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SON ATTITUDE DE FERVENT CHRÉTIEN

M. Dupont fut de bonne heure choisi pour être fabricicr de la métropole. Il habitait sur la paroisse; le curé était son confesseur; il se montrait d'une assiduité exemplaire aux offices : nul n'éfait plus digne de porter un tel titre et d'en exercer les fonctions. Comme les fervents chrétiens des siècles de foi, il assistait fréquemment, même sur semaine, à l'office canonial du chapitre, à la messe>«fcapitulaire, aux vêpres. Dès son arrivée à Tours, il prit pour habitude de réciter le bréviaire, comme les prêtres; il s'y astreignait avee la même exactitude et la même ponctualité. Un jeune vicaire de la ville, allant un jour se présenter à la demeure du chanoine Pasquier pour se confesser, y trouva M. Dupont, qui l'attendait également et pour le même motif. Le pieux laïque lui proposa, en attendant leur commun confesseur, de dire leur bréviaire ensemble : ce qui étonna beaucoup l'ecclésiastique, qui ne connaissait pas encore M. Dupont et ne soupçonnait rien de semblable de la part d'un homme du grand monde.

Ces pieuses pratiques ne nuisaient point à ses relations d'amitié. M. Dupont, à cette époque de sa vie, voyait beaucoup le monde de son rang, fréquentait ses amis, faisait des visites et prolongeait ses entretiens. Sa conversation n'avait rien de trivial ni de commun. Elle était enjouée, semée de traits d'histoire, de reparties vives et spirituelles. En un mot, c'était un grand causeur, mais un causeur édifiant et agréable. Il donnera plus tard à sa conversation un tour plus surnaturel et plus mystique; mais dès lors il était recherché par des âmes d'élite et d'honorables étrangers. La haute société elle-même, tout en trouvant parfois sa ferveur exagérée et sa piété intempestive, ne pouvait s'empêcher de l'entourer de respect et d'admiration.

La fréquentation des sacrements était chez lui une habitude de jeunesse qu'il avait prise au sein de la congrégation ; il l'avait fidèlement gardée dans sa vie de famille à la Martinique. Ayant plus de loisirs à Tours , il en profitait pour s'approcher souvent de la table sainte. On le voyait presque

chaque jour communier, soit à la cathédrale, sa paroisse, soit aux diverses chapelles de communauté où les circonstances et sa dévotion le conduisaient. C'était quelque chose de bien nouveau de la part d'un séculier, à une époque où la communion fréquente était peu pratiquée , même parmi les femmes et les personnes pieuses. M. Dupont, lui, s'étonnait d'être remarqué sous ce rapport, tant le bonheur de la communion lui paraissait désirable, tant les merveilles et les douceurs du banquet eucharistique étaient de nature, selon lui, à ravir tous les cœurs. La vue seule de l'autel ou de la table sainte le faisait tressaillir et lui arrachait des mots qui peignaient les saintes ardeurs de son âme et la vivacité de sa foi. Un jour, un vicaire de la cathédrale le trouva seul, debout, comme en contemplation, à quelques pas d'une des chapelles latérales où, selon l'usage de ce temps-là, on distribuait aux fidèles la sainte communion à certaines messes du matin. Le voyant passer, M. Dupont, avec qui il aimait souvent à s'entretenir familièrement, l'arrêta , et , montrant la nappe de communion suspendue à la halustrade du côté de la nef, il lui dit à demi-voix avec un accent de foi et d'admiration que le jeune ecclésiastique n'oublia jamais : « Que Dieu est bon! Voyez! Déjà la nappe est mise! Le festin se prépare, le maître attend ses invités... Car tous sont invités... Personne n'est exclu, ni refusé. Oui , Dieu est bon! Quel est celui d'entre nous, quel est le grand de la terre qui tient à toute heure du jour sa table prête et dressée pour ceux qui se présentent? Comment tous ne viennent-ils pas?... »

Ce qu'il disait ainsi en particulier, à l'oreille d'un ami, il le répétait hautement et à qui voulait l'entendre. Il excitait à la fréquente communion tous ceux sur lesquels il pouvait avoir quelque influence. Les gens du monde, et même à cette époque certains ecclésiastiques, trouvaient son zèle outré, auraient voulu dans ses paroles plus de réserve et moins d'opposition à l'encontre des habitudes reçues. M. Dupont s'accommodait mal de ces moyens termes qu'il

accusait de pusillanimité. Sa piété, d'ailleurs, relativement à la fréquente communion et au respect qu'on Joit à l'adorable Eucharistie, était solide, intelligente, parfaitement éclairée. Outre qu'il avait beaucoup étudié les livres de controverse, il lisait et étudiait aussi les meilleurs auteurs ascétiques. Doué d'un esprit juste et d'un grand sens, il n'était pas de ceux qui, en matière de doctrine ou de principes, se laissent dominer par le sentiment ou entraîner par l'imagination.

Nous en avons une preuve frappante dans un opuscule sorti de sa plume dès les premières années de son séjour à Tours, et publié en 1839 par M. Marne, sous le titre : La Foi raffermie et la piété ranimée dans le mystère de l'Eucharistie, par un ancien magistrat. L'approbation donnée, au nom de M^ de Montblanc, par M81 Dufêtre, alors vicaire général de Tours, était conçue en ces termes : « Nous avons lu cet ouvrage avec un vif intérêt; et nous l'avons trouvé aussi plein de science que d'onction. Il nous a paru propre à fortifier les -âmes chancelantes et à nourrir la dévotion des âmes ferventes et fidèles. »

Voici une idée succincte de ce petit traité. Dans la préface, l'auteur expose son dessein, qui est de tout rapporter à « la foi en la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie ». — « Les catholiques, dit-il, possèdent un trésor sans prix : Jésus- Christ personnellement présent au milieu des siens. Ce trésor, que le ciel envierait à la terre s'il ne le possédait avec .nous, nous ne savons pas l'apprécier. A peine si nous pensons quelquefois à ce témoignage sublime de l'amour d'un Dieu s'ôpprochant de sa créature et habitant les lieux où elle habite... Il est avec nous, près de nous, nous le savons, nous le croyons, et cette foi ne

remue pas notre cœur, ne sollicite pas, ne produit pas en nous l'amour! »

A quelle catégorie de lecteurs ce livre est-il destiné? C'est ce que le pieux écrivain nous apprend ensuite : « Nous offrons ce livre aux personnes qui pratiquent la foi, comme un sujet de lecture propre à les faire réfléchir et à toucher leur cœur... Nous l'offrons encore à ceux dont la foi est chancelante, en particulier sur la présence réelle, afin qu'ils se convainquent de l'obligation où ils sont, comme chrétiens, de s'approcher du sacrement de l'Eucharistie...; enfin, nous l'offrons à nos frères séparés, afin qu'ils reconnaissent la vérité... » — « Nous serons heureux si nous avons éclairé quelques âmes et touché quelques cœurs. Les disciples d'Emmaùs reconnurent Jésus-Christ à la fraction du pain : puissent tous les chrétiens aller à l'autel , pour l'y reconnaître comme leur Dieu et l'aimer comme leur père! »

L'opuscule se divise en deux parties. Dans la première sont énumérées toutes les preuves qu'apportent ordinairement les théologiens pour établir le dogme de la présence réelle : les textes de l'Ecriture, les témoignages des Pères, ceux de la tradition et de la liturgie chez les Latins et chez les Grecs. Ces preuves sont présentées avec force, clarté et précision ; c'est une œuvre de polémique savante et serrée , où les citations sont données textuellement.

« Ainsi, conclut l'auteur, tous les siècles n'ont qu'une voix, tous les pays s'unissent pour proclamer la vérité du dogme catholique; ainsi apparaît, rayonnante à travers dix-huit siècles et chez toutes les nations chrétiennes, la foi à la présence réelle de Jésus -Christ dans l'Eucharistie. Quelle immense joie donne au cœur du fidèle, quel appui à sa foi , quel repos procure à l'âme ce sublime spectacle de tant de générations adorant Jésus -Christ dans le sacrement de son amour! Le catholique marche appuyé sur le témoignage de tout le passé chrétien ; il est fort de la force de tous ceux qui l'ont précédé, de ceux qui vivent avec lui,

et de ceux qui le suivront ; car cette foi sera toujours la même sur la terre jusqu'à ce qu'elle se perde dans la claire vision et dans une union éternelle. »

Dans cette première partie, qu'on peut appeler dogmatique et qui se distingue par un style de bon aloi, M. Dupont donnait déjà la preuve de son intelligence des divines Ecritures et de son goût marqué pour les prières liturgiques. Il fait des unes et des autres un excellent usage au profit du dogme de la présence réelle. — La seconde partie , qui est plus spécialement morale et mystique, comprend d'abord une série de huit méditations sur la sainte Eucharistie, empruntées aux méditations du P. Avancin et formant une « Octave pour le saint Sacrement ». M. Dupont les a traduites du latin , librement et à sa manière , et en a fait autant de méditations substantielles, pleines de sève et de piété; chacune est divisée en trois points, et chaque point précédé d'un texte de l'Ecriture. Cette « Octave » est suivie du « Mois eucharistique » par le P. Lezcari, dont M. Dupont donne ici une traduction libre, adaptée aux besoins des fidèles.

Dans une partie supplémentaire , le pieux auteur produit de nouveau une série d'intéressants témoignages sur la présence réelle, tirés des liturgistes et des Pères de l'Eglise grecque depuis leur séparation de l'Eglise romaine jusqu'à nos jours : « C'est un bien, dit-il, que ces enfants prodigues ont emporté de la maison paternelle. Leur foi à la présence réelle sera une preuve évidente et sans réplique que la parole seule de Jésus-Christ a pu réunir dans un sentiment commun des enfants divisés sur d'autres points. » Il termine par deux belles citations , empruntées l'une au concile de Nicée, l'autre au concile de Trente. « C'est, conclut-il, avec cette force et cette précision que l'Eglise s'est prononcée sur cette vérité capitale, si consolante pour le vrai fidèle. Après ce langage il ne nous reste plus à interroger, à chercher, mais à nous soumettre de cœur et de pratique. »

Si on le prend dans son ensemble, cet opuscule, tout de

circonstance, paraît moins une œuvre régulière et complète qu'une collection des divers éléments qui peuvent servir à un grand ouvrage sur la même matière. Il eut de la vogue dans le temps et fit du bien. Ecrit sans symétrie et sans apprêt, d'une manière juste et précise, il nous donne quelque idée des discussions amicales et des polémiques de controverse que M. Dupont engageait volontiers avec les protestants, les indifférents et les incrédules. Le langage magistral de l'ancien conseiller de la cour royale de Saint- Pierre s'y fait dignement sentir. On en jugera par cette apostrophe aux protestants, où il fait valoir contre eux le genre de raisonnement que les jurisconsultes et les théologiens appellent l'argument de prescription : « Voici le raisonnement bien simple que nous faisons aux protestants : Entre vous et nous s'agite un grand débat, il s'agit de savoir qui de vous ou de nous a bien saisi le sens du Testament de notre Père commun. Voilà nos pièces : les paroles mêmes du Testament; les paroles de ceux qui étaient chargés de l'interpréter; les paroles de saint Paul et les actes des premiers chrétiens; les paroles de tout ce que l'antiquité chrétienne a produit d'illustre par la double illustration de la vertu et du génie. Voilà les actes de nos Pères de génération en génération. Nous disons ce qu'ils ont dit, nous expliquons le Testament comme ils l'ont expliqué; nous croyons au don qui nous a été fait, comme ils y ont cru. Pour vous, vous avez donné aux paroles du Testament un sens forcé , et c'est pour donner le démenti à tout ce qui vous a précédé. Vous êtes d'hier. Vous n'avez que la parole de quelques misérables hommes, auquels vous ne voudriez pas assurément ressembler; nous avons l'arrêt des siècles, et vous, la condamnation de ceux qui vous ont précédé et celle de ceux qui vivent avec vous. Qui de vous ou de nous a saisi le sens du Testament? Supposez que ce grand procès soit porté devant un tribunal, quel serait le jugement des juges? Nous serions confirmés dans notre possession, et vous seriez déclarés déchus dans vos demandes. Eh bien! faites pour vous-mêmes

ce que ferait le tribunal compétent. Prononcez,' je ne dis pas contre vous, mais pour vous, contre l'erreur que vous avez embrassée et qui vous déshérite. »

C'était en 1840 que M. Dupont, sous le voile de l'anonyme, écrivait ces lignes. Il avait 43 ans. ïn France, à cette époque , un reste vivace de jansénisme subsistait encore dans nos mœurs. Des hommes se disant chrétiens vivaient moins en catholiques qu'en protestants, et soit indifférence, soit respect humain ou parti pris, se tenaient habituellement éloignés des sacrements. M. Dupont, aussi bien par la plume et la parole que par l'exemple, s'appliquait à réagir contre ces funestes tendances. C'est dans ce but qu'il écrivit et publia l'opuscule que nous venons d'analyser. Dans beaucoup de ses lettres de ce temps, la même conviction et les mêmes maximes se retrouvent nettement formulées. Nous ne pouvons résister au plaisir d'en citer quelques exemples. Une jeune personne se disposait à partir pour un long voyage. M. Dupont, entre autres préparations , lui recommande celle-ci :

« Il sera très bien à vous, lui écrit-il, de faire une bonne communion avant de partir. Notre Sauveur ne consent pas seulement à se présenter en viatique aux malndes; il veut aussi que nous ayons le bon esprit de le recevoir en viatique, lorsque, en parfaite santé, nous entreprenons des courses lointaines. Les pieux auteurs qui ont parlé le mieux de l'adorable sacrement de nos autels , ont pris dans les saintes Ecritures plusieurs textes qui prouvent ce que je viens de vous dire, et je vous raconterai, lorsque d'heureuses circonstances m'auront permis de me retrouver auprès de vous, la délicieuse, consolation que j'éprouvai un jour en voyage, en considérant que j'avais dans mon cœur le Dieu qui s'offre à nous avec tant de charité, pour nous aider à supporter les ennuis du pèlerinage de la vie, à combattre les tentations et à vaincre nos passions. »

« Allez donc, écrit-il à la même personne, allez trouver Jésus souvent, le plus souvent possible, dans le saint Sacre-

ment ; là vous pourrez dire : Sub timbra illius quem desideraveram sedi, et friictus ejus dulcis gutturi meo '. Oui, la sainte Table est l'arbre de vie où Ton peut s'asseoir sous l'ombre délicieuse qui recouvre le mystère adorable. Là on entend le bon'Maitre, et le bonheur de l'entendre est si considérable qu'il en fait lui-même, et lui seul pouvait oser le faire, un parallèle avec la maternité divine. Jésus s'engendre donc en nous dans ce moment ineffable de la communion, si nous lui prêtons l'oreille. Enviez notre sort, chérubins, séraphins! mais en même temps aidez-nous dans l'acte de notre reconnaissance. »

Un ami d'Amérique se sent défaillir au milieu des difficultés qui l'environnent et des peines qui l'accablent : « Vous pouvez toutes les surmonter, lui dit- il, par la communion fréquente. Sans la communion, vous verriez diminuer en vous la vie de Jésus; mais si vous recourez souvent à la source de toutes les grâces, vous en serez inondé, et vous jouirez d'une paix d'autant plus grande que vous serez environne d'un plus grand nombre d'ennemis. Je ne sais pas si j'ai mis le doigt dans la plaie qui fait saigner votre cœur, mais je vous parle d'abondance du mien et avec le sentiment de la plus intime conviction. Il est certain que, sans la communion, nous sommes imparfaitement chrétiens, que moins on communie, moins on est chrétien; mais, au contraire, si nous nous rendons à la pressante invitation dS. bon Sauveur : Venite ad me, omnes qui laboratis - . . . , que de grâces nous sont successivement accordées, jusqu'à l'accomplissement de cette belle parole de saint Paul aux Ephésiens, ces païens à peine entrés dans la foi : Scire etiam supereminentem scientiœ charitatem Christi, ut implcamini in omnem plenitudinem Dei 3 !... »

i « Je me suis assis à l'ombre de. Celui que j'avais désiré, et son fruit est doux à ma bouche. »

- « Venez à moi , vous tous qui êtes fatigués. »

3 « Savoir la science suréminente de la charité du Christ, afin i|ue nous soyons remplis de -la plénitude de Dieu. »

La recommandation suivante est confiée à un compatriote et s'adresse à un ami commun : « J'espère que votre confrère de la marine ne restera pas longtemps encore privé des ineffables joies de la sainte Table. C'est là, en effet, où nous pouvons trouver Notre-Seigneur. Hélas ! pour accepter l'invitation de s'y asseoir, il faut croire que Jésus l'a faite! Mais quand on veut traiter cette question sous l'impression de la faim, c'est-à-dire du besoin de bonheur inhérent à notre nature, on ne demeure pas longtemps à la porte du cénacle. »

Aux yeux de M. Dupont, la foi à la présence réelle de Jésus dans l'Eucharistie était le germe de toute vertu , la racine féconde à laquelle toutes les dévotions privées devaient se rattacher. C'est la règle qu'il adoptait pour luimême. Si donc la vie de ce fervent chrétien nous apparaît s'épanouissant sous le regard de Dieu et des hommes comme un arbre splendide, vigoureux, orné de fleurs et de fruits, rappelons- nous le principe où s'alimentait en lui la sève de tout bien, à savoir la dévotion à la divine Eucharistie.

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