TRAVAIL INTÉRIEUR DE LA GRACE. — PREMIERS ESSAIS DE RÉPARATION
A Tours, où il avait définitivement fixé sa demeure, M. Dupont ne se trouvait plus aussi éloigné qu'autrefois de deux nobles et intéressantes familles auxquelles les liens de la parenté et les relations de l'amitié le tenaient également uni , la famille de Beauchamp et la famille de Marolles. Il mettait volontiers à profit leur voisinage. Tous les ans , Mmc d'Arnaud prenant Henriette, sa petite-fille, allait passer quelques mois chez les de Beauchamp, à leur maison de campagne des Gringuenières. M. Dupont s'y rendait ordinairement avec elle, mais s'y arrêtait peu. Le plus souvent, il se livrait à des excursions solitaires ou à des pèlerinages aux environs.
Il était, disent ceux qui l'ont connu alors, grand marcheur et chasseur intrépide. Les lieues à faire à pied au travers des bois et par d'affreux chemins lui semblaient peu de chose. « C'est ainsi, nous raconte une de ses parentes, qu'une nuit je le vis arriver tout mouillé de je ne sais quelle excursion, où il avait dû traverser un ruisseau large et profond qui le séparait d'une route praticable. Ma nombreuse famille, qui m'occupait le jour, m'obligeait souvent à écrire ou à travailler la nuit. Léon aperçut de la lumière aux fenêtres de ma chambre; il m'appela , je lui ouvris la porte avec joie, et lui fis un bon feu pour le sécher;
puis, vous dire tout ce qu'il a mangé! Il mourait rie faim!... Pour couronner le repas : « J'ai trop de plaisir, lui dis-je, à vous voir manger ainsi; je vais aller vous chercher les plus belles poires du fruitier... » Ma bonne tante, Mm0 d'Arnaud, dormait; le matin, elle eut connaissance de ce qui s'était passé; et tous, nous nous en sommes bien amusés. »
L'habitation des Gringuenières n'était qu'à quatre lieues de Solesmes et de la chapelle de Notre-Dame du Chêne. Dom Guéranger avait été condisciple de M. de Marolles, le cousin de M. Dupont ; ce qui donnait occasion et facilité à celui-ci d'aller visiter souvent, à son abbaye, l'illustre restaurateur des bénédictins de la congrégation de France. De cette époque datent, entre l'abbé de Solesmes et le saint homme de Tours, les relations intimes que le temps et les circonstances ne feront que resserrer. Souvent aussi et de très grand matin, M. Dupont allait à la chapelle de Notre- Dame du Chêne. Il s'en revenait toujours à pied et à jeun , et n'arrivait que pour le déjeuner de la famille. M. l'abbé H. . . était alors vicaire de la paroisse: que de courses l'hôte des Gringuenières n'a-t-il pas faites avec lui ! Ce jeune prêtre avait un frère horloger à Tours, qui, précédemment et par suite de ces rapports , avait rendu un notable service à M. Dupont, auquel il était resté de sa maladie des Antilles un mal aux yeux inquiétant. Avec une sorte de pommade à lui connue, il l'avait si bien guéri que jusqu'à la fin de sa vie le serviteur de Dieu put lire et écrire, ce qu'il n'aurait pas fait auparavant. II avait pu même se livrer tout de suite aux travaux littéraires dont nous avons parlé.
Il n'était pas non plus éloigné de Chissay, où le ramenaient ses souvenirs de jeunesse et la bienveillance marquée de son excellent oncle, M. de Marolles. Quand il s'y trouvait , il se laissait facilement entraîner par ses anciens goûts pour le cheval et pour la chasse , mais, au fond , il se les reprochait ; il lui semblait devant Dieu qu'une telle vie était oisive , inutile à son salut : « Je ne fais rien pour
Dieu; je ne gagne pas le ciel,» disait-il; et, de jour en jour, il se sentait plus vivement attiré à une vie pénitente et parfaite. Or, c'est à Chissay même que la grâce devait porter à cette âme privilégiée un coup décisif et triomphant.
En 1837, il y fit un voyage d'été avec sa mère et sa fille; trois jours après son arrivée au château, il se passa en lui un fait intérieur qui laissa dans son esprit une trace profonde et dont il nous a lui-même révélé les principales circonstances. C'était le 22 juillet, fête de sainte Madeleine, après la communion et à la vue d une petite image de sainte Thérèse. Il comprit tout à coup et très clairement la nécessité d'entrer résolument et de vivre désormais dans les voies de la mortification chrétienne. Le trait fut si sensihle que chaque année, quelque part qu'il fût, il célébrait dans le secret et dans la joie de son âme l'anniversaire de ce jour de lumière et de grâce. C'est ainsi que, vingt-six ans plus tard, se trouvant à Bourbon-l'Archambault pour y prendre les eaux et croyant devoir par précaution ou par suite de sa mauvaise santé refaire son testament, il y insérait les lignes suivantes : « Je termine aujourd'hui, 22 juillet, anniversaire du jour où je compris la nécessité de vivre dans la voie de la pénitence; » et, rappelant son âge et l'époque du fait, il ajoute : « J'avais quarante ans. Peu de temps après, lisant. la vie de cette grande sainte (sainte Thérèse), je tombai sur cette pensée : Je déclare que je n'ai commencé à comprendre les choses du salut que du jour où je me déterminai à ne point avoir d'égards pour mon corps. Ce fut encore là pour moi une plus grande lumière. »
Que se passa-t-il alors entre Dieu et lui, à la vue decetteimage et à la suite de cette lecture? Eut-il en cette circonstance un pressentiment de l'avenir, une vue intérieure des liens intimes qui devaient l'unir si étroitement au Carmel, et comme une intuition de la grande œuvre réparatrice à laquelle les desseins de la Providence voulaient l'appliquer ? On l'ignore, mais il semble regarder ce fait mémorable comme son point
de départ vers une vie parfaite; et, ce qui est digne de remarque, il a légué au Carmel une petite gravure de sainte Thérèse, ancienne et fort usée, qu'il a dû longtemps porter sur lui et au revers de laquelle il a écrit: « f 22 juillet 1837. Sainte Madeleine , trois jours après mon arrivée à Chissay. — Dicite justo quoniam bene (Isaïe ni, 10). — Saint Pierre d'Alcantara. »
Nul doute que ce ne soit l'image elle-même dont la vue produisit sur lui une si vive impression. Et pourquoi le nom de saint Pierre d'Alcantara ici mentionné? On sait le mot de l'illustre franciscain apparaissant à sainte Thérèse : « 0 heureuse pénitence qui m'a mérité une si grande gloire ! » et celui de la vierge d'Avila, parlant de son saint ami : « Notre -Seigneur me dit un jour qu'on obtiendrait tout ce qu'on demanderait par l'intercession de son serviteur. » Ces deux traits sont consignés dans les leçons du bréviaire romain ; M. Dupont ne les ignorait point. Ne durent-ils pas se présenter alors à son esprit et lui suggérer un pieux rapprochement ?
Deux ans plus tard , au 22 juillet 1839, et derrière la même gravure , il écrivait cette humble et touchante prière : « Je devrais, ô mon Seigneur Jésus, vous aimer plus encore que ne l'a fait Madeleine après qu'elle eut obtenu le pardon de ses péchés, puisque, sous la loi de grâce, mes offenses sont mille fois plus grièves que celles qu'elle a si amèrement pleurées. Ne permettez pas, Jésus, mon Sauveur, que je me contente de reconnaître mes dettes sans entreprendre , avec le secours de votre grâce que j'implore à vos pieds, de vous aimer à l'avenir plus que par le passé. Amen. » — Et une autre année, au-dessous de cette prière, il écrivit : « A Chissay , le 16 mai 1843. » Le souvenir que M. Dupont rattachait dans son esprit au 16 mai, est inconnu ; mais il semble encore se rapporter au Carmel , qui célèbre en ce jour la fête de Simon Stok, auquel la sainte Vierge remit le scapulaire comme marque définitive de l'Ordre. Ces dates étaient sans doute pour lui autant de
jalons qui marquaient le chemin que la grâce lui avait fait parcourir.
Depuis longtemps, d'ailleurs, il entretenait des relations avec les vierges du Carmel. Voici la première origine de ces rapports. « M. Dupont habitait Tours depuis quelques mois. Un jour, en se promenant, il eut la dévotion de visiter quelques chapelles de la ville, et il entra dans celle des carmélites. C'était la chapelle de l'ancien monastère que la communauté habitait alors et dont on peut voir encore les restes dans la rue Banchereau. Son attention se porta particulièrement sur le tableau du maître-autel, représentant le mystère de l'Annonciation. Outre la valeur artistique de ce tableau, qui est fort ancien, et appartient à l'éi-ole italienne, M. Dupont observa que l'attitude des personnages différait beaucoup de celle qu'on leur attribue ordinairement. En effet, la sainte Vierge est assise et regarde avec une modestie pleine de dignité l'ambassadeur céleste, qui, respectueusement incliné , semble reconnaître en elle la Mère de Dieu et la Reine des Anges. Le pieux visiteur, après avoir prié dans cette chapelle, où quelque chose d'inconnu paraissait se révéler à lui, demanda au parloir la prieure, alors la mère Marie de l'Incarnation. Il lui fit part de ses observations sur le tableau , et apprit qu'on le regardait comme un des plus précieux trésors de la communauté, à cause du miracle dont il avait été l'objet. Pendant la révolution de 1793, après la spoliation du couvent, ce tableau était resté seul appendu, par un secret dessein de la Providence, au mur de l'église changée en un dépôt de marchandises. On voulait l'acheter pour en faire une salle de spectacle, et le propriétaire, peu soucieux de sa destination primitive, allait conclure la vente. Un de ses commis, pas plus religieux que lui, y vint pour affaires de commerce, et s'aperçut que le tableau était mouillé, bien qu'il fût élevé à quarante pieds du sol et qu'il n'y eût sur le mur aucune trace d'humidité. Il regarde attentivement, prend une échelle et découvre avec effroi que deux petits ruisseaux de larmes coulent des yeux de la sainte
Vierge jusqu'au bas de sa robe, dont le bleu en est terni. Soit à cause de cette circonstance, soit pour un autre motif, le marché fut rompu, et alors la robe reprit sa fraîcheur sans qu'on y touchât. Frappé de ces détails, M. Dupont voua dès ce moment un culte particulier à cette chapelle et une affection dévouée à la communauté1. »
Il eut surtout des rapports intimes avec la mère Marie de l'Incarnation, religieuse de l'ancien type, d'une intelligence hors ligne, douée de tact, d'un sens exquis, d'une grande droiture d'esprit et d'un cœur aussi tendre que généreux. Du premier coup ces deux âmes d'élite s'étaient mutuellement comprises ; comme d'ailleurs le monastère est sous le vocable de l'Incarnation, M. Dupont, depuis cette première visite, ne cessa de professer pour ce mystère adorable une dévotion spéciale, ainsi que pour l'archange Gabriel, qui en fut l'ambassadeur. Quand les filles de sainte Thérèse transférèrent leur domicile dans la maison qu'elles occupent actuellement, rue des Ursulines, le précieux tableau y fut également transporté et placé dans la nouvelle chapelle, où on le voit encore au retable du maître-autel. M. Dupont continua de le vénérer. Il pensa plusieurs fois à en faire prendre la photographie. « Il s'agit, écrit- il à un de ses amis, de faire photographier le tableau du maître-autel des carmélites, vrai chef-d'œuvre de peinture. » Il y renonça, parce que le tableau se trouvait dans un endroit trop sombre. Dans sa dernière maladie , il assurait le voir de sa chambre des yeux de l'âme, et il avait fait tourner son lit de manière à apercevoir la rosace de la chapelle , disant que c'était sa consolation. Quelques jours avant de mourir, fixant les yeux de ce côté, il dit à Adèle, sa domestique: « Comme le Garmel est brillant! il resplendit de rubis et d'émeraudes! » Les vierges carmélites remarquèrent avec admiration que sa mort eut lieu précisément un samedi, jour consacré à la Vierge Mère de Dieu, et le 18 mars,
1 Extrait des Annales du Carmel de Tours.
fête de ce bienheureux archange saint Gabriel qu'il avait tant honoré.
Bien d'autres liens de zèle et de piété devaient s'établir entre lui et le Carmel. Avant d'en parler et d'en faire ressortir l'enchaînement providentiel et mystérieux, nous avons à signaler quelques autres amitiés intimes qui tinrent une large place dans la vie de M. Dupont à cette époque.
Il existait alors à Tours un vénérable chanoine de l'église métropolitaine, connu comme un directeur de sage conseil et un homme de bonnes œuvres, M. l'abbé Pasquier, fondateur de l'établissement actuel des Orphelins. Tous, parmi les fidèles et le clergé, le vénéraient comme un saint. L'archevêque, M*1 de Monthlanc, l'avait choisi pour confesseur, ne faisait rien sans le consulter, et c'est entre ses mains que ce vénérable prélat voulut rendre le dernier soupir. Les religieux étrangers et les autres prêtres un peu marquants par leur position ou leur vertu, notamment les Pères de la compagnie de Jésus , qui n'avaient point encore de résidence ni de collège à Tours, ne passaient point dans cette ville sans aller lui demander l'hospitalité ou lui rendre visite. Sa chambre, ainsi que la maison des Orphelines, une autre de ses fondations, étaient des centres actifs de zèle et de charité. M. Dupont eut bien vite fait sa connaissance, et, ne pouvant que rarement aborder M. Jolif du Colombier, curé de la cathédrale, de mauvaise santé et toujours très occupé, il s'adressait le plus souvent à M. Pasquier, et finit par lui remettre entièrement le soin de sa conscience. Il le voyait presque tous les jours. Le soir il allait chez lui réciter Matines et Laudes du bréviaire avec un jeune diacre, l'abbé Verdier, qui le secondait dans la direction de son orphelinat.
L'amitié de M. Pasquier lui fit faire la connaissance d'un autre vertueux prêtre, M. l'abbé Botrel, qui vit encore, et avec qui M. Dupont entretint jusqu'à la fin d'intimes et pieux rapports. Tous trois conversaient amicalement des choses de