CHAPITRE VIII
Par ses lettres, par ses conversations, par ses relations de charité et de piété, M. Dupont, sans avoir le caractère et la mission du prêtre, en exerçait l'apostolat et en montrait l'esprit. Plusieurs de ses amis, le voyant ainsi agir et parler, s'étonnaient qu'il persévérât à rester dans l'état séculier, et qu'il n'en franchît pas les bornes pour s'élever à quelque chose de plus évangélique et de plus parfait. Un saint missionnaire d'Amérique, qui le connaissait particulièrement et avec qui il était en correspondance assidue, jugeant à ses lettres embrasées de l'amour divin qu'il était encore susceptible de se vouer à la vie sacerdotale et de devenir un apôtre du nouveau monde, lui fit un jour la proposition suivante : « Oh ! que je vous voudrais bien ici pour quelques semaines! Venez donc faire une mission dans l'Indiana. Vous nous ferez du bien à tous. Pensez-y sérieusement. Votre cœur se dilatera à la vue de tant de bien à faire, tant de bien à faire, tant de bien à faire !... Si j'étais votre directeur, je vous conseillerais tout de suite de penser devant Dieu à un avenir. »
A une sollicitation si pressante, allant droit au vif de son
âme, M. Dupont répond avec humilité et franchise: « Vous me faites une proposition qui assurément est de nature à toucher mon cœur. — Venez me voir à l'œuvre : Pensez -y sérieusement. — C'est vous qui avez souligné. Certes , mon cher ami, si j'étais digne de marcher sur vos traces, mon bonheur serait incomparable. Je me verrais en dehors de la voie inutile que je parcours sans rien faire pour le bon Dieu. Car, enfin, quelle place peut être réservée au ciel à un pauvre malheureux qui n'aura été ni ceci ni cela, rien en un mot? Il y a vingt-deux ans que je dis chaque jour à Notre- Seigneur : Sic volo , sic desidero : quidquid mihi deest tu digneris supplere !..,* (allusion, sans doute, à l'époque de sa jeunesse où il aurait voulu entrer au séminaire); et depuis vingt-deux ans, je n'obtiens rien. Si mes prières étaient bonnes, il n'en serait pas ainsi, n'est-ce pas? De là je conclus que vous devez faire une sainte violence au Seigneur, pour que je cesse d'être plus longtemps encore membre oisif de la sainte famille des enfants de l'Eglise. Eh! qui sait? Alors que l'âge m'aura rendu impropre aux fonctions élevées, peut-être m'obtiendrez -vous du Seigneur d'être comme un frère servant ou quelque chose d'analogue. Je suis à l'âge où l'on n'apprend plus guère ce qu'on ne sait pas «ncore; puis on arrive en vieillissant à plus sentir le besoin de penser que d'apprendre. N'est-ce point pour cela que la vue s'affaiblit , que la santé s'altère , etc. . . ? Dieu a tout bien fait. Ainsi,, mon digne ami, priez, suppliez pour moi, et vous ferez œuvre pie sans rien perdre des heureux jours de votre vie toute consacrée à la gloire du bon Maître... »
Ne se croyant pas digne de la vocation du missionnaire, il l'admire dans ceux qui l'ont reçue de Dieu, et il leur porte une sainte envie. » Que vous êtes tous heureux, continuet-il , de vous être ainsi consacrés à Notre -Seigneur pour sa plus grande gloire! Ici -bas vous surabondez de la douce
1 « Je le veux ainsi, je le désire ainsi; daignez vous-même suppléer à ce qui me manque. »
jouissance des grâces qui pieuvent sur vos âmes, et, semblables à ces braves capitaines qui veulent vaincre, vous avez promis de ne plus déposer les armes !... Vous, en Amérique , vous brûlez du désir de vous consumer avec ces sauvages , vos nouveaux amis ! Il est si doux , en effet , de faire entrer le saint nom de Jésus dans leur langage, et le nom de Marie, et celui de Joseph !... Mon Dieu, vous aimez donc bien ce père Sorin et ses bons frères pour leur donner une aussi suave occupation! Aussi, mes dignes amis, c'est que vous aimez bien le Seigneur de votre côté , et alors il vous a appelés dans sa vigne. Tout en la bêchant, souvenez -vous des ronces et des épines que vous avez laissées derrière vous en France , et priez pour que Dieu mette dans ces terrains d'ici de bons et courageux jardiniers. »
Il termine par cet adieu aussi touchant qu'expressif : « Adieu, bien digne ami, je baise les souliers avec lesquels vous et vos frères avez franchi cent lieues sur la neige, si vous les avez encore à l'arrivée de ma lettre ! Que Notre- Dame du Lac vous soit propice l Que saint Joseph , qui vous a fait quitter Saint-Pierre, vous donne une terre de Gessen, où vous puissiez croître et vous multiplier dans l'amour de plus en plus ardent de Dieu, vous souvenant des pauvres pécheurs de France. Adieu. »
Dans une de ses lettres, le missionnaire donnait à entendre qu'il attendait au nouveau monde son supérieur général, ami particulier de M. Dupont. « Oh ! pour le coup, s'écrie celui-ci, si j'étais libre, je ne le laisserais pas partir seul. Je me ferais un vrai honneur de lui servir de truchement dans un pays où l'on parle anglais. Mais je ne puis penser à un tel bonheur. Que la volonté de Dieu soit faite ! C'est en l'accomplissant que nous atteindrons le but final, et pas autrement...' »
Ne se tenant pas pour battu, le révérend père revint plusieurs fois à la charge. L'année suivante, il presse de nou-
1 24 janvier 1843.
veau son ami, et, le prenant toujours par le côté sensible du zèle pour le salut des âmes, il lui propose nettement de tout quitter et d'embrasser la vie sacerdotale et apostolique. M. Dupont était aux eaux de Néris quand il reçut cette lettre, qui semble l'avoir ému profondément.
« Mon digne ami, répond -il, votre lettre du 10 mai est venue me trouver dans les eaux chaudes de Néris , où je me trouve d'ordre du médecin depuis huit jours, à l'occasion d'un rhumatisme qui semble vouloir faire de toutes mes principales articulations le siège de sa douloureuse présence. On m'assure que vingt jours de bains suffiront pour me guérir. Dieu le sait! Le veut-il? Fiat voluntas, cette seule volonté souverainement bonne !
a D'ici, je vais à Tours prendre ma famille, que j'ai à conduire aux bains de mer à Saint-Servan ; ma fille en a besoin. Et ensuite je ne reviendrai à Tours qu'à la fin d'octobre. Vous savez déjà que j'arrive récemment du Havre, passant par X..., et que ce voyage avec votre père supérieur avait été précédé d'une course aux environs de Fontainebleau. Bref, au mois d'octobre , j'aurai fait plus de six cents lieues, sottement... Voilà cependant pour le quart d'heure le métier qu'il semble que j'aie à faire, au lieu d'aspirer aux grandes choses que votre amitié entrevoit possibles au misérable pèlerin des routes royales de France. Si Dieu ne me retire pas, in manu potenti, de la plate voie où je suis forcé de me trainer péniblement, je ne serai janiais bon à rien, pas plus auprès de vous qu'ici.
« Après cela, mon digne ami, permettez que je vous dise une chose, c'est que vous jugez de moi par les trop courts moments que nous avons passés ensemble , et que vous prenez pour une capacité quelconque l'exaltation où l'on se trouve entraîné dans certains moments. Détrompez-vous une bonne fois, pour ne pas vous trouver captif d'une illusion qui peut vous empêcher de recourir à des moyens plus sûrs de réussite. Vous n'avez pas pensé aux liens qui me retiennent auprès de ma famille : il y a cependant trop long-
temps que cela dure pour que je les rompe. Il me semble, du moins, que Notre-Seigneur ne dit pas : Sequere me. Croyezvous qu'il ait fait cet appel au commun des hommes ? Que de fois, et à cette époque je n'étais pas père de famille, ai-je dit et de bon cœur, je crois: Sic volo, sic desidero .'... Mais toujours j'ai vu devant moi la petite route des petites âmes ; et je m'y suis engagé. — Je discute cela avec vous, mon cher ami, comme si je ne m'estimais pas le plus heureux des hommes de pouvoir aller vous rendre quelque service pour réparer l'inutilité de la première et plus grande partie de ma vie, la plus grande partie assurément, ayant atteint quarantesix ans, et les infirmités survenant. A moins donc que le bon Dieu ne permette aux eaux de Néris d'agir à mon égard comme sur une infinité d'autres baigneurs, Fiat !
« Je viens cependant vous engager à redoubler vos prières pour que Dieu fasse quelque chose de moi pour la gloire de son nom. Vous pouvez obtenir beaucoup. J'en ai l'intime confiance. Quant à moi, afin de correspondre de mon mieux à vos saintes pensées, je vais m'étudier à me placer de plus en plus sous l'entière dépendance de Notre-Seigneur. Ni vous ni moi, de la sorte, nous ne perdrons pas notre temps ; car la prière monte toujours au pied du trône de toutes les grâces. Vous, vous recevrez les sujets dont vous aurez besoin, suivant la dilatation de votre cœur apostolique, et le pauvre pèlerin entrera dans la catégorie des âmes de bonne volonté. J'aime à me placer par la pensée sur la place publique où le Père de famille vient chercher des ouvriers pour sa vigne. Hélas ! ses yeux ne m'y voient sans doute pas dans une assez humble position de suppliant, puisque les heures s'écoulent sans que je reçoive commandement de me réunir à la troupe fidèle des ouvriers1... »
En écrivant ces lignes, le baigneur de Néris ne soupçonnait pas que Dieu allait bientôt le prendre pour faire de lui
1 3 juillet IS43.
un de ses ouvriers les plus actifs et de ses plus utiles serviteurs, l'ouvrier de la Réparation et le serviteur de la sainte Face. Alors , l'humilité et la prudence s'unissaient pour l'empêcher de suivre les entraînements du zèle. Il devait rester fidèle à son rôle, prêt à tout dans la maison de Dieu. Le voilà arrivé à quarante -six ans; sa mère et sa fille vivent encore; l'une et l'autre exigent son dévouement et ses soins; il étudie de nouveau sérieusement sa vocation; la conclusion est qu'il ne sera ni prêtre ni missionnaire.
D'ailleurs, comme il le disait lui-même à un autre de ses amis, « il n'y a pas nécessité de s'expatrier pour trouver des âmes à sauver. Celui qui, seul, donne les vocations, sait bien où envoyer les ouvriers qu'il s'est procurés. Il nous importe donc, à nous qui connaissons notre bon Sauveur, de le prier de nous donner en France de vrais convertisseurs d'âmes, afin que le règne de Dieu arrive pleinement dans cette France, qui a des enfants toujours prêts à marcher à la conquête du monde païen d'outre-mer... » — Il ne sera pas, lui, du nombre «de ces conquérants d'oulre-mer» ; mais en restant à Tours , au sein de sa famille et dans la vie séculière , il deviendra , par le choix de Dieu , un des « convertisseurs d'âmes » qu'il demande pour la France, et c'est en France, dans sa propre patrie, qu'il contribuera, selon sa manière, à établir et à propager le « règne de Dieu ».
L'apostolat que M. Dupont devait exercer au milieu de nous était celui de la réparation : il y fuj conduit par des voies providentielles aussi douces qu'irrésistibles. Sans le savoir ni le soupçonner, déjà, comme instinctivement, il s'y préparait par la prière. Non content de s'unir à toute l'Eglise par la récitation du bréviaire et l'assistance aux offices publics, il s'associait volontiers à de saintes âmes pour demander le salut de la France et pour réparer les scandales qui s'y commettaient.
Parmi ces scandales, il y en avait un qui excitait plus particulièrement sa douleur et son zèle. C'était le crime du blasphème. De nos jours, nous devons le dire, l'habitude du
blasphème grossier, qui consiste à prononcer à tout propos le nom adorable et très saint de Dieu, a diminué, surtout dans certaines classes de la société. Il n'en était pas ainsi à l'époque où nous sommes de la vie de M. Dupont. A la suite de la révolution de 1793, cette ignoble et horrible habitude avait passé dans les mœurs des savants mêmes et des lettrés. Il n'était point rare de voir de tout jeunes enfants proférer des jurements et des blasphèmes affreux , d'en faire un jeu sous les yeux de leurs parents, de s'y exciter les uns les autres. C'était admis dans certains salons, au milieu des rangs d'une société révolutionnaire, toute voltairienne et impie. C'est ce qui explique la sainte audace que déployait M. Dupont pour réagir contre une telle coutume. Quand un de ces mots qui attaquent directement la divine Majesté, venait à frapper son oreille, il se sentait ému; une sainte indignation le transportait hors de lui-même. Ni le respect bumain, ni aucune considération personnelle ne le retenaient. Le zèle de la gloire de Dieu ainsi outragée lui inspirait clés actes que tout autre n'aurait osé se permettre, mais auxquels l'efficacité de sa prière et la bénédiction d'en haut attachaient toujours une grâce de réparation spéciale et souvent de conversion éclatante.
Un jour, en voyage, il était monté sur l'impériale d'une voiture, à côté du conducteur. Celui-ci, cédant à une trop funeste habitude, se met à proférer un blasphème. A l'instant M. Dupontlui appliqua un vigoureux soufflet. Surpris, irrité, le conducteur arrête ses chevaux et sa voiture, et se récrie sur l'insulte qui lui est faite. « Malheureux, lui répond avec autorité M. Dupont, c'est vous qui m'avez insulté! Vous venez d'outrager mon Père!... Et qui vous a donné le droit d'insulter mon Père de la sorte? — Votre Père? dit le blasphémateur déconcerté, aussi étourdi de la parole que du coup. — Oui, dit M. Dupont, Dieu est mon Père et le vôtre; pourquoi l'outragez-vous comme vous venez de le faire? » Et avec l'éloquence de son cœur et la vivacité de sa foi, il lui fît comprendre combien il est indigne d'un chrétien d'outragor