ANNEE DE MARIE. — LE PELERIN
Le livre dont nous voulons parler à pour titre : Année de Marie ou Pèlerinages aux sanctuaires de la Mère de Dieu, suivie de méditations sur les principales vérités de la religion, par MM.D...etB...
Voici les circonstances particulières qui ont donné naissance à l'ouvrage. Nous en tenons le récit de M. l'abbé Bodet, prêtre du diocèse de Rouen et collaborateur de M. Dupont.
C'était en 1840. Le serviteur de Dieu se Irouvaitau Havre, où il avait accompagné un de ses parents qui devait s'embarquer pour les colonies. Celui-ci avant son départ voulul se confesser. S'étant adressé à un prêtre de la paroise de Notre-Dame, il crut devoir lui faire dans la journée une visite avec M. Dupont. Cette simple circonstance amena entre le prêtre du Havre et le pieux laïque de Tours une de ces liaisons d'amitié intime et prolongée telle que nous en trouvons dans la vie du saint homme. Comme ses affaires coloniales le rappelaient quelquefois au Havre, c'est chez le prêtre de Notre-Dame, son ami, qu'il descendait et recevait l'hospitalité. Dans les longs entretiens de piété qu'ils avaient alors ensemble et que M. Dupont savait rendre si intéressants par la vive expression de sa foi et par son grand zèle à procurer la gloire de Dieu , ils cherchaient ce qu'ils
pourraient faire pour servir l'Eglise et se rendre utiles aux
âmes.
M. Dupont, qui, entre toutes les pieuses pratiques de dévotion, avait en très haute estime le culte de la sainte Vierge, pensa aussitôt aux pèlerinages qui se faisaient jadis et qui se font encore dans un grand nombre de ses sanctuaires, et conçut le plan d'un livre où ces différents pèlerinages seraient proposés à la piété des fidèles sous la forme de « visites à Marie pour tous les jours de l'année ».
Les environs du Havre lui offraient un spécimen de ces antiques et vénérables sanctuaires vers lesquels son âme se sentait instinctivement attirée : c'est la petite chapelle de Notre-Dame de Gournai, actuellement restaurée, mais alors réduite au plus triste abandon. Située dans un délicieux et verdoyant vallon, ce pieux sanctuaire était, avant la révolution , un lieu de pèlerinage pour toutes les paroises de la contrée dans un rayon assez étendu. Plusieurs prêtres le desservaient, et l'on y vit longtemps quatre anciens confessionnaux attestant qu'à cette époque les fidèles y venaient en foule à certains jours mettre ordre à leur conscience. La chapelle dépendait de la paroisse de Saint-Martin du Manoir. Le retable du maître-autel était décoré d'une image de « Notre-Dame de Consolation », représentant Marie qui tient l'Enfant Jésus sur son bras gauche. Le saint lieu, presque toujours fermé, ne s'ouvrait qu'à la demande de quelques rares fidèles qui venaient encore de temps à autre, a agenouillés entre des murs silencieux, sur un pavé tapissé de mousse verdâtre, présenter leur hommage à la Reine du Ciel1. »
Comme le prêtre du Havre, son ami, y allait de temps en temps offrir le saint sacrifice pour satisfaire sa dévotion , M. Dupont voulut un jour l'accompagner. On peut croire qu'il y ressentit ce qu'éprouva une âme fervente à qui , dans un de ses récits, il attribue ces paroles : « Mon cœur s'est
1 Voir Y Année de Marie, t. H, p. 6.
serré et j'ai pleuré dans cette enceinte froide et déserte; Marie l'aurait- elle abandonnée? N'y serait-elle plus la « Vierge clémente », la « Vierge puissante »? Hélas! ceux qu'elle y comblait de ses faveurs se sont montrés ingrats et oublieux ; ils négligent et méprisent leur Mère. Mais j'ai cru ressentir déjà que nos confiantes et aimantes visites la consolent et qu'elles feront sortir de ses mains et de son cœur de nouveaux bienfaits *. »
Du moins le pieux pèlerin de Tours emporta avec lui, comme souvenir et par dévotion , de l'eau d'une petite fontaine qui coule dans le vallon à côté de la chapelle.
Il fit de la même manière un pèlerinage à Notre-Dame de Grâce, autre sanctuaire célèbre de la Normandie, qui s'élève sur la route du Havre à Harfleur. 11 y pria, nous raconte son compagnon de voyage, avec sa ferveur accoutumée, et voulut avoir un petit souvenir d'un si "saint lieu. Le chapelain se prêta volontiers à ce désir de piété et lui donna un léger fragment provenant de la statue. M. Dupont a décrit dans son livre l'impression que lui causa la vue du site pittoresque de la chapelle et des environs. « Au moment, dit-il, où l'on met le pied sur le plateau de Notre-Dame, le premier sentiment qu'on éprouve en présence de ces ormes si beaux malgré le voisinage de la mer et qui font en quelque sorte un premier temple où se cache modestement l'humble chapelle de Marie, est un sentiment d'admiration profonde, en reconnaissant à combien de titres ce lieu délicieux mérite le beau nom de « grâce ». Les idées grandissent quand on voit à ses pieds l'Océan si soumis à Dieu, si terrible quelquefois pour l'homme qui, souillé de péchés, en affronte témérairement les tempêtes; et, tandis que l'œil se repose avec complaisance sur la magnifique côte, toutecouverte d'élégants pavillons, qui se prolonge de la ville du Havre à celle d'Harfleur, l'âme trouve dans l'abbaye de Granville une source inépuisable de religieux et consolants
1 Année de Marie, t. II, p. 7 et 8.
souvenirs ; puis, enfin, le fidèle serviteur de Marie, en contemplant la flèche de l'église d'IIarfleur qui s'élance vers le ciel comme une ardente prière, se sent derechef invité par elle à offrir à cette Reine des flots et des mers de nouveaux sentiments d'amour et de contîance1. »
Ces deux pèlerinages accomplis en de si saintes dispositions avec un prêtre pieux et instruit, les entretiens intimes qui en furent la suite, l'impression profonde et toute surnaturelle qu'il en ressentit personnellement , confirmèrent M. Dupont dans le projet d'ouvrage qu'il avait conçu. 11 s'agissait de décrire et de visiter en esprit autant de pèlerinages qu'il y a de jours dans l'année. La Fiance seule, sans parler des autres contrées catholiques, présentait un nombre suffisant de ces lieux célèbres consacrés au culte de Marie; mais il fallait les bien connaître, et pour cela se mettre en rapport dans chaque diocèse avec un savant ecclésiastique ou avec un laïque compétent et de bonne volonté, capable de fournir les renseignements nécessaires. Ce n'était pas chose facile. L'auteur ne se dissimula pas la difficulté et n'en fut pas découragé. Ayant sur divers points des amis qui pouvaient entrer dans ses vues, il n'hésita point à s'en servir afin de se procurer les notes dont il avait besoin. Il entreprit lui-même des voyages dans ce but, amassa des documents, prit des informations de divers côtés; il écrivit jusqu'en Amérique, intéressant à son dessein un intelligent et zélé missionnaire du Mans, le P. Sorin, établi aux Etats-Unis à Notre-Dame du Lac. « Oh! lui dit-il, vous me ferez une petite notice sur Notre-Dame du Lac pour le livre des pèlerinages. Il est comme impossible que Marie n'ait point fait là du bien , qu'il n'y ait pas là une petite chapelle que nous, pauvres pèlerins stationnaires de France, nous ne puissions visiter2. »
Une de ses filleules était en Allemagne sur les bords du
1 Année de Marie, t. T, p. 381.
2 Au R. P. Sorin, 24 janvier 1843.
Rhin ; il en profite pour obtenir par elle quelques indications sur certains sanctuaires qu'il lui désigne. Sa lettre nous révèle la méthode qu'il conseillait à ses correspondants pour bien s'acquitter de leur mission: c'était de faire eux-mêmes le pieux voyage.
« Savez-vous bien, écrit-il, qu'il va être tout prochainement question d'imprimer le livre des pèlerinages, et que ce sera une honte pour moi de n'y point faire entrer une notice de celui auprès duquel vous avez le bonheur d'habiter depuis tant d'années? Je viens donc aujourd'hui essayer une dernière tentative, et voici ce que je vous propose: cela a réussi de la part de toutes les personnes auxquelles j'ai donné cet avis. Vous vous disposez à faire le pèlerinage ; vous aurez le bonheur d'accomplir vos pieuses dévotions dans la chapelle privilégiée, et, munie de quelques documents historiques, vous me rendrez compte de ce que vous aurez vu et éprouvé. Si un petit croquis de l'extérieur de l'église était joint à la notice, ce serait merveilleux! Faites cela et vous me rendrez service, et je ne crains pas de m'aventurer en vous disant que vous remporterez à cette occasion quelques bonnes grâces bien précieuses. »
Il ajoute: « Plus j'avance dans les recherches sur les pèlerinages, plus je rencontre de suavité. Nous avons pour le moment deux cent quatre-vingts notices, il y en a de ravissantes ! Tâchez de nous faire avancer. »
De son côté il ne négligeait rien pour arriver à des renseignements positifs. « Je désire savoir, écrit-il , s'il existe encore dans la ville de Halle1, située à trois lieues de Bruxelles, l'église de Saint-Martin; et dans cette église une chapelle connue sous le nom de Notre-Dame de Halle. Il vient de me tomber entre les mains un vieux livre (imprimé en 1604) de Juste Lipse, qui contient les plus intéressants détails sur la statue miraculeuse de la sainte Vierge qui attirait à Halle un concours considérable de pèlerins. Un
1 Notre-Dame de Halle. Voir Année de Marie, t. 1, p. 349.
grand nombre de miracles justifiaient la dévotion des fidèles. La statue dont il est question avait appartenu à cette grande sainte Elisabeth de Hongrie , dont M. de Montalembert a écrit la vie, et après sa mort elle vint en la possession de Sophie , sa fille, duchesse de Brabant, qui la légua à l'église de Halle. Oh! que je serais joyeux que la tempête révolutionnaire eût respecté cette précieuse relique, ce grand monument delà foi antique! Je vois dans un Vosgien, édition 1813, que l'église de Notre-Dame de Halle renfermait de grandes richesses. On les y accumulait du temps de Juste Lipse, qui en parle , en effet , avec des cris d'admiration et pour prouver que l'on était loin de se montrer ingrat vis-à-vis de la Mère de Dieu ; d'après Vosgien, l'impiété en a fait sa bourse aux beaux jours qu'elle a cru avoir détrôné Dieu pâme qu'elle pillait ses autels, et avoir chassé les saints du paradis parce qu'elle brisait leurs images sur la terre. Cependant Dieu ayant permis souvent que les méchants se contentassent de l'or et de l'argent qui sautaient à leurs yeux avides, en entrant dans les églises, et qu'ils oubliassent de porter leur rage sur des objets qui seuls, au reste, attiraient la vénération des fidèles, je me plais à croire que la statue de Notre- Dame a été sauvée du désastre et qu'aujourd'hui encore elle est exposée à la même vénération ; il s'agit donc de prendre des renseignements à cet égard. » — Et pour les obtenir, il propose le procédé qu'il a conseillé précédemment.
Le dévot serviteur de saint Martin se montre à la fin de la lettre. « La circonstance que l'église est dé liée à saint Martin n'est point indifférente du tout. Oh! alors, il nous serait prouvé que les étrangers ont mieux su défendre l'honneur du grand Thaumaturge des Gaules que les indifférents qui ont laissé quelques misérables jeter à bas sa basilique qui faisait le plus bel ornement de la ville de Tours. »
M. Dupont put ainsi fournir à ses lecteurs une lecture et une visite, sinon pour chaque jour de l'année, comme il l'aurait voulu, du moins de deux jours en deux jours et même pour tous les jours du mois de Marie. Chaque pèlerinage est
le sujet d'une « notice historique » qui, par la description des lieux , aide à s'y transporter en esprit.
Voici en quels termes l'auteur annonce le dessein de son ouvrage; l'âme du pèlerin y palpite et s'y montre tout entière: « Quels sentiments délicieux, dit-il, inondent le chrétien fidèle quand il se prosterne devant les autels de Marie ! Les pieux voyages qu'il fait à ses sanctuaires lui représentent cet autre voyage qu'on nomme la vie. Là il fait halte, pour ainsi dire, dans son laborieux pèlerinage vers la patrie céleste, y prend de nouvelles forces pour marcher avec plus d'ardeur vers le terme de sa course mortelle. Près de Marie, il médite les grandeurs, les merveilles, les délices du siècle futur, et son cœur, jusque-là défaillant dans la lutte qu'il lui fallait soutenir contre les penchants de la nature dépravée, s'anime d'un nouveau zèle pour la vertu. »
« Mais , ajoute-t-il , tous les fidèles ne peuvent pas , aussi souvent qu'ils le voudraient, offrir à Marie leurs hommages dans les temples qui lui sont consacrés. — Heureusement, il est plusieurs manières de les visiter. Ceux à qui il n'est pas donné de s'y transporter réellement, peuvent y aller en esprit, et, parleurs pieuses dispositions, obtenir les mêmes faveurs. »
Il leur explique alors la pratique et leur expose les fruits de ces visites spirituelles. « Ils peuvent, le soir, après les fatigues d'un jour plein d'agitations, s'éloigner par la pensée de tant d'objets affligeants qui les environnent, se reposer sur des plages lointaines, dans quelque solitaire chapelle où tout soit silence et recueillement, y unir leurs prières à celles des fervents serviteurs de Marie. Le juste, en esprit dans ce lieu si cher à son cœur, peut déposer aux pieds de la Reine des vertus le doux tribut de reconnaissance et d'amour qu'il lui doit, s'exciter à marcher de plus près sur ses traces, recevoir par elle de nouvelles grâces et par elle s'avancer toujours en paix vers l'éternité. Seul, en présence de la'mère de la miséricorde , le pécheur peut repasser dans l'amertume de son âme les années malheureuses qu'il
perdit pour le ciel, gémir de ses transgressions, en solliciter, en obtenir le pardon par sa médiation puissante, et, sur son sein maternel, se promettre encore des jours de vertu et de bonheur. »
A cet accent de piété et d'onction , on sent que ces pèlerinages spirituels lui étaient familiers; mieux que tout autre il pouvait les décrire et les conseiller.
« Son cœur, dit-il , a été pressé d'un désir ardent d'ouvrir ce trésor de grâces aux âmes fidèles. C'est dans ce but qu'il a recueilli et dirigé les diverses petites notices qui composent son ouvrage, toutes tirées de livres approuvés et puisées aux sources authentiques. » — « Parfois, observe-t-il, dans nos saintes excursions, nous aurons à pleurer sur des ruines. Hélas! dans les siècles malheureux, il s'est rencontré des hommes pervers qui, bien loin de rendre amour pour amour, ont témoigné la plus noire ingratitude et n'ont eu dans leurs cœurs pour répondre à des bienfaits, faut- il le dire? que haine et mépris. Ah! sur ces tristes ruines, auprès de ces images brisées, nous verserons des larmes amères. Elles honoreront Marie et appelleront sur les pécheurs ses précieuses bénédictions. » Son dessein, on le voit, était de familiariser les fidèles avec la pratique des pèlerinages, et, en même temps, d'éveiller dans les âmes une pensée de réparation.
Chaque notice historique est suivie d'une courte « élévation » à la sainte Vierge. M. Dupont pensa qu'il était bon d'y joindre un exposé succinct des vérités essentielles de la foi en forme de méditation correspondant à chaque jour de visite. Pour ce travail spécial, moitié ascétique, moitié théologique, il s'adressa au prêtre du Havre dont nous avons précédemment parlé. Les notices furent pour la plupart accompagnées chacune d'une petite gravure lithographiée qui représentait le sanctuaire de Marie, sujet de la description historique. On fit ainsi deux volumes in- 12, et l'ouvrage parut en 184*2 avec l'approbation de Msr de Montblanc, archevêque de Tours.
Malgré quelques imperfections de forme, ce livre excellent pour le fonds produisit le bien qu'on en pouvait attendre; il contribua à rendre le culte des anciens pèlerinages plus pratique et plus populaire, et le serviteur de Marie eut la joie de voir sa modeste publication favoriser le magnifique développement que ce cuite a pris de nos jours. L'ouvrage n'a pas été réédité. Seulement en 1853 un des amis de M. Dupont lui a entendu dire qu'un Père jésuite de grand talent voulait reprendre cet écrit en sous-œuvre. Nous ne pensons pas que ce projetait encore été mis à exécution. Il le mériterait. En suivant la pensée première et en complétant les notices trop courtes et trop peu nombreuses, on aurait les éléments d'un livre plein d'intérêt et d'actualité. M. Hamon a récemment, sur un plan beaucoup plus vaste, réalisé la même idée dans sa grande Histoire du culte de la sainte Vierge en France depuis V origine du christianisme jusqu'à nos jouis. L'illustre curé de Saint-Sulpice a écrit un ouvrage volumineux et savant, fruit de l'érudition et d'immenses recbercbes, dignes d'un arcbéologue et d'un littérateur consommé. Le pieux laïque de Tours n'a eu en vue qu'un livre de dévotion pratique propre à édifier les âmes et à les intéresser. L'un et l'autre se sont sentis, à des époques différentes, inspirés par l'amour de la Mère de Dieu et par le désir de favoriser le mouvement providentiel qui rattache de plus en plus le sort de la France au culte libérateur de la Vierge immaculée.
L'ouvrage de M. Dupont devait être, dans la pensée de son auteur, une sorte de manuel à l'usage des pèlerins de Marie. Aussi a-t-il mis en tête, sous forme de conseils préliminaires, le résumé des dispositions avec lesquelles on doit entreprendre les pèlerinages, si l'on veut en retirer du fruit. C'est un extrait de l'ouvrage méthodique sur la même matière écrite par le prince de Hohenlohe, pour lequel M. Dupont avait une grande vénération. Ces conseils peuvenj, encore de nos jours avoir leur utilité. « Songez, dit-il, que chaque pèlerinage doit augmenter votre sanctiii cation. Com-
ment obtenir ce résultat ? Rien n'est si facile. » Vient ici une sorte de programme proposé au pèlerin.
« Confessez -vous avant votre départ, afin de pouvoir communier dans le sanctuaire que vous allez visiter. Ne cherchez pour compagnons que des personnes d'une vertu éprouvée qui vous exciteront au bien. Le long de la route, livrez-vous à des méditations et à des prières entremêlées de cantiques pieux avec des entretiens spirituels. » Précieux et sages conseils que M. Dupont donne ici à tous les pèlerins et qu'il pratiquait avec autant de fruit pour lui-même que d'édification pour les autres.
Un pèlerinage était pour M. Dupont un acte sérieux de religion. 11 le faisait autant que possible à pied et à jeun, parce que jamais il ne manquait de faire la sainte communion. La première fois qu'il lit le pèlerinage de Candes, ce lieu à jamais célèbre par la mort de saint Martin, il était seul. Les moyens de transport n'avaient pas lafacilité et la promptitude qu'ils o lire nt aujourd'hui. Quand il arriva à Candes', onze heures sonnaient, la messe du curé de la paroisse était dite depuis longtemps. [Néanmoins, abordant le vénérable pasteur, qu'il trouve à l'église, il lui demande à recevoir la communion, disant qu'il avait le matin même entendu la messe avant de partir. M. le curé de Candes, ne connaissant pas M. Dupont et peu habitué à voir un homme du grand monde demander la communion en pareille circonstance, eut quelque défiance à son égard et le refusa assez sèchement. Le pèlerin se résigne sans mot dire à ne pas communier, et va simplement s'agenouiller sur le pavé nu et rugueux du chœur en face de la table sainte, se réjouissant intérieurement d'être méconnu et humilié. Dieu aussitôt l'en récompensa. En se mettant à genoux, il lui sembla que la pierre où il s'appuyait devenait, selon son expression, « douce et tendre comme une molette de beurre. » Bientôt le bon curé lui-même, s'apercevant qu'il avait affaire à un chrétien aussi modeste que fervent , revint vers lui et s'offrit à lui rendre le service qu'il demandait.
Il avait l'habitude en parlant de lui-même d'une .manière indirecte de dire : « Le pèlerin. » Il prenait familièrement ce titre; entre amis on le lui donnait volontiers. Il se reconnaissait à cette dénomination et y répondait tout autant qu'à son propre nom. Par suite, le « cher pèlerin » aimait à se faire une application personnelle des versets si fréquents dans l'Ecriture qui expliquent que l'homme n'est qu'un « voyageur », un « étranger » ici-bas. Etranger à tout, excepté à Dieu et aux choses de Dieu, passant au milieu du monde sans tenir à rien sur la terre, il était vraiment « le pèlerin ». Nul n'en eut mieux l'esprit, nul ne mit la chose plus sérieusement en pratiqua ; il allait d'un sanctuaire à l'autre, priant seul et méditant , ou s'entretenant pieusement avec des amis qu'il trouvait moyen d'entraîner à sa suite par ses sollicitations et son exemple. On cédait sans peine à ces invitations et à cet entraînement. Car en pèlerinage, comme en toutes choses , d'ailleurs, il était, au dire de tous ceux qui l'ont connu , le plus aimable et le plus complaisant des compagnons de voyage. Sans prétention à se faire valoir et sans affectation aucune, il se montrait attentif aux besoins même matériels de chacun, prévoyant et ingénieux à y pourvoir, utilisant au profit de la caravane la grande expérience qu'il avait de ces sortes d'excursions , plein de délicatesse et d'égards pour tous , égayant volontiers la conversation et charmant la longueur du voyage par des mots plaisants et d'agréables propos , mettant enfin tout le monde à l'aise en homme bien élevé. Les liaisons d'amitié qu'il contractait alors devenaient inaltérables et de toute la vie. Il aimait à les rappeler dans ses lettres avec autant d'humilité que de joyeuse reconnaissance : « Ma pensée , écrit-il à l'un d'eux, se porte bien souvent de vos côtés. Je ne parle jamais de Notre-Dame de X... sans me trouver au milieu de la pieuse troupe qui avait eu le courage d'admettre en sa compagnie le misérable pèlerin. Cela vous sera compté, ainsi qu'aux autres compagnons. »
Nous parlerons plus tard de ses pèlerinages à quelques
sanctuaires particuliers de saint Martin. Mais, en général, ceux qui l'attiraient le plus étaient les sanctuaires consacrés à la très sainte Vierge.
Il y avait alors dans les campagnes de la Touraine des sanctuaires de ce genre tombés en oubli ou délaissés. M. Dupont les recherchait, les visitait de préférence, et, le premier, il s'efforça de les remettre en honneur. Nous en citerons quelques exemples.
En 1845, ayant appris qu'à la Membrolle, à quatre kilomètres de Tours, une antique madone fort honorée avant la révolution avait été retrouvée à la grande joie des habitants du village, M. Dupont s'y rendit ause tôt pour se joindre aux prières qu'on faisait devant cette miraculeuse statue. On la nommait Notre-Dame des Eaux. Elle avait jadis été trouvée dans le tronc d'ua saule au bord de la Choisille, et un seigneur de Mettray avait, vers 1032, fondé en son honneur une chapelle qui fut détruite en 1793. Mais alors la statuette avait été providentiellement sauvée , et on la conserva dans une famille chrétienne du pays qui, après l'avoir longtemps tenue cachée, l'avait enfin fait autbentiquement reconnaître. M. Dupont, mis au courant de cette heureuse découverte et des détails historiques qui intéressaient sa piété, vint plusieurs fois à la Membrolle. Il s'unissait à la joie expansive et aux prières des habitants. Comme de temps en temps les gens du voisinage se réunissaient dans la maison où était la madone et qu'on y faisait en toute simplicité des prières communes à haute voix et même les exercices du mois de Marie, il assistait volontiers à ces réunions privées, et consentit même une fois à y prendre la parole pour encourager les fidèles présents à mettre leur confiance dans la Mère de Dieu. Il offrit à la madone un petit cœur en drap d'or.
Quand il fut question de bâtir à Notre-Dame des Eaux la chapelle provisoire qui devait être plus tard l'église paroissiale, Mme de Nanteuil, la fondatrice, ne manqua pas de recourir aux prières et aux avis de M. Dupont, qui encouragea et soutint son zèle au milieu de beaucoup de difficultés. La
pieuse châtelaine le visitait ou lui écrivait fréquemment pour l'initier à ses projets et réclamer les consolations et la force dont elle avait besoin. M. Dupont lui envoyait des médailles de Saint- Benoît et Mm0 de Nanteuil lui répondait : « Votre médaille a été placée par moi-même dans la muraille, en priant et en espérant. » Il était présent à la pose de la première pierre et à la bénédiction qu'en fit Mgr Morlot , lorsqu'on alla chercher la statue vénérée à la maison Où elle était abritée depuis l'époque de la révolution et qu'on la plaça solennellement au-dessus du maître-autel dans sa nouvelle demeure. Les habitants de la Membrolle sont restés convaincus que l'influence de M. Dupont a puissamment contribuera la reconstruction de la chapelle telle qu'on la voit aujourd'hui. Le saint homme conserva toute sa vie une grande dévotion pour Notre-Dame des Eaux et son nouveau sanctuaire. 11 en parlait volontiers aux personnes du pays qui le visitaient. Il y amenait des pèlerins et leur expliquait lui-même avec un pieux ravissement toutes les circonstances qui avaient précédé ou suivi la découverte de la madone. C'est avec un vif plaisir qu'il vit le rétablissement de l'ancien pèlerinage, qui de temps immémorial se faisait à l'époque des grandes sécheresses, et qui, avant la révolution, attirait beaucoup de fidèles de Tours et des paroisses voisines.
Ce que nous venons de rapporter en détail pour Notre- Dame des Eaux, M. Dupont l'a fait en diverses manières pour d'autres lieux également consacrés à la sainte Vierge. Nous nommerons, par exemple, la petite chapelle de Notre- Dame de Prompt-Secours, située dans la campagne de Tours près de la Ville-aux-Dames et alors complètement délabrée. M. Dupont a contribué à la faire restaurer: il y allait souvent en pèlerinage et y conduisait ses amis.
Il eut aussi à cœur le rétablissement du pèlerinage de Notre-Dame de Beautertre, paroisse de Mouzay. Lorsque M** Nogret, ancien évêque de Saint-Claude, était curé de la paroisse de Saint-Ours de Loches, dont la belle église collé-
giale possède encore aujourd'hui la statue miraculeuse de Notre-Dame de Beautertre, le vénérable prélat eut un instant la pensée de rétablir à Beautertre même l'antique pèlerinage qui y amenait autrefois tant de fidèles. C'est de lui-même que nous tenons ce détail. « M. Dupont, ajoute-t-il, en fut informé, il vint me trouver à Loches et me promettre son concours. » D'impérieuses circonstances empêchèrent alors de donner suite à ce pieux projet qui , plus tard, à la grande satisfaction de M. Dupont, a été si heureusement réalisé.
Nous remarquerons ici en passant un trait frappant de ressemblance entre M. Dupont et la bienheureuse Marie de Maillé, cette illustre servantede saint Martin, une de nos gloires religieuses les plus pures. La sainte et noble châtelaine, elle aussi , avait de son temps un goût particulier pour les pèlerinages; elle passa une partie de sa vie à visiter, en Touraine et ailleurs, les sanctuaires consacrés à la Mère de Dieu; elle visitait de préférence les sanctuaires délabrés ; elle voulait contribuer à leurs réparations par de généreuses offrandes1. De même M. Dupont, à chaque sanctuaire qu'il visitait, ne manquait pas de laisser quelque riche aumône ; et de luimême il en offrait ou en promettait de plus abondantes pour aider à leur embellissement ou à leur réparation projetée.
a II pressentait vingt ans auparavant, nous dit un de ses amis, ce bien immense et inespéré que les pèlerinages ont depuis produit en France ; déjà il proposait ce moyen comme le plus efficace pour ranimer la foi au sein des populations; il aurait voulu parcourir la France de sanctuaire en sanctuaire, portant ostensiblement le bâton et les insignes traditionnels des pèlerins. »
Nous le verrons bientôt entreprendre un des premiers le grand pèlerinage de la Salette. Celui de Rome avait pour lui un vif attrait. Il ne l'a pourtant jamais réalisé ; il en donne lui-même la raison: a Je l'aurais, dit-il, entrepris,
1 Voir la Vie de la bienheureuse Jeanne - Marie de Maillé, par MM. Bourassé et Janvier, liv. IV, cli^o. vm, p. 187.
ce béni voyage , si , au moment de m'y mettre , deux personnes qui avaient eu vent de l'affaire ne s'étaient présentées pour se joindre à moi. Or, je connaissais assez bien mon monde pour savoir que nous aurions fait ensemble un voyage de touriste , au lieu d'un pèlerinage dans le silence du recueillement intérieur. » On reconnaît ici le caractère sérieux du vrai pèlerin, aimant mieux se priver du pèlerinage de Rome que de le faire en simple touriste et sans le profit spirituel qu'il en attendait. Plus tard ses occupations ne lui permirent pas de mettre à exécution cette pensée première.
Ne pouvant non plus faire le pèlerinage de Jérusalem, voici Gomment il voulut mettre à profit celui que venait d'accomplir avec beaucoup de succès un jeune prêtre de Tours, M. l'abbé Leduc, hébraïsant distingué, mort plus tard à Mossoul, où, à la suite d'un second pèlerinage en Terre- Sainte, il était allé étudier les ruines de Ninive. A cette époque, le voyage de Palestine était beaucoup plus difficile et moins fréquent qu'il ne l'est de nos jours. Aussi, le retour du jeune orientaliste fut- il salué avec transport et regardé comme un véritable événement par la portion savante et pieuse de la ville de Tours. L'abbé Leduc se vit dès son arrivée fêté et accueilli avec enthousiasme dans les meilleures familles du pays. M. Dupont le connaissait. Il ne fut pas, on le pense bien , un des derniers à vouloir l'interroger sur les circonstances de son intéressant pèlerinage , et surtout à utiliser pour lui-même et pour les autres ce que, dans une lettre à un ami, il appelait de « pieuses richesses ».
« A propos de pèlerinage, écrit-il, je vous dirai que ces jours derniers, un saint prêtre de Tours est arrivé de la Terre-Sainte où il vient de passer trois années. La pensée de profiter de ses pieuses richesses m'est venue, et je l'ai prié de demander à Dieu d'en accorder une part quelconque à toutes mes connaissances. Pour cela il a entrepris (c'était sur la demande de M. Dupont lui-même) de dire la sainte messe pendant dix jours : les trois premiers pour obtenir les vertus théologales, et les sept autres messes pour les sept dons du
Saint-Esprit. Mardi , 22 du mois . sera la clôture par le don de Crainte. »
Cette manière de mettre à profit ses relations avec un pèlerin de la Terre -Sainte peut paraître étrange. Parmi les amis de M. l'abbé Leduc, les uns envisageaient les résultats de son voyage au point de vue de la science sacerdotale et de l'exégèse biblique; d'autres, les pieux laïques surtout, accueillaient avec empressement et se disputaient avec enthousiasme les objets matériels de dévotion qu'avait rapportés et que distribuait volontiers le jeune voyageur. Sans rien blâmer de cette avidité et de ces espérances, M. Dupont, voyant toujours les choses à un point de vue surnaturel et élevé, considérait avaot tout les grandes vertus du chrétien et les dons précieux de l'Esprit-Saint qui nous arrivaient en ligne directe, comme de leur source primitive, des lieux à jamais mémorables sanctifiés par les pas et le sang du Verbe incarné. Ajoutons, ce que la discrétion ne lui permet pas de dire, que sa charité trouvait par là une occasion de dédommager le pèlerin de ses frais de voyage par une délicate et généreuse offrande.