui destinait pour les cérémonies de son baptême , différées jusqu'alors , un parrain très riche, mais peu sûr au point de vue religieux , il s'offrit lui-même et la présenta aux fonts baptismaux avec la pensée de s'en charger et de la faire élever au Sacré-Cœur par les religieuses de Mm0 Baral. Pour réaliser ce projet, il attendit qu'elle eût atteint sa septième année. Alors il l'expédia en France sur Y Elisabeth, avec une cargaison de barils de sucre. Elle vit encore, et ses souvenirs d'enfance lui rappellent M. Dupont, avant de l'embarquer, l'emmenant passer quelques jours au Lamenlin, lui envoyant à table les petits oiseaux tués pour elle à la chasse, finalement la conduisant à Saint-Pierre et montant l'échelle du navire devant l'enfant, qui, pour ne pas tomber,
s'attachait aux éperons des bottes de son parrain. Puis, après une traversée de cinquante-deux jours sur mer, elle fut mise au Sacré-Cœur de Beauvais, et depuis lors, le pieux magistrat ne cessa de la diriger par ses lettres et ses conseils j et de lui venir en aide de toute manière.
Théobald Dupont ne tarda pas à venir rejoindre son frère à la Martinique. Moins bien doué au physique et au moral, moins ferme de caractère , n'ayant plus les conseils ni les exemples de son aîné, il pouvait s'engager dans une voie d'où il eût été difficile de le ramener. Ainsi en jugeait, d'après les faits, l'excellente Mmo Contour, qui, entre son devoir de chrétienne et son propre intérêt, n'hésita pas. Elle écrivit à Mme d'Arnaud pour lui faire part de ses appréhensions et la prier de rappeler Théobald, dont l'éducation, d'ailleurs, paraissait terminée. Le jeune homme, de retour au foyer maternel , y retrouva avec avantage la société et la tendre affection de son vertueux frère. On les voyait ensemble se promener, chasser, aller à cheval ou en canot, vivant heureux et unis, jusqu'au moment où la mort vint brusquement les séparer. Théobald mourut presque subitement, le 18 novembre 1826, d'un accès de fièvre chaude qui l'emporta en trois jours.
Cette mort brusque et inattendue , en même temps qu'elle fut un coup terrible pour Mm° d'Arnaud , décida de l'avenir de Léon, son fils aîné. Le jeune homme, à Paris, nous l'avons vu , avait senti s'éveiller dans son cœur un pieux désir d'embrasser l'état ecclésiastique. Il aurait volontiers dès lors renoncé à la magistrature et serait, comme on nous l'assure, entré au séminaire. Il paraît qu'à la Martinique cette idée lui revint à l'esprit plusieurs fois et qu'il s'en ouvrit confidentiellement à sa mère. M"'e d'Arnaud , jeune encore et très impressionnable, s'inquiéta de ces projets et s'efforça d'y mettre opposition. Après la mort de Théobald, ses inquiétudes se réveillèrent. Léon lui restait seul des quatre enfant* qu'elle avait eus, deux autres étant morts encore au berceau, et elle n'avait pas d'espérance d'en avoir
de son second mari. Un jour qu'elle croyait n'être pas entendue, elle s'écria dans le paroxysme de sa douleur: « Mon Dieu, me condamnerez- vous à n'avoir jamais de petits enfants !... » Léon, par hasard, était peu éloigné ; il entendit sa mère, et se retira sans qu'elle s'en aperçût. Mais au bout de quelques mois, après avoir pris conseil d'un digne ecclésiastique son ami, M. l'abbé Landas, il vint trouver Mme d'Arnaud et obtint d'elle l'autorisation de demander la main de M110 d'Audiffredi.
Tel est le récit un peu légendaire, qui circula dans le public à cette époque et que certains membres de la famille nous ont transmis. Nous ne connaissons personne à qui M. Dupont se soit jamais ouvert sur ce sujet; mais nous avons les lettres écrites par lui plus tarda différents prêtres de ses amis qui voulurent l'engager dans la vie sacerdotale. Les raisons qu'il apporte pour s'y refuser prouvent son humilité , son respect du sacerdoce, et elles insinuent en même temps très clairement qu'il n'y a jamais eu chez lui une vocation véritable. Ce fut donc au temps de sa jeunesse une simple velléité, une pieuse et vive aspiration à un état de vie plus parfaite et à laquelle il renonça sans hésitation, aussitôt que la volonté de Dieu lui fut manifestée dans un sens contraire. Si M. Dupont à cet âge, — il avait trente ans, — s'était cru sérieusement appelé, il avait une vertu assez éclairée et un caractère assez résolu pour ne se laisser retenir par aucune tendresse ni aucune considération humaine. MUc Caroline d'Audiffredi était dans la vingt-quatrième année de son âge. M. Dupont la connaissait depuis longtemps: comme lui elle avait été élevée en France. Pendant qu'il faisait ses études au collège de Pontlevoy, la jeune fille faisait son éducation à Tours, au pensionnat des Ursulines, un des premiers rétablis dans cette ville au sortir de la révolution et dirigé par la révérende mère de Lignac, qui en était comme la seconde fondatrice. Confiée à de telles mains, Caroline avait grandi en piété et en toutes sortes de vertus. Se trouvant loin de sa famille et de son pays, elle allait
passer ses vacances au château de Chissay, chez M. de Marolles, connaissance et ami de son père, où Léon Dupont passait également les siennes. Son éducation faite, elle était retournée à la Martinique vers la même époque où le jeune étudiant en droit y rentrait après ses cours terminés. Ceux qui l'ont connue ajoutent qu'elle était d'un excellent caractère et d'un bon cœur, mais d'une santé délicate. Dans le contrat civil, son père, M. Charles d'Audiffredi , est qualifié de chevalier de Saint -Louis, chef d'escadron , commandant les paroisses des Trois-Ilets et de Rivière salée, et membre du conseil consultatif de la colonie. Il n'était plus depuis 1824. Sa mère, Mme Caroline Soudon de Lombois, âgée de quarante-deux ans, vivait encore. La messe du mariage fut célébrée avec grande solennité, le 9 mai 1827, dans l'église de Notre-Dame de la Délivrance des Trois-Ilets, petit bourg où demeurait la famille d'Audiffredi. On nomme comme témoins sur le registre civil le baron Faure, lieutenant-colonel, commandant la place de Saint-Pierre et grand-oncle materternel de l'épouse, le comte de Sainte- Aldegonde, colonel de cavalerie et commandant militaire, et M. d'Arnauld, beaupère de l'époux. Ce dernier vécut encore deux ans. Il mourut en 1829, dans la soixantième année de son âge.
Peu après son mariage, M. Dupont, pour être plus à la portée de la cour, où ses fonctions de magistrat l'appelaient fréquemment, vint se fixer à Saint- Pierre. C'est dans cette ville qu'a été érigé, en 1850, le siège du diocèse et que réside l'évêque, tandis que le gouverneur habite à Fort-de- France, capitale de l'île. M. Dupont acheta à Saint-Pierre une belle propriété appelée l'hôtel des Follets; il la nommait plaisamment la maison « Follette ». Elle lui était déjà bien connue. Les jardins sont ornés d'agréables pièces d'eau, d'une, entre autres, dans laquelle plus d'une fois, encore enfant, il avait pris ses ébats avec son frère et fait des tours de force à la nage. « Léon s'amusait volontiers à nous les raconter, dit une de ses parentes, car à cette époque il passait pour un excellent nageur et un très bon plongeur. »
L'hôtel des Follets subsiste encore. Quand M. Dupont quitta la Martinique pour s'établir en France, l'administration de Saint-Pierre en fit l'acquisition ; on y a établi le séminaire colonial , dirigé par les Pères du Saint-Esprit. C'est une vaste et importante propriété, située en amphithéâtre le long du coteau, dans une position splendide, d'où l'on jouit de l'aspect de toute la ville et d'un point de vue incomparable. La maison se dresse en face de la mer, sur les hauteurs de la paroisse du Fort, à l'extrémité de la rue dite des Bons-Enfant, et on y arrive par une espèce de sentier connu sous le nom de Monte-au-Ciel : autant de désignations significatives pour M. Dupont, qui en fit souvent le thème de ses commentaires mystiques et de ses gais propos.
Ce fut là que le conseiller de la cour royale de Saint- Pierre vint tout d'abord s'établir avec son aimable et vertueuse épouse. Hélas! ils ne devaient pas longtemps l'habiter ensemble. Cette ravissante demeure allait subitement devenir le théâtre tout à la fois d'une grande joie et d'une immense douleur. Dieu souvent met dans l'état du mariage l'épreuve du sacrifice à côté de la bénédiction et des jouissances les plus dignes d'envie. M. Dupont, à Saint-Pierre comme à Paris, se sentait attiré à une vie de piété et à un degré de perfection qui se seraient mal accommodés avec les plaisirs du monde et les joies de la famille vers lesquels le poussaient ses goûts naturels et les exigences de sa position. Dieu, pour déterminer sa volonté chancelante, se préparait à frapper un grand coup. Comme il fit pour Abraham, le Père des croyants, il lui fera quitter sa riche demeure et sa terre natale, et lui montrera une autre terre où il doit être, non par le sacerdoce, mais par l'apostolat laïque de la prière et de la charité, le tuteur des orphelins, le secours des pauvres, le salut des pécheurs, le modèle des chrétiens de son siècle. Sa vocation nous a paru indécise et contrariée par les hommes : elle se dessinera clairement à ses yeux au contact de la souffrance et au flambeau de réprouve.