‹ Vie de M. DupontChapitre 30 sur 55 · M. DUPONT DANS SES LETTRES · texte numérisé non relu

M. DUPONT DANS SES LETTRES

vous êtes encore bien jeune pour prendre une détermination , et qu'avant d'arriver à l'âge où vous aurez à vous prononcer d'une manière définitive, vous seriez continuellement ballottée par mille idées qui vous feraient perdre la suite des projets que vous formez dans ce moment. Si vous écoutez votre tête, qui n'a pas certes la maturité convenable, vous vivrez dans des alternatives fâcheuses. Vous succomberiez, en agissant ainsi, à la plus adroite des tentations de l'ennemi de notre salut.

« Pourquoi songer dès aujourd'hui à d'insurmontables obstacles? Il n'y a pas d'obstacles pour celui qui veut les surmonter, et dans ce moment vous combattez une chimère. Mais prenez garde. La vue d'une chimère semblable peut vous faire perdre de vue la seule chose qu'il vous convienne de faire présentement, qui est de travailler à vous rendre parfaite. Marchez d'un pas ferme, les yeux élevés vers Dieu, dans le chemin de la vertu. Ne songez pas à ce que vous ferez demain , moins encore à ce que vous ferez dans un mois, dans une année, et ainsi de suite; mais agissez immédiatement dans toute la sincérité de votre cœur, et contentez-vous de faire bien , très bien même, ce que vous avez à faire dans le moment présent. L'avenir n'est pas à nous, et c'est succomber à une tentation que de porter sur lui toutes nos pensées.

a Je m'arrête, ma chère L..., parce que le temps me manque , et que d'ailleurs , si vous mettez à profit les conseils que je viens de vous donner, j'aurai remporté une assez grande victoire.

« J'aurais voulu que vous me donnassiez quelques détails sur vos études. Vous ne me parlez pas des livres allemands que je vous ai envoyés. Votre esprit , sans doute , préoccupé d'une question bien autrement sérieuse, ne vous a pas permis de songer à ce dernier article. Pensez, mon enfant, qu'en vous livrant avec ardeur à l'étude, vous vous trouvez entièrement dans la ligne de vos devoirs , et que par conséquent vous pouvez faire des progrès dans la vertu, tout

en vous plongeant dans vos livres. Combien je m'attristerais en apprenant que vous êtes rêveuse et distraite! C'est pour le coup que je verrais un obstacle que vous auriez le malheur, vous , de ne pas apercevoir.

« Laissez-vous aller à une douce joie, qui est la véritable marque des enfants de Dieu sur la terre , et que je n'aie plus à vous parler aussi sévèrement que je viens de le faire.

« Ce n'est pas vous dire de ne point me faire confidence des peines que vous pouvez éprouver. Vous l'entendez ainsi, j'espère. Mais je suis convaincu que, si vous mettez à profit les avis que j'ai cru devoir vous donner, et si vous ne retombez plus dans ce que j'appelle votre abattement, vous serez heureuse. Pesez bien ce mot. Sachez que celui qui le prononce a assez d'expérience pour en connaître la valeur, et que son attachement pour vous lui fait adresser à Dieu les plus ardentes prières afin que vous puissiez être heureuse véritablement. Soyez- le ainsi, mon enfant. Que les hommes s'en aperçoivent !

« Adieu, ma chère L..., je vous embrasse de tout mon cœur.

« Votre parrain ,

« Papin Dupont. »

Nous avons cité cette lettre intégralement, parce que, à part les qualités qui le distinguent dans le genre épistolaire, on y voit dans M. Dupont l'esprit de prudente mansuétude, de pieuse dilection et de sagesse pratique dont il est animé à l'égard d'une jeune personne enthousiaste et rêveuse, trop préoccupée d'un avenir imaginaire, aussi prompte à tomber dans le découragement qu'ardente à s'enflammer pour la vertu. Tour à tour il la relève dans son abattement et la modère dans ses ardeurs.

Au mois d'avril 1835, il lui écrivait de Chissay : « Je vois avec plaisir, ma chère enfant, que vous êtes assez contente de votre conduite pour pouvoir me le dire vous-même; ce sont de ces petites satisfactions qui ne ressemblent en rien à

ce qu'on appelle le vilain amour-propre , qui est la chose du monde la plus désobligeante. Ainsi on peut bien se rendre cette justice qu'on fait de son mieux et qu'on ne s'est pas mis dans le cas d'être repris de ses maîtresses... Oui, mon enfant, je compte sur vous. J'espère que chaque jour vous fera faire un nouveau pas dans la vertu, que chaque bonne action que vous ferez vous entraînera d'une manière irrésistible à en faire de nouvelles. Entrez franchement et de bon cœur dans cette carrière, qui sèmera de roses toujours fleuries les sentiers que vous aurez à parcourir. Ecoutez la vieille expérience de votre parrain! Donnez-lui cette satisfaction de pouvoir vous aimer toujours avec la même affection , et croyez qu'il ne peut pas vous tromper en vous exhortant, comme il le fait, de toutes ses forces à la pratique des vertus. Tout dépend dans la vie du début. Si , dans ce moment, les pensées sérieuses ne vous deviennent pas familières, je ne me laisserai pas aller à l'espoir de les voir germer plus tard. Ainsi, profitez de la grande époque où nous nous trouvons pour mettre de côté tous ces enfantillages et commencez une nouvelle ère , qui sera pour vous et pour votre parrain une ère de bonheur et de satisfaction. Rendez -moi heureux par vos vertus. C'est la seule reconnaissance que je vous demande pour l'amitié que j'ai pour vous. »

La jeune fille sortie de pension a été placée, en Allemagne, dans une excellente maison d'éducation, pouç y remplir les fonctions d'institutrice ou de sous-maîtresse, et en même temps y étudier sa vocation religieuse. Elle n'a encore que seize ans. M. Dupont l'excite au travail sérieux et aux études nécessaires pour ses fonctions : « Combien je désirerais , ma chère enfant , que vous fussiez très pénétrée de la nécessité où vous êtes de bien employer votre temps ! Votre enfance est écoulée ; vous êtes dans le meilleur moment pour faire d'immenses progrès en tous les genres, si vous voulez vous donner à l'étude de tout votre cœur. Songez bien que, pour réussir, vous êtes obligée d'acquérir de

grandes connaissances. Profitez donc, mon enfant, non seulement des dispositions heureuses dont vous êtes douée, mais encore de l'excellente occasion que vous avez de faire de grands progrès. Cultivez la musique. Vous êtes à bonne école. Apprenez l'allemand, non seulement dans les livres, mais dans la conversation. Vous serez un jour toute fière de connaître à fond une aussi belle langue.

« Suivez aussi avec zèle et scrupule les conseils de l'excellente Mme 0. . . 11 est passé le temps où vous pouviez sans grande conséquence mettre de côté les avis qu'on vous donnait. Toutes vos pensées, toutes vos actions doivent aujourd'hui avoir un caractère de gravité et de fixité. Vous n'êtes plus la petite écolière de Beauvais, mais une personne qui a à s'occuper de son avenir.

« Je vous ai parfaitement expliqué au mois de décembre dernier quelles étaient mes vues pour vous. J'ai béni Dieu en apprenant de votre bouche que vous vous sentiez un commencement de vocation pour la vie religieuse, et, dans ma joie , je me suis écrié que je serais l'homme du monde le plus heureux si vous arriviez à une fin aussi souhaitable. Je vous ai dit, il m'en souvient, que j'aimerais mieux voir ma fille, j'allais dire ma fille unique, se faire religieuse que de rester dans le monde comme reine du plus grand empire du monde. Je persisterai dans cette opinion. »

Quels charmes et quel sens pratique dans les conseils suivants ! Appliquée subitement à un genre de vie nouveau pour elle, la jeune personne s'effrayait des difficultés qui se présentaient :

« Parlons un peu, lui dit-il, de votre nouveau genre de vie. Je ne suis pas étonné que vous éprouviez quelques petites difficultés pour votre début. Le changement a été si grand ! à des habitudes qui ont pris racine, vous substituez de nouveaux usages; vous êtes au milieu de personnes qui vous étaient étrangères, pourquoi n'en feriez-vous pas la remarque? J'aime à croire que, la raison prenant le dessus, vous vous ferez promptement aux nouvelles habitudes que vous

avez à contracter. Vous trouverez à Aix-la-Chapelle des personnes dont vous vous ferez des amies ; auriez -vous été étonnée de ne pas en avoir déjà rencontré autant qu'à Beauvais? Songez aussi que, pour être aimée, il faut être aimable. Vous savez cela, ma chère enfant. Surtout que la pratique constante et zélée de la religion vous rende douces et agréables toutes les circonstances de votre vie. Avec de la foi et de la charité on est toujours heureuse. Soyez donc heureuse. Qu'une douce joie soit toujours répandue sur votre visage! Si les regrets que vous avez emportés du Sacré-Cœur s'y lisaient au contraire, vous donneriez à penser que vous n'avez point profité des leçons que vous y avez reçues. Dans n'importe quelle position, l'homme qui est dans une bonne ligne de conduite ne doit pas regarder en arrière et s'attrister d'avoir été le jouet d'un changement de fortune. A plus forte raison, lorsque, par des motifs qui vous sont connus, vous avez entrepris une œuvre qui peut vous être d'une si grande utilité un jour.

« J'ai causé longtemps avec vous, ma chère L..., et avec un tel abandon que je ne sais pas si vous trouverez ma lettre un peu trop sérieuse. C'est l'amitié la plus vive qui tient ma plume. Je crois, d'ailleurs, que vous pouvez bien comprendre tout ce que je vous ai dit. Adieu, je vous aime tendrement, mais je sens que mon affection peut encore augmenter si vous comblez la mesure de mon ambition. Ma mère est sensible à votre souvenir, Henriette vous offre ses caresses. Adieu. »

A mesure que la jeune fille avance en âge, le dévouement de son protecteur pour elle augmente de zèle et de religieuse affection. On dirait un prêtre, un directeur de conscience : son langage respire une onction douce et solennelle que la plus pure charité et la pratique des plus hautes vertus peuvent seules donner. Cette fois il commence par la gronder sur son silence :

« Ayant eu occasion ces jours derniers d'écrire à Mmed'0..., je me plaignais à elle. Je trouvais, ce qui est vrai, que vous

étiez restée longtemps sans me donner de vos nouvelles. Sachez bien que je tiens infiniment à être exact vis-à-vis de vous, et que, lorsque vous ne recevez pas de mes lettres, vous pouvez certainement avoir la conviction qu'il a fallu des circonstances plus fortes que ma volonté pour m'empêcher de vous écrire. Vous ne me demandez que deux lignes, mais cela ne mène pas à grand'chose; lorsque je vous écris , je veux causer avec vous. — Je suis en mon droit de trouver extraordinaire de ne pas recevoir des vôtres, et cela par une bonne raison : c'est que quelquefois votre silence a été causé par ces tristes états dans lesquels vous vous trouvez lorsque la raison ne domine pas chez vous et qu'au contraire vous tombez dans l'abattement. Convenons donc d'une chose : vous m'écrirez tous les mois, au moins, régulièrement et sans avoir égard à mon silence , si silence il y a ; et vous devez compter assez sur mon amitié pour savoir que je ne laisserai pas sans motif plausible vos lettres sans réponse. Ce que je désire par-dessus tout, ma chère L..., c'est que vous parveniez à vaincre votre imagination , pour que mon silence ne vous fasse pas entrer dans le royaume infini des chimères, ou, comme vous le dites vous-même, des fantômes.

« Toute mon ambition consistant à vous faire faire de grands pas dans la carrière de la vertu, je ne balance pas à vous tenir un langage qui, je le sais, conviendrait mieux à une personne plus âgée; néanmoins, j'ai la conviction que mes paroles ne seront pas toutes perdues, parce que, comme me l'écrivait dernièrement M,1,e Barat, vous avez assez d'esprit pour comprendre les choses.

« Ce que vous avez à faire , c'est de mettre un frein à votre imagination, de tourner vos vues vers les objets graves, d'approfondir les questions qui touchent aux vertus commandées à tous les chrétiens et plus parfaitement mises en pratique par les personnes qui se sentent un éloignemcnt des choses de ce bas monde. Je n'ignore pas que quelqu'un d'indifférent trouverait peut-être que j'exagère, que je vous

en demande trop , que c'est un moyen de vous rebuter. Mais celui qui raisonnerait ainsi , ne serait pas capable de sentir ce qui se passe dans mon cœur quand je songe à votre position. Il ne saurait pas qu'à votre âge, avec une volonté forte et un bon désir, on peut marcher d'un pas plus ferme dans le chemin de la vertu que dans un âge plus avancé, que c'est de bonne heure qu'il faut contracter de louables et saintes habitudes. D'ailleurs, le bon Dieu nous a-t-il promis à tous une longue vie? N'est-il pas reconnu que le temps perdu ne se répare jamais? 0 ma chère enfant, si je vous presse d'embrasser le chemin de la croix avec ardeur, si je vous conjure de devancer aux yeux du monde votre âge pour acquérir la perfection, c'est que j'ai pour vous un attachement solide et chrétien, c'est que je veux vous voir heureuse môme ici-bas.

« Le chrétien fait mentir le proverbe qui dit qu'on ne peut pas être heureux en ce monde. Non , sans doute , à la façon de ceux qui mettent le bonheur dans la fortune, dans les honneurs, dans les plaisirs, dans les satisfactions de l'amour- propre, dans le vice I Mais celui qui s'attache à l'accomplissement de tous ses devoirs, qui fait profession d'une abnégation parfaite de soi-même, qui songe aux intérêts du prochain et non aux siens propres , qui sent l'avantage d'écouter les conseils de l'humilité, celui-là ne peut que goûter une satisfaction très grande au milieu des traverses de la vie. La pauvreté ne l'afflige pas, la calomnie ne l'ébranlé pas. Tout entière à Dieu, son âme est forte : « Je puis tout en Celui qui me soutient, » dit-elle, en embrassant le pied de la croix. « On ne quitterait jamais les plaisirs du monde, comme dit un auteur, pour embrasser la croix de Jésus -Christ, si on ne trouvait plus de douceur dans le mépris, dans le dénuement, dans le rebut des hommes que dans les délices du monde. » — « Et ainsi, dit Tertullien , il ne faut pas croire que la vie des chrétiens soit une vie de tristesse : on ne quitte les plaisirs que pour des plaisirs plus grands. » — « Priez toujours, rendez

grâces toujours; réjouissez- vous toujours, » dit saint Paul. Les gens du monde ont leur tristesse; mais ils n'ont point cette joie que le monde ne peut ni donner ni ôter. — Je me suis éloigné un peu de mon sujet, ma chère enfant, comme le fait quelquefois un prédicateur peu exercé; mais je trouve mon excuse dans le zèle que j'éprouve pour votre avancement. « Parlez- moi de vos études et de vos travaux. Mettez votre temps à profit. Ma mère vous embrasse, elle va assez bien, ainsi que ma fille. »

La jeune personne à laquelle s'adressaient ces lettres si paternelles, est devenue peu à peu, en 1836, une maîtresse savante et habile, ayant par suite d'importants devoirs à remplir. M. Dupont continue à lui porter intérêt et à lui donner de sages et affectueux conseils en rapport avec sa position. Pour être plus pratique dans ses avis et atteindre plus sûrement son but, il avait auparavant, ainsi qu'il l'avoue lui-même, consulté la révérende mère de Lignac, en qui il avait, en cela comme en toutes choses, religieuse et pleine confiance.

« Elle vous aurait écrit elle-même, dit-il à la jeune institutrice, si pour le moment elle ne se trouvait pas trop écrasée de besogne; mais elle m'a fourni quelques idées au sujet de la question que vous avez soulevée et je vais en profiter pour causer avec vous. »

Voici cette charmante causerie, tout empreinte de la vraie éloquence du cœur et d'une sagesse éminemment pratique. Qu'on n'oublie pas que c'est un homme du monde qui s'entretient avec une jeune fille croyant avoir la vocation religieuse, et en attendant, s'exerçant, dans un pensionnat de dames séculières, à la direction et à l'instruction des enfant-.

a Je crois, ma chère enfant, lui dit-il, que, pour vous rendre digne de la confiance de Mme X..., vous devez vous étudier d'abord à si bien régler votre conduite , vos manières, que vous puissiez vous trouver en droit d'agir avec quelque supériorité vis-à-vis des jeunes personnes qui se trouvent remises à votre surveillance. Le premier point ne doit pas vous être pénible à acquérir ; dans toutes les positions de la vie, on doit être tel : se croire en la présence de Dieu, et agir en conséquence. Mettez cette maxime en pratique, et vous serez sûre d'être toujours bien vis-à-vis de vos élèves.

« Ce premier point obtenu, vous ne rencontrerez plus de difficultés sérieuses: quand vous reprendrez, vous le ferez avec douceur, avec fermeté, parce que vous saurez que vous êtes en droit de le faire, pour le plus grand bien des jeunes personnes qui auront mérité une réprimande. 11 faut s'étudier à ne jamais la faire d'une manière indiscrète, ne jamais faire sentir le poids de son autorité, ne jamais blesser l'amour-propre. A l'égard de ce dernier point, je vais vous engagera méditer sur une pensée de Pascal, qui est bien juste, suivant moi, et dont j'ai souvent fait l'application dans le monde. Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à un autre qu'il se trompe , il faut observer par quel côté il envisage la chose (car elle est vraie ordinairement de ce côté -là) et lui avouer cette vérité. Il se contente de cela, parce qu'il voit qu'il ne se trompait pas et qu'il manquait seulement à voir de tous les côtés: or, on n'a pas honte de ne pas tout voir, mais on ne veut pas s'être trompé. En partant de ce principe, qui est d'une application journalière, vous ne blesserez jamais l'amour-propre de personne, et c'est un grand point, spécialement pour la charge que vous avez à remplir.

« Il ne suffit pas d'agir avec discernement, lorsqu'on veut reprendre ; il faut également bien peser ses expressions et bien choisir son temps pour adresser des paroles flatteuses à propos. Toujours et dans toutes les occasions il faut rester

dans le vrai. Mais ce qu'il importe, c'est d'agir toujours sans contrainte ni embarras , pour éviter non pas toute critique, mais au moins une critique trop fréquemment fondée. Les enfants ne laissent jamais rien tomber. Vous en savez quelque chose, je suis sûr; sinon, vous auriez déjà perdu le souvenir de vos premières années au Sacré-Cœur.

« Ce qui précède ne serait qu'une vaine et futile spéculation, si vous n'étiez pas guidée par de plus hautes pensées que celles qui ordinairement font la base des sentiments des personnes appliquées à l'éducation de la jeunesse. Travaillez pour la plus grande gloire de Dieu et vous réussirez. Tout vous deviendra facile , même la patience dont il faut s'armer pour supporter avec joie et plaisir les dégoûts qui sont quelquefois le partage des personnes qui ont affaire à des enfants. II faut se faire aimer d'eux , tout en s'attirant d'abord leur estime , ne rien leur demander que ce qu'on a droit d'obtenir.

« Je me suis étendu un peu longuement, ma chère amie, sur les différents moyens que vous avez à votre disposition pour remplir la mission qui vous est confiée. Etudiez-vous à acquérir de bonne heure une plus grande expérience. Que la nécessité d'être grave et réservée avec vos jeunes élèves vous conduise, sans que rien en transpire, à devenir pour toujours grave et digne. Imitez le plus possible les manières du bon peuple au milieu duquel vous vous trouvez, pour corriger un peu la vivacité souvent trop grande de notre constitution coloniale. Vous avez une grande victoire à disputer à la légèreté ordinaire de vos habitudes ; mais vous n'aurez que plus de gloire à vous poser une couronne sur la tête. Permettez-moi de me servir de cette figure. Rendezvous digne d'en pouvoir porter une aux pieds de Marie , et de lui en faire hommage en prenant le voile pour vous consacrer entièrement à elle. Cet heureux jour viendra, j'espère ; mais, en attendant, travaillez avec ardeur. »

Après les conseils viennent les reproches, mais des reproches gracieux, pleins d'amabilité, ayant une teinte de

poésie, en rapport avec le caractère de celle à qui ils sont adressés ; il aime les comparaisons empruntées aux choses de la nature, à l'exemple de saint François de Sales et de sainte Thérèse :

Tours, 15 juin 1836. — « Ma chère L..., je commençais à me tracasser un peu de votre long silence. Je savais que vous vous portiez bien , mais je ne savais pas si vous n'étiez point retombée dans vos tristesses habituelles. Je vois avec plaisir que ce sont vos occupations qui ont pris tout votre temps, ou du moins une partie si notable que difficilement vous auriez pu m'écrire. Je reconnais néanmoins, d'après votre style, qu'il s'est passé quelque chose dans votre esprit depuis votre avant -dernière lettre, que vous avez éprouvé plusieurs émotions ; j'admets qu'elles ont été bonnes. Mais ces émotions vous mettent quelquefois en dehors de la route calme et paisible que vous avez à suivre pour parvenir au but qu'il s'agit d'atteindre. Du reste, je me réjouis du fond de mon cœur de voir que vous continuez à me parler avec abandon et franchise. C'est bien ainsi qu'il faut toujours agir. Les ennuis qui vous arrivent successivement ne m'épargnent pas non plus, et dès lors le besoin que vous avez de mon expérience demeure de même, parce que, si vous acquérez des connaissances, moi j'acquiers aussi, de mon côté , une dose plus forte de ce qu'on appelle la philosophie chrétienne. Avec l'âge, on voit que tout ici- bas est vanité, que c'est une folie radicale de s'attacher à autre chose qu'à la pratique de toutes les vertus qui sont commandées aux chrétiens. A votre âge, quelquefois, on peut se laisser aller à des pensées moins solides...

« Une plante, jeune encore et qui est transplantée dans une terre nouvellement remuée, souffre beaucoup lorsque les vents l'agitent ; elle tient ferme sur son pivot , lorsqu'elle a fait de profondes racines. Permettez-moi de suivre cette comparaison ; à Beauvais, vous ressembliez à la jeune plante dont la tige n'est pas élevée, qui se trouve d'ailleurs

dans la bonne terre où elle a pris naissance ; à Aix-la-Chapelle, vous êtes la plante transplantée qui craint les vents. Mais mille fois plus heureuse que bien des jeunes personnes qui sont dans une position semblable à la vôtre, vous trouvez en arrivant dans une nouvelle famille les mêmes soins, les mêmes vertus. On ne vous demande que de prendre racine, c'est-à-dire d'arrêter fortement votre pensée sur la nécessité de faire des progrès en tous genres. Comprenez, ma chère enfant, que c'est pour votre plus grand bien que vous êtes éloignée de la maison paternelle, et, pour finir cette longue période par quelque chose qui a trait à la comparaison dont je faisais usage, demandez au premier jardinier que vous rencontrerez s'il n'est pas avantageux de transplanter la plus grande partie des plantes , afin de leur procurer tout le développement que leur nature comporte. Ainsi pour les fleurs, ainsi pour les hommes. »

Il éveille en elle le sentiment de l'émulation et l'exhorte vivement à s'adonner au travail: «Chaque fois que j'ai occasion de parler de vous, lui dit-il, je fais commettre le péché d'envie à bien des personnes qui souhaiteraient fort de se trouver en position d'aller puiser, comme vous êtes à même de le faire, à la source des bonnes doctrines et des études sérieuses. Profitez-en donc, ma chère enfant, et pour cela quittez à tout jamais cette paresse que vous vous reprochez . Prenez à deux mains un grand courage. L'homme qui veut absolument quelque chose, l'obtient en dépit des contrariétés que ses mauvaises inclinations peuvent mettre dans la balance. Quand vous vous serez dit une bonne fois que votre détermination est irrévocable, vous vous sentirez tout autre. Vous vous trouverez forte et courageuse, comme au moyen d'une opération mécanique. Tout est dans notre volonté. Il ne s'agit que de vouloir bien. Armez-vous surtout d'un courage persévérant. Il n'est pas question de remporter sur soi des victoire* partielles. Une vie chrétienne doit être une suite de victoires non interrompue. A votre âge la chose est facile. Prenez la douce habitude de marcher ainsi dans la

voie de la perfection , et les jours qui vous sont réservés seront marqués par des progrès nouveaux. Je ne fais pas état, dans ce moment, des faiblesses qui sont inhérentes à notre humanité ; on ne se décourage pas pour y tomber si fréquemment ; tout au contraire, lorsqu'on comprend bien la science du salut, on profite de ces faiblesses pour acquérir une vertu sans laquelle toutes les autres perdent leur mérite aux yeux de Dieu : l'humilité. »

Il l'excite au bon usage du temps et à la pratique de la charité envers le prochain. « Profitez bien de votre temps, lui dit-il; il est plus précieux que les perles et les diamants qu'on se procure à prix d'argent. Le temps ne se rachète pas , et nous ne devons jamais oublier qu'il ne nous a été prêté que pour en faire un bon usage, et que nous en rendrons compte à Dieu. Ainsi, mettez de côté les pensées futiles , celles qui ne tendent pas à la réformation de la conduite, celles qui nous peuvent entraîner hors des voies du salut. Redoublez de vigilance et de piété dans vos prières. La tiédeur ne vient qu'aux âmes qui s'occupent de choses peu utiles. Le cœur n'a rien à faire pour la gloire de Dieu, lorsque la tête et ses vivacités et ses inquiétudes prennent le dessus.

« Ne songeons pas aussi souvent à nous qu'aux autres : c'est-à-dire, plutôt que de se complaire dans les sensations pénibles qui nous arrivent par suite des contrariétés ordinaires de cette vie, occupons-nous des misères de notre -prochain; trouvons-le plus à plaindre que nous; pensons que nous sommes dignes de souffrir bien davantage pour l'amour et à l'imitation de Notre -Seigneur. On n'est jamais troublé que parce qu'on se figure qu'il n'y a personne dans une situation semblable à la nôtre. Si, au contraire, descendant dans sa conscience, on se reconnaît coupable de mille négligences dans le service de Dieu, si ce n'est de fautes plus graves, on ne s'étonne pas d'avoir des privations à soutenir. On bénit Dieu des afflictions qu'il nous procure dans ce monde, et, par une conséquence nécessaire, on se laisse

aller tout doucement à l'espérance d'une meilleure vie. Il faut tâcher, autant que nos forces nous le permettent, d'éviter la honteuse recherche de soi-même. Nous corrigerons en nous-mêmes les défauts que nous avons vus avec les yeux de la charité dans les autres. »

La manière dont il termine sa lettre indique la source habituelle où il puisait de si pieuses réflexions et de si sages pensées : « Adieu, mon enfant, priez le bon Dieu de tout votre cœur pour votre parrain. J'ai bien pensé à vous ce matin en entendant la messe. Elle se disait en l'honneur de saint Guy, qui, d'après l'évangile de ce jour, devait être bien jeune lorsqu'il eut la gloire en même temps que le bonheur de remporter la palme du martyre. L'évangile est de saint Marc, ch. xvm. Notre -Seigneur déclare que le royaume des cieux n'appartiendra qu'à ceux qui se sont faits enfants. Lisez ce chapitre: il est bien touchant et nous donne une bien grande leçon. — Adieu, tâchez, ma chère amie , d'être , suivant le sens de cet évangile , toujours enfant. Ce mot est bien profond. Adieu1. »

En 1838, la jeune fille était sur le point d'entreprendre un long voyage : M. Dupont lui recommande de se tenir sur ses gardes au milieu du monde. « Pour connaître le monde, lui dit-il, il ne s'agit pas d'aller étourdiment se mêler à ses conversations, mais bien d'établir un parallèle entre sa manière d'agir, ses airs, ses discours et le portrait que nous nous faisons d'un véritable disciple de Jésus -Christ. Ce jugement ne porte que sur la forme et l'extérieur ; mais déjà vous reconnaîtrez que Notre -Seigneur avait raison de dire : Malheur au monde, et qu'il y a de quoi frémir en lisant ces

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paroles : Je ne prie pas pour le monde , mais pour ceux que vous m'avez donnés. Lisez tout le texte, et vous verrez si le mondain peut se croire dans une bonne voie. Ne vous étonnez pas, mon enfant, de me voir vous tenir un pareil langage : ne dit- on pas que les oiseaux soutiennent leurs petits pour qu'ils fassent sans danger les premiers essais de leurs ailes? Mais à coup sûr le vieux nautonier ne laisse pas son fils s'embarquer sur un frêle esquif, sans lui donner les conseils de sa vieille expérience. Or le bon Dieu permet que j'aie le droit de vous donner des avis, et je m'estime heureux de pouvoir penser que vous êtes toute disposée à les suivre 1 . »

Elle a du loisir et de la facilité pour les langues : il lui conseille d'étudier le latin. « Je voudrais que vous missiez à profit les heures dont vous auriez à disposer librement, pour apprendre un peu de latin , afin que vous puissiez au moins comprendre l'Evangile dans cette langue de l'Eglise. Vous feriez , en vous appliquant à cette étude , usage de la facilité que vous avez , et si vous agissiez pour la plus grande gloire de Dieu et en esprit d'humilité, vous auriez un moyen de plus d'être utile à vos semblables. »

Il apprend qu'elle se trouve dans une « position de corps et d'esprit peu consolante ». « Mais, dit-il, je suis loin d'y voir un argument contre la réalisation de nos chers projets. C'est souvent à la fin d'une route que les peines et les épines deviennent plus nombreuses. Est-ce le démon qui se met à la traverse ? Cela se peut. Le remède alors ? Oh 1 la prière ! Une prière bien humble, bien résignée, bien dans le. coeur de Jésus.

a Vous êtes à l'âge, ma chère enfant, où l'on peut se dire sérieusement: Je veux faire comme les saints!... Que la Reine de tous les saints, que vous avez pour mère, vous bénisse, vous prenne par la main , vous conduise enfin d'une manière rapide dans la voie de toutes les vertus ! Et il en

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sera ainsi si vous lui dites avec une confiance filiale : Je veux être une sainte ! c'est la volonté de votre divin Fils que je le sois : je le veux aussi. — Adieu, ma chère enfant. Encore un mot, cependant : c'est pour vous dire que vous devez m'écrire plus souvent. C'est une consolation pour vous de m'ouvrir votre cœur, et c'est un *besoin pour le mien , dans les circonstances présentes , d'être au courant de ce qui vous intéresse. Ma mère et Henriette vous embrassent. Priez pour nous trois. »

Sachant que depuis plusieurs mois elle s'afflige et s'inquiète de son état de santé: a Où en êtes- vous de votre santé? lui écrit-il. Le bon Dieu ne vous aurait- il pas soulagée de cette petite affliction ? Je dis petite, quel que soit le tourment que vous devez en éprouver depuis plusieurs mois, parce que, en réalité, lorsqu'on prend bien la maladie, il vaut mieux souffrir que d'être privé de la souffrance. N'est-il pas assuré, en effet, qu'à la mort on aura le regret de n'avoir pas assez souffert, tandis que jamais aucun saint ne se plaindra à Dieu d'avoir eu à souffrir ici-bas? Il ne s'agit donc pour nous que de nous armer de patience, bien persuadés, d'ailleurs, que le Seigneur ne nous laissera pas tenter au-dessus de nos forces... »

Elle se préoccupait à l'excès de son avenir: il veut qu'elle soit tranquille et qu'elle ne s'applique présentement qu'à faire la volonté de Dieu et à écouter sa voix. « ...Je ne connais pas l'avenir et je ne me soucierais pas de le connaître ; faites de même. La vie n'est-elle pas trop courte pour qu'on puisse, sans folie, s'amuser à chercher les événements futurs? Dieu ne nous demandera compte que du temps passé. Le présent même doit nous être indifférent, parce qu'il y a danger à ne s'en point occuper uniquement pour avancer dans la route. Celui qui regarde l'avenir et ne fait rien est fou, mais guère plus, certes, que celui qui ne veut pas du présent tout comme il est arrangé de Dieu, ni plus, ni moins. Ceci posé, vos troubles tombent dans le néant, et vous devez être mille fois persuadée que vous êtes pré-

sentement dans l'ordre voulu de Dieu, qui ne veut rien que votre bonheur. Il ne vous manque qu'une seule chose, c'est un acquiescement formel , sans plainte, à tout ce qui semble contredire vos vues, même les plus légitimes. »

Il l'exhorte à combattre l'amour-propre : « Singulière puissance que Dieu nous a donnée ! elle consiste à se blottir dans le néant, à ne pas savoir si l'on est propre à quelque chose ou non, à n'avoir enfin aucune volonté. Et c'est quand on est arrivé là, qu'on commence à devenir une force que le bon Dieu adapte à ses œuvres ! Va-fen donc au fond des enfers, maudit orgueil, stupide amour-propre, qui ne pouvez que nous rendre impropres au service de Dieu!... »

Il ne veut pas qu'elle soit incertaine entre Dieu et le monde : « Assez et trop longtemps vous vous êtes promenée incertaine entre Sion et les fleuves de Babylone. Prenez votre essor comme la colombe vers la montagne, et laissez aux âmes croupissantes les étangs et les marais fangeux. Il ne se peut, ma chère enfant, que vous soyez appelée à végéter sur ces tristes bords, qui, avec la réalisation des prophéties, sont devenus une image sensible des misères delà vie future. Il ne faut pas croire que les menaces du Seigneur sont vaines et surtout que ses récompenses soient illusoires ; pour nous, qui sommes et nous disons les enfants de Dieu, la vue des récompenses doit nous suffire, alors que le pur amour n'est pas encore l'unique mobile de nos actions. »

Il lui rappelle son titre de parrain et la conjure par ce lien sacré de suivre ses conseils : « Remarquez que les rapports établis entre nous sont de nature à réagir sur nos âmes. Si tous les chrétiens ne doivent avoir qu'un cœur et qu'une âme, à plus forte raison lorsqu'il s'agit de deux êtres qu'un principe de charité unit étroitement et entre lesquels se contracte une sorte d'union indissoluble au pied des autels. Il est des mères qui vouent et qui consacrent leurs enfants au Seigneur avant leur naissance, avant même qu'ils soient conçus. Et votre pauvre parrain , quand il fit pour vous aux fonts baptismaux profession de la foi catholique,

vous offrit au Seigneur et vous confia entre ses mains pour qu'il lui plût de vous compter un jour au nombre des vierges sages. Mon offrande faite, je n'eus plus qu'à diriger, bien secondairement sans doute, votre cœur et vos inclinations. Pendant votre enfance, je gardai le silence ; plus tard mon cœur se dilata quand de vous-même, à Beauvais, vous me fîtes connaître vos vues. Vous avez assez vu de monde pour en avoir horreur. Heureuse , cent fois heureuse , de ne l'avoir touché que des yeux! semblable au pilote qui, après avoir évité le naufrage, n'ose plus prendre la pleine mer ; purifiez vos yeux par la vue de Notre - Seigneur en croix, et lancez -vous comme un cerf altéré à la source d'eau vive. »

Pour qu'elle puisse se maintenir dans la piété au milieu d'un pays protestant, il lui recommande la fréquentation des sacrements : « Dans un pays comme celui que vous habitez, il n'y a pas moyen de se soutenir dans un état mixte. Dès lors, donnez -vous tout entière au bon Dieu, en fréquentant les sacrements avec une ardeur nouvelle. Vous trouverez force et appui dans la communion, et plus souvent Notre-Seigneur viendra en vous, plus forte vous serez. Prenez note de cette délicieuse pensée de saint François de Sales : « Après la communion , nous devons voir Notre-Seigneur assis dans notre cœur comme sur un trône de miséricorde , et lui présenter l'un après l'autre tous nos sens, afin qu'ils prêtent serment de fidélité et reçoivent instruction. » De plus, ma chère enfant, je vous engage à lire tous les jours l'Evangile, en prenant note de toutes les questions ou réponses qui furent adressées à Notre-Seigneur par les heureuses âmes qui vécurent dans son ineffable compagnie. Ces mots reviennent à la pensée à la sainte table et font grand bien, je vous assure. Faites-en l'essai. »

Il caractérise ceux dont elle ne doit point faire ses « connaissances » : — « J'espère, ma chère L..., que petit à petit vous ferez de bonnes connaissances à E... Ne vous pressez point ; puisque vous êtes libre de choisir, attendez à faire

choix. Prenez parmi ceux qui aiment Dieu et non point parmi ceux qui font semblant d'aimer. Fuyez comme peste tout être qui vous dira qu'on ne peut point toujours parler de Dieu ; ceux-là ne connaissent point Dieu et ne l'aiment pas. »

Il l'excite au progrès dans la vie intérieure : « Je vous engage, ma chère enfant, à vous avancer beaucoup dans ce qu'on appelle pratique de vie intérieure. Priez votre digne protecteur, M. l'abbé S..., de vous pousser grandement dans cette voie délicieuse. Certes il ne faut pas s'y engager dans le but d'y trouver le bien-être d'ici-bas. Cependant, la pensée qu'on y rencontre l'inaltérable paix que Notre -Seigneur nous a promise, ne peut point nous empêcher de tendre vers lui des mains solliciteuses, ou nous obliger à paraître désintéressés. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que l'homme ayant été créé pour le bonheur, peut rentrer dans les droits qu'il avait perdus par le péché, lorsqu'il accepte pleinement et simplement les conditions de la réhabilitation offerte par notre Sauveur: Venez à moi, et je vous soulagerai. Mais pour goûter en plénitudô les dons promis , il ne faut pas de partage entre le monde et Jésus. Tout consiste à donner son cœur à Jésus, son corps au travail, son temps libre au prochain. »

Elle entre dans une vie nouvelle ; il lui donne encore de sages conseils, puis il lui enseigne quelle est la vraie amitié: « Je crois devoir vous donner un conseil. Pour vous, il y a deux choses essentielles à faire: la première, abandonner en toute simplicité l'avenir entre les mains de Celui qui dirige les événements de la vie, afin de ne pas contrarier sa bénigne influence; la seconde, considérer le passé avec indifférence pour tout ce qui est capable de nuire au présent. Il est dit que chaque jour suffit à son mal, et cette pensée, qui est du Saint-Esprit, nous doit être une lumière dans le chemin de la vie. N'est-il pas sensible qu'on ne peut pas faire bonne figure aux gens avec lesquels on traite, lorsqu'on est occupé par une vue rétrospective de ceux qu'on

a rencontrés dans le passé? Et remarquez qu'agir de la

sorte c'est s'occuper, pour son malheur et d'une manière

fort déplaisante pour les personnes avec lesquelles on se

trouve, d'une construction impossible... Quelques mots

de votre lettre, ma chère enfant, me forcent de vous parler

ainsi.

« La bonne et utile manière de s'occuper de ceux dont on se sépare à regret, c'est de s'avancer dans la voie de la perfection. Quel profit peut-on tirer d'un ami qui ne vit pas pn la présence de Dieu, et en qui Notre-Seigneur ne règne pas souverainement? — Hélas, aucun ! — Les âmes qui ne s'aiment pas en Dieu cessent d'être en contact aussitôt qu'elles ne sont plus ensemble: il n'y a pas de distance pour celles qui ont Dieu pour centre. »

Nous n'irons pas plus loin dans cette correspondance, où il nous eût été facile de puiser beaucoup d'autres citations d'un égal intérêt. Ce qu'on vient de lire suffit pour le but que nous nous proposons. Avec les caractères propres au genre épistolaire que possède M. Dupont, on y voit en scène, pour ainsi dire, toutes les qualités de sa belle âme, sa connaissance du cœur humain, la sagesse de sa direction, son dévouement animé de l'esprit de Dieu, sa charitable condescendance à l'égard d'une jeune personne qu'il traite comme sa propre fille. La plupart des lettres qu'il lui adresse, et dont nous n'avons qu'une minime partie, sont de quatre, quelquefois de six et de huit pages, souvent sur un papier de grand format, écrites en petits caractères, au courant de la plume, et à travers des occupations multipliées et de fréquentes interruptions. Mais rien ne peut mettre obstacle à l'action du zèle tout apostolique dont il est épris pour le salut et la perfection de cette jeune âme. Ainsi comprend-il les devoirs sacrés que son titre de parrain lui impose.

Sa pupille lui a survécu, le pleurant comme un père et le vénérant comme un saint. En livrant à l'historien les

lettres intimes et confidentielles qui furent la lumière de ses premières années, et qui seront la consolation du reste de sa vie, elle a voulu, par un hommage de reconnaissance rendu à son bienfaiteur, faire en même temps profiter les autres du trésor de sagesse et de piété qu'elles renferment.

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