‹ Vie de M. DupontChapitre 28 sur 55 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

C'était vers les premiers temps que M. Dupont vint s'établir à Tours. A cette époque, beaucoup de riches Anglais, attirés par la douceur du climat, séjournaient dans notre ville ou dans ses environs. Parmi eux se trouvait un érudit, nommé William Palmer, maître es arts et fellow du collège Sainte-Marie-Madeleine d'Oxford. Il appartenait à une famille de Londres honorée des plus hautes charges de l'Etat. Nous le voyons à Tours dès l'année 1834. Quoique protestant, il demeurait comme pensionnaire chez M. l'abbé Robert, chanoine honoraire et prêtre habitué de la cathédrale. Ce savant homme était tourmenté de l'idée assez étrange que l'église anglicane, dont il professait la religion, formait une portion de la vraie Eglise, et il prétendait lui rendre service en étudiant les différences qu'elle peut avoir avec l'Eglise grecque et avec l'Eglise latine. C'est dans ce but qu'il voyageait en France, recherchant la société des ecclésiastiques et des laïques les plus pieux et les plus instruits. Il visita ainsi l'Allemagne, la Russie; il alla jusqu'en Palestine et en Egypte, avide de connaître et d'étudier les diverses opinions religieuses de ces pays, avec la pensée qu'on pourrait les concilier entre elles : c'était alors, on le sait, le rêve caressé par certains anglicans, de fondre en-

semble ce qu'ils appelaient les différentes communions chrétiennes.

D'ailleurs, plein de bonne foi, de loyauté et de franchise. M. Palmer jouissait de l'estime de tous ceux qui le connaissaient, et, à Tours, on l'accueillait avec faveur dans plusieurs familles catholiques de distinction. Il y revint en 18'59. Le goût des discussions religieuses et une sorte de passion dont il était épris pour la recherche de la vérité, le mirent cette fois en relation intime avec M. Dupont. Selon l'usage de beaucoup de ses compatriotes en voyage, il avait pour habitude d'écrire chaque soir son « journal » , où il notait scrupuleusement , jour par jour, le résumé de ses conversations avec les catholiques sur les matières religieuses. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire à l'égard de ses entretiens avec M. Dupont, dont il n'avait pas tardé à apprécier la vertu et la haute piété. Nous avons sous les yeux cette partie intéressante de son journal, qu'il a soigneusement conservée et qu'il a bien voulu nous adresser lui-même d'Angleterre, avec autant de modestie que d'amabilité. Le ton en est grave, sérieux, purement théologique, -relevé d'ailleurs par une teinte d'humour britannique qui n'est pas sans charme, mais que la traduction française ne peut rendre. Nous transcrirons ces curieuses notes à peu près telles qu'on nous les envoie. Elles peuvent donner quelque idée du genre de controverse qui s'engageait ordinairement entre M. Dupont et les protestants qu'il rencontrait ou qui venaient le voir. Tout en se défendant d'être théologien, il montre une véritable et solide instruction qui lui permet de répondre aux objections de son adversaire d'une manière juste, péremptoire et souvent triomphante.

M. Calmer note ainsi sa première entrevue avec lui : <' Mardi 6 août 1839. — M. de Lacombe me prit pour aller voir M. Dupont, un pieux et saint homme qui s'occupe presque entièrement de matières religieuses. M. Dupont me dit qu'il avait eu l'avantage de bien faire sa première communion à l'âge de douze ans. » Viennent ici sur la jeunesse de M. Du-

pont certains détails que nous avons racontés et qui paraissent intéresser le visiteur. M. Palmer remarque , entre autres choses, que M. Dupont avait pris dès ses jeunes années l'habitude de faire des extraits de tous les ouvrages des philosophes incrédules et de leurs aveux en faveur de la religion.

« Il me montra, dit«-il, quelques-uns de ces extraits, et c'était à cela qu'il attribuait la partie intellectuelle de sa conversion. Il avait beaucoup étudié l'Évangile et quelques autres parties de la Bible. Il avait commenté en particulier, avec une grande étendue , le sixième chapitre de l'Evangile de saint Jean sur la promesse de l'injstitution de l'Eucharistie; par là il s'était convaincu de la vérité du dogme de la présence réelle, disant que toutes les autres questions auprès de celle-là étaient bien peu de choses. »

L'entretien ne tarda pas à s'engager sur la question de l'Égliso.

« M. Dupont me demanda ce que j'entendais quand je parlais de « l'Eglise catholique » , et si je voulais dire une Eglise comme celle qui me semblait exister dans la Bible ou dans les trois premiers siècles. « Car nous, me dit-il, « nous pensons qu'il faut que ce soit quelque chose de vice sible et de défini dans le présent comme dans tout autre « temps. »

M. Palmer semblait admettre que l'Église actuelle est divisée, par suite de malentendus, en trois communions : la communion romaine, la communion grecque et la communion anglicane, et il parlait d'un projet d'union qu'il appelait vue unioniste. « En réponse à mes raisonnements, dit-il, M. Dupont me déclara qu'il ne pouvait pas s'occuper de telles théories et qu'il n'avait rien à en dire; car, à l'entendre, il était « tout à fait ignorant en théologie , et il étudiait seule- « ment pour sa propre consolation et son édification per- « sonnelle ». Il revint cependant une ou deux fois sur la définition de l'Eglise, disant que « ma manière de voir ou- « vrirait une porte à l'admission de toutes les sectes ». Il parla de la nécessité d'un tribunal pour condamner l'héré-

sie. Il affirma qu'il donnerait volontiers chaque goutte du sang de ses veines pour promouvoir tant soit peu la restauration de l'unité parmi ceux qui prennent le nom de chrétiens; il s'étendit sur le respect humain, la crainte des hommes et les motifs mondains qui empêchent un si grand nombre de venir à la vérité. « Poub vous, dit-il, puisque « vous êtes déjà approché si près et que vous semblez ca- « pable d'approcher encore, un peu de bonne foi et de zèle « pour l'unité vous conduira jusqu'au bout du chemin. »

M. Dupont ne se trompait pas; mais sa prévision ne se réalisa que quinze ans plus tard. M. Palmer ne se convertit qu'en 1855.

L'érudit protestant avait fait à son interlocuteur quelques objections subtiles contre la terminologie scolastique relativement à la doctrine de la transsubstantiation. Au lieu d'y répondre directement, M. Dupont dit que nous devions être « simples et dociles comme de petits enfants », avouant de nouveau que lui-même n'avait pas étudié, qu'il n'était pas théologien, mais que tout ce qu'il trouvait relaté par des personnes d'une sainteté reconnue, il le croyait. « Il est mieux, ajouta-t-il, de croire trop que de croire trop peu. » Puis , s'appuyant sur des écrits de sainte Gertrude et, la vie de Marguerite Alacoque, il se mit à raconter l'institution du culte du sacré Cœur et celle de l'Adoration perpétuelle du saint Sacrement. « Ce fut, dit-il, quand l'impiété était à son comble, juste avant la chute de Robespierre, que deux personnes1, dans une prison de Poitiers, conçurent l'idée d'instituer une congrégation pour relever la foi par cette dévotion. La chute de Robespierre les préserva d'une exécution sur l'échafaud ; elles furent mises en liberté et accomplirent aussitôt leur dessein. L'institut compte maintenant six mille religieuses ; deux d'entre elles, dans chaque maison, sont constamment jour et nuit devant le saint Sacrement. Les effets de cette dévote association se font déjà sentir, et,

1 M. Coudrin et MIle de la Chevalerie, qui, d'un commun accord, fondèrent l'Institut des Sacrés-Cœurs pour l'Adoration perpétuelle.

quoique l'homme du monde soit plongé dans un inexprimable état d'apathie, d'indifférence et d'immoralité, quelques rayons de lumière commencent à paraître. Minuit a sonné ! Le jour commence à poindre ! »

M. Dupont rend ici un bel hommage à l'œuvre de M. Coudrin et à l'institution des religieuses des Sacré-Cœurs, dites de Picpus , qui , les premières depuis la révolution , ont pratiqué ostensiblement l'adoration perpétuelle du très saint Sacrement , et , par là , fait éclore le premier rayon de ces grâces eucharistiques dont la France attend aujourd'hui son salut.

II fit également à son visiteur le récit de l'apparition de la croix de Migné et de l'origine encore récente de la médaille miraculeuse de l'Immaculée Conception. M. Palmer, paraît-il , était vivement intéressé par ces récits , qu'il rappelle en abrégé dans ses notes.

Dans le cours de ce même entretien , M. Palmer avait soulevé diverses objections d'un raffinement subtil sur les prétendues divisions de la véritable Eglise , sur la question des flammes du purgatoire, sur celle de savoir si « les saints entendent les invocations qui leur sont adressées ». M. Dupont les écarta, en répétant simplement ce qu'il avait déjà dit, que nous devions accepter ces choses et « croire comme de petits enfants ». Touchant la dernière question, il fit observer avec beaucoup de justesse « qu'il n'y avait rien sur quoi on pût asseoir un argument contre la supposition que les esprits glorifiés ont une connaissance très étendue ». — Cette insistance à recommander d'être, sur les matières de foi , simples et dociles comme de petits enfants, est digne de remarque et convient tout à fait à l'esprit de M. Dupont. Il semble qu'en la faisant alors, il lisait dans l'âme de son interlocuteur et en sondait la plaie cachée ; car plus tard, devenu catholique, M. Palmer avouera lui-même humblement que c'était moins l'ignorance de la vérité que le défaut de simplicité et un certain orgueil de savant qui l'avaient si longtemps empêché de se convertir.

Un autre jour, 16 août, M. Palmer avait défendu l'église anglicane, appelant les catholiques d'Angleterre et d'Irlande « romanistes et schismatiques ». « Ce que je vois en cela de plus clair, répliqua M. Dupont, c'est que chaque jour on vous abandonne pour devenir catholique , parce qu'on désire sauver son âme. II est facile de voir, dit -il, de quel côté se trouve la vérité, en considérant de quel côté, au temps de la réforme, se trouvaient les gens vraiment simples, honnêtes, pratiques, qui désiraient sincèrement se sauver et gagner le ciel. » 11 fit observer aussi que « les protestants ont toujours plus ou moins de doutes et sont toujours prêts à discuter pour chercher la vérité, tandis que -les bons catholiques, du moins à sa connaissance, n'ont jamais de doutes; ils craignent seulement de n'avoir pas bien pratiqué leur foi. Les impies eux-mêmes, quand ils viennent à se convertir, n'ont pas de doutes sur la vérité de leur religion ».

La question du pape ne tarda pas à se présenter. « Vous devez, disait M. Dupont, vous soumettre au pape. » Et encore : « Vous devez suivre ce côté et prendre cette voie qui est la plus sûre. » — « J'essayai, dit M. Palmer, de montrer qu'il ne serait pas sûr d'agir à cet égard contre mes convictions. — Oh! je pense ,' dit M. Dupont , que dans l'état d'esprit où vous êtes, ce serait très sûr en vérité de fermer vos yeux à toutes les difficultés que vous voyez dans le chemim qui vous mène à la soumission au pape. Vous devriez vous sentir fortement ébranlé, si seulement un des Pères, et il y en a un grand nombre, affirmait la suprématie du pape par le droit divin , surtout quand il n'y a rien à opposer. »

On ne manqua pas non plus de parler des jésuites, dont le nom à cette époque était si vivement attaqué. « Le mérite des jésuites, dit M. Dupont, est clairement montré par la haine furieuse que leur portent tous les serviteurs du diable, du monde et de la chair. » — « Il me fit remarquer, dit M. Palmer, comment les jésuites avaient été fondés, juste au moment où se répandaient toutes ces hérésies re-

belles qui depuis désolent le monde et ont peut-être préparé la grande apostasie finale, signe avant-coureur de la venue du souverain juge. « Oh! dit-il, qu'ils ont une grande « mission à remplir! » Il m'avertit de ne pas écouter ce que peuvent dire d'eux quelques catholiques à l'esprit étroit, grossier ou mondain, mais d'examiner plutôt ce qu'ils ont été et le sentiment qu'ont à leur égard ceux qui font la principale affaire de leur vie d'être à Dieu. « Vous ne trouverez « parmi les hommes d'une piété pratique qu'une seule opi- « nion sur leur compte. »

« Il parla encore sur le célibat du clergé comme étant absolument nécessaire et formant un admirable témoignage en faveur de la vérité de la religion , en même temps qu'un vif stimulant à la piété dans les fidèles. Il revint sur la singularité de mes rêves, « et quels rêves! » s'écria— t— il , touchant la manière dont, selon moi, l'unité pourrait être rendue à l'Eglise. Il dit que si de grands évêques se levaient parmi nous, anglicans, pour catholiciser le peuple anglais, cela pourrait éventuellement produire quelque bon résultat. « Mais, ajouta- 1 -il, vous avez besoin d'un autre Augustin « qui vous fasse retourner vers le pape dans votre ancienne « soumission et qui y ramène avec lui toute l'église angli- « cane. Ah! quelle belle mission, s'écria-t-il ! Je donnerais « chaque goutte du sang de mes veines pour voir tout cela « accompli! Ah! cette Angleterre! cette île des Saints!... » Ce cri du cœur échappé à M. Dupont et noté à la hâte jusqu'à deux fois par un Anglais protestant, peint tout entière l'âme de ce grand catholique et nous révèle son ardent désir de la conversion de l'Angleterre pour laquelle, nous le savons , il n'a cessé de prier toute sa vie , et qu'il était prêt à payer de son sang. »

M. Palmer continue : ci Dans une autre conversation, M. Dupont me demandai « Ne sentez -vous pas quel mau- « vais effet doit être produit sur le peuple simple et igno- « rant, quand il voit des hommes qui lui paraissent in- « struits, zélés et désireux de faire leur salut, soutenir des

« opinions que la vraie Eglise condamne comme des héré- « sies? Cela ne tend-il pas à ébranler leur foi? Us penseront « du bien de vous, peut-être; mais en proportion de la « bonne idée qu'ils auront de vous, ils jugeront mal de la « doctrine de l'Eglise , ils la traiteront avec indifférence , « scepticisme ou rébellion. »

« Et il revint sur ce « doute » qui fait que les protestants (comme moi, par exemple, ) cherchent à entrer immédiatement en discussion, tandis que les catholiques ne doutent pas le moins du monde.

« J'observai, dit M. Palmer, que par ces discussions je n'avais pas l'intention de chercher la vérité, c'est-à-dire la foi, comme si je ne croyais pas l'avoir déjà, mais que je voulais seulement converser sur la religion. » — « Que cherchez-vous donc alors ? demanda M . Dupont. — Je cherche, lui dis-je, à connaître quelles sont les opinions des gens pieux et instruits dans les Eglises étrangères, afin de voir en quoi nous différons, quelles opinions sont libres et non encore décidées, et arriver ainsi à nous entendre. — Ah! s'écriat-il, vous ne priez pas, et vous ne travaillez pas pour l'unité! Si vous voyagez et si vous conversez pour voir quelle différence d'opinions se trouve parmi les ecclésiastiques et les théologiens, et quelle nouvelle question de doctrine vous pourrez faire surgir dans l'Eglise , cela ne servira qu'à préparer de nouveaux schismes. — 11 est nécessaire cependant, répliquai-je, de voir ce qu'on peut faire de chaque côté pour l'unité, sans rétractation positive. Sur quelques points, il peut y avoir des erreurs ou d'un côté ou de l'autre, et ce serait quelque chose d'aider à éclaicir ces différences qui ne sont pas réelles. — Ah! reprit-il vivement, le seul chemin est de vous soumettre au pape. — Mais, lui dis-je, si les membres des autres Eglises voyaient parmi nous des hommes de vie spirituelle et de grande sainteté, leurs préjugés pourraient disparaître. — Saint Augustin, répondit-il, déclare avec raison que la vertu morale et la sainteté extérieure ne doivent pas être tenues en compte quand il est

question d'hérésie. » Et il me répéta que je travaillais seulement à créer de nouveaux schismes.

« Puis il m'objecta la différence de mon langage avec la croyance et les sentiments des Anglais en général : « Loin « de prier pour l'unité, dit-il, ils ne la désirent même pas : « quant à nous , ils nous appellent idolâtres. Dites-moi fran- « chement, reprit-il, est-ce que la seule idée que Rome « puisse, avec l'Église catholique tout entière, devenir an- « glicane, n'est pas quelque chose d'absurde? Pouvez- vous « dire vous-mêmes ce que vous feriez, si les catholiques « venaient tous à vous , en disant : Nous voulons nous faire « anglicans? Vous ne pouvez sérieusement imaginer une « chose semblable... Dites -moi encore: Quand vous priez « pour l'unité de l'Eglise, votre pensée est-elle que nous « nous convertissions tous à votre Eglise pour devenir ance glicans? — Je répondis : En aucune manière. »

On le voit, sans être théologien, comme il l'avouait, M. Dupont pourtant allait toujours droit à la question , et parfois serrait son adversaire de manière à lui arracher d'humiliants aveux.

Le dogme de la présence réelle surtout fut entre eux, à diverses reprises, l'objet de conversations vives et prolongées. C'était le sujet favori de M. Dupont; il aimait d'autant plus à y revenir que son savant contradicteur déclarait que lui et tous les vrais anglicans admettaient la présence réelle. « Oh ! dit M. Dupont, vous êtes le seul Anglais que j'aie jamais entendu parler ainsi! Mme Bruce, par exemple, avec laquelle j'ai eu une longue correspondance, n'y croyait pas. » M. Palmer cherchait à expliquer le sentiment de cette dame par un malentendu, et il affirmait hautement que nul dans l'Eglise anglicane ne pouvait savoir son catéchisme et nier la doctrine de la présence réelle. Mais quel fut son étonnement, lorsqu'il vit M. Dupont s'interrompre tout à coup, et, prenant le grand tiroir de son bureau, en sortir un ouvrage anglican intitulé Catéchisme de Crossman, où l'on enseigne positivement le contraire de la présence réelle! Or,

ce catéchisme, sorte de commentaire théologique de la doctrine anglicane , avait été rédigé par le docteur Crossman et publié au nom de la Société pour répandre les connaissances chrétiennes, appelée Society for promoting Christian Knowledge, laquelle compte de droit dans son sein tous les archevêques et évêques de l'Église officielle; M. Palmer lui-même en faisait partie. Surpris, confus, il en fut réduit à dire : « Si le catéchisme de l'Eglise d'Angleterre enseignait cela , je ne resterais pas longtemps membre de cette Église: Mais ce catéchisme de Crossman n'est point le catéchisme de l'Église d'Angleterre. »

Quelques jours après, dans une autre visite, M. Palmer eut à subir de la part de son pieux ami un sensible et singulier reproche; laissons-le conter lui-même le fait.

« C'était le lendemain de la fête de l'Assomption, 16 acùt, M. Dupont me dit qu'étant un des fabriciers de l'église et se trouvant à son banc dans la nef de la cathédrale, il avait été frappé par une petite circonstance. Son regard était venu à tomber sur moi , comme je sortais du choeur après vêpres , et il avait observé que je n'avais pas fait de génuflexion vers le saint Sacrement, mais que j'étais passé tout droit. Il ne pouvait s'empêcher de penser que c'était un signe de manque de foi au saint Sacrement. « Vous dites « que vous croyez comme moi à la présence réelle , et vous « n'avez pas fléchi le genou. Ah ! cria-t-il , vous n'avez pas « la foi. » Je fis des explications, des excuses; atout cela il répétait avec insistance : « Oh 1 vous n'avez pas fléchi le « genou, ah !... » Il me cita alors un passage de saint Jean Chrysostome dans lequel ce Père parle d'un vieillard de sa connaissance qui avait reçu des révélations, et qui racontait qu'un jour pendant qu'on célébrait les mystères eucharistiques, il avait vu des anges inclinés autour de l'autel pour adorer Dieu réellement présent. Et pour ma part , ajoute saint Chrysostome, je le crois. — Je lui dis que moi non plus je n'étais pas porté à le nier. « Mais, répliqua « M. Dupont, vous ne saluez pas, quoique les anges le

« fassent! » Entre autres choses je répondis que je n'osais avoir la présomption de m 'associer à aucun rite religieux dans les églises catholiques, étant là seulement comme un étranger qu'on voulait bien supporter, et comme un excommunié. « Ah ! répondit-il, les lois des hommes ne sont rien « en pareil cas. Oui, vous êtes si loin de croire, que vous « nous appelez idolâtres, parce que vous nous voyez nous « incliner ou saluer devant l'hostie. » Je niai cela. « Vous « pouvez, reprit-il, avoir là -dessus votre opinion particu- « lière qui diffère de celle des autres. Mais, par exemple, « la reine Victoria ! » Il voulait faire allusion au serment que prête la reine contre la doctrine de la transsubstantiation , le jour de son couronnement. « Ce serment, dis-je, quoiqu'il ne soit pas imposé par notre Eglise et quoi qu'on en puisse penser, peut s'expliquer dans un sens tolérable, comme ne niant pas la présence réelle, mais seulement la présence naturelle et physique du corps et du sang de Jésus- Christ. »

Ces réponses ambiguës d'un protestant de bonne foi visiblement embarrassé ne pouvaient satisfaire M. Dupont. Avec sa délicatesse ordinaire, ne voulant pas trop profiter de son triomphe sur ce sujet, il passa à un autre et se mit à parler des douceurs qui se trouvent dans la dévotion au saint Sacrement , de l'invocation de la bienheureuse Vierge et des saints, de la prière pour les morts. « Oui, répétait-il, il y a dans la religion catholique, pour les gens pieux et fidèles, d'ineffables consolations que vous ne pouvez pas avoir. »

De tels entretiens , entremêlés de doux reproches et d'arguments ad hominem, lirent une profonde impression sur l'esprit droit et sensé de M. Pal mer. Dès la première occasion il sut , avec une docilité admirable et sans respect humain, profiter de la leçon qui lui avait été faite relativement aux génuflexions devant l'Eucharistie. « Très peu de temps après, dit-il , deux ecclésiastiques anglicans, fellows d'Oxford ( l'un d'eux avait été mon professeur) , étant venus me visiter

à Tours, me reprochèrent d'avoir en leur présence fléchi le genou devant le saint Sacrement, dans cette même cathédrale où j'avais scandalisé M. Dupont en ne faisant pas la génuflexion. »

Ici s'arrête le« journal » de M. Palmer. Dans le cours de ces discussions , ce qui avait le plus vivement affecté ce loyal adversaire, c'était la contradiction signalée par M. Dupont touchant la présence réelle. Il eut à cœur de s'en expliquer devant ses coreligionnaires. De retour en Angleterre, il profita d'une réunion de la « Société chargée de répandre les connaissances chrétiennes » , pour manifester son mécontentement et proposer la motion que ladite société cessât de s'arroger les droits des évêques sur la doctrine. Cette société comptait environ quinze cents membres souscripteurs dont les droits à enseigner étaient égaux ; l'un évidemment n'avait pas plus de droit qu'un autre. Mais la présence de tous les archevêques et évêques de l'Eglise anglicane donnait forcément un caractère officiel aux publications faites sous son nom. Or, elle publiait des ouvrages de controverse et de doctrine, et ainsi se trouvaient tranchées de graves questions qui étaient de la seule compétence des évêques.

Nous avons entre les mains le texte de l'énergique et curieux discours que M. Palmer prononça dans cette circonstance. Dès le début, avec une bonne foi parfaite, l'orateur raconte tout au long ce qui lui était arrivé dans le salon de M. Dupont au sujet du catéchisme Crossman, dont l'existence lui avait été si inopinément révélée. L'éloge indirect qu'il fait de notre pieux compatriote devant la plus haute assemblée religieuse de la protestante Angleterre mérite d'être remarqué.

« Je voyageais en France, dit-il, l'été dernier, et je fis la connaissance, dans un endroit où je restais , d'un laïque français qui se dévoue continuellement aux exercices religieux et aux œuvres de charité. Un jour, comme nous conversions ensemble, il me dit par quelle voie, jeune encore et vivant à Paris, il avait été amené à réformer sa vie, qui à cette époque

était moins stricte, et à s'appliquer plus particulièrement à la religion. Ce fut premièrement en trouvant , au sein d'une capitale impie et vicieuse, une association de jeunes gens de différentes professions qui étaient d'accord pour s'aider mutuellement dans l'étude de la théologie et accomplir en commun certaines œuvres de piété ; secondement en observant l'inconsistance des écrivains impies et leurs concessions en faveur du christianisme et de l'Église ; enfin et principalement en faisant une étude journalière des saintes Ecritures.

« Le point sur lequel sa réforme ou sa conversion, comme il l'appelait, avait reposé, était qu'en lisant le sixième chapitre de l'Evangile de saint Jean il s'était convaincu luimême de la réalité des sacrements comme nous conférant les grâces qu'ils représentent.

« Comme je lui exprimais ma satisfaction de l'entendre ainsi parler des sacrements, il me dit en se retournant vivement vers moi : « Mais les protestants ne croient pas que nous recevions le corps et le sang du Christ! Vous n'avez pas l'intention de dire cela "? » Je répondis : « Protestant est un mot ambigu avec lequel je n'ai rien à faire; mais l'Eglise d'Angleterre, à laquelle j'appartiens, n'enseigne certainement pas d'autre doctrine. » Il repartit : « Je fus engagé tout l'hiver dernier à essayer de convertir une dame de votre commuion, avec laquelle j'eus une longue correspondance, et elle roula précisément sur ce point : de la réalité des sacrements, qu'elle niait absolument. — 11 faut, lui dis -je, que cela, du moins je le suppose, ait été le résultat d'un malentendu ; elle aura argué ou voulu arguer contre votre doctrine de transsubstantiation que l'Eglise d'Angleterre nie sans aucun doute, c'est-à-dire contre la doctrine qu'après les paroles de la consécration les substances naturelles du pain et du vin ne restent pas plus longtemps. — Non, dit-il, il est impossible que je me sois trompé; car voici le catéchisme de votre Eglise qu'elle m'a donné et auquel elle en appelait. Voyez cela, ajouta-t-il, » et il sortit d'un tiroir le Catéchisme de Cross-

man, publié par la Société pour développer les connaissances chrétiennes (Society for promoting Christian Knowledge), et il lut ce qui suit. »

Ici M. Palmer reproduit les demandes et les réponses dudit catéchisme, telles que M. Dupont les lui avait lues et dans lesquelles la présence réelle est formellement niée.

« Je fus, continue M. Palmer, extrêmement étonné, comme peuvent se l'imaginer ceux qui m'écoutent en ce moment. Du mieux qu'il me fut possible, je répondis à mon adversaire que son opinion sur nous ne m'étonnait pas, s'il supposait que ce passage avait la sanction de notre Eglise, mais qu'en réalité ce n'était pas là le vrai catéchisme de l'Eglise d'Angleterre; et je lui répétai ce que j'avais appris à dire étant enfant, sur le même sujet, dans le vrai catéchisme de notre Eglise. »

L'orateur ensuite expose minutieusement à l'assemblée comment il fit remarquer lui-même à son antagoniste la contradiction de doctrine qui existe entre les deux catéchismes , et il poursuit :

« Tout cela est très bien, me dit M. Dupont, mais regardez ici ( il me montrait la page du titre du catéchisme de Crossman), ce livre, après tout, doit avoir quelque droit à être pris pour représenter la doctrine de votre Eglise; et il s'accorde certainement mieux avec la croyance de vos messieurs et de vos dames anglaises qui séjournent ici, que cpiui que vous me dites être conforme à votre plus ancien catéchisme, lequel, je suppose, ils regardent comme suranné. Celui-ci est publié par votre grande société religieuse, à Londres, sous l'autorité de tous les archevêques et évêques de votre Eglise, et il semble qu'il n'en est pas à sa première édition. »

M. Palmer part de là pour s'élever avec beaucoup de vigueur et de liberté contre les prétentions de la société à s'arroger l'exercice des fonctions épiscopales en matière doctrinale.

Ce long préambule , qui mettait un catholique en scène d'une manière si pittoresque et si saisissante, parut peu du

goût des membres de la société. A diverses reprises, au dire de M. Palmer, quelques-uns des assistants l'interrompirent et lui donnèrent de grands signes d'impatience. M. Palmer, membre comme eux de la société, et qui avait les mêmes droits qu'eux à produire son sentiment, le fit avec une si grande vigueur et tant de conviction que ses paroles suscitèrent un véritable orage au sein de l'assemblée. Il put néanmoins achever son discours, « en supprimant, ditil, ou en écartant certains passages. » — Après cela, il ne pouvait plus, on le comprend, rester membre d'une telle société. Il donna immédiatement sa démission. Mais ce ne fut qu'en 1855 qu'il se convertit définitivement. Devenu enfant de la vraie Église , catholique zélé et fervent, il passait son temps moitié à Rome, moitié en Angleterre, dans l'exercice de la piété et la pratique des bonnes œuvres. La vénération qu'il continua de porter à la mémoire du serviteur de Dieu et les citations textuelles que nous venons de faire de son discours et de ses notes prouvent que ses relations avec M. Dupont, pendant ie séjour prolongé qu'il fit dans notre ville , ne sont pas restées étrangères à une si solide et si éclatante conversion.

M. Palmer revit M. Dupont en 1862. Passant à Tours, il alla le visiter et eut la joie de prier avec lui devant l'image de la sainte Face. M. Dupont fut heureux de son côté d'apprendre les circonstances qui avaient déterminé la conversion de son savant ami. Etant à Rome et toujours possédé d'une incorrigible ardeur pour les discussions théologiques, M. Palmer alla voir un professeur du collège romain, théologien renommé. La grâce l'attendait là. Après plusieurs conférences et de subtiles et interminables discussions sur la procession du Saint-Esprit, sur les deux Eglises grecque et latine, etc., son docte interlocuteur comprit qu'un tel esprit avait besoin d'être poussé par une sorte de violence morale dans les bras de la vraie Eglise. Avec un ton d'autorité magistrale qui semblait de l'inspiration : « Laissez là le raisonnement, lui dit-il, vos arguties ne mènent à rien. Le

moment est venu : abjurez et faites -vous catholique. » Comme M. Palmer se récriait, alléguant certains doutes qui n'étaient pas suffisamment éclaircis : « Abjurez d'abord , insista le professeur, et la lumière se fera. » C'est ce qui eut lieu. Lorsque, à la vive satisfaction de quelques Anglais ses amis, séjournant à Rome et déjà catholiques, le nouveau converti eut fait son abjuration selon les règles canoniques , et, comme il le dit lui-même, « qu'il se sentit du côté du pape au lieu d'être contre, » il vit la lumière inonder son esprit et la paix descendre dans son cœur. Ainsi se justifiait la sagesse des conseils que tant de fois lui avait donnés le saint homme de Tours : « Soumettez - vous au pape. » Ces détails arrivant à la connaissance de M. Dupont, ne l'étonnèrent pas , mais le ravirent de joie et de consolation : il eut une fois de plus l'occasion de répéter cette parole de Notre -Seigneur, qui lui était familière : « 0 Père, je vous rends grâces de ce que vous avez caché ces choses aux prudents et aux sages, et que vous les avez révélées aux petits! » Tandis qu'agenouillés ensemble devant la sainte Face ils priaient au milieu des malades et des infirmes qui sollicitaient leur guérison, M. Dupont proposa au nouveau catholique de lui faire des onctions pour obtenir la délivrance d'une goutte opiniâtre dont il avait à subir les fréquents et douloureux accès. Le fervent néophyte s'y refusa, dans la persuasion que Dieu voulait, disait- il, lui laisser sa goutte jusqu'à la fin de sa vie , comme un moyen d'expier ses nombreuses infidélités et ses longues résistances à la grâce *.

1 M. Palmer est mort à Rome le 5 avril 1879, âgé de soixantehuit ans. Il s'est livré toute sa vie à l'étude des antiquités chrétiennes ; il a publié plusieurs travaux importants sur l'Église russe. Peu d'instants avant de mourir, il corrigeait les épreuves d'un abrégé en langue latine de son livre intitulé : Le Patriarche et le Czar. Sa famille, restée protestante, compte en Angleterre, dans les plus hauts rangs de la société , beaucoup de membres illustres à divers titres. Puissent son exemple et ses prières , jointes à celles du saint ami de l'Angleterre dont nous retraçons l'histoire, leur mériter à tous une grâce de lumière et de force, qui les ramène à l'antique foi de leurs pères !

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