‹ Vie de M. DupontChapitre 26 sur 55 · SES CONVERSATIONS · texte numérisé non relu

SES CONVERSATIONS

Le goût et la pratique des pèlerinages étaient loin d'épuiser en M. Dupont la ferveur de sa piété et l'activité de son zèle. Après la visite des églises où Notre - Seigneur habite et les sanctuaires où l'on honore ses saints, il n'avait rien de plus à cœur que la visite des pauvres et des malades, les membres souffrants du Christ. La conférence de Saint-Vincent-de-Paul venait de s'établir à Tours; il voulut aussitôt en faire partie.

On sait qu'à l'origine, et en principe, les conférences de Saint-Vincent-de-Paul étaient avant tout des œuvres de prosélytisme. Leur but véritable et accentué était de grouper et d'unir entre eux le plus grand nombre possible d'hommes t chrétiens et pratiquants, des jeunes gens surtout, de procurer aux uns et aux autres des liaisons honorables et des amitiés vertueuses, de les maintenir malgré le respect humain dans la pratique fidèle de leurs devoirs religieux, enfin de consolider leur foi par la parole de personnages distingués, prêtres ou laïques, qu'il était facile d'attirer dans des réunions ordinairement choisies et assez nombreuses se tenant chaque semaine à jour fixe. Une conférence de Saint- Vincent-de-Paul était, dans une localité quelconque, le point de ralliement , le rendez-vous de tous les catholiques qui sentaient le besoin de se concerter et d'être unis pour se

fortifier mutuellement; et la visite des familles pauvres, la principale œuvre de charité à laquelle on s'y livrait, n'était au fond qu'un moyen secondaire, employé par elle autant pour couvrir à l'extérieur son but intime et véritable, que pour l'atteindre plus sûrement en réalité. On faisait partie de la conférence , non pas tant pour faire auprès des malheureux ce que fait la sœur de Charité, que pour travailler sérieusement à son propre bien spirituel et au retour de la foi parmi les jeunes hommes appartenant ou devant appartenir aux professions libérales.

Considérées à ce point de vue, les conférences de Saint- Vincent-de-Paul allaient tout à fait au goût et à la nature de M. Dupont. Il entra dans celle de Tours, alors qu'elle était encore peu développée et peu connue. Il en fut un des premiers membres et aussi un des plus zélés , du moins pour la visite à domicile des familles pauvres et pour ce qui tient à la sanctification des confrères et au prosélytisme. Il s'y lia du premier coup avec les hommes honorables et vertueux de notre cité. Il retrouvait là en partie sa chère congrégation de Paris au temps du Père Ronsin. « Dans cette petite société d'élite, nous raconte un de ses amis1, il acquit aussitôt une grande influence. Ce n'étaient pas seulement le renom de ses vertus et les exemples de sa piété , c'était surtout la réserve de son attitude qui lui attirait toutes les sympathies de ses confrères. Pour ceux qui le connaissaient, qui entrevoyaient les lumières célestes dont il était gratifié, qui savaient les magnifiques charités dans lesquelles il dépensait ses revenus et souvent une part de son capital , c'était chose merveilleuse et singulièrement édifiante de le voir venir chaque semaine chercher à la conférence une petite aumône de quelques livres de pain qu'il portait scrupuleusement, au nom de tous, à de pauvres familles. Il rendait compte de sa visite et se prêtait avec une bonne grâce exquise à toutes les interrogations qu'on voulait lui adresser. Rarement il prenait

1 M. Léon Aubineau, Le Saint Homme de Tours, p. S3.

LES CONFERENCES DE SAINT VINCENT-DE-PAUL 81 de lui-môme la parole; et quand il avait quelque proposition à faire, il aimait à en entretenir d'abord le président ou quelque membre du bureau. Il tenait à prendre cette filière, et le moins possible se voulait mettre en avant. »

Ses propositions n'avaient pas trait seulement aux pauvres familles. « On sait que les réunions hebdomadaires des conférences de Saint- Vincent-de-Paul s'ouvrent par une prière commune et une lecture de piété. Les membres qui sont en retard sont privés de la lecture, et, à Tours, ils se croyaient affranchis de la prière, comptant, non sans raison peut-être, qu'elle avait été faîte en commun à leur profit comme au profit de tous. M. Dupont se sentit choqué cependant: il craignit qu'il n'y eût là une faute de négligence envers Dieu. Il demanda que les membres en retard, avant de prendre place, fissent leur prière à genoux. Un simple avis suffit pour établir cette discipline. Elle contribuait à rappeler aux membres que la prière est une partie importante de leurs petites œuvres. »

A ces réunions, M. Dupont trouvait ceux qu'il recherchait de préférence, des chrétiens connus comme pieux et fervents ou qu'il s'efforçait de rendre tels. De bonne heure et sans en avoir la prétention , il fit naître et forma au sein de la conférence, surtout en 1847 où elle était le plus florissante, une phalange d'hommes dévots, dont il était le chef et qui subissaient, sans qu'ils s'en rendissent compte eux-mêmes, l'influence et l'entraînement de sa foi vive et de sa piété ardente. Lorsqu'il eut la pensée d'établir l'Adoration nocturne, les membres de la conférence formèrent toujours le principal noyau des adorateurs.

Quant aux pauvres, il en visitait pour sa part plus que personne et leur donnait beaucoup au delà des secours alloués pour chacun d'eux: ce qui n'empêchait pas qu'à chaque réunion hebdomadaire le trésorier quêteur n'avait besoin que de regarder dans sa bourse pour constater la présence de M. Dupont. Et comme il aimait ces pauvres! avec quel intérêt il les suivait dans leurs maladies, et jusqu'au der-

nier passage! « Je l'avais mis en rapport, écrit un ancien président, avec une des familles que j'étais chargé de visiter. C'était celle d'un couvreur, nommé Talon , qui était tombé d'un toit et avait reçu des blessures horribles. Sa vie n'était plus qu'un long martyre; mais il était devenu religieux, même très pieux et parfaitement résigné. M. Dupont allait de temps en temps le voir ; il l'encourageait, le consolait. Ce fut lui qui m'annonça la mort de ce brave homme, un matin que nous nous rencontrâmes à la cathédrale. Il me dit d'un air radieux : « Talon est mort ! » Et il ajouta qu'il lui avait « baisé le cœur avant que le froid de la mort l'eût glacé ». Ce spectacle d'une mort chrétienne le ravissait. Il secourait beaucoup d'autres indigents qu'il savait découvrir par luimême ou qui s'adressaient à lui ; souvent il s'en voyait littéralement assiégé dans sa propre maison. »

La visite des familles et les entretiens de piété avec ses confrères, tel était donc le double motif qui attirait M. Dupont aux conférences de Saint-Vincent-de-Paul.

Mais la partie bureaucratique de la société, les séances d'apparat, les rapports et les règlements de compte lui allaient peu et étaient comme antipathiques à son caractère et à ses goûts. Il en laissait volontiers le soin aux autres et ne voulut jamais à cet égard accepter de charges ou d'emplois. Il préférait la pratique des œuvres. « La conférence de Tours avait alors sous sa direction tout un ensemble d'œuvres qui sont aujourd'hui du ressort des cercles catholiques, le patronage des apprentis, les classes d'adultes, l'œuvre des soldats. M. Dupont connaissait le prix de toutes ces réunions de zèle et de charité et s'y intéressait vivement. Une partie de ses soirées pendant longtemps fut employée à aider ses confrères dans les classes d'adultes. Ces classes avaient lieu trois fois par semaine. Cent cinquante ouvriers de divers âges et de tous les métiers y recevaient des leçons élémentaires de lecture, d'écriture, de grammaire et de calcul. M. Dupont ne manqua jamais un soir; de sept heures à neuf heures, il était au poste, accueillant ceux qui se présentaient,

LES CONFÉRENCES DE SAINT VINCENT-DE-PAUL 83 mais choisissant parmi eux les plus ignorants , ceux qui ne connaissaient pas leurs lettres. Quand il les avait un peu dégrossis et qu'ils commençaient à distinguer non seulement les lettres les unes des autres, mais à épeler les syllabes et à les assembler, il passait ses élèves à un autre confrère qui faisait un cours supérieur et avec qui l'on syllabait et l'on s'essayait à lire plus ou moins couramment.

« Il semble qu'il n'était jamais de si belle humeur, qu'assis sur un petit banc, entouré de ces pauvres gens en habits de travail, couverts de poussière, tout imprégnés des miasmes de leurs besognes parfois dégoûtantes et de leurs réduits misérables. Il rayonnait au milieu d'eux, souriant, encourageant, jamais rebuté, parfois triomphant. Avec une joie et une simplicité qu'on ne saurait décrire, il arrêtait quelqu'un des membres de la conférence qui passait près de lui, pour faire admirer la science et le progrès d'un pauvre homme qui parvenait péniblement à assembler deux ou trois syllabes. Il fallait alors applaudir avec le maître, complimenter et encourager l'élève. « Il marche, il marche, disait M. Dupont, il parviendra! » Il y avait entre autres une manière de colosse, homme de peine dans quelque entrepôt, tout jeune, nature des plus obtuses, qui était un écolier assidu de M. Dupont. Tous les ans il revenait, et tous les ans pendant quatre ou cinq ans M. Dupont consacra quelques heures trois fois par semaine à essayer de défricher cet esprit inculte et grossier. Etait-ce le désir d'apprendre? était-ce la charité et la bonne grâce du maître qui engageaient ce grand garçon à cette persévérance ? Si elle n'était couronnée d'aucun succès du côté de la lecture , elle en obtenait d'une autre part de plus précieux. Ce pauvre homme, ignorant de ses lettres , n'était pas non plus fort instruit de sa religion. Les enseignements, les exemples, peut-être seulement le contact de l'homme de Dieu , ranimèrent dans cette âme des sentiments qui y avaient été toujours confus et qui semblaient en grand danger de se perdre ; le bon colosse, qui n'apprenait pas grand'chose dans son livre, apprit le

chemin de l'église; il le suivait même régulièrement; on le trouvait à la messe et aux offices ; il savait prier et il s'approchait des sacrements ; M. Dupont avait raison de répéter: « Il marche, il parviendra * ! »

Ce que nous disons du zèle et de l'assiduité du saint homme aux classes adultes, il faudrait le répéter pour l'œuvre des soldats. Là , il ne s'agissait pas toujours d'enseignements; il y avait encore les délassements et les jeux. M. Dupont ne laissait pas de s'y mêler. Il y apportait avec une exquise bonhomie son grand air et sa belle simplicité à parler de Dieu et de ses merveilles.

Il excitait l'intérêt, et nous avons été maintes fois, nous disent ses amis, non pas surpris, mais émus de la façon dont les soldats écoutaient cette parole chrétienne et profonde. Elle réveillait en eux les sentiments de leur jeunesse et les souvenirs de leur enfance. Dans ces occasions, le serviteur de Dieu ne faisait pas de discours ni de semblants de discours. Les soldats n'étaient pas assis et réunis pour l'entendre ; mais, au jardin ou dans la salle des jeux, un petit groupe l'entourait, se grossissant ou se diminuant tour à tour, interrogeant, écoutant et toujours ravi.

M. Dupont excellait dans ces entretiens en petits comités,, et pour ainsi dire en famille; son cœur alors s'ouvrait, se trouvait à l'aise et s'épanouissait comme naturellement.

Il avait le don de la conversation familière. Doué d'une élocution facile, nette, élégante , pittoresque , de bon goût, et, comme on dit, de bonne compagnie, sans prétention ni recherche, il s'oubliait et s'abandonnait, ne pensant point a imposer ses idées , bien qu'il y tînt par conviction et avec énergie ; mais par discrétion autant que par esprit de défiance de lui-même et d'humilité, il s'abstenait de discuter et de contredire, sauf bien entendu quand il était question d'un point de morale ou d'un dogme religieux ; car alors il entrait en discussion, mais à sa manière, laquelle était tou-

1 Le Saint Homme de Tours , p. 92 et suiv.

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